Jean Sarkissoff : De la perception Spirituelle


11 Jul 2008

Texte extrait de « L’Univers de la Parapsychologie et de l’Ésotérisme » dirigé par Jean-Louis Victor, Tome 1, éditions Martinsart, 1976

Ama et fac quod vis

La vie spirituelle! Notre intelligence rationnelle et verbale ne peut la décrire ni la saisir; ineffable et essentielle, elle peut être vécue et sentie ; elle est vie, création, amour. Mais elle porte des masques. Et nous devons lutter pour la connaître ; l’amour passionné du vrai finit toujours par la découvrir, car elle se révèle à qui la désire et la recherche. Nous sommes faits pour la connaître.

Elle ne vient pas de nous, elle nous est donnée. Nous pouvons l’attendre, l’espérer, la demander, nous ouvrir pour la recevoir quand elle nous sera donnée, non la faire venir à notre gré. Et quand elle nous est donnée, elle agit toujours comme une lumière qui purifie et nous fait voir, par comparaison, notre misère, la non valeur de ce que nous pouvons réaliser par nous-mêmes sur le plan humain. Elle est un autre plan, supérieur.

Dans cette lumière, nous nous découvrons tels que nous sommes. Car il y a une qualité de connaissance de nous-mêmes qui est spirituelle et en comparaison de laquelle toute notre introspection n’est qu’aveuglement. Ce ne sont jamais nos efforts qui nous font avancer. Dès que nous le croyons, nous tombons dans le piège de l’ego. Nous pouvons empêcher notre progrès, nous sommes libres d’accepter ou de refuser ce qui nous est donné, nous ne pouvons ni le susciter ni le créer. La spiritualité n’est pas un gadget dispensateur de confort spirituel. Elle est entièrement orientée vers l’amour, source de toute vie.

La spiritualité est un don que nous devons quêter sans cesse, en faisant le vide en nous pour ne pas lui faire obstacle. La méditation trouve là sa raison d’être et sa nécessité, comme une attente. Elle débouche alors sur la prière, ouverture de l’homme au vouloir divin. On comprend dès lors que la spiritualité ait tant de contrefaçon et que nous tombions dans d’innombrables pièges quand nous nous mettons à sa recherche.

Nous sommes marqués dans nos cellules et jusque dans nos chromosomes, par la longue progression qui nous conduit de la matière et de la bestialité jusque vers le spirituel ; nous avançons en tâtonnant comme des aveugles vers la lumière. Nous allons du connu vers l’inconnu ; l’évolution est un long voyage dont le but est le spirituel. La spiritualité est un don. Elle commence là où notre recherche s’arrête. Nous pouvons tenter de nous purifier, et les psychothérapies représentent une ascèse sur cette voie; il ne nous est pas donné de pouvoir décider d’aller plus loin ni de déterminer notre progrès.

Bien des obstacles psychologiques ferment notre réceptivité au spirituel. Jetons un regard sur eux. Quoi de plus grave pour un malade que de ne pas savoir qu’il est malade ? Ce malheur nous est arrivé depuis de longs siècles, et le mal n’a fait que s’aggraver; tellement même qu’il se peut que notre civilisation ne survive pas. Qui sait si demain nous ne nous suiciderons pas tous dans un vaste holocauste collectif? Mais un petit espoir semble naître au moment où l’on pourrait désespérer : nous devenons capables de discerner la maladie dont nous sommes atteints, voire de nous guérir nous-mêmes. Si cela est vrai, nous serions peut-être à l’aube de la plus grande mutation de notre évolution.

De quelle maladie s’agit-il ? Le vieux rêve de Socrate, « Connais-toi toi-même », que Freud avait approché, devient aujourd’hui réalité grâce à l’œuvre de A. Janov, qui, avec la primalthérapie, nous permet de nous connaître beaucoup mieux nous-mêmes et du même coup de nous libérer des déformations que nous avons pu subir du fait de notre entourage, et ceci dès notre naissance. La dernière lacune de notre connaissance du développement émotionnel de l’enfant est en train d’être comblée. On sait que nous naissons immatures et que notre devenir dépend totalement des influences d’autrui et d’abord de nos parents. Chaque manque d’amour, d’empathie, de sensibilité, chaque irritation de la mère ou des proches cause un dommage au développement du petit enfant. Ainsi se sont transmises, de génération en génération, les perturbations et les limitations affectives dont nous sommes tous les victimes inconscientes. On sait aujourd’hui que c’est dès les premiers instants qui suivent sa naissance, que l’enfant peut subir des dommages si graves qu’ils perturberont tout son développement affectif.

