Jean Couvrin : De l’agent publicitaire… …au consommateur invisible


05 Nov 2009

(Revue Voir. Avril-Juin 82)

Il n’y a pas de réalité plus singulière que le sujet. Rien n’est unique comme moi-même tel que je suis pour moi-même.

Notamment, à la différence des humains qui m’entourent, je n’ai visiblement pas de tête. Tout au plus m’arrive-t-il d’en dénicher une dans mon miroir: tête réduite (par un indien jivaro?), présentée sens devant derrière et située à 30 cm de moi! Douglas Harding, avec sa « Vision sans tête », nous a fait prendre conscience de ce fait banal, tellement quotidien que nous le perdons de vue la plupart du temps. Et c’est grand dommage. Rien pourtant ne nous est plus familier que ce que nous sommes; pour nous-même, à chaque seconde de notre vie: une présence invisible.

(Quitte à le faire dans un prochain article, nous ne nous arrêterons pas cette fois à l’observation de ces appendices proprement surréalistes qui apparaissent souvent dans mon environnement proche: des parties de bras et un morceau de tronc surmonté de deux jambes.)

Un homme s’approche de moi, je le connais comme un vil séducteur (ou une satanée séductrice): A coup sûr, je me tiens sur mes gardes, et je ne serai probablement pas dupe de ses stratagèmes. Mais si cet homme futé a détecté mon point faible, et qui plus est un point faible dont je ne serais pas conscient, alors vraiment il a toutes les chances de « me posséder ».

Les agents publicitaires sont de fieffés séducteurs et, n’étant pas dupe, j’observe leur savoir-faire avec un grand plaisir.

Vous pourrez le constater: il n’y a pas d’annonce publicitaire qui ne sollicite ce que je suis vraiment: un invisible sujet, et, en l’occurrence, un invisible consommateur potentiel. Moins je suis conscient du procédé, plus il est efficace.

Peut-être prétendez-vous toujours avoir une tête bien ancrée sur vos deux épaules?  En fait, il s’agit d’un mensonge, et souvent d’un mensonge gênant: il peut même vous faire perdre de l’argent. Prenez, par exemple, un dessinateur publicitaire – un homme que personne ne suspecterait d’une dévotion fanatique à la vérité. Le but de son travail est de me convaincre et, pour y parvenir, l’un des moyens les plus efficaces est de m’introduire dans son dessin très exactement tel que je suis. Il ne faut donc pas qu’il y fasse entrer ma tête. Au lieu de montrer l’autre espèce d’homme – celle qui a une tête – en train de porter à la bouche un verre ou une cigarette, ce sont des gens de mon espèce qu’il présente dans cette attitude; il montre cette main droite (grandeur nature, saisie sous l’angle exact, placée dans le coin inférieur droit de l’affiche, et plus ou moins dépourvue de bras) portant un verre ou une cigarette vers -ce vide béant, vers nulle part.

Vraiment, cet homme n’est pas un étranger, mais moi-même tel que je suis pour moi-même. Presque inévitablement je me sens concerné. Rien d’étonnant à ce que ces membres perdus venant de nulle part aux deux coins de l’affiche, avec rien au centre qui puisse les animer et les relier entre eux – rien d’étonnant à ce qu’ils me paraissent tout à fait naturels: je n’en ai jamais eu d’autres! » (Douglas E. Harding, « Vivre sans tête »)

Souvent, la publicité s’adresse à l’un ou l’autre groupe de consommateurs. Visant une clientèle féminine, elle fera apparaitre sur son bord une main de femme. Mais un verre de boisson forte sera porté par une main virile. Il doit être vraisemblable – et honorable ! – que cette main soit la mienne. La règle est vraiment élémentaire; elle fait partie de l’abc des techniques qui, pour la plupart, provoquent insidieusement une identification du lecteur de l’annonce avec l’heureux propriétaire du produit mis en vente.

