Créativité et développement de la personne


07 Oct 2010

(Revue Aurores. No 42. Avril 1984)

XXe Colloque de recherches spirituelles

Du 30 au 31 mars 1984, s’est tenue à Paris la vingtième session du «Colloque de Recherches Spirituelles», sous la direction de Pir Vilayat Inayat Khan, Président de l’Ordre soufi mondial, ordre rattaché par une chaine plus que millénaire à l’Ordre soufi Chishti.

Le thème choisi pour cette année, «créativité et développement de la personne», répondait à la double aspiration des consciences contemporaines: actualiser ses capacités propres, réaliser sa vocation propre au lieu d’un modèle imposé. Des représentants des diverses religions d’Orient et d’Occident, ainsi que des sciences avancées, donnèrent par leurs propres échanges et leurs convergences, par leur contact avec l’ensemble des participants, un heureux démenti au poème désabusé de Claude Roy trop souvent justifié: «On n’a plus de conversation, mais on a des colloques, on n’a plus de dialogues mais on a des débats».

Cette session mit particulièrement en relief l’un des préalables à tout processus de créativité et de développements personnels, à savoir l’aptitude à découvrir dans les pensées d’autrui, même les plus étrangères aux nôtres, ainsi que dans tout événement, même le plus indifférent en apparence, un aspect à la fois insolite et réel, qui provoque d’abord le déclic de la surprise ou de l’émerveillement, qui engendre du nouveau dans nos prises de conscience et qui déclenche un progrès dans notre évolution intérieure. Loin de ressembler à une fuite dans l’imaginaire ou l’originalité à tout prix, la créativité, au niveau où se situait cette réunion, se révélait comme une réponse intelligente et aimante de tout l’être humain à l’appel de l’Etre, à l’appel de la Vie, jusqu’au sommet de nos capacités.

Jean Chevalier

Nous publions, ci-dessous, quelques extraits choisis de quatre exposés sur les trois religions du Livre et le Bouddhisme.

Rd Père Guy Boué : « Grâce divine et liberté humaine »

JE ne pense pas que Jésus-Christ ait voulu fonder une religion.

Il faut que ce soit très clair. Or 2000 ans de christianisme nous ont, à ce sujet, très mal éclairés !

D’abord, Jésus est venu —il le dit dans l’Evangile— non pas abolir la religion juive (…) mais l’épanouir.

La deuxième chose à remettre en place Jésus-Christ n’a pas écrit l’Evangile bien que cet Evangile reste un élément fondamental de notre tradition écrite.

Ni fondateur de religion, ni auteur d’écrits. Ceci nous invite, non pas à relativiser notre héritage culturel, sociologique occidental mais, tout en le recevant ou en refusant de le respecter, de le repenser à la lumière des traditions qui nous viennent de plus loin que nos horizons limités.

Ainsi, bénéficiant de cette tradition écrite qui est pour nous le Nouveau Testament, il s’agit d’accéder à une Personne innommable par le truchement respectueux de quatre témoignages et d’un certain nombre d’écrits (…)

Je parlerai de la Personne comme étant cette capacité d’accueil d’un autre que soi-même. Dès lors que j’essaie de dépasser mes propres limites, y compris celles qui sont porteuses de vérités claires et nettes à notre conscience —non pas pour les rejeter mais pour loyalement en faire abstraction afin de dépasser ses propres limitations— ma capacité d’accueillir l’autre est d’autant plus grande que je mettrai en veilleuse tout ce que, dans mes capacités intellectuelles, affectives, sensibles, j’ai jusqu’alors intégré de certitudes.

Est-ce que ce ne serait pas ce vide ou cette vacuité conseillé et demandé dans l’univers bouddhiste ?

La Personne, au-delà de l’héritage socioreligieux culturel reçu, au-delà de ses hérédités dont elle est porteuse, veut être, et c’est le mystère du don de la grâce, une capacité de réception des beautés d’autrui. Sans cet état d’âme, ou cet état d’esprit, nous maculons ou mutilons une personne qui resterait fermée sur elle-même et ses certitudes.

L’autre précision que je voudrai apporter au niveau de mon expérience chrétienne, c’est l’idée de créativité —qui n’est pas la Création; elle est dans la Création. Création qui, dans le christianisme comme dans le judaïsme et même le brahmanisme, est l’œuvre d’un autre qu’elle-même. Création que nous avons nous, chrétiens, l’habitude de nous représenter comme figée (…)

Nous nous représentons la Personne divine comme étant en perpétuel repos objectivement distincte d’une création faite et figée pour toujours. Monstrueux monde auquel je  ne crois pas, représentation d’une divinité atroce qui ne peut satisfaire ma personne. Je crois qu’il faut dépoussiérer notre mental de ces images. La Création est un devenir constant sous-jacent qui est précisément la créativité.

