Robert Powell : Crise de conscience


23 Oct 2011

(Extrait de L’esprit Libre 1977)

Point n’est besoin d’être un fin observateur pour constater la crise des valeurs humaines qui existe présentement. Celle-ci se manifeste par la confusion et l’agitation dans toutes les sphères d’activités que ce soit la politique, l’économie, la religion ou l’éducation. Certains disent que ce qui se produit aujourd’hui, n’est que le résultat inévitable d’une disproportion entre les possibilités scientifiques de l’homme et son développement moral. D’autres évoquent les conditions de vie de nos villes surpeuplées, alors que quelques-uns blâment ce qu’il est convenu d’appeler le conflit des générations. Bref, il semblerait qu’il y ait autant d’explications que de problèmes.

La crise actuelle ne me semble pas fortuite et n’émane pas des problèmes causés par une technologie trop avancée. Je ne l’attribue pas non plus à l’échec de l’un ou l’autre des systèmes politiques ou économiques, pas plus qu’à « l’explosion des populations ». Selon moi, tout est symptomatique d’un mal plus profond qui accentue la crise, mais ne la cause pas. La crise que l’on connaît me semble d’une nature tout à fait différente. Fondamentalement, elle trouve son origine dans la psyché de l’homme. En d’autres termes, c’est une crise au niveau de la conscience. De là viennent tous nos malheurs et c’est en partant de là qu’on trouvera une solution réelle à nos difficultés.

Fondée sur l’état psychologique de l’homme, notre structure sociale actuelle est comme une maison construite sur des bases malades. Le seul traitement valable serait de renverser la structure et de la réédifier sur de nouvelles fondations. Il importe donc de toute urgence de changer complètement le cœur de l’homme. Sans cette transformation, il ne peut y avoir de renouveau des structures psychologiques de la société. Quand la société se sera renouvelée psychologiquement, elle pourra prendre en charge ses problèmes et tout sera alors possible.

Cependant, cela engage à rien de moins qu’une immense révolution intérieure, à un nettoyage de l’esprit qui ne se produira qu’à travers la connaissance du soi. On doit réaliser en même temps que c’est là la seule révolution possible. Toute autre prétendue révolution, qu’elle soit marxiste ou sexuelle, n’apporte qu’un changement relativement superficiel parce que l’intérieur l’emporte toujours sur l’extérieur et qu’une simple transformation extérieure est éventuellement rejetée chaque fois que la nature inhérente de l’homme se réaffirme. On s’imagine changer le monde par nos idéaux. L’idéal ne peut tenir lieu de réalité et n’a aucune signification véritable. En fait, pire que tout, l’idéal devient alors un obstacle considérable parce qu’il encourage à fuir la réalité. Voici un exemple très simple : beaucoup de gens racontent qu’ils désirent la paix, alors que la plupart vivent et acceptent la guerre comme si elle était un état naturel et non un non-sens. Ceci n’illustre qu’un des aspects de la crise actuelle; tant que l’homme ne sera pas en paix avec lui-même, il créera un monde hideux et violent. Dès qu’il retrouvera son unicité, il fera naître un monde pacifique. Il n’y a pas d’autre moyen de réaliser une société décente et civilisée.

La souffrance est-elle réelle ou illusoire

A l’Est, on retrouve une très ancienne philosophie qui prétend que toute existence repose sur une illusion, c’est-à-dire que le monde perçu par les sens n’est pas, en fait, un monde réel. Cette philosophie, qui a aussi ses adeptes à l’Ouest, nous est présentée comme la base de la libération de l’humanité. Il y est dit que si le monde n’est pas réel, nos problèmes et nos souffrances ne le sont pas non plus, cette solution toute simple devrait alors suffire à chasser la tristesse et à ramener la gaieté tout de suite, et facilement.

