Mario Bunge : De la physique à l’éthique


26 Feb 2010

Extrait d’un entretien avec Mario Bunge, Montréal 31 Mars 1988

Note au lecteur : La forme du langage parlé a été conservée. Pour de plus amples informations sur l’œuvre immense de Mario Bunge, que nous n’avons fait qu’effleurer, voir à la fin de l’entretien.

SC : Dans les années 40-50 vous avez travaillé prof. Bunge, comme physicien puis sans délaissé cette discipline vous êtes passé à la philosophie. Vous avez toujours essayé d’élaborer une vision ou interprétation réaliste de la physique moderne. Pourriez-vous, pour commencer, expliquer comment ce passage s’est-il fait?

Mario Bunge : Bon. En vérité c’est l’inverse qui s’est passé. C’est-à-dire que quand j’étais élève au secondaire, je me suis intéressé à la philosophie et en particulier à la philosophie de la physique. Je me suis rendu compte que pour faire une philosophie de la physique, il fallait connaitre cette physique  et c’est pourquoi je l’ai étudié plutôt que d’étudier la philosophie. Je suis alors devenu professeur titulaire de physique, spécialisé en physique quantique relativiste et non-relativiste. Ma thèse, en effet, portait sur la mécanique quantique relativiste.

Quant à la philosophie, je l’ai étudié pour mon propre compte. J’ai même, pendant la dernière année de la guerre, publié la revue Minerva qui était dédiée à la critique de la philosophie irrationaliste importée de l’Allemagne et qui avait envahi la France – première victime de cette philosophie, de l’existentialisme, de la phénoménologie etc. Donc, j’ai lu beaucoup de livres philosophiques pour mon propre compte et j’ai publié quelques articles à ce sujet.

Quant à la mécanique quantique, j’avais adopté l’interprétation officielle dite de Copenhague. Mais au cours de mes travaux, j’ai vu tout d’un coup, que l’interprétation semi-subjectiviste ne marchait pas. Par exemple dans le cas d’un électron libre, ou d’un système quantique, – qui n’est soumis à aucune force extérieure et en particulier à l’action d’un appareil de mesure – comment se fait-il que presque chaque fois que l’on calcule, disons, les valeurs propres des états propres du système, on ne tient pas compte de l’existence de l’appareil de mesure?  Ainsi, quand on calcule les niveaux d’énergie d’un atome ou d’une molécule, on ne prend pas en compte dans l’Hamiltonien qu’il s’agit  d’un système qui interagit avec l’appareil de mesure. Je me suis dit alors, que l’interprétation de Copenhague néglige quelque chose d’important. Il m’a fallu 13 ans pour arriver à ma propre interprétation. Au début, j’étais enthousiasmé par la théorie de Bohm concernant les variables cachées; je l’ai même enseigné dans plusieurs cours de mécanique quantique et les étudiants étaient aussi enthousiastes que moi. On avait le sentiment de comprendre, enfin, la mécanique quantique. Mais, je me suis rendu compte  que la théorie de Bohm ne permettait de prédire ni d’expliquer rien de nouveau, de plus ce n’était pas une théorie complètement déterministe, puisque les probabilités, c’est-à-dire les fonctions d’ondes, sont calculées d’une façon complètement indépendante des trajectoires. Je me suis, alors, désillusionné et comme je l’ai dit il m’a fallu 13 ans pour arriver à une théorie propre que j’ai exposé en 1967 dans mon livre « Foundations of physics » et par la suite en partie, en 1973, dans mon livre « La philosophie de la physique ».

Dans cette interprétation réaliste, j’accepte le formalisme mathématique de la théorie des quanta, mais elle ne satisfait pas dans ce sens les exigences d’Einstein. Einstein voulait, à mon avis, deux choses. Tout d’abord, il voulait une théorie complètement objective et réaliste et ensuite qu’elle soit classique sans notion de probabilité ou au moins tâcher de déduire ces probabilités à partir de quantités, de variables non-probabilistes. Il pensait que les choses, les entités physiques avaient des propriétés bien définies, tandis que dans la mécanique quantique, sauf exception,  les choses ne possèdent pas des propriétés bien définies; elles sont plutôt dans une superposition d’états (ou de fonctions propres) qui sont, quant à eux, bien définis.

