Vimala Thakar : Le créateur libère la création


09 Oct 2016

(Extrait de ÊTRE ET DEVENIR par Vimala Thakar, Dialogues ayant eu lieu à Dalhousie (Inde) durant l’été 1989 Traduits par Véronique Charroux et Patrick Delhumeau). Emprunté au site Français consacré à Vimala et son œuvre: site de Vimala Thakar en français

La vie est la cathédrale dans laquelle nous demeurons. Le dynamisme du TOUT est la divinité de ce temple. Le mouvement des innombrables énergies, né du TOUT et prenant place à l’intérieur du TOUT, est éloquent dans les mantras pour ceux qui ont des oreilles pour entendre, et de yeux pour voir. Dans ces sessions, nous partageons avec vous ce que nous percevons dans la cathédrale, ce que nous apprenons des mantras, l’éloquence des innombrables énergies, et ce qu’ils nous enseignent à travers leur mouvement. SHIV KUL est un endroit pour apprendre cela et les cours d’anglais sont des cours pour des étudiants du lycée.

Participer à ces cours présuppose une petite étude préalable, une contemplation et une petite sensibilité à recevoir, sans les résistances de l’ego avec ses goûts et ses dégoûts, avec ses jugements de valeur et ses évaluations, parce que ce que nous allons partager est vraiment sacré. Nous ne voulons pas dire que ce sont des doctrines secrètes car « doctrine » est un mot abominable mais ce sont des partages secrets.

Certains étaient avec nous à la dernière session et ont pris soin d’écouter attentivement, puissions-nous poursuivre ce voyage verbal plus profondément. Ce voyage au sein de l’éternité exige de la clarté ; cela veut dire écouter les mots, les décortiquer  immédiatement, assimiler leur sens et jeter les mots comme vous jetez les épluchures d’un fruit. Les mots sont comme la peau des légumes ou des fruits, ils n’ont pas d’importance du tout. Donc nous devons voyager clairement.

Ce dont nous parlions, n’est-ce pas, c’est de l’être et du devenir. L’êtreté de la vie a été appelée « immortalité ». Nous devons jeter ce mot, l’abandonner, si nous sommes sérieux dans l’exploration. Il est né des aspirations et des tentations des hommes de mesurer l’êtreté de la vie, la pensée a inventé la mesure appelée le « temps ». Le temps est interprété en termes de début et de fin. Donc, le temps limité est appelé mortel et ce qui ne peut être capturé à l’intérieur de ce concept de début et de fin, ce qui n’est pas limité par le temps, est appelé immortel.

L’immortalité et l’infinité sont des idées construites par l’esprit humain. Quand vous essayez de mesurer en termes de concept d’espace, ce qui vient dans la structure du mesurable, vous l’appelez fini et ce qui défie vos mesures, vous l’appelez infini.

Cette division de la vie entre mortel et immortel, fini et infini est injustifiée, non scientifique et est la source de beaucoup de distorsions et de perversions dans la perception de la réalité. Nous partageons cela avec vous parce que la conscience est encombrée par l’acceptation de ces divisions de la vie comme divine et ordinaire, immortelle et mortelle, infinie et finie, comme si c’étaient deux catégories coexistantes l’une à côté de l’autre. Et cette distorsion, cette perception incorrecte mènent à des efforts futiles pour laisser tomber le mortel et courir après l’immortel, se détournant de l’humain dans la recherche du divin, rejetant le fini et aspirant à l’infini. La source de tout le conflit dans la conscience est l’acceptation de cette division conventionnelle laquelle elle-même est une illusion.

La conscience doit être purgée de l’autorité de ces divisions, de leurs descriptions et de leurs définitions. Les mots immortel, divin, infini, indiquent simplement que les mesures humaines ne peuvent pas prendre le TOUT, le dynamisme et l’illimité de la vie dans leur propre champ.
Nous avons vu, l’autre jour, qu’il n’y a ni début ni fin, mais il y a un mouvement circulaire et cyclique. Il y a une émergence et une immersion (retour). Émergence et « mergence », si je dois créer un mot. Et le  mouvement de l’émergence et de la ré immersion dans la source, de laquelle il avait émergé, est un mouvement circulaire.