Quel que soit l’intérêt de cette proposition, je ne crois pas qu’elle constitue une solution aux problèmes quotidiens. Se contenter de qualifier le monde d' »irréel », même si cela était vrai, ne le fera jamais disparaître. Il ne me semble pas plus pratique, ni plus facile, de traiter avec ce monde que de traiter avec le monde « réel » habituel. En d’autres termes, la différence entre « des personnes réelles aux prises avec des problèmes réels dans un monde réel » et « des personnes irréelles aux prises avec des problèmes irréels dans un monde irréel » me paraît d’intérêt purement académique. On pourrait même se demander s’il est très sensé de faire cette différence. Ce n’est peut-être pas la bonne question après tout. Avons-nous une unité de mesure pour calculer la réalité et l’irréalité ? Ces lignes ne résoudront donc pas la question, j’en ai bien peur, parce que nos unités de mesure sont tout à fait de ce « monde », et si celui-ci était irréel, les unités de mesure le seraient aussi.

Une analogie pourrait illustrer ce qui précède. Le monde du rêve semble réel à l’homme qui dort tout comme l’homme éveillé perçoit un monde éveillé. Le premier, pour autant qu’il dorme, n’a aucun moyen de percevoir la réalité du monde (toutes ses unités de mesure sont des « entités de rêves » aussi). S’il le pouvait, il s’éveillerait tout de suite. L’homme éveillé n’est donc pas non plus en position de vérifier la réalité de son monde. Ce qui lui semble être un état d’éveil pourrait n’être en réalité qu’un autre état de rêve.

Nous avons insisté sur ce sujet parce qu’il illustre assez bien la nature insaisissable de la connaissance absolue et l’impuissance de la philosophie spéculative à circonscrire la réalité. Je crois que l’exercice que nous venons de faire et qu’on pourrait appeler contemplation méditative n’est pas entièrement dépourvu d’intérêt. Il permet de réaliser que l’esprit en soi, comme instrument de logique ou de pensée discursive, est toujours limité par sa propre nature. Il existe, comme s’il était à l’intérieur d’un vacuum, d’un vide, qui est ce qui est. Pourtant, à un niveau plus profond, il n’est pas en soi différent de ce vide. Il ne fait que paraître tel, qu’être différent de ce qui est non-esprit. Quel que soit le problème que l’esprit se pose, à quelque question qu’il s’arrête, c’est un cercle vicieux : la réponse est déjà implicite dans la formulation de la question.

C’est l’esprit qui a créé ce problème de la réalité du monde; et  puisque l’on reconnaît que l’esprit (cette conscience fragile qui ne peut agir qu’à l’intérieur de son propre conditionnement) est une entité totalement relative quelle que soit la conclusion à laquelle la pensée arrive, elle n’a aucune signification en tant que connaissance absolue ou définitive. Autrement dit : la certitude absolue à laquelle l’esprit peut atteindre est toujours du même ordre que la certitude obtenue dans le rêve, parce que nous réalisons maintenant qu’une existence éveillée (ce flux continu de pensées et d’impressions des sens) n’est qu’un autre rêve. Et dire comme certains le font que le postulat de la relativité du monde implique déjà l’existence quelque part de son opposé, un monde absolu, est faux également; le monde tel que nous le concevons n’est ni absolu ni relatif, ni réel ni irréel. Tout cela n’est que conception de l’esprit et ne s’applique absolument plus quand on à affaire au non-esprit.

Quand on en est à ce niveau de réflexion et que, quoi qu’on fasse, aucune réponse ne semble valable, l’esprit ne devient-il pas silencieux, non par contrainte, mais de son propre gré, parce que chaque mouvement de la pensée, toute forme de spéculation, ne fait qu’augmenter l’illusion et la digression ? On a complètement rejeté la doctrine religieuse, on a nié l’autorité, tant intérieure qu’extérieure, et on n’est plus intéressé aux définitions métaphysiques. L’important, c’est que la dualité du monde (qui a amené ce débat sur la réalité du monde) soit perçue comme cause première de tous les conflits et de toutes les souffrances mentales. Alors, de cet état de silence, de ce vide, l’esprit émerge merveilleusement frais et clair, et se concentre sur le présent. On réalise alors qu’aucune dimension spirituelle n’existe en dehors de la vie quotidienne, qu’il n’y a aucun absolu à poursuivre, et que pourtant tous les problèmes du monde sont vraiment réels. Travailler avec diligence à les résoudre, à mesure qu’on les affronte, sans songer au succès ou à l’échec, est la seule réalité de la vie de l’esprit. S’y appliquer, n’est-ce pas découvrir le chemin du bonheur ?