Mais quand j’ai terminé mon livre, je me suis rendu compte qu’il restait toute une série de problèmes philosophiques non résolus. Par exemple, le problème de la signification, le problème de la vérité partielle qui sont des problèmes sémantiques. J’ai pris, alors, conscience de la nécessité de construire une sémantique de la science qui n’existait pas encore. Et puis il fallait aussi une ontologie de la science, c’est-à-dire une théorie générale des choses, une sorte de métaphysique, mais une métaphysique à la page.

Donc des problèmes sémantiques existent concernant la signification etc. Pour bien vous suivre, pouvez-vous donner plus de détails?

MB : Bon. La sémantique – qui est la théorie de la signification, de la référence, de la vérité etc. – était entre les mains des logiciens et des mathématiciens qui ne s’occupaient pas des problèmes qui intéressent les scientifiques, les physiciens ou les sociologues par exemple.

La physique quantique se réfère à des objets physiques, ou plutôt à des observations etc. Et la sémantique élaborée par les logiciens et les mathématiciens n’était pas en mesure de répondre à ces questions. Il fallait donc bâtir une théorie de la référence, du sens  ou du contenu d’une proposition, une théorie de la réalité partielle qui est celle qui nous intéresse et que nous pouvons atteindre par les sciences. Ce n’est pas le même cas que celui de la logique ou des mathématiques où les propositions sont ou complètement vraies ou complètement fausses. On a dans les sciences de la nature, dans les sciences sociales des approximations, on a des vérités partielles d’où la nécessité de bâtir une théorie de la réalité partielle.

En résumé, voulez-vous dire que les gens qui ont travaillé sur la philosophie du langage n’ont voulu voir dans la plupart des problèmes que des problèmes formels, des problèmes de langage et ils n’étaient pas intéressés de savoir s’il existait au-delà du langage une réalité? Voilà le premier point.

Exactement. Je me suis acharné, alors, à bâtir une sémantique réaliste et les résultats constituent les deux premiers volumes de mon traité de philosophie.

Et quel en est le contenu?

C’est un peu technique. En tout cas je propose des outils pour analyser, pour identifier les référents d’une théorie scientifique quelconque et aussi pour voir qu’elle est son sens. C’est assez technique car c’est une branche de la philosophie exacte, c’est-à-dire pas une branche de la philosophie « à la Française » qui est presque complètement littéraire et antiscientifique. C’est une philosophie faite à l’aide d’outils mathématiques et pas seulement logiques comme l’algèbre abstraite, la topologie etc. C’est-à-dire que ce n’est pas une philosophie de la mathématique mais une philosophie mathématique.

Vous êtes donc parti de la supposition de l’existence d’une réalité au-delà des mots. Pour vous il n’y a science que si l’on pose l’existence d’une réalité séparée, sinon de quoi la science traiterait!

Exactement, car on ne va pas chercher, on va inventer.

Ici plusieurs problèmes se posent. Revenons à la mécanique quantique. Qu’elle est la part prise par l’observateur selon votre conception?

Bon. D’abord en physique, l’observateur n’existe pas, ce qui existe ce sont ses moyens d’observation ou d’expérimentation et qui sont des systèmes physiques.

La physique ne s’occupe pas de l’observateur avec ses pensées, ses motivations etc. Son activité peut être étudiée par la psychologie ou par la sociologie. Donc, l’observateur observe, fait des expériences, des mesures, des calculs etc. Et la physique s’occupe uniquement de l’aspect physique des choses, du monde réel.

Parlez-vous de la période d’avant la mécanique quantique ou même d’après?

Même après. C’est-à-dire que si on axiomatise les postulats en mécanique quantique, comme je l’ai fait dans mon livre « Foundations of physics », on se rend compte que la théorie se réfère exclusivement aux objets physiques et qu’il n’y a pas dans la théorie aucune référence aux intentions, aux idées, à l’image que se fait le physicien des choses qu’il étudie.

