Robert Powell : De la réflexion


19 Nov 2011

(Extrait de L’esprit Libre 1977)

Conférence donnée à la Société bouddhiste de Londres et à la Société de Théophysique, Wimbleton Lodge, England. The Third East-West Philosopher’s Conference, tenue à Honolulu, Hawaii, 1959

Il y a quelque temps, le Hibbert Journal publiait le rapport d’une réunion de philosophes tenue à Hawaï. Un des délégués à cette rencontre, le professeur Northrop, exprima le point de vue que la situation mondiale actuelle ne se définissait pas par une bataille entre le communisme et le capitalisme, ou entre l’Est et l’Ouest, mais par une bataille entre la lumière et l’obscurité dans l’esprit de l’individu. Je trouve tout à fait remarquable qu’un tel énoncé vienne d’un philosophe. Il dirige l’attention sur le domaine d’où naissent tous les problèmes personnels et collectifs. Comme Krishnamurti l’a déjà si bien exprimé, « le problème du monde est le problème de l’individu et le problème de l’individu est le problème du monde ».

Vous vous demanderez sans doute ce que tout ceci a à voir avec la réflexion. Le rapport est pourtant évident, si l’on se demande : de quel côté est-ce que je me situe dans la crise mondiale actuelle ? Quand bien même j’aurais les meilleures intentions du monde en essayant d’être « bon », si je ne réfléchis pas, si je ne suis pas lucide, je suis exploité et, bon gré mal gré, je fais le jeu des forces destructrices.

Ce n’est que par réflexion que j’arriverai à une meilleure compréhension de moi-même : être réfléchi, c’est comprendre. Ainsi, je ne puis plus être exploité. Si l’on essaie de m’imposer quoi que ce soit dont je n’ai pas besoin sur le plan matériel, politique et spirituel et que je le refuse, j’offre plus qu’une simple résistance, le consommateur est absent en tant qu’entité psychologique.

Vous voudrez sans doute m’entendre dire comment on peut être réfléchi et comment on doit méditer. Je veux préciser qu’en ce qui concerne la réflexion dont je parle, le « comment » n’existe pas. Ce n’est pas une chose qui peut être tout simplement pratiquée ou cultivée. Elle naît spontanément, une fois que toutes les conditions sont réunies. Je ne peux donc pas enseigner ni démontrer comment la pratiquer, mais expliquer ce qu’est la réflexion.

Si notre côté raisonneur est mis en veilleuse, nous pourrons peut-être découvrir par nous-mêmes ce qu’est la réflexion. Ne pas raisonner signifie que l’on est dans un état d’ignorance, et le conférencier aussi : partons alors à la découverte de ce terrain inexploré de l’esprit.

L’aventure sera certainement excitante puisque nous ne savons pas où elle nous conduira.

Il serait sans doute utile, pour découvrir ce qu’est la réflexion, de voir d’abord ce qu’elle n’est pas et pourquoi rien ne peut nous y mener. Plusieurs voies sont cependant préconisées. Trop de gens sont à la merci d’un professeur, d’une société et d’une église. Quelques-uns sont allés d’une société à une autre pour finir ici. Mais ici, on ne nous promet rien, on nous dit plutôt que si nous voulons faire notre salut, nous seuls pouvons en trouver les moyens. Quand viendra le moment de faire le point sur notre recherche, pour évaluer notre degré de compréhension, nous devrons réexaminer notre point de départ en nous posant ces questions fondamentales : existe-t-il vraiment une voie ? une voie vers quoi ? et que cherchons-nous ? questions que nous aurions dû nous poser dès le début de cette recherche.

Un examen même superficiel des diverses méthodes qui prétendent mener à une libération nous révélera que non seulement elles diffèrent toutes, mais que chacune souffre d’une contradiction fondamentale. Les enseignants disent tous qu’il existe un sentier par lequel on peut arriver au bout en procédant étape par étape. Ils supposent qu’on peut se perfectionner par une acquisition graduelle de la sagesse. (En même temps, ces enseignants nous disent que la réalité est non dualiste et qu’il n’y a rien de tel que le « soi »)

Ou bien il y a une entité à enrichir et à perfectionner, et dans ce cas je devrais m’y consacrer entièrement avec discipline; ou cette entité n’existe pas du tout, et je ne fais que me jouer la farce d’entretenir une illusion.