Nous avons vu aussi que le processus de devenir n’affecte pas le caractère intarissable, l’homogénéité, la complétude de la vie. La vie est équivalente à un TOUT homogène, elle n’est pas une totalité mécanique et artificielle, elle n’est pas construite. Le TOUT homogène de la vie a un dynamisme, et ce dynamisme s’exprime lui-même dans l’explosion ou l’émergence d’innombrables énergies. Cela doit être compris avant de poursuivre.

Dans le processus du devenir le rien, le personne, appelé vide, explose dans d’innombrables formes et expressions. La très grande variété de ces formes, configurations, goûts, parfums est stupéfiante. Et malgré cette variété intarissable de manifestations, les expressions, les explosions de l’êtreté de la vie, le TOUT reste, rien du TOUT lui-même n’est détruit.

Si vous prenez n’importe quoi de construit par l’homme et enlevez une pièce ou juste un écrou, la totalité de la structure ne peut pas fonctionner parce que cela devient incomplet. A partir du TOUT, d’innombrables variétés d’expressions ont eu lieu, mais la complétude, le TOUT, n’a pas été atteint par cette expression. La qualité de pureté de ce TOUT n’est pas affectée par le processus du devenir.

Ainsi, vous verrez ce que le divin implique. Quand vous vous livrez à une quelconque expérience (sensuelle, sexuelle, extrasensorielle), votre système entier (neurologique, chimique) est affecté par cette expérience. La pureté est violée par le processus de l’expérience, mais le rien, le personne, n’a pas perdu son caractère sacré parce qu’il est aussi vierge aujourd’hui qu’il pourra l’être dans des millions et des billions d’années. Bien sûr, ces termes doivent être utilisés pour la communication. Il n’y a pas de répétition ni de violation de la pureté, la qualité du TOUT n’est pas atteinte et son dynamisme n’est pas réduit. L’UN émerge dans la multitude, permettant à la multitude de fleurir et de retourner s’immerger. Et pas une seule émergence n’est une imitation ou une répétition d’une autre. La créativité et le dynamisme du TOUT de la vie ne sont pas atteints par le processus du devenir.

Maintenant l’angle sous lequel je voudrais vous demander de regarder la vie avec moi est quelque chose de fascinant et de fantastique. Le processus de devenir, le mouvement de l’émergence en une expression, une manifestation ne convertit pas le TOUT en un créateur. Le TOUT et les manifestations du TOUT ne sont pas divisés. Il n’y a pas de créateur ni de création. Il reste le rien et le personne. Il reste le grand vide, la prédominance de l’espace.

Ceux qui appellent la réalité une création et imagine un créateur, imposent à la vie leurs propres idées. Parce que dans la vie humaine, quand vous construisez certaines choses, vous dites que ceci est votre construction et que vous êtes le constructeur ; ou si vous composez une petite musique ou une poésie, ils l’appellent votre création. Constructeur et construction. Et alors, il y a aussi la motivation pour créer ou construire. Vous voyez la complication.

Le processus de devenir ou le processus d’émergence prend place sans diviser la Réalité entre créateur et création. Voyez-vous pourquoi les écritures saintes de toutes les religions devront être écartées si vous voulez avoir une perspective correcte de la vie et apprendre d’elle. L’adhésion est un obstacle à l’apprentissage. Le rejet aussi empêche d’apprendre ; alors, ne vous laissez pas allez dans ce jeu vicieux. J’appelle cela un jeu vicieux parce qu’au moment où vous adhérez à quelque chose, vous rejetez quelque chose d’autre et ceux qui sentent qu’ils sont dans le rejet, implicitement, ils acceptent autre chose. Adhésion et rejet, conformité et révolte son tous des exercices futiles du mental, non relié à l’apprentissage.