A propos de l’aspect intérieur des affaires quotidiennes

Nous voulons presque tous nous évader de nos problèmes psychologiques, plutôt que de tenter de les résoudre. Tous les refuges sont bons : les drogues, la religion organisée (à la fois amusement et opium) et la philosophie, autre forme de divertissement intellectuel. Si nous ne nous en évadons pas, nous réclamons guide et appui. Nous avons plus souvent besoin de béquilles d’ordre moral que d’ordre physique. Malheureusement, ou heureusement, il y a un domaine dans la vie de chacun où l’on est absolument seul; c’est là que nous devons livrer bataille, affronter nos angoisses profondes et notre manque de maturité afin de nous réaliser totalement. Si nous n’y parvenons pas seuls, qui nous aidera ? N’est-ce pas le sens même de la vie, processus d’apprentissage qui n’a rien à voir avec un apprentissage intellectuel ou didactique ? Si l’on vous a enseigné comment diriger votre vie, comment résoudre un problème psychologique particulier, la vie se chargera bien de déranger tous vos plans en faisant surgir des problèmes dont vous n’aviez jamais entendu parler. Vous réclamerez encore de l’aide, quelque support externe, et vous ne saurez jamais vous tenir debout tout seul.

Je n’irai pas plus loin à ce sujet. Il ne faut pas gober mes exposés comme des paroles d’évangile, ceux-ci ont pour seul but d’amener le lecteur à penser par lui-même. Accepter ou rejeter n’a aucune valeur en soi, le problème reste, à la base, sans solution. Pour l’approfondir, cependant, il devient utile d’en discuter simplement, de s’informer ensemble et de faire ressortir certains faits intéressants (non des opinions) que l’on a découverts soi-même, sans pressions d’aucune sorte ni désir de faire accepter son point de vue par les autres. Les faits (s’ils sont des faits) parleront d’eux-mêmes; en vérité, seuls les faits peuvent le faire. Nous devons donc à priori différencier le fait et l’opinion pure et simple. Mon soi-disant fait pourrait très bien être une opinion, et plus je le réalise vite, mieux cela vaut. Mais mon fait étant un fait, peut très bien devenir une opinion, de votre point de vue. Etre ouvert aux faits, être exact dans ses observations, et bien voir que le faux est faux, nécessite une certaine sensibilité et beaucoup de passion, celle de sentir et de vivre uniquement pour l’amour de la vérité. Espérons que cette interrogation conjointe concernant ces questions importantes éveillera une telle sensibilisation et fera surgir un certain intérêt tant chez le lecteur que chez l’auteur.

Je crois qu’il y a dans le monde beaucoup de gens bien-pensants qui désirent approfondir les questions fondamentales. Ils commencent à comprendre que l’ignorance est la principale cause de leur frustration. On sait que pour cette prise de conscience initiale, point n’est besoin de livres, de professeurs, ou de révélations religieuses. Ceux-ci n’offrent aucune certitude et sont tous sujets à des interprétations différentes. On ne peut pas non plus adhérer à une croyance qui soit une forme de consolation étrangère à ce qui est.

Je tenterai maintenant de cerner des problèmes humains d’intérêt général en partant d’un point de vue plus « intime » que d’habitude. Voici un exemple de ce que je veux dire par « intime ». Le problème de la guerre ne peut être convenablement compris sans qu’on saisisse la fragmentation de l’humanité en nationalités, religions, races. Le problème de l’amour ne peut lui non plus être compris sans qu’on ait perçu la question des affinités. Sous l’aspect apparemment superficiel d’un problème se cache l’épouvantable confusion de la conscience qui est, semble-t-il, comme un magma originel d’où naissent pensée et action. Ainsi, la véritable connaissance exige que l’on saisisse l’image dans sa totalité, aussi bien son aspect superficiel que ses arcanes les plus secrètes, ce qui inclut naturellement la relation de l’homme avec le problème puisque c’est l’homme qui fabrique son problème. Quoi qu’en disent les psychanalystes, on ne comprend rien sur la psyché si l’on ne tient pas compte du champ complet de la psyché. L’approche analytique habituelle, pas à pas, dans ce vaste champ, ne sert à rien. Le commencement de la méditation, c’est de découvrir une chose d’un seul coup, totalement, sans avoir à rassembler une multitude d’informations fragmentaires.