Une « pub » me sollicite, me provoque, notamment en transgressant (sans excès) mes habitudes visuelles. Il y a, dans le sac à malices du publicitaire, une règle rudimentaire que nous avons du mal à illustrer. Sans mentionner les cas flagrants (le flacon de shampooing haut comme la tour Eiffel), le produit à vendre est toujours un rien disproportionné par rapport à l’environnement où on le présente. La boite de margarine est un rien trop grande par rapport à la tranche de pain: procédé d’autant plus efficace qu’il presque imperceptible. Et ce qui est un rien trop grand, est un rien trop proche. La marchandise « vous crève les yeux » – au figuré! « On vous l’enfonce dans la tête »…
…mais quelle tête, en fait? Où est-elle?

Plus de soucis! Le calme. Presque le recueillement en ce moment où le travail s’arrête. Par amour de moi, je m’offre le plaisir de déguster une bière.

Comment est-ce? Visuellement parlant, comment se présente cette familière présence de moi à moi, et mon intimité avec ce qui m’est le plus proche?

Ce verre à ma portée. Un rien à l’écart, les objets usuels du travail ou du loisir. Un journal, à ma disposition. Un briquet en attente d’une éventuelle main gauche. Et la main droite est là, détendue, dans ce territoire proche qui est le mien par excellence.

Bien sûr, ma « tête » est absente. Nécessairement absente.

Observation complémentaire:

« Servi par son réalisme et par son esprit d’observation dynamique et judicieux, l’agent de publicité voit de quoi j’ai réellement l’air, il l’utilise et son travail est payant: il me fait perdre la tête, et j’achète son produit. (Pourtant, il y a des limites: il est peu vraisemblable, par exemple, qu’il dessine un nuage rose juste au-dessus du verre ou de la cigarette, parce que de toutes façons, j’apporterai moi-même cet élément de réalisme. Il serait superflu de me prêter l’ombre transparente d’un nez supplémentaire. » (« Vivre sans tête », p.25)

En général (et sans nous limiter à l’illustration ci-contre), nous ne voyons jamais d’annonce publicitaire où le produit sera caché par un obstacle quelconque ou par le passage inopiné d’un gêneur. Inutile de me mettre sur la pointe des pieds pour découvrir le précieux produit pardessus les têtes d’autres curieux. Pour assister à ce spectacle, on ne m’a pas refilé un mauvais fauteuil; pour voir le produit miracle dans son décor savamment étudié, le publicitaire me réserve à chaque fois un premier balcon de face. Que dis-je? La loge royale.

Et puis, non! De toute évidence, ce spectacle fut réalisé en hommage à un spectateur unique, qui n’est autre que « l’homme invisible » de H.G. Wells.

 »Gary Cooper affronte Burt Lancaster, dans « Vera Cruz », « le plus grand face à face de l’histoire du cinéma »!

Effectivement, c’est bien d’un face à face qu’il s’agit, puisqu’on nous donne à voir deux têtes confrontées. Vont-ils se massacrer? Le film nous en réservera la surprise.

Les visages se trouvent à une bien courte distance l’un de l’autre. Va-t-on se mordre le nez? Fameux suspense!

Ici, le langage ne nous leurre pas. Dans une situation de ce type nous pouvons, en toute rigueur, parler d’un face à face: deux têtes (deux boules de chair, pourvues de toutes sortes d’organes) sont présentées symétriquement, à une distance donnée.

Faisons abstraction, voulez-vous, de notre admiration éventuelle pour l’un ou l’autre des deux acteurs. « Ce conflit ne me concerne pas! Je ne suis pas de la bagarre et je ne risque pas de prendre les coups. »
« Mais, au secours! Meat Loof s’est tourné vers moi et il m’interpelle. Impulsif et violent, ce gaillard pourrait bien me faire passer de vie à trépas. Cela me concerne… un peu! »

Nous nous laisserions abuser par le langage si nous parlions maintenant d’un face à face. C’est d’un face à « non face » qu’il faudrait parler. Un visage me nargue et me menace. Rien ici n’est comparable. La situation est entièrement asymétrique. Un mauvais bougre s’apprête à frapper l’invisible! Et à provoquer des douleurs aussi réelles qu’invisibles!

