Robert Linssen : De la solitude a la plénitude


18 Aug 2008

(Revue Être Libre, Numéro 308, Juillet-Septembre 1986)

Tout en formulant certaines réserves concernant le caractère trop rigide d’une division des types psychologiques humains en catégories, il nous semble opportun de considérer trois espèces d’être humains.

Premièrement, la catégorie la plus répandue. Elle comprend la grande majorité de ceux qui sont généralement inconscients de leur solitude et de leur condition d’exil. Ils sont en réalité très seuls mais ils en évitent la prise de conscience. Ils ont peur du silence et de la solitude. Ils les fuient constamment.

Leur pauvreté intérieure et leur superficialité les rendent esclaves de mille distractions. Ils n’en sont pas entièrement responsables. C’est l’aboutissement de leur éducation, de leur milieu. La ville tentaculaire, les raffinements innombrables de la technique moderne leur offrent des moyens d’évasion multiples.

Chaque jour la technique moderne découvre les moyens de créer de nouveaux paradis artificiels. Nombreux sont les jeunes qui noient leur angoisse fondamentale dans les faux paradis qui les transforment en épaves dont les ultimes sursauts se traduisent par la violence ou le suicide. Il y a, hélas, peu d’espoirs pour eux en dépit de certaines exubérances tapageuses. Un regard superficiel pourrait interpréter leurs amusements comme l’expression d’une joie de vivre authentique. Ce n’est pas toujours le cas. De nombreuses personnes affichant un sourire quasi permanent pour la galerie peuvent se trouver intérieurement dans un état de solitude désespérante. Il est reconnu que la plupart de ceux qui rient et font rire en société ont des moments de solitude profondément dépressifs.

Certains grands acteurs et animateurs qui ont fait rire les foules étaient de grands dépressifs ne supportant pas la solitude.

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Il existe une seconde catégorie. Elle est déjà plus réduite. Les êtres qui en font partie sont plus conscients de leur angoisse fondamentale. Ils ne la fuient plus. Ils prennent conscience de leur pauvreté intérieure et se rendent compte de leur solitude. Après avoir fait le tour de toutes les évasions et de tous les paradis artificiels, de tous les plaisirs ils en ont la nausée. Ils sont blasés. En eux, se réalise une prise de conscience plus saine et profonde qui, pour autant, n’est pas heureuse. Elle est douloureuse. Mais cette prise de conscience peut être le point de départ d’une transformation positive.

Les sciences modernes enseignent que les crises ne sont pas entièrement négatives. Elles sont considérées comme une occasion permettant des prises de conscience nouvelles.

Dans un premiers temps, l’être humain peut prendre conscience de la vanité de ses évasions, de ses plaisirs et recherches de possessions. Il pressent obscurément la possibilité d’accéder à une vie plus heureuse, moins contradictoire et plus conforme aux lois profondes de la nature. Un nombre grandissant d’individus s’étonne et s’indigne de l’ampleur des crimes de la technique moderne contre la nature. Les plus courageux et lucides s’écartent du troupeau et tentent de s’abreuver à des sources de vie plus pures. Ils remettent en question les valeurs et les structures prédominantes de leur époque.

Certains éprouvent de temps à autre le besoin de quitter le vacarme extérieur. L’agitation et la superficialité du monde leur semble un délire collectif. Ils en ont assez des « beuglants ».

Tout à coup se révèle en eux l’exigence d’une rupture complète de quelques heures ou d’un jour avec les habitudes confortables de la vie quotidienne. Ni radio, ni télé, ni ciné, ni fumée, ni alcool, ni gueuleton, ni plaisir, ni compagnie, ni société, ni parole ! Pour la plupart, ceci correspondrait à un enterrement de première classe, presque un suicide. Même quelques heures ou un jour seulement. A ne pas ériger en système évidemment.

Mais pour beaucoup, une prise de conscience salutaire en résulte. L’ampleur d’une pauvreté intérieure, la dépendance à l’égard de ceci ou de cela, un sentiment d’angoisse ou de vide intolérable se révèlent.

Mais la traversée du désert intérieur ne se poursuit pas indéfiniment. Après la monotonie et l’amertume d’une solitude provisoire, nous découvrons que nous ne sommes pas aussi isolés que nous le pensions. Dans le vide et le silence intérieurs, Une porte s’ouvre.