Mais pourtant il perturbe la réalité…

Non, pas nécessairement. Comme Wolfang Pauli l’a reconnu – et en dépit de son adhésion à l’interprétation de Copenhague – il avait distingué entre deux sortes de mesures ou d’observations : Celles qui sont pénétrantes (obtrusives) et celle non-pénétrantes. C’est-à-dire, celles qui altèrent, qui modifient l’état de la chose observée et celles qui ne l’altèrent pas. Par exemple, quand vous observez la lumière émise par le soleil à l’aide d’un spectroscope alors vous n’altérez pas la lumière, sa longueur d’onde reste la même. Par contre, quand vous polarisez cette lumière, vous produisez une modification. Quand vous effectuez une mesure, sur le spin d’un électron, vous modifiez son état. Mais, quand on observe la radiation émise par un atome, alors ni l’atome, ni la radiation  ne sont modifiés. Mais même quand on altère l’état de la chose mesurée – quand l’observateur fait une expérience  qui n’est pas une simple observation – le physicien représente cela de façon strictement physique. Il écrit, par exemple, un Hamiltonien qui contient non seulement l’énergie de la chose observée mais aussi un terme représentant l’interaction (ou l’action)  avec l’observateur et qui est une action purement physique et qui n’a rien à voir avec l’esprit de l’observateur.

Mais la mécanique quantique ne dit-elle pas qu’on ne peut observer sans perturber?

Non. Précisément, la plupart des calculs qu’on fait en mécanique quantique se réfèrent à des choses qui ne sont pas dérangées par l’instrument, qui plus est, dans les cas exceptionnels où on réussit à faire la théorie d’un appareil de la mesure, alors cette théorie n’est pas strictement quantique. Pourquoi? Pour une raison soulignée par Bohr avec raison : Toute observation ou mesure amène un processus irréversible qui est l’enregistrement et qui doit être classique, c’est-à-dire visible. Il s’agit, donc et toujours d’une interaction entre un micro-objet et un macro-objet. Une théorie, vraiment réaliste et fidèle d’un tel processus, doit être une mixture de mécanique quantique, d’optique, de mécanique classique, de thermodynamique etc. etc.

Alors qu’en est-il de l’interprétation du principe d’incertitude de Heisenberg où l’objet quantique est toujours dérangé?

Non, pas du tout. C’est une interprétation complètement erronée, ce qui est démontrable. Pour déduire le principe de Heisenberg – qui n’est donc pas un principe puisqu’on le déduit, c’est un théorème – il faut faire appel à un Hamiltonien complètement arbitraire. Il peut même s’agir de l’opérateur qui représente l’énergie d’une particule complètement isolée. La déduction est donc complètement générale et c’est seulement dans les explications didactiques qu’on fait recours à l’appareil de mesure; mais ce sont des exemples, des applications non suggérés par la physique mais par la philosophie positiviste. Or précisément, comme je le disais, la déduction des relations d’incertitudes est complètement générale.

Entendez-vous par générale tous les objets même ceux qui ne sont pas microphysiques?

Non, mais aussi longtemps que les corps obéissent à la mécanique quantique. Ces inégalités sont valables pour les électrons, les atomes, les molécules mais aussi pour les supraconducteurs et pour les objets macroscopiques comme les trous noirs par exemple. Il est faux de dire que la mécanique quantique s’occupe uniquement des objets microphysiques, par exemple une naine blanche, une étoile à neutrons est un objet macrophysique et quantique.

Mais elle est dans un état très spécial. Comment pour vous passe-t-on du niveau quantique à notre niveau habituel des sens?

Il y a plusieurs limites. Disons en prenant h très petite ou aussi d’autres nombres quantiques… Mais le fait est qu’on peut produire en laboratoire des objets quantiques macrophysiques comme les supraconducteurs et qui n’obéissent pas à la physique classique.

Il existe donc une réalité séparée…

Et nous faisons partie de cette réalité.

Et même si nous n’existons pas, elle continuera à exister selon vous.  Nous essayons d’étudier cette réalité et le problème qui s’est posé, le plus avec la théorie quantique, est que la majorité de ses fondateurs étaient des positivistes et ils ont coloré, selon vous, la théorie par leurs interprétations positivistes. Ainsi, pour vous, toute une génération de physiciens n’a appris de cette physique que l’interprétation philosophique positiviste.

C’est ça.

Et vous avez essayez de séparer, donc, la physique de cette interprétation.