Il y aurait beaucoup à dire au lecteur qui se sentirait avec l’agresseur dans une situation de vis-à-vis, de regard à regard. Si l’on entend par là que le différend entre ce Meat Loof et moi sera débattu « entre quatre yeux », on se trompe. Il n’y a que deux yeux: dans la face de l’adversaire.

Parlant de face à face, nous n’avons fait qu’illustrer – d’une façon plus théâtrale ce que D. Harding observe dans son « Vivre sans tête ». Oui vraiment, il y a « voir » et « voir ». Le langage ne met à notre disposition qu’une seule expression pour désigner deux situations distinctes. Ce n’est pas exactement qu’il soit pauvre: il est fourbe. Nos rapports sociaux se fondent sur le jeu des masques ou personnalités. Comment pourraient-ils prendre en considération le sujet et son invisibilité. Mais il s’est produit ce que la société n’avait pas prévu: nos investigations « socialement saugrenues » nous ont conduits sur un terrain nouveau où, forcément, le langage est pris de court.

« Je regarde », « ils regardent »; « je vois », « ils voient ». Le même mot devrait avoir la même signification. Est-ce le cas? La confrontation de G.Cooper et de B.Lancaster illustre bien ce qu’est la pseudo-vision dont parle Douglas Harding: une relation tête/distance/tête. (Un mètre à ruban m’apprend que les nez des deux acteurs sont séparés de 16 mm.)

Or, me voici en présence d’une femme fascinante. Une firme commerciale, conseillée par son agence de publicité, a choisi de la déléguer auprès de moi. (Assez communément, nous dirions: « son regard me touche au plus profond de moi-même ». Réflexion faite, l’expression est juste tant au propre qu’au figuré.) « Nous nous regardons ». Cela signifie que je suis ouvert à elle, que je m’efface pour qu’elle apparaisse – à ma plus vive satisfaction. Peut-on imaginer face à « non-face » plus agréable? Vraiment, il n’y a qu’elle! Et si proche!

« Si proche », disons-nous. Mais en fait, comment mesurer la distance qui me sépare de ce visage? Il n’y a aucune distance. Comment et à partir d’où irions-nous la mesurer? Cette femme m’apparaît, visuellement elle m’est donnée ici. Cette distance n’est nullement un fait d’observation, mais une pure construction mentale (dont on peut dire, à titre dérivé, qu’elle n’est pas dépourvue d’utilité).

Le sujet -« je » ou « première personne (du singulier) »- a le privilège d’être le seul « voyant ». Cette vision authentique se présente toujours comme une relation tête/ non-distance/ non-tête.

Mais, revenons-en aux affaires et au tourisme marocain. Si, au lieu de me montrer une seule personne, la publicité me présentait la même femme souriant à son patron, son mari ou au pilote des lignes aériennes marocaines…, croyez-vous qu’elle aurait le même impact? Oh oui! Il se pourrait qu’elle ait un impact fulgurant: je serais bien capable, étant impulsif, de massacrer l’ingrate qui s’en va sourire à un inconnu après s’être ouverte à moi, si intimement!

Rassurez-vous! La belle étrangère n’accorde son regard qu’à moi seul, me préférant à quatre milliards d’individus sur la planète. Pour rien au monde, l’agent publicitaire ne prendrait le risque de desservir son produit en l’abandonnant aux mains d’une femme inconstante. Je suis unique, il le sait, il en joue, -espérant me faire oublier que son annonce est tirée à des milliers d’exemplaires, qu’elle sollicite aussi bien mes amis que mes ennemis.

Nous avons perdu de vue notre invisibilité. En face d’objets – par exemple, une table de travail couverte d’accessoires familiers – nous situons un sujet mentalement préfabriqué, moi comme homme, comme corps. Conçu de la sorte, ce sujet n’est que produit de la mémoire et mémoire du miroir.