Ce qu’on sait moins, c’est qu’il est absolument impossible que nos enfants ne subissent, dès la naissance, des dommages innombrables, inévitables du fait de la névrose dont le monde civilisé est atteint. Nous sommes ainsi pris dans un cercle vicieux où nous transmettons à nos enfants les mêmes maux dont nous souffrons nous-mêmes, sans même en avoir conscience. Serait-ce cela, le « péché originel »?

Le pessimisme de Freud était total : Pour lui l’enfant est mauvais, il doit être éduqué, c’est-à-dire conditionné et opprimé. L’éducation est un mal nécessaire, sans lequel la société n’existerait pas. Le rôle des parents est répresseur. Le garçon a nécessairement l’envie de tuer son père qui l’opprime, la petite fille, sa mère. Pour Rousseau l’enfant naissait bon et était corrompu par la société. Il semble que ce soit Rousseau qui ait vu juste : l’enfant naît bon, il est corrompu ensuite, non pas directement par la société, mais par les parents et les mauvais traitements qu’en toute bonne inconscience et insensibilité ils lui infligent.

Nous sommes donc devenus des infirmes, amputés d’une partie essentielle de nous-mêmes ; nous n’en savons rien et nous continuons même à endommager, sans le savoir, nos propres enfants. Quoi de plus diabolique? Mais nous pouvons apprendre à conjurer ce malheur, et conserver à nos enfants leur entière sensibilité qui n’est qu’ouverture à l’amour. Chaque traumatisme constitue une entrave au développement naturel et spontané de l’enfant. Les primates vivant en société comme les babouins, qui savent fort bien apprendre à leurs petits à affronter les dures nécessités de la vie, commencent par satisfaire à tous les besoins des bébés nouveau-nés. Ils dosent ensuite naturellement les frustrations sans en imposer d’excessives pouvant être traumatisantes. Ne saurions-nous faire aussi bien qu’eux?

Si les traumatismes tuent l’amour, une éducation vraiment naturelle, sans aucun traumatisme, donnée par des parents à la sensibilité totalement conservée ou retrouvée, permettrait à l’homme d’être ce qu’il est vraiment naturellement. Il n’est pas naturel à l’homme d’être malade. Les animaux ne connaissent pas les maladies psychosomatiques qui remplissent nos hôpitaux, ou s’ils en sont atteints c’est uniquement au contact de l’homme civilisé qu’ils le doivent.

Il est presque impossible aujourd’hui d’imaginer un enfant ou un adulte ayant conservé toute sa sensibilité. Il est libre, il aime. Il n’est prisonnier d’aucune morale préétablie. Il est moral, naturellement, sans le savoir. Sa main gauche ignore ce que fait sa main droite. Il aime, et il fait ce qu’il veut. Saint Augustin le savait. L’homme normal est totalement ouvert, sa sensibilité le met en contact avec les êtres et les choses jusqu’au fond de l’univers. Il est conduit par toutes les forces cosmiques qu’il capte sans effort. Son avancée n’est entravée par aucune doctrine rigide, aucune théorie inamovible, aucun dogme fixe. Il les utilise pour progresser et les rejette sans peine chaque fois que de nouvelles découvertes les rendent caduques. Il sait que la communication verbale n’est jamais aussi vraie que la communication non verbale, et c’est à celle-ci, qui lui permet d’exprimer ses émotions et de percevoir celles d’autrui, que vont ses préférences.

La fermeture à la sensibilité qui est le symptôme essentiel de nos névroses et de la névrose de notre civilisation, se répercute dans toutes nos structures sociales. La bureaucratie n’est qu’un symptôme de notre indifférence. L’Église a aussi été atteinte bien longtemps du même mal. Ne parlons pas de l’armée. L’apparition de Jésus à Paul n’a pas libéré ce dernier de sa névrose, dont pâtit l’Église qu’il forma. La liberté de Jésus, sa perception spirituelle parfaite, sa disponibilité totale à l’esprit et à l’amour se perdirent dans un moralisme, un dogmatisme et un conservatisme typiquement névrotiques. On sait la collusion de l’Église en certains lieux avec les forces de répression.

Les traumatismes subis au cours de notre croissance font obstacle à la libre vie spirituelle, spontanée, issue du cœur; leur trace, indélébile, demeure inscrite à jamais dans notre cerveau (à moins que nous n’ayons appris à l’effacer par une technique cathartique adéquate) [1]. Le traumatisme crée une morale répressive qui tue l’amour. La morale est toujours sans amour, et sans liberté. Ne jugez pas ! Si on comprend, on ne juge pas, on sent. Si on dispose d’une sensibilité ouverte, on n’a plus de morale rigide, on est moral, sans même le savoir.