Exactement.

Qu’elle est alors, pour vous, la place de l’homme dans cette réalité?

L’homme se distingue des autres animaux par son cerveau, par sa société. Mais nous sommes des animaux et nous nous distinguons des autres animaux  parce que nous avons par exemple la zoologie, nous avons des institutions que nous bâtissons et détruisons constamment, ce que les animaux n’ont pas. Mais, il ne faut pas oublier que nous avons des émotions et des perceptions très semblables à celles des autres animaux. C’est pour cela qu’il faut étudier notre vie mentale de la même façon que nous étudions la vie mentale des autres animaux. À ce propos, je me suis beaucoup intéressé à la psychologie et j’ai écrit sur le problème « âme-corps » les livres « The mind-body problem » et « The philosophy of psychology ».

Pour mieux connaitre votre conception générale, il serait utile de savoir comment se pose pour vous le problème esprit-corps.

Bon. Je suis, pour ma part, moniste et matérialiste. Donc, pour moi, les processus mentaux sont des processus cérébraux qui se produisent dans la partie plastique du cerveau, c’est-à-dire dans la partie du cerveau où les connexions entre les neurones sont variables avec le temps. Elles sont plastiques mais non élastiques, elles ne sont pas rigides. Donc la vie mentale est une réalité qu’il faut expliquer à travers la neurophysiologie. Il n’est pas question de nier la psychologie, mais il est question d’expliquer les découvertes de la psychologie par des mécanismes cérébraux. C’est donc une position bien matérialiste. D’ailleurs ma philosophie n’est pas seulement réaliste du point de vue gnoséologique mais aussi matérialiste du point de vue ontologique. Mais c’est un matérialisme émergent et non dialectique. Je ne crois pas, pour ma part, à la dialectique.

Et qu’elle est la différence entre les deux?

On reconnait dans mon matérialisme  et dans le matérialisme dialectique  les sauts qualitatifs, la nouveauté, l’émergence de nouvelles propriétés à certains étages des processus matériels. Mais, selon la dialectique, il y a les lois de la dialectique qui impliquent que toute nouveauté et même tout changement est le produit d’une synthèse des contraires et que s’il n’y a pas d’opposition, il n’y a pas de changement. Or la physique nous montre que ceci n’est pas vrai.   Par exemple, dans le cas de la propagation d’un photon, il n’y a pas de contraire puisque les photons, selon nos théories actuelles, sont simples. Aussi dans le cas du mouvement d’un électron il n’y a pas d’opposition. Je crois aussi que la dialectique est une philosophie nocive dans le cas des sciences sociales car elle nous empêche de voir ce qui maintient le système social, les groupes sociaux comme la famille, l’école, une firme, un parti politique… Ce n’est pas la lutte interne qui les maintient car elle est au contraire destructive. Ce qui les maintient c’est la coopération. Il est vrai, comme disent les dialecticiens, que des oppositions ou contradictions existent. Mais il existe, aussi, des exemples de coopération dans la nature et dans la société.  Mon matérialisme n’est donc pas dialectique. C’est aussi un matérialisme ouvert qui ne croit pas à l’autorité, il n’y a pas d’écritures sacrées. La philosophie doit être ouverte et elle doit se renouveler incessamment, au fur et à mesure.

Donc, première supposition, il existe une réalité séparée…

Et la seconde est qu’elle est matérielle, car on peut dire comme Platon que c’est une idée.

À la limite puisqu’il n’y a qu’une seule réalité, quelle différence y a-t-il à l’appeler matérielle ou spirituelle?

Platon était dualiste, pour lui les choses matérielles sont des copies imparfaites des idées.

Mais, certaines interprétations disent que les archétypes de Platon sont comme des pensées qui se forment dans le cerveau, ils sont donc faits de la même substance.

C’est différent. Il s’agit d’une relation entre deux systèmes matériels. Mais dans le cas de Platon, les idées préexistent avant et sont complètement indépendantes de la matière. Mais ne faisons pas ici de l’histoire de la philosophie car on pourrait réinterpréter Platon de plusieurs façons.