Ainsi, le plus naturel en vient à nous surprendre, et nous secoue par son étrangeté. Les situations les plus naturelles ne devraient-elles pas être banales et reposantes? Nulle part on ne devrait se sentir aussi bien qu’en étant soi, chez soi. Home sweet home!

Mais nous nous sommes fait une seconde nature, et ceci depuis notre enfance (sinon depuis l’enfance de la civilisation, ou de l’espèce). Cette seconde nature se fonde sur notre habitude de nous identifier aux images que nous avons de nous-même. Celui qui aura recouvré sa nature première, originelle, y vivra avec aisance, dans l’apaisement. Notez toutefois que l’aisance à être et l’étonnement feront alors bon ménage. Etre ouvert d’instant en instant à la vie comme succession d’étonnantes surprises: n’est-ce pas une heureuse perspective? Sans arrêt, « Dieu » est surpris et passionné. (Quant à mes souffrances et à ma mort, Il en serait touché comme je le suis moi-même: terriblement s’Il s’abandonnait à la pensée et à l’imagination, nullement en fait.)

En attendant, peu d’humains ont atteint ce stade d’épanouissement. A de rares moments, une découverte fortuite bouscule Monsieur Tout-le-monde dans sa robuste seconde nature. Le cigarillo « Meccarillos », nous dit l’agent publicitaire, « pour bousculer un instant le quotidien ». La bousculade publicitaire me surprend… plus peut-être que le cigarillo. Je découvre d’un regard neuf ma table de travail, mes lunettes amies, mon serviable stylo… – le nid de mes activités journalières. Cet espace ne m’est ouvert que parce que j’en suis absent. Je suis, mais je n’y suis pas. Et on dirait que les objets extérieurs y gagnent, enfin débarbouillés de moi. Maintenant, je le remarque: étrange!

S’il n’en mesure pas toutes les implications, le publicitaire exploite mon invisibilité de sujet. Pour lui, ce n’est qu’affaire de métier et de technique. En la circonstance, s’adressant à un public cultivé, il se sert du procédé, l’avoue et le commente avec humour et désinvolture. Vous écartant de votre bureau, le temps de fumer un cigarillo, vous vous détachez des choses, par une sorte de « distanciation dialectique quasi-Brechtienne de la quotidienneté »! On peut sourire! (Le dramaturge Bertold Brecht cherchait à surprendre le spectateur, en suscitant par rapport au spectacle une distance, ou recul, favorable à la réflexion critique.) Vous voilà « dans le coup », et bien sûr les gens dans le coup fument « Meccarillos ».

Il existe une région des nuages. Ainsi, les cumulo-nimbus se déplacent à une distance moyenne de 1.500 à 3.000 mètres. De même, il existe pour le sujet une région des  mains.

Nous avons déjà pris en considération cette région proche (proche, au sens conventionnel du terme, puisqu’il n’y a de distance que relative et conventionnelle pour l’ici absolu de ma conscience/présence): la région de nos mains, plus ou moins « amputées » au coin de l’affiche, comme dans mon champ visuel. Conventionnellement parlant, mes mains se situent à quelques 30 cm. du sujet, lequel est aussi central qu’invisible. Il est prudent de respecter cette distance pour éviter une douleur précise, qui fait dire à d’autres: « tiens! il s’est fourré le doigt dans l’œil! »

Pour nous en mettre plein la vue, le publicitaire fait étalage de ses produits A environ 30 cm. de distance. Parfois, c’est une main qui me met l’article « sous les yeux ». Car les mains amies occupent souvent cette région. Il s’agit exclusivement de mains amies, et de beaucoup de mains indésirables qui feignent l’amitié. Par rapport à certaines personnes, je tiens à garder mes distances, au propre comme au figuré. Ne s’approche pas de moi qui veut. A plus forte raison, ne me touche pas qui veut.

Ah! toutes ces mains qui se prétendent amies, et qui ne font que vendre et quémander!