Une puissance de création gît au cœur de la Création; et cette puissance de création ne serait-elle pas l’immanence même de Son auteur humblement présent, au-delà de Sa grandeur, aux merveilles qu’Il a fait, y compris dans les moindres détails. Créativité qui n’est pas éparpillement anarchique mais qui se réalise en un mouvement dynamique, s’inscrivant dans un plan d’amour et d’alliance que le créateur fait avec la moindre de ses créatures. Et, à ce niveau, l’acte créateur est cet instant présent dans lequel je prends conscience de ma relation avec Dieu, au plus profond de ma personne, dans ma méditation.

La dernière chose que je voudrais préciser est l’idée de développement. Il ne s’agit pas de l’extension dans le temps et l’espace, de nos virtualités profondes. Je verrai plutôt dans le mot «développement» que l’on trouve en titre de ce colloque, «créativité et développement de la personne», l’idée d’un dévoilement progressif au niveau de notre conscience, d’une intention divine sur chacun d’entre nous. De même qu’il a été fait référence à cette subconscience et tout ce qu’elle porte de pulsions, de motivations secrètes inavouées et inavouables, je pense qu’il existe dans toutes personnes pour nous préparer et susciter en nous ce développement, ce dévoilement de mon être à la Présence sacrée du divin. Ce serait l’acquisition de l’état adulte, disons adulte dans la foi.

Pour conclure, il s’agit, dans notre vie spirituelle d’homme, d’un dévoilement «un» et progressif de notre vocation d’appeler à recevoir Quelqu’un, un Dieu personnel, au plus profond d’une conscience qui se veut personnelle. A ce niveau, je suis de plus en plus émerveillé de voir au cœur de toutes les prises de consciences qui ont pu dans mon cheminement s’ouvrir à moi —ou moi-même m’ouvrir à elle— que ce troisième œil qui est la lumière de l’esprit saint est présent et agissant dans tous les êtres quelque soit leur croyance.

La compréhension de cette tradition chrétienne mystique, je la dois aux nombreuses références à des personnages chrétiens qui me furent faites par des moines bouddhistes Zen. Et je dois dire qu’ils m’ont appris à lire l’Evangile non plus dans la lettre, mais dans l’esprit qui seul vivifie; plus particulièrement je dirai: je relis l’Evangile beaucoup plus entre les lignes que dans ses lignes.

Le premier point qui me paraît important pour sauvegarder notre liberté et accueillir la gratuité de Dieu, c’est d’essayer de faire l’alliance, l’harmonie, entre ce que j’appellerai le silence de la Parole ou la Parole silencieuse.

Le silence doit être, je crois, le lieu par excellence où, au delà des discours sur Dieu qu’ils soient théologiques, philosophiques, poétiques ou politiques, se retrouve le cœur de l’homme et de la personne en présence de celui qui, historiquement s’appelait Jésus de Nazareth et transhistoriquement le ressuscité.

Nadjm O. Bammate : « Création divine et responsabilité humaine »

L’Originalité individuelle, la créativité de l’auteur, ne compte pas. Cela n’a aucune importance.

«Pourquoi cherches-tu Dieu là-haut? Il est ici». Dieu est créateur-créé et créature créante. La phrase même d’Ibn’ Arabi ne fait que reprendre certains thèmes coraniques lorsqu’il est dit «où que vous vous tourniez, là est le visage de Dieu.»

Donc, il n’y a pas de créateur au sens de auteur, au sens d’individu, de personnage séparé qui façonne une idéologie.

Dans la tradition islamique, il est dit: «Gloire à Dieu parce qu’il est celui qui efface» les visages, les noms, les prénoms, l’expérience, ce que l’on réalise pour faire de nous de simples miroirs. Eh bien, la créativité pour la tradition musulmane, pour Ibn’ Arabi, pour Rûmi, ce n’est pas d’être un auteur original, mais c’est de dire des choses qui ébranlent chacun dans son être et le font passer d’une dimension qui est celle de la paresse intellectuelle, à une autre dimension qui est celle de la perception immédiate et subite des choses.

Un dicton taoïste dit: «on ne peut rien communiquer à autrui. Une vérité que l’on chérit, des valeurs que l’on aime, peuvent être absolument insignifiantes pour l’autre. Tout ce que l’on peut faire c’est réveiller le tigre qui dort en chacun de nous».