La question est de savoir qu’elle est la nature de cette réalité. Il ne suffit pas de dire que la réalité existe, il faut préciser qu’elle est sa nature. Pour Berkeley et Mach par exemple, la réalité matérielle n’existe pas, seules existent des sensations : « Être c’est percevoir ou être perçu ». Les choses sont complètement différentes pour un réaliste qui est aussi matérialiste.

Revenons à la pensée. Pour vous elle résulte…

Non ce n’est pas une résultante. C’est précisément la façon de penser des dualistes et des marxistes qui sont dualistes sans le savoir! Ils disent que la pensée est un produit des processus matériels, c’est de l’épiphénoménisme. Pour moi, penser est une activité cérébrale.

C’est ce que je visais par ce que j’ai dit, car on peut toujours dire qu’en fabriquant ce crayon on le produit…

Mais une fois le crayon produit, il reste, tandis que la pensée ne reste pas. Une fois que vous cessez de penser, il n’y a  plus de pensées…

Sauf si on considère qu’elles sont enregistrées dans la mémoire…

La mémorisation est un processus différent dans lequel participe l’hippocampe par exemple. La mémoire permanente s’enregistre dans une zone différente de celle où la pensée a lieu.

Pour le matérialisme dialectique, il existe un mécanisme – les lois de la dialectique – qui est une synthèse des contraires et qui fait qu’il y a évolution. Mais pour vous, qui n’êtes pas dialecticien ni idéaliste, pourquoi la nature est arrivée à produire des organismes aussi complexes que l’être humain?

C’est automatique. Si certaines conditions physiques et chimiques sont réalisées, la formation des cellules et puis leur évolution est automatique et elle est soumise à des lois. Mais il n’y a pas d’intention, ce n’est pas la nature qui s’est décidée à former des êtres humains. Les êtres humains sont le résultat d’une évolution de quelques milliards d’années.

Si on accepte que sous certaines conditions la production de la vie est automatique, on est en droit de demander comment ces conditions sont venues à exister.

C’est une coïncidence car vraiment l’émergence, l’apparition de la vie sur notre planète est un cas exceptionnel. On ne connait pas d’autres planètes où les conditions sont favorables aussi à l’émergence de la vie.  Mais tout cela constitue une branche de la biologie qui étudie l’origine de la vie. Oparine l’avait inauguré en union soviétique et maintenant tous les biologistes acceptent l’origine non biotique de la vie. Il existe même une revue scientifique qui s’appelle « The origin of life ». Cela devient un sujet classique. Un des processus les plus intéressants est le « self-assembly » ou aussi l’auto-organisation où la coopération et non la contradiction est de mise et où précisément un système complexe se forme à partir de ses composants sous l’effet, uniquement, de forces physiques et de processus chimiques.

Mais votre position matérialiste est aussi métaphysique…

Évidemment. Tous les philosophes ont une métaphysique même si elle est tacite. Ce qu’il y a, c’est que les dialecticiens à partir de Hegel on méprisé la métaphysique. Pour cela ils l’ont défini à leur façon. Ils ont considéré la métaphysique comme si c’était une ontologie et qui ne reconnait pas le changement des choses. Mais qui de nos jours approuverai une telle vision? Tous savent que les choses sont en continuelle transformation.

Puisque tous les penseurs reconnaissent que leur point de départ est une supposition adoptée et qui peut plus ou moins concorder avec ce qu’on connait, on dirait qu’en définitif la réalité ne sera jamais connue…

Non. Nous marchons d’approximations en approximations; ce qui veut dire que les choses sur lesquelles on peut être complètement sûr sont très nombreuses. On ne peut être totalement sûr que des trivialités. Si on dit, par exemple, que ce magnétophone est actuellement en marche, on peut le vérifier immédiatement. Mais si on fait des hypothèses sur la constitution interne d’une étoile, ou sur l’évolution des espèces, on doit s’attendre à ce que ces hypothèses soient corrigées. Ce qui est intéressant c’est que la science est, contrairement à la religion et à la philosophie traditionnelle, un processus d’autoproduction. Aussitôt qu’une hypothèse est émise ou qu’on obtient des données expérimentales, il y a risque de réfutation. Et souvent ces réfutations ne sont que des améliorations.

Comment alors pourrait-on construire une éthique à partir de votre philosophie?