Sans doute, on peut observer des mains humaines à plus longue distance, mais avec moins de netteté, et perdues dans une foule d’autres détails. A 30 cm, sur un plan relativement proche du sujet – A zéro cm – les mains sont distinctes. Leurs invitations et autres signes sont bien lisibles. De toute évidence, elles souhaitent me parler à moi, et personne d’autre.

A la distance voulue, une main m’invite à goûter un cigare. Aimable! Si elle s’approchait davantage, son geste cesserait instantanément d’être sympathique. Il constituerait une menace ou une gêne. Ce lieu-ci est précieux, voire sacré. (Maître Eckhart a écrit quelque part: « Qui touche mon œil, touche Dieu ».)

Chère propriété de l’unique consommateur, le produit doit nous être présenté de manière à ce que nous éprouvions à l’avance les agréments de sa possession. « Disons que l’affaire est conclue! ». Et pour qu’il en soit ainsi, le produit doit s’avancer, bien à découvert, jusqu’au poste frontière des 30 cm. Là il est à ma portée, et j’aurais vite fait de le prendre si quelqu’un s’avisait de me le voler. Il est mien, d’une propriété qui est censée honorer son propriétaire.

Pour me trouver une tête, ce photographe se tient à la bonne place, dans la région « ad hoc », celle du reste où moi-même je tiens mon miroir. Et j’accepte les témoignages convergents des autres. De leur point de vue, à 30 cm. de distance, je parais avoir une tête. Mais il n’y a pas de tête ici; pour en parler, je suis mieux placé que quiconque. D’une manière générale,-soit dit en passant – j’en ai assez de me laisser intimider par les autres.

Souvent, le photographe publicitaire nous propose un montage qui va du « lointain » au plus « proche ».
Au loin, un espace s’ouvre à moi. On m’offre un paysage béant, qui s’efforce d’envahir mon champ visuel. On veut me griser à forte dose de vues idylliques, de paysages de rêve, de lieux de vacances et de détente, de lieux où il fait bon vivre. Voila le genre d’étendue qu’il me faut pour respirer enfin, et me mouvoir en toute liberté.

Bien qu’elle s’adresse au sujet unique, la publicité tente de satisfaire – très illusoirement – nos besoins affectifs. Nous vivons presque tous avec une peur panique de la solitude, et l’agent publicitaire se devra d’en tenir compte. Notamment, il s’appliquera à nous faire croire que l’utilisation du produit nous garantira de nombreuses amitiés. L’usage régulier d’un produit de luxe nous placera sur pied d’égalité avec l’élite sociale.

Fréquemment, le paysage lointain est rendu plus hospitalier par la présence de silhouettes humaines. Et pour m’assurer des bons sentiments de ces humains envers moi, mon publicitaire m’offrira, à moyenne distance, l’image de quelques bons sourires, fixés sur une photo, par exemple. C’est un gage durable d’amitié.

Du lointain au plus proche, toute catégorie de choses en bonne et due place, on gratifie l’invisible consommateur d’arbres ou de montagnes, puis de silhouettes humaines, accompagnées ou non d’animaux domestiques, puis de visages rapprochés, puis d’une main bien connue et de l’inévitable marchandise, sous son éclairage le plus visible et lisible. Tout converge vers le Centre. On vise le sujet, tel qu’il est en lui-même, mais il ne faut pas le dire.

Il est rare qu’on obtienne l’inverse de l’effet escompté. Le pourcentage est négligeable. On trouve peu de personnes chez qui la surprise et la conscience d’être et de voir soient aiguisées, au point qu’elles, en oublient d’acheter.

Espaces, liberté, respiration, amitiés… Que de « cadeaux gratuits », en plus de la marchandise! Pour moi, je m’en tiendrai au Cadeau central, sans quoi rien ne serait, donnant naissance – entre autres – à la totalité du spectacle.

La mémoire nous fait défaut. Qui donc a vu dans notre goût pour l’immensité une preuve possible de l’existence de Dieu? Peut-être le critique Charles Du Bos. Notre liberté appelle une étendue aux limites indéfiniment reculées. Elle a besoin d’un espace indéfini, voire infini, et dégagé de tout obstacle. Pouvoir « se dilater » pleinement! Nos aspirations à la détente, à une respiration ample, à une expansion totale sur les plans physique, intellectuel et spirituel, tout implique une libre expansion dans l’espace.