Avant de sombrer dans les fondrières des enseignements contradictoires, je devrai d’abord découvrir si l’entité durable existe. Tout pivote autour de cela.

Dans le bouddhisme, on appelle ce problème anatta (non-soi). J’aimerais suggérer qu’on n’a pas à accepter ou à rejeter l’anatta, mais qu’il faut en venir à une compréhension du mécanisme de l’esprit. Posons-nous cette question pertinente : le penseur diffère-t-il de la pensée qu’il exprime ? Il y a une façon délicieusement simple de voir ce qui est essentiel ici. Suis-je comme une usine d’où s’échappe, tel un saucisson sans fin, une chaîne interminable de pensées ? Que se produit-il quand la pensée arrive à son terme (comme par exemple, dans un sommeil sans rêve) ? Le penseur est-il toujours là ? La réponse est claire : on n’est jamais conscient d’autre chose que de la pensée. L’idée d’un penseur différencié de sa pensée est née de la mémoire et de la vitesse incroyable avec laquelle une pensée en suit une autre. Ce mécanisme est semblable à celui d’une projection cinématographique où la marche d’un homme en mouvement continu et intégré est en fait la juxtaposition d’une douzaine d’images représentant autant de moments de la marche. Tout cela est une illusion d’optique; parce que l’œil est trop lent pour isoler les images séparées projetées sur l’écran à grande vitesse, et que les images se superposent et donnent l’impression de la continuité.

Ce fait nouveau que nous venons tout juste de découvrir (celui de la discontinuité, de la non-réalité du penseur) découle d’un fait observable, celui de la transmutabilité de toute chose. Tout est continuellement en mouvement et il ne peut y avoir aucune forme d’entité durable. Rien n’a donc une nature propre ou une identité permanente.

Les scientistes, en se basant sur l’expérience, en sont venus à la conclusion que « la nature abhorre le vacuum » et c’est devenu un dicton bien connu parmi eux. De la même façon, on pourrait dire : « La pensée abhorre le vide. » C’est à cause de cela que la pensée se donne une continuité, une permanence et une sécurité au moyen de la mémoire. Ainsi se crée une image d’entité imaginaire : le « Je », le penseur. C’est une première erreur dont toutes les autres découlent. Ce « Je » (la pensée identifiée par l’idée de permanence) tente alors d’agir sur la pensée, de l’ennoblir et de la façonner selon l’idéal qui cause la contradiction et la douleur. La pensée ne peut pas plus trancher ce qui la concerne que le couteau ne peut se couper lui-même. C’est pourtant ce que les prêtres de différentes croyances ont essayé de faire pendant des siècles. (Est-il nécessaire d’ajouter que ce fut sans succès ?) La même observation s’applique à l’échec de l’analyse introspective à effectuer une transformation de l’esprit.

Peut-être pouvons-nous mieux comprendre maintenant les paroles du Maître du Zen, Seng-tsan, quand il affirmait : « Si vous travaillez sur votre esprit avec votre esprit, comment pouvez-vous éviter une immense confusion ? » Cela signifie donc que l’esprit par ses propres efforts est impuissant à se libérer lui-même. Un autre maître fameux du Zen, Bankei, compara ce vain effort à « laver le sang par le sang ».

A cette étape de notre enquête, il faut soulever la question suivante : « Le soi irréel peut-il être dissout ? » Nous savons tous qu’une dangereuse machinerie, une mine, par exemple, ne se désamorce rapidement et efficacement que si l’on en connaît avec précision le mode de fabrication. C’est la même chose pour le mécanisme du « Je » — cause de toutes les souffrances — qui est assemblé par le temps et dans le temps : nous ne pouvons le désamorcer et le rejeter que si nous pouvons l’assembler consciemment.

Le « Je » naît de sensations corporelles et de perceptions. Ce n’est pas le « Je » qui cause la pensée, la perception et la conscience, mais l’inverse : toutes créent le « Je ». Une fois que cette entité est née, elle tente de s’imposer et, de là, se crée la conscience du soi.