Bon. L’éthique que je suis entrain de construire est une éthique qui d’abord n’est pas autoritaire mais repose sur l’expérience et la raison. Deuxièmement, elle s’appui sur une théorie des valeurs, qui est d’abord une axiologie puis une morale. Or, qu’elles sont  les sources de valeurs? Je reconnais trois sources : Biologique, psychologique/mentale et sociale. C’est-à-dire, qu’une action, un processus etc. ont une valeur, si et seulement si, elles satisfont des besoins basiques, vitaux, sociaux ou des aspirations légitimes sans nuire à autrui. Donc les sources de valeurs sont les besoins vitaux ou sociaux, mais pour les réaliser il faudrait quelques règles ou normes. Pour moi, et pour d’autres je pense, c’est jouir de la vie et aider les autres à en jouir aussi. Si on veut seulement jouir de la vie alors c’est de l’hédonisme qui conduit à l’égoïsme. Si on veut seulement aider les autres alors c’est de l’altruisme irréalisable. Il nous faut donc une éthique qui ne soit, ni la philosophie du ‘playboy’ ni la morale du ‘kamikaze’, du sacrifice. Et pour jouir de la vie et aider les autres, il faut, évidemment, être en vie. Mais maintenant pour la première fois de l’histoire de l’humanité se pose la question de sa survie. Cela doit être donc, notre premier souci, la première norme. Et pour que l’humanité puisse survivre, il faut absolument arrêter la course aux armements ainsi que la dégradation de l’environnement. Et seulement après nous pourrons parler des détails. Si la course aux armements et la dégradation de l’environnement continuent à la même vitesse alors le résultat dans un demi-siècle sera l’anéantissement des espèces et de toute la biosphère par une guerre nucléaire ou bien nous aurons un équilibre politique instable et l’environnement sera complètement dégradé. Il n’y aura plus de ressources renouvelables tel le pétrole qui sera épuisé dans pas longtemps…

Cette éthique doit reconnaitre, aussi,  qu’il n’y a pas seulement des droits mais aussi des obligations ou devoirs. Chaque droit génère une obligation et réciproquement. Un équilibre doit régner entre le droit et le devoir.  Il existe cinq types de droits  parmi lesquels :

–        Droit biologique d’alimentation mais aussi l’obligation de nourrir nos enfants

–        Droits culturels comme, par exemple, le droit à l’information mais aussi l’obligation de la diffuser.

–        Droits économiques comme le droit au travail mais aussi le devoir de bien faire son travail.

–        Etc.

Vous êtes connu pour vos idées humanistes. Et ma dernière question est que d’autres penseurs ou personnes, qui ne sont pas humanistes comme vous, utiliseront les mêmes principes pour dire qu’en fin de compte puisque nous sommes ici par hasard alors profitons de la vie au maximum et ne nous inquiétons pas des autres, de la nature etc. Donc, il doit y avoir chez vous, l’humaniste, un sentiment métaphysique qui nécessiterait une éthique…

Oui évidemment. Je sens la nécessité de l’éthique pour deux raisons. D’abord, sans l’aide des autres, sans la coopération je n’existerai pas; c’est un fait biologique et social. Deuxièmement, il existe des sentiments moraux comme la solidarité, la sympathie, le désir d’être utile,  le besoin de compagnie, de la paix etc. Et il faut des normes et des règles pour maintenir et améliorer cela. Il y a aussi une sensation de révolte chez quelqu’un qui a un sentiment de justice. À ce propos tous les enfants sont égalitaires, ils ont tous un sentiment naturel de justice…

D’où vient ce sentiment naturel?

Ce n’est peut-être pas naturel. Il vient peut-être du contact de l’enfant avec d’autres enfants, mais pas avec des adultes comme l’a souligné Piaget avec précisément le principe de réciprocité (mutual help).

On peut se demander, alors, pourquoi le contact n’a pas conduit à l’agressivité au lieu de  l’aide…

Bon. L’agressivité n’est pas universelle. Ainsi, par exemple, l’agressivité est une exception chez les tributs primitifs et les tributs les plus belliqueuses sont pacifiques intérieurement, ce qui n’est pas le cas de nos sociétés.  C’est seulement quand il y a eu l’opportunité du profit et du pouvoir que cette éthique, plutôt naturel des enfants, a été remplacé par l’éthique du pouvoir et du profit. Si nous voulons la survie de l’humanité il faut remplacer nos motifs d’actions par la réalisation de chacun et l’aide mutuelle que préconisait Kropotkine.