En réalité, l’espace extérieur, aux horizons toujours différés, nous suggère ce que nous sommes, ce qu’est le sujet. Le sujet est espace. Comme conscience – et comme vision -, il est Espace pour un univers. Ni plus, ni moins. Rien que cela, et rien d’autre!

Assez de tassements, d’abaissements, de recroquevillements et autres repliements sur soi! (« Tu n’es qu’un humain parmi d’autres. Fais-toi petit devant ton papa, ton professeur, ton patron, ton leader, ton député, ton propriétaire, ton voisin… Abaisse-toi quand il le faut: un petit moment de honte est vite passé!…! ») D’accord, devant un grand « personnage social », soyons modeste. Inclinons-nous respectueusement, avec « du rire à l’intérieur ». Mais il ne faudrait pas prendre l’habitude de vivre à l’étroit. Vive l’ampleur!

Sujet, sois ce que tu es: espace vital, espace vivant, ouverture sur des profondeurs pas croyables!

Tu es espace, plus vaste que les espaces publicitaires! Ceux-là sont coûteux. Les firmes les plus riches ne peuvent se payer ce avec quoi je suis né: un espace plus vaste que la feuille d’imprimerie!

Beauté des horizons saris fin! « Si la croisière vous fait rêver », l’agence de voyage vous invite, et elle le fait adroitement.

Sans doute, le voyage n’est agréable qu’en de bonnes conditions de sécurité physique (les pieds sur le pont, derrière la rambarde), et de sécurité psychologique (dans les bras d’une personne aimée). « Jamais seul à fumer la cigarette X ». « Jamais seul à voyager ». Pour rien au monde le dessinateur publicitaire ne vous enverrait au loin et seul au milieu d’espaces inconnus. Pascal lui-même en avait peur: « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie »!

Un certain nombre de publicités, celle de l’agence Pasteels, par exemple, nous invitent secrètement à opérer une double identification. Primo: être ce couple, c’est-à-dire l’un des deux personnages, au centre d’un décor gigantesque. Le graphiste a facilité notre identification, aux personnages, les présentant au loin, de dos, réduits à de simples silhouettes anonymes. Ainsi rien n’empêche que ce soit vous. Il suffit d’y croire. Un coup de fil à l’agence, et c’est vous! Secundo: voir ce qu’ils voient, envahi comme eux par l’immensité d’un site enchanteur. Nous sommes amenés subrepticement à identifier notre champ visuel avec le leur.

On peut voir à l’étalage des agences de voyage des publicités d’un même type, plus luxueuses et plus sophistiquées. Un couple, ou une famille (très commercial aussi, les familles!), est découpée et présentée en relief, au milieu d’un décor incurvé. Le créateur de ces publicités vous offre à plus grands frais un champ visuel de remplacement.

Ces publicités, d’une simplicité trompeuse, ont leur grammaire, comme le langage parlé. « Je », l’homme ou la femme du couple en question, découvre ce paysage. Et, pour le commun des mortels, « je » est assurément un être humain, un corps, et nullement une réalité invisible. Conformément à nos mécanismes mentaux, et, en particulier, compte tenu du fait que je vis avec une image de moi-même -un corps, à tout le moins -, « je voyage » ne peut se représenter graphiquement que par l’introduction d’un corps humain dans le paysage…
…or, bien évidemment, « je » n’apparais jamais dans le paysage que je découvre! Il n’y a pas de moi, entre moi et le paysage.

(D’ailleurs, ce qui peut m’apparaître n’est pas moi, jamais. De façon plus précise: ce qui peut apparaître ici est sans rapport direct avec mon moi ultime et véritable. Ce que je perçois de moi est une émanation si lointaine, un reflet tellement partiel et trompeur que je ne puis rien en tirer quant à mon identité réelle.)