Mais le « Je » ne fait pas que s’imposer, il désire en même temps qu’on l’accepte socialement, il se croit forcé d’agir sous couvert afin que son intention ne soit pas trop évidente. Cette situation fait surgir le conflit névrotique fondamental, c’est à dire la division et l’antagonisme entre deux parties de l’esprit : le soi inférieur qui veut tout avoir à sa façon, et celui qu’on dit le meilleur, le plus élevé des egos (appelé aussi censeur, en langage analytique), qui désire se conformer à la société, du moins en apparence. L’environnement dans lequel nous vivons crée une autre complication : le climat psychologique ambiant exige un certain degré de sophistication dans nos relations sociales. Ceci a conduit au culte de la personnalité. On doit avoir le « bon » genre de personnalité pour « réussir » dans le monde, peu importe ce que cela signifie. Le mot personnalité vient du latin « persona » qui veut dire « masques »; nos masques deviennent alors de plus en plus compliqués et, ce qui est pire encore, on nous identifie par nos masques; ce qui signifie que nous en arrivons même à oublier que nous portons des masques. Non seulement le pouvoir détenu par l’illusion sur l’esprit est-il renforcé, mais la tension augmente et exige que toutes les réactions lui soient conformes. Et dès que le système ne fonctionne plus, la névrose se développe.

Pour donner un exemple pratique de la façon dont notre maquillage psychosomatique nous perd, prenons le cas de la sécrétion d’adrénaline, processus naturel qui entre en jeu dès que l’organisme fait face à un danger physique. Cette substance raccourcit le temps de réaction et augmente ainsi la possibilité de survie de l’individu (elle produit ce que les psychologues qualifient de « mécanisme de bataille ou de fuite »). Qu’arrive-t-il alors à notre homme supposément civilisé ? Il réagit émotivement en sécrétant de l’adrénaline chaque fois qu’il se trouve dans une atmosphère psychologique hostile ou lorsqu’il ressent le besoin de s’affirmer et que ce désir est frustré. Non seulement cette réaction ne sert-elle aucune fin, mais elle agit de façon cumulative, comme un boomerang sur l’organisme, et amène des maladies psychosomatiques. Tout ce processus se passe au niveau du subconscient, parce que nous n’avons pas découvert que le « Je » est dupé.

Être conscient de toutes les activités du « Je », non pas dans l’abstrait mais de fait, à tout moment, c’est selon moi la véritable méditation, ou la réflexion. Je crois que rien ne la vaut quand il s’agit de se bien connaître soi-même. Comme je le mentionnais précédemment, celle-ci naît spontanément, si les conditions favorables existent.

Examinons d’abord ce que sont ces conditions. Il faut, en premier lieu, être fortement motivé et n’avoir aucune sorte d’ambition; cette condition est rarement satisfaite parce qu’elle implique qu’on aime vraiment faire face à un problème, qu’on veut le résoudre sans se demander où tout cela peut mener. Il importe cependant d’en reconnaître la nécessité. Dès qu’il y a ambition, il faut gagner et, encore une fois, l’individu est entraîné dans le processus de devenir, de se créer une entité artificielle qui se développe et mène à l’illusion de continuité.

Observer passivement sans désirer changer quoi que ce soit à ce qu’on observe est la deuxième condition à remplir. La troisième condition, c’est de ne pas miser sur l’accumulation d’expériences qu’apporte la réflexion, parce que, pour des raisons évidentes, nous retournerions en arrière encore une fois. Ce qui veut dire que, même si nous utilisons l’expression « la connaissance de soi », nous n’aurons affaire par la réflexion qu’au « soi qui se connaît » : deux choses complètement différentes.

Quand nous regardons les arbres, les fleurs, l’œuvre de la nature autour de nous, nous arrivons spontanément à cette sorte d’attention, parce que notre intérêt est désintéressé et que nous ne condamnons ni ne justifions l’objet de cette attention. Par exemple, nous ne critiquons pas le tigre parce qu’il est féroce. Nous ne nous identifions pas nous-mêmes à l’expérience émotionnellement, nous ne faisons pas d’accumulation. Dans ce cas, trois conditions sont donc remplies.

Nous devons maintenant nous demander comment nous pouvons en arriver à une réflexion consciente non seulement des phénomènes naturels extérieurs mais aussi des phénomènes intérieurs, c’est-à-dire les pensées, émotions et impulsions qui agitent notre esprit. La difficulté vient du fait que nous sommes tellement convaincus de notre importance que nous ne pouvons plus considérer nos propres pensées sans passion, ni les voir en tant que phénomènes naturels. Nous avons créé un point fixe dont toute notre pensée procède : je veux être heureux, je dois alors méditer; tout semble pivoter autour de ce « Je ».