La réalisation spirituelle c’est devenir conscient de l’être parfait qui réside en nous. C’est pourquoi la personne n’est pas un point d’arrivée, c’est le point de dévoilement et de découverte.

De même la créativité n’est pas l’invention. Le prophète disait toujours que Dieu seul est créateur, et que lui est un pauvre homme qui ne fait que répéter ce qui lui était révélé.

L’homme créateur dévoile, reconnaît les fils de Dieu dans les cieux, dans la nature, dans lui-même, et leur donne une forme signifiante. Il ne peut informer que ce qui lui est donné, il ne peut pas créer.

Ici, la créativité prend un sens très différent de ce que l’on est habitué à sentir. Un va-nu-pieds, un ignorant, le premier venu peut, à un moment, être transpercé par une lumière; il est alors le tout, la plénitude. (…)

Que nous soyons créateur ou non, que la personne soit un point de départ ou d’arrivée, qu’elle soit prométéique ou abrahamique, de soumission totale ou acte de révolte, l’essentiel dans la création est ce quelque chose d’inattendu qui nous retourne sur nous-mêmes et qui ne doit rien à l’observateur naturaliste, à l’anecdote, mais qui nous fait sentir le mouvement d’une création qui est unique et absolue, qui est au-delà de l’homme bien que l’homme soit capable d’en donner le pressentiment. Toute création est la métaphore d’un silence qui est au-delà.

Rabbin M.-A. Ouaknin : « Voyage vers le monde à venir »

Au début de son intervention, le Rabbin Ouaknin a tenu à préciser certains points que nous donnons en guise d’introduction à l’extrait reproduit plus bas.

ON dit que le peuple juif est le peuple du Livre et c’est de ce livre dont je vais parler précisément. Dans la tradition hébraïque il y a trois temps forts qui marquent le temps liturgique. Ce sont les trois fêtes de pèlerinage de la pensée juive hébraïque et les maîtres de la Pensée juive les relisent chacun à un moment que l’on retrouve dans tous les moments de la vie, à savoir la Création, la Révélation et la Rédemption ou la Libération.

Etant donné que le sujet est la Création, je serai amené à vous parler aussi de la Révélation et de la Libération. On ne peut parler indépendamment de ces trois thèmes.

Lorsqu’on dit Pensée juive, en fait on dit Pensée talmudique; on se réfère toujours au Talmud.

Si on disait la vérité est blanche ou noire, à partir de ce moment là il n’y aurait plus de possibilité d’aller au-delà il y aurait une vérité qui serait posée. Ceci serait en tant que cela, le monde serait une totalité close et la liberté ne serait plus possible.

Et nous voyons à ce moment là que la Révélation c’est la révélation de la possibilité de l’interprétation. Et que la possibilité de l’interprétation, à savoir la créativité, c’est la possibilité de la liberté, à savoir cette «sortie» de la totalité et la possibilité de la transcendance.

Cette notion de créativité dans l’interprétation, quand je dis «je suis si j’interprète» c’est encore faux. Dans la pensée juive il n’y a pas d’être; je ne peux pas dire «je suis». On peut dire que «je serai». Je suis (être) veut dire je deviens; il n’y a pas d’homme «qui est». L’homme devient, il est continuellement en devenir. Mais il faut comprendre que ce devenir, ce temps qui devient, ce dynamisme est lié à l’interprétation. Lorsque Dieu se révèle à Moïse pour la première fois, il lui demande quel est ton nom, nous trouvons dans les traductions bibliques: «Je suis celui qui suis», c’est une erreur. En hébreux, vous lisez «Je serai celui qui serait». Dieu qui se révèle aux hommes par son nom ne se donne pas en tant qu’être. Il n’est pas celui qui dit «je suis», mais il est celui qui dit «je serai».

C’est-à-dire que je m’inscris dans un devenir. Et l’homme n’est pas, l’homme devient, par l’interprétation par la création.

L’homme a la possibilité de se dépasser en s’auto-créant par l’interprétation. C’est par cela qu’il s’inscrit dans la transcendance. Mais cette possibilité passe par le questionnement. Le questionnement, la remise en question, c’est justement cette possibilité de dépasser ce qui est, et, par hasard, l’homme «Adam» se dit en hébreu par le truchement du parallèle entre les chiffres et les lettres —puisque, en hébreu, chaque lettre est un chiffre— l’homme a la valeur numérique de 45. Or 45, si vous l’écrivez simplement, veut dire quoi ? L’homme est quoi? L’homme est une question, il est celui qui, constamment, se remet en question, non pas pour «être», mais pour «devenir», car son «être» est dans le «devenir». L’homme est véritablement homme non pas lorsqu’il reçoit Dieu en lui, mais lorsqu’il entre en dialogue avec Dieu et je suis convaincu personnellement que l’interprétation et cette confrontation, ce vécu dans le livre sont la possibilité pour l’homme de rencontrer la Question qui est Dieu et ainsi le dialogue s’instaure.