La religion organisée, avec ses dogmes et sa morale réglementée, est antispirituelle quand elle est opposée à la perception spirituelle, toujours libre et vivante. La sensibilité ouverte est liberté et liberté dans l’amour. Les traumatismes infantiles déposent au fond de nous de grandes quantités de violence indispensable à notre survie, qui vont demeurer séparées de la conscience par ce qu’on appelle un clivage, qui est nécessaire pour éviter que la haine nous submerge et nous pousse à des actes destructeurs. Cette protection nous fait perdre contact avec nous-mêmes en profondeur, ce qui cause l’atrophie de notre sensibilité, de notre liberté et de notre capacité d’aimer. Notre vrai se languit. Pour suppléer à sa défaillance, nous nous construisons un ego qui en est la contrefaçon. Contrairement au vrai je qui est ouvert naturellement à la spiritualité, à la vie, à l’amour et qui perçoit naturellement selon son intuition, car il sait capter au fond de l’être la direction à suivre, l’ego est fermé à la vie ; il est une défense crispée et rigide contre la vie qui lui apparaît comme un danger intolérable puisqu’elle représente pour lui les anciens traumatismes redoutés et clivés au fond de l’être.

L’ego est une béquille rigide, nécessaire pour celui qui n’a pas pu vivre de son vrai je, une construction superficielle, clivée de l’être profond. Il émane du paraître; il est factice et antispirituel. Pour ne pas encourir le danger de revivre l’anéantissement de son être autrefois traumatisé, le sujet renonce à être et préfère vivre à l’abri dans un ego qui est une défense contre le danger de la mort de l’être. Clivé du vrai moi, l’ego est clivé de la vie, de la liberté et de l’amour. C’est payer au prix fort notre sécurité. Le vrai je est ouverture sensible sur le vivant. Il est en progrès continu et intuitif, toujours prêt à remettre en question son savoir.

Genèse de la perception spirituelle

La spiritualité a un centre sans lequel elle ne peut exister: sans la conscience de soi, pas de spiritualité. J’aime, donc je suis. La conscience joyeuse d’être soi-même naît lorsque le bébé s’immerge dans l’amour de sa mère qui l’aime, le protège et le nourrit. Ainsi se crée le vrai je, qui nous donne accès à la transcendance. Or, pour être, il faut être né, c’est-à-dire avoir assumé sa naissance. Naître ou ne pas être ! On sait aujourd’hui qu’à sa naissance l’enfant possède son identité, et qu’il est déjà une personne capable d’éprouver des souffrances incomparablement plus graves que l’enfant plus âgé : il est éminemment vulnérable, un rien le traumatise [2]. Une souffrance trop grande pour qu’il puisse l’élaborer va obliger le nouveau-né ou le petit enfant à renoncer à être. Cette sorte de suicide psychique, beaucoup plus fréquente qu’il ne paraît à première vue (bien qu’elle ne soit jamais totale), constitue un handicap majeur au développement de la spiritualité. La perception du spirituel n’est autre que la conscience de notre je, notre conscience d’être en relation avec l’univers. Pour fuir l’angoisse insurmontable liée au traumatisme de la naissance ou à tout autre traumatisme ultérieur (le rejet maternel ou l’abandon en particulier), on consent à vivre hors de son être propre, à ne plus s’assumer soi-même. Grave mutilation, qui nous prive de la joie spirituelle et de celle de nous sentir croître dans notre être. N’ayant pas trouvé notre vrai je, ne nous étant pas trouvés nous-mêmes ou plutôt nous étant perdus, nous ne pouvons plus être transparents ni perméables à la transcendance. Nous vivons dans l’ego, qui est opaque et imperméable; les traumatismes périnataux ont créé une barrière à la perception du spirituel.

Bien d’autres influences fâcheuses vont venir opacifier encore cet écran. Lorsque l’éducation est comprise comme une entreprise de conditionnement et d’asservissement, elle prend le relais des traumatismes périnataux. A la naissance, l’enfant ne devrait pas être éduqué mais simplement aimé par une mère entièrement libre, joyeuse de se sentir exister et de percevoir spontanément les mille facettes de ses émotions et de celles que son enfant éveille en elle. Celui-ci ne sera pas amputé de la joie d’exister; il la découvrira peu à peu et pourra l’assumer; il grandira en la conservant pleine et entière. Le beau programme ! L’enfant dont la mère n’a pas cette spontanéité risque d’être privé à jamais de tout ou partie de la joie pour laquelle nous avons été créés : la joie d’être. La spiritualité n’est-elle pas cela : conscience et joie d’être [3] dans une communication cosmique?