D’un autre côté, lorsque je ne fais qu’observer le moment sans vouloir y changer quoi que ce soit, je deviens un observateur objectif, parce que je n’investis plus dans les résultats d’aucun processus de pensée. Il n’y a donc plus de point fixe, mais seulement la pensée dérivant de la pensée : le « Je » n’est plus important. On dirait alors que je suis presque à l’extérieur de moi-même dans cette prise de conscience; ce qui arrive c’est que la pensée cesse d’asservir et de se centrer sur elle-même. La pensée est le mouvement du soi et a besoin de ce soi pour pouvoir exister; quand cesse l’emprise, la pensée perd son pouvoir de contrainte et sa propension à fixer le temps. Ce relâchement me permet de réaliser ce que je suis : un foyer de tensions psychologiques. A ce moment-là, j’ai résolu le problème de l’anatta, la pensée cesse quand le désir et les choses sont vus directement dans leur totalité. Cela se produit quand penseur et pensée ne font plus qu’un. Cependant, aucune description verbale ne peut faire comprendre la véritable réflexion. C’est une chose que l’on doit expérimenter soi-même.

Je voudrais dire, en conclusion, à tous ces gens qui sont peut-être déçus que je ne leur aie rien dit de plus positif, que la pensée négative, dans la vie spirituelle, est la plus haute forme de pensée. Le fait est que nous ne nous demandons jamais s’il est légitime de nous poser la question : « Que pouvons-nous faire ? » Si la réalité est non dualiste, parce que je perçois mon isolement comme une illusion, est-ce que toute tentative, tout effort vers le salut, ne fait pas naître la dualité ? Quoi que j’essaie, je ne crois pas pouvoir résoudre ce dilemme.

Dire que nous ne pouvons rien faire, n’est pas du quiétisme, parce que le quiétisme est en fait le sommeil. D’un autre côté, la réflexion, pour être attentive sans porter de jugement et sans attendre de résultat, demande une complète vivacité d’esprit : c’est une forme de judo mental qui n’en finit plus.

Les deux approches fondamentales au problème du salut me semblent très bien illustrées par un épisode du Nouveau Testament, où les attitudes de Marthe et de Marie diffèrent totalement. Le Christ arrive dans un village, et une femme nommée Marie lui souhaite la bienvenue dans sa maison. Marthe montre une grande sollicitude envers le Maître, et elle semble symboliser l’action. Sa sœur Marie, quant à elle, s’assoit calmement à ses pieds et l’écoute avec ravissement. Marthe réprimande sa sœur parce que celle-ci ne l’aide pas. Mais le Christ lui dit ceci : « Marthe, ma chère, tu t’inquiètes et t’occupes de pourvoir à toutes choses, mais bien peu sont vraiment nécessaires, peut-être même pas une seule. Marie a choisi la meilleure part et tu ne dois pas la lui enlever. »

Percevoir directement la nécessité de cette « chose unique », cette façon de penser négative, et connaître le pourquoi de notre impuissance, devient en soi le commencement de la vraie méditation. Cette prise de conscience déclenchera sa propre action sans que nous ayons à intervenir; la réalité agit sur nous, et non pas nous sur elle.

La vraie réflexion commence quand nous réalisons que nous sommes distraits, que nous comparons, que nous portons des jugements moraux basés sur notre conditionnement, bref, que nous regardons le monde avec les lunettes du « Je ». Elle se produit si l’on observe que toutes nos luttes, nos activités cérébrales et émotives ne sont que des gestes du soi, vus ou dérivés du fait que nous sommes coincés par la dualité.

Quelqu’un de sérieux ne quittera pas cette assemblée en se posant des questions comme : « Que puis-je faire ? » « Quelle est la meilleure façon de méditer ? » « Qui est le bon Maître ? » Soucieux de connaître le fonctionnement de son esprit, sachant au moins quel en est le point central, il repartira attentif à sa voix intérieure. Il aura découvert où se cache le trésor véritable, il n’aura besoin d’aucun maître, n’aura à lire aucun livre, ni à assister à aucune conférence, parce qu’il aura vu la lumière.