Mais comment passer à ce stade pratiquement?

Bon. J’espère que cela se fera à travers des réformes successives qui seront imposées par l’état et l’économie et par l’état d’exploitation de la nature. Ainsi les récents accords de désarmement nucléaire ont été imposés par l’appauvrissement, par la crise économique des deux côtés. Je pense qu’ils se rendront compte graduellement que c’est seulement à travers un désarmement universel – d’abord nucléaire – qu’ils existeraient des chances de redresser l’économie et d’arrêter l’exploitation irréfléchie des ressources naturelles non renouvelables.

J’aimerai terminer sur mes opinions politiques. Pour moi l’idéal est une démocratie intégrale, c’est-à-dire pas uniquement une démocratie de vote, d’élection, mais aussi une participation plus poussée du peuple, une participation pas uniquement dans les décisions politiques mais aussi dans la jouissance de toutes les ressources économiques et culturelles. Pour moi, donc,  cette démocratie devrait se retrouver partout même dans les lieux de travail et pas uniquement le jour d’élection.

Sur Mario Bunge, extrait de Wikipédia :

Mario Augusto Bunge (né en 1919 à Buenos Aires, en Argentine) est un physicien et philosophe argentin.

* 1952 : doctorat de physique-mathématiques à l’université nationale de La Plata.
* 1956-1966 : Professeur de physique théorique à l’université de Buenos Aires et à l’université de La Plata.
* 1957-1963 : Professeur de philosophie à l’université de Buenos Aires.
* 1966-… : Professeur de logique et de métaphysique à l’université McGill de Montréal.

Professeur honoraire de nombreuses universités dans le monde, Mario Bunge est également membre de très nombreuses organisations et sociétés savantes, de l’Académie internationale de philosophie des sciences au Conseil National de Pesquisas.

Théoricien du matérialisme, il a écrit plus de 80 ouvrages et plus de 400 articles de physique théorique, mathématiques appliquées, théorie des systèmes, sur les bases de la physique, sur celles de la sociologie et de la psychologie, la philosophie de la technologie, la sémantique, l’épistémologie, la théorie de la valeur, l’éthique, etc.

Sélection de quelques publications de Mario Bunge

  • 1959. « Causality. The place of the causal principle in modern physics ». Cambridge: Harvard University Press
  • 1960. La science, sa méthode et sa philosophie. Paris: Paris: éditions VIGDOR, www.vigdor.com, 2001. [ISBN 2-910243-90-7]
  • 1962. Intuition et raison. Paris: éditions VIGDOR, www.vigdor.com, 2001. [ISBN 2-910243-89-3]
  • 1967. Scientific Research. Strategy and Phylosophy. Berlin, New York: Springer-Verlag. Reprinted as Philosophy of Science (1998).
  • 1973. Philosophy of Physics. Dordrecht: Reidel.
  • 1980. The Mind-Body Problem. Oxford: Pergamon.
  • 1984. « What is Pseudoscience », The Skeptical Inquirer, Vol.9, No.1, (Fall 1984), pp.36-46.
  • 1974-89. Treatise on basic philosophy, in 8 vols. Dordrecht: Reidel.
  • 1996. Finding Philosophy in Social Science. Yale University Press.
  • 1998. Dictionary of Philosophy. Prometheus Books.
  • 1998. Philosophy of Science, 2 Vols. New Brunswick, NJ: Transaction.
  • 1999. The Sociology-Philosophy Connection. New Brunswick, NJ: Transaction.
  • 2001. Philosophy in Crisis. Prometheus Books.
  • 2003. Emergence and Convergence: Qualitative Novelty and the Unity of Knowledge. Toronto: University of Toronto Press.
  • 2006. Chasing Reality: Strife over Realism. Toronto: University of Toronto Press.
  • 2008. Le Matérialisme scientifique, Paris, éditions Syllepse. [ISBN 978-2849501450]