La soumission obtenue par la mère et les parents devient un automatisme caractériel, surtout si le conditionnement scolaire, social et capitaliste de la société de consommation où nous vivons en a pris le relais. Il n’est pas facile de résister à pareilles pressions. Seuls les forts y parviennent. L’enfant soumis devient l’adulte qui n’ose dire non ni à son médecin, ni à son prêtre, ni à son supérieur. Après avoir subi un tel dressage, comment notre futur adulte pourrait-il connaître une autre religion que de mouton de Panurge, servile et ritualisée ?

« Si vous ne redevenez comme de petits enfants, vous n’entrerez pas dans le Royaume… » voilà bien curieuse façon de valoriser les enfants. Seraient-ils meilleurs que nous ? Auraient-ils quelque chose de plus, que nous aurions perdu et que nous devrions retrouver à tout prix ? Sans doute est-ce à la perception spirituelle des enfants, directe et vraie, qu’il est fait allusion ? Pour comprendre ce qu’est la perception spirituelle, adressons-nous donc aux enfants !

Conscience d’appartenance cosmique, la spiritualité trouve son fondement psychologique le plus profond avant la naissance : dans la conscience fœtale d’appartenance à l’univers. Chez l’adulte, si aucun traumatisme ne s’est interposé, la conscience fœtale n’est pas séparée (clivée) de tous les niveaux de conscience successifs depuis la vie fœtale jusqu’à la conscience de l’adulte. Ainsi est réalisé le fondement de la vraie spiritualité, qui est intégrée, donc jamais infantile ni névrotique mais pleinement saine et adulte. On n’y trouve pas trace de revendication, d’égocentrisme, ou de ces mille traits névrotiques infantiles qui émanent de parties non intégrées de la personnalité, parasitent, recouvrent et obscurcissent la perception spirituelle authentique.

Le sentiment religieux est naturel à l’homme et prend forme dans la première relation d’amour du bébé pour sa mère qui satisfait tous ses besoins. Ce dernier est inondé de joie tandis que tout son être perçoit qu’elle est la source de sa propre vie, qu’elle entretient dans une jubilation partagée. C’est à la naissance que le sentiment d’amour est au maximum de sa puissance. Les psychanalystes qui ont dit le contraire, ont basé leur pessimisme sur des observations d’enfants traumatisés. L’enfant normal vit dans l’amour et dès sa naissance sa joie de vivre exulte : elle est l’origine du sentiment religieux. Ainsi le développement de l’amour pour notre créateur passe par une étape indispensable qui est l’amour pour notre mère en tant que génitrice. L’image intériorisée de la bonne mère est comparable à une lucarne sans laquelle il serait impossible de contempler le ciel.

Tentons maintenant une psychanalyse de la cécité spirituelle. Nous venons de voir que les traumatismes précoces, à commencer par celui de la naissance, ont pour effet d’obscurcir le champ de la perception spirituelle. La relation de communication était destinée à s’affermir et à se consolider dans une relation mère-enfant faite de jubilation et de compréhension partagées : les traumatismes la blessent et l’atrophient. La peur de rencontrer la douleur dans la relation précoce avec sa mère conduit l’enfant à s’amputer de toutes ses facultés de contact, y compris le contact avec le spirituel. Certains, moins malchanceux que d’autres, conserveront un certain champ spirituel intact alors qu’une grave névrose les mutilera dans leurs relations humaines. D’autres, frappés de cécité totale, seront ces morts spirituels que l’inconscience de leur état a rendu irrécupérables. Comment connaîtraient-ils la soif spirituelle? Ils ne frappent pas et personne ne vient leur ouvrir. L’indifférence a remplacé le désir de guérir; la soif de progrès a sombré dans une satisfaction imbécile. Heureux ceux qui ont conservé leur faim et leur soif !

La fermeture à la communication, avec la mère, puis avec l’entourage, avec la vie cosmique enfin, se traduit par une perte de sensibilité dans tous les domaines. Le frémissement sensible de l’enfant sain et normal que les artistes, les poètes et les mystiques ont su si jalousement préserver et développer, s’atrophie. La capacité d’empathie, d’amour intelligent, de clairvoyance, s’obscurcit.