Si le rien, le personne, le TOUT, la dynamique et la pureté de la vie ne sont pas violés par le processus de devenir, par le mouvement de l’émergence, par le mouvement de l’expression, est-il possible pour nous d’apprendre à entrer dans le processus du devenir sans que notre pureté psychologique ne soit violée, sans que notre créativité, notre rien, notre personne (dans le sens de n’être personne), ne soit affectée ? C’est le cœur de la recherche spirituelle tout entière. Est-ce possible pour nous d’acquérir du savoir, de l’emmagasiner dans notre mémoire et de ne l’utiliser que quand c’est nécessaire, sans créer à l’intérieur de nous l’entité de celui qui sait ?

Il n’y a pas de créateur dans la totalité de ce que vous appelez « création ». Dans le cosmos, il n’y a pas de créateur cosmique en tant qu’entité, comme une personne qui aurait des caractéristiques.

Nous apprenons à avoir une perception correcte de la Réalité. Il n’y a pas de créateur en tant que personne. Le rien, le vide, la vacuité, la personne dans le reste de l’espace, malgré le processus de devenir, peut-il subsister aussi, dans la même direction ? Pouvez-vous permettre au savoir d’entrer en vous et de sortir de vous-même quand c’est nécessaire, sans laisser la cicatrice du connaisseur ? Vous savez, le « connaisseur » après tout, n’est qu’un concept, une idée. Ce n’est pas une entité. Votre corps physique est une entité.

Est-ce possible d’aller à travers le mouvement d’acquisition du savoir sans créer une image de vous-même ? Et j’ose dire que c’est possible, si vous acquérez et emmagasinez le savoir, mais si vous ne le possédez pas. Alors, il n’y a pas de possibilité de création d’une image. La chose utilisée devient une possession quand vous avez l’attitude de la posséder, de vous l’approprier, d’être son propriétaire. La possession est une attitude. Les choses ne peuvent être possédées, c’est notre attitude qui créer une possession extérieure des choses, des animaux, des individus.

C’est la clé majeure de notre propos. Acquérir du savoir, acquérir des possessions matérielles, mais pas les posséder. La non acquisition devrait devenir votre possession. L’acquisition est une nécessité pour fonctionner dans notre société et être membre de la société ; vous assumez vos responsabilités. Mais je veux m’approprier les choses et les posséder, et alors je vais comparer si j’ai plus ou moins que les autres personnes dans mon entourage. Alors, je veux rivaliser, faire valoir, et alors, je deviens agressif. C’est l’attitude d’appropriation et de possession qui est la source de toutes les violences et de toutes les guerres.

Acquérir mais ne pas posséder. Utiliser mais ne pas posséder et pendant l’acquisition, profites en pour apprendre. Le processus d’acquisition d’un savoir intellectuel ne se fera pas de lui-même par un simple apprentissage, tant que vous ne vous intéressez pas à voir la signification derrière les mots, assimilant la signification avec votre être entier, alors cela devient la substance de votre être entier. C’est apprendre qui vous rend sage, pas la mise en réserve du savoir. Si vous acquérez juste pour l’usage sans une attitude d’appropriation et de possession, il n’y aura pas de fardeau, ni de tensions nerveuses. C’est l’idée d’appropriation et de possession qui vous amène à vous battre contre la vie, ce qui génère des problèmes et des complications.

Mes amis, je parle d’un chemin révolutionnaire d’éducation de soi-même. Dans cet âge nucléaire, la science demande que toutes les vieilles théories au sujet de l’éducation, des souverainetés économiques, et des souverainetés nationales soient rasées. C’est l’idée d’une souveraineté nationale qui crée l’insécurité nationale. C’est l’idée d’une sécurité nationale qui empêche d’avoir une approche globale des ressources de la terre et de leur partage sans restriction. Maintenant, la science crée des contraintes, donc c’est une approche complètement nouvelle, que vous l’appeliez sadhana ou éducation, cela n’a aucune importance pour nous.