Nous nous ouvrons à la révélation d’une « conscience-énergie » infiniment plus riche et vivante que celle de notre conscience familière.

Nous découvrons le lien fondamental qui nous relie à la totalité des êtres et des choses. Nous voici enfin au niveau de la troisième catégorie des êtres humains.

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Quoi qu’elle soit la plus simple à vivre et la plus naturelle elle concerne provisoirement le plus petit nombre.

Ainsi que l’enseignaient des anciens maîtres chinois, lorsque nous obéissons à la nature suprême des choses, l’Univers se révèle dans l’unité de son essence ultime. Ainsi que le démontre la nouvelle physique, rien n’est séparé, rien n’est isolé. Tout vit et n’est que l’expression d’une seule et même Vie. Atomes, cellules, grains de sable, montagnes, océans, planètes, étoiles et galaxies sont les membres apparemment séparés du Corps unique d’un Grand Vivant. Lorsque s’installe en nous cette vision holistique nous ne sommes plus jamais seuls. Il importe de préciser ici que le dépassement définitif du sentiment de solitude n’est authentique que si la vision « holistique » n’est plus un simple concept, ni une image mais un état de perception globale, immédiate supra-mentale.

Dès lors, notre exil est terminé. Nous en étions les artisans par une utilisation inadéquate et aberrante de la pensée. Celle-ci avait dépassé son rôle de simple instrument de communication. Elle s’est arrogée une place d’une telle importance qu’elle s’est prise pour une entité. Telle était l’origine première de notre angoisse et du sentiment douloureux de notre solitude.

Le dépassement de nous-mêmes ne nous conduit pas dans la monotonie ou dans le désespoir d’un néant destructeur. Au contraire.

Le sens exact de la mutation spirituelle a été admirablement exposé par John Blofeld dans le « Taoïsme vivant ».
« Le Tao transcende à la fois le fini et l’infini. Puisque le Tao est tout et que rien ne lui est extérieur, lorsqu’un être finit par laisser tomber l’illusion d’une existence séparée, il n’est pas perdu dans le Tao comme une goutte de rosée qui se fond dans la mer; du fait même qu’il rejette ses limitations imaginaires, il devient immesurable. N’étant plus lié par les catégories de ce monde, que sont le tout et la partie, il découvre qu’il est extensif avec le Tao. Plongez le fini dans l’infini, et bien qu’il ne reste qu’un, le fini loin d’en être diminué assume la stature de l’infini. Ceux qui ne sont que logiciens n’approuveront pas, mais si vous percevez la signification de ceci, vous rirez de leurs arguties. Votre perception vous mettra face à face avec le véritable secret chéri par tous les sages accomplis — un secret vaste, glorieux, à peine concevable. — L’esprit de celui qui revient à la Source, devient la Source. Votre esprit, par exemple, est destiné à devenir l’Univers. »

C’est un langage semblable qu’énoncent tout récemment deux savants éminents du monde actuel, le physicien David Bohm et le professeur R. Weber, au cours de leurs dialogues.

David Bohm déclare :

« L’important pour la démarche dialectique est l’identité finale de l’universel et de l’individuel. L’individuel est l’universel et vice versa. Le mot « individu » signifie « ce qui n’est pas divisé » et dans ce sens on peut dire qu’il existe très peu de véritables individus. L’individualité n’est possible que si elle se déploie à partir de la totalité… L’égotisme n’a rien à voir avec l’individualité. Il est centré sur l’image de soi. Il n’est donc rien du tout. Dans la véritable individualité, vous avez un être réel qui se développe à partir du tout; il le fait d’une façon particulière qui est en accord avec le temps de son apparition. »

En résumé, tout sentiment douloureux de solitude résulte d’une erreur fondamentale de perception. Le sentiment de solitude est indissociable de l’attachement conscient ou inconscient à l’image de nous-mêmes. Cette image est présente dans la majorité des êtres humains. Elle est un puissant facteur d’isolement. C’est d’elle que résultent nos angoisses et nos peurs. La solitude, l’isolement, la séparativité sont des abstractions.

Lorsque nous sommes délivrés de l’identification à l’image que nous avons de nous-mêmes nous ne sommes plus jamais seuls psychologiquement. Quelles que soient les circonstances extérieures, soit de solitude, soit de relations humaines, la lumière, la sérénité, la joie et l’amour d’une conscience infinie nous habitent.

Robert LINSSEN.