Le dessinateur publicitaire fait preuve d’une grande duplicité. I) Il sait que je suis invisible à moi-même. 2) Il sait que j’ai peur de cette invisibilité, peur de perdre « ce corps qui est le support de ma personnalité », alors il me donne corps et consistance en me représentant moi-même dans mon champ visuel.

Bref, ce soi-disant champ visuel n’a rien de réaliste. On nous place, en fait, devant une visualisation du mental ordinaire, prévenant les désirs et les craintes ordinaires.

Mais nous arrivons à la fin de notre voyage, au curieux pays où des cigarettes géantes poussent à l’angle des prairies.

Dernières remarques. Nous les voulons brèves, parce qu’elles débordent légèrement notre propos.

I) Ici où je suis, il n’y a pas d’être humain. L’approche visuelle en est une parmi beaucoup d’autres. Le sujet (moi tel que je suis pour moi-même), « je » ne suis pas seulement invisible. A la limite, je suis insaisissable quelle que soit l’approche choisie, et dès lors réfractaire à toute définition. En dépit de leur utilité relative indubitable, les conventions sociales et même les lois de l’espace-temps ne peuvent rendre compte de ce que je suis. Le sujet est un « trou » dans l’espace-temps.
Ceci n’est pas une boutade. Ni l’élucubration fantaisiste d’une seule personne en proie au délire. Nous exprimons à notre manière ce qu’ont dit tous les maîtres de la philosophie éternelle: je ne suis pas le corps, Tant qu’un être s’identifie à « son corps », il n’a pas été visité par la première lueur d’intelligence; il n’a pas fait le premier pas sur le chemin de la connaissance de soi.

2) L’objection rebelle: – « J’ai un corps, je suis ce corps capable de pensée et de perception, même si je n’apparais pas dans mon champ visuel. » – Non. Vous n’êtes pas en position d’affirmer une telle chose. Jamais vous n’avez été ailleurs qu’en ce lieu qui est vous. Vous êtes dupe de certains jeux de passe-passe mental, notamment de ce jeu (utile à certains niveaux) nommé: généralisation (« ce qui est vrai pour les autres doit l’être pour moi »). Mais le sage – c.à.d. l’homme sérieux – ne sort jamais de ce qu’il est.

3) Le sujet comme tel est libre d’avidité, d’ambition, de dépendances affectives et sexuelles…  Des pensées et des  désirs me traversent, venant et partant comme les nuages dans le ciel. D’ailleurs, rien ne m’empêche d’approfondir une idée ou de satisfaire un désir. Lorsque j’ai pris conscience de mon identité ultime, ces activités n’ont plus sur le moi vrai une prise directe et entière. Elles ne me corrodent plus jusqu’à la moelle, ne m’affectent plus en profondeur. Je reste libre dans la pensée, l’action, l’amour, et même dans la souffrance. Par contre, l’agent publicitaire s’adresse à des humains qui se prennent résolument pour des humains – des êtres qui se sont auto-limités et auto-mutilés, au point d’avoir besoin d’une masse de compensations. Qu’ils achètent donc leur bonheur!

4) Les gens vous le disent: « on est toujours seul, et on mourra seul ». Essentiellement, le sujet est seul. Etant  unique, comment ne le serait-il pas? « Jamais seul à fumer la cigarette Machin ». Non, toujours seul, par nature profonde. Mais cette solitude peut devenir une joie. Et cette solitude est visitée par les phénomènes – autres, objets, univers – dont je connais (parce que je le suis) l’au-delà métaphysique. D’ailleurs, seule la solitude de l’unicité me rend capable d’amour. Pour aimer, donner et recevoir, il faut être « hors compétition ».

Assez d’hostilité, l’ami(e)! Physiquement, nous mourrons seuls. Mais nous coucherons ensemble. Si pas dans mon lit, un soir d’abandon, en tous cas au cimetière de Bruxelles ou d’ailleurs. Mais spirituellement – d’un point de vue ultime – ce que tu es ne diffère pas de ce que je suis.