Voyons comment un tel enfant ressent ce traumatisme : « L’absence de ma mère qui est la vie pour moi me plonge dans une agonie qui me parait infinie ; mon seul désir est que (a mort qui me menace de toutes parts m’emporte enfin et que j’y trouve la paix. En supprimant mon amour pour ma mère, ma relation avec elle et la conscience de mon besoin d’elle, je supprime ma douleur. » Toute la sensibilité se trouve sacrifiée, avec la personnalité. Un tel traumatisme de naissance ou d’enfance empêchera l’épanouissement d’une religion ayant de profondes racines. Trop de doutes profonds quant à l’existence d’un principe de vie transcendant ou d’un Dieu d’amour empêcheront le développement d’une spiritualité intégrée. Le fond de l’âme restera occupé par le vide, l’absence et la mort qu’y ont déposé les traumatismes du début de la vie. Il faut être pour pouvoir adorer. Du néant on ne peut rien attendre. Si Dieu a créé des êtres pour qu’ils puissent l’adorer, un névrosé qui a été trop traumatisé pour pouvoir conserver son être ne peut avoir de vie spirituelle pleine, mais un faux semblant, sans résonance, sans joie et sans vie.

La naissance est un événement d’une délicatesse infinie où chaque faux pas peut se répercuter sur le développement de toute une vie. Si notre mère n’est pas acceptée et aimée parce que nous n’avons accepté ni notre propre naissance ni notre propre corps, aucun sens spirituel ne peut se développer. Seul existe un faux je (un ego), qui nous permet de survivre. Le perdre serait traverser une expérience d’angoisse mortelle intolérable. La nouvelle naissance à la vie spirituelle nous est alors impossible car elle réveillerait toute l’angoisse, mortelle, de notre première naissance physique. A l’image que nous avons construite de notre mère dès notre naissance et que nous conservons dans notre inconscient, nous ressentons l’univers comme l’expression de forces hostiles et absurdes, non de forces aimantes et harmonieuses. L’image d’un dieu moralisateur, qui a si gravement contaminé le christianisme, est un vestige des traumatismes de l’enfance.

Le fantasme inconscient du nouveau-né : « Je veux une autre mère que la mienne, parce que je souffre trop » se traduit au niveau du conscient par : « Je voudrais un autre univers que celui-ci, où il n’y ait pas tant de souffrances, je ne peux accepter ni aimer celui-ci dont je ne peux voir la beauté. Je refuse l’ordre des choses tel qu’il est en réalité, j’en veux un autre. Je refuse d’accepter ce que je perçois comme une soumission humiliante à un persécuteur injuste, absurde, qui ne m’aime pas et que je ne puis aimer. Je ne perçois pas d’amour dans cet univers où je suis placé. Je ne vois pas d’harmonie ni de loi entre cet univers et moi. Je ne suis pas en relation, je suis sans religion. »

Conclusion

L’amour ne peut être imité, ni même appris. L’amour est issu de plus loin que l’individu, il émane d’ailleurs, jamais d’une partie névrotique de la personne. Quand il nous est donné, l’amour cherche en nous une liberté qui le reçoive, notre vrai je qui est libre, disponible et réceptif, au contraire du surmoi toujours saturé de morale. « Heureux ceux qui sont disponibles. » Cette distinction est importante car notre ego veut nous obliger à aimer pour des raisons morales. Pas plus que la vie, l’amour ne peut venir de nous, il nous est donné. Le piège de la morale consiste à nous faire chercher à réaliser quelque chose dont nous sommes incapables, ou, pire, à nous faire croire hypocritement que nous y parvenons, comme s’il émanait de nous. Aime veut dire ouvre-toi à l’amour qui veut passer par toi.

« Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il renonce à lui-même et qu’il me suive. » Ce qui nous est proposé là est la sagesse la plus profonde, la seule capable de nous transformer : on nous propose de renoncer à vivre dans notre ego, de communier avec les champs de forces invisibles qui parcourent l’univers en tout sens et de nous laisser diriger, informer et conduire par eux, dans une mort à nous-mêmes qui est la seule vraie vie et qui n’a rien à voir avec les égarements masochistes dont un certain christianisme s’est fait l’avocat pour le malheur de notre civilisation. Le sel a perdu sa saveur, nous ne savons plus ce que « perdre son ego » veut dire. Lorsque l’ego se croit en droit de dire « je sais », l’espoir de percevoir quelques-unes des mille facettes encore inconnues de la vie et de progresser, s’éteint; la vérité est vivante, vouloir la posséder c’est la tuer.

Telle est l’ouverture spirituelle à la vie divine.

DOCTEUR SARKISSOFF

[1] Voir à ce sujet : A. Janov, The feeling child, Simon et Schester, New York, 1973.

[2] Cf. F. Leboyer, Pour une naissance sans violence, Paris, Seuil, 1974.

[3] En sanskrit : sat-chit-ananda.