Dr J.-P.  Schnetzler : « La vacuité où personne ne crée »

EXAMINONS quelques uns des empêchements du fonctionnement de l’intellect lui-même. L’usage défensif et exclusif de l’intellect sous la forme de l’intellectualisme bien connu, aseptise la réalité complexe au profit d’une abstraction plus facilement manipulable. Le fonctionnement intellectuel de ce type n’a rien à voir avec la sagesse, n’a rien à voir avec la vision de la réalité, n’a rien à voir avec la libération qui peut en résulter.

Le deuxième point est que les interdits de nature inconsciente, qui bloquent la libre circulation du sens à l’intérieur de nous-mêmes déterminent des perturbations dans l’usage de l’intelligence, soit en restreignant le champ de ces investigations, soit en créant des zones aveugles, soit en créant des domaines interdits, soit enfin en faisant dérailler tous les processus logiques eux-mêmes; dans tous les cas l’aboutissement est évidemment l’erreur et donc la souffrance.

Le troisième point intéresse le niveau de la pensée symbolique et des images elles-mêmes où l’on rencontre les mêmes problèmes. Les obstacles inconscients agissent en perturbant la fonction symbolique elle-même. Nous savons que normalement, le symbole lie ensemble plusieurs significations, les sentiments qui y sont associés et les énergies qu’il véhicule; tout cela formant un complexe vivant de significations agissantes —et non pas mortes.

Eh bien, la pathologie, qu’elle soit celle du désir qui privilégie exclusivement un point de vue, qu’elle soit la pathologie de la répulsion qui exclut un autre point de vue, aboutit toujours à mutiler le symbole et la polyvalence de ces significations, pour ne laisser subsister qu’un signe univoque, plat, sec, sans plus aucune vertu vivante, ni transformatrice. La transformation du symbole en un signe et l’impérialisme d’un seul sens aboutissent finalement à un totalitarisme de la pensée, ou de l’action telle que l’étudie la pathologie psychiatrique ou que le révèle la pratique de la politique.

L’impossibilité de tenir ensemble les contraires, de les faire collaborer est une façon, au niveau philosophique, de décrire ce qui se passe dans l’homme de tous les jours au niveau du conflit intrapsychique lequel résulte de l’angoisse —angoisse dont on sait quelle est au centre de la pathologie mentale.

Cette angoisse perturbatrice contribue par ailleurs à durcir et à limiter le moi en lui imposant des mécanismes de défense rigides qui ont sans doute une utilité, celle de la protéger contre les catastrophes, mais au prix d’une méconnaissance systématique plus ou moins profonde d’une partie de lui-même et d’une partie du monde extérieur. De nouvelles conditions erronées sont ainsi créées; elles sont celles d’une créativité morbide et elles aggravent les défauts de possibilités de perception du réel qui sont intrinsèques au fonctionnement intellectuel lui-même.

Le Bouddha s’est dressé contre cette folie du moi. Sa doctrine fondamentale qui en Pali s’appelle anatta (non-moi) a valu au Bouddha le nom d’anatta vadi, celui qui enseigne l’anatta. Cette vérité du non-moi est souvent très mal comprise, car elle enseigne que l’illusion du moi est la cause essentielle de tous les malheurs du monde et c’est une vérité que notre moi n’aime pas à entendre.

La négation du moi dans le bouddhisme est rigoureuse et inflexible, mais elle n’est évidemment pas la négation d’un égo, d’un moi empirique, au niveau de ce que le bouddhisme appelle la vérité relative ou la vérité des apparences; c’est l’affirmation de sa non-existence au point du vue de la vérité ultime —ce qui va de pair avec la définition de la vérité ultime dans le bouddhisme par des termes de forme négative.

Voyons de plus près la conception bouddhique du moi. Pour le Bouddha, le drame n’est pas que celui-ci existe empiriquement bien sûr, c’est qu’il se comporte implicitement toujours, et explicitement parfois chez les mégalomanes, comme s’il fondait lui-même la vérité absolue. Cette absolutisation d’une vérité partielle est, dit le Bouddha, un obstacle définitif à la connaissance des choses telles qu’elles sont, à la libération, au nirvana et elle assure avec certitude l’enfermement dans les cycles douloureux et perpétuellement renouvelés du monde conditionné du samsara.