Jacques de Marquette : De l’âme mortelle à l’immortalité de l’esprit ou du devenir a l’être


11 Jun 2017

(Extrait de De l’âme à l’esprit par Jacques de Marquette. Édition Adyar 1958)

DE QUI S’AGIT-IL ?

Étant donné le nombre des perspectives, connues ou inconnues, qui s’ouvrent dès qu’on aborde le problème de la destinée humaine dans le but de se tracer un programme de vie susceptible de nous procurer le succès et le bonheur auxquels nous pouvons prétendre, il est bien évident qu’il faut d’abord s’efforcer de se donner une représentation aussi complète et exacte que possible de la nature de l’Homme, de ses facultés et de ses possibilités.

Le livre du Docteur Carrel « L’Homme, cet inconnu » est extrêmement pertinent. Il contient un grand nombre de faits instructifs et intéressants pour un vaste public et a été salué à juste titre comme un grand livre. Mais, hélas, s’il ouvre toutes sortes de perspectives sur l’ensemble de l’être humain et en particulier sur ses aspects physiques et physiologiques, c’est-à-dire sur l’aspect animal de l’homme ; il consacre beaucoup trop peu de place à la prière, à l’expérience mystique et autres fonctions supérieures et transcendantes de la conscience et à leurs organes. Et pourtant celles-ci constituent de beaucoup la partie la plus importante de l’homme, la seule qui soit proprement humaine, et l’on pourrait sans exagérer considérer toutes les autres comme n’ayant pas plus de valeur en comparaison avec elles, qu’un écrin par rapport au trésor qu’il contient.

Or, c’est de ces fonctions transcendantes de la conscience qu’il s’agit dans les problèmes spécifiques de l’âme et de son avenir. Il faut donc que nous nous efforcions d’arriver à une conception aussi claire et complète que possible de leurs divers aspects. Pour nous guider, nous aurons recours à trois codes de références : les théories des diverses religions anciennes et modernes, les enseignements psychologiques des diverses écoles philosophiques, et finalement nous soumettrons nos conclusions provisoires à la comparaison avec les données de l’expérience empirique.

Nous poursuivrons notre recherche dans le plus profond respect pour toutes les Fois, mais aussi avec la volonté absolue de témoigner un respect non moins grand à la réalité des faits, laquelle après tout, est l’expression de la pensée créatrice du Créateur, si le monde résulte de l’acte créateur d’un Dieu.

Nous commencerons par nous pénétrer de l’idée que nous devons nous attendre à une réalité beaucoup plus complexe qu’on ne croit généralement. Croire que l’être humain consiste uniquement en deux entités complémentaires et foncièrement différentes, l’âme et le corps, est grossièrement rudimentaire. Nous n’en sommes plus au simplisme du XVIIe siècle qui faisait dire au dualisme Cartésien : « Entre la matière qui ne pense jamais, et l’esprit qui pense tout le temps, il n’y a pas de commune mesure. », Impliquant ainsi une profonde différence de nature entre ce que Descartes considérait comme les deux éléments fondamentaux de l’Univers.

De nos jours le dualisme matérialiste « Force et Matière » est lui-même abandonné et la physique moderne complétée par les sciences naturelles nous convie à considérer l’univers comme offrant une continuité infinie de degrés allant des formes les plus grossières de la matière aux manifestations les plus subtiles de l’énergie. De leur côté, les analyses religieuses les plus éthérées et les plus détaillées, celles de la métaphysique Hindoue, tout en attribuant une origine absolument transcendante à l’Univers, nous amènent à considérer celui-ci comme passant progressivement des formes les plus grossièrement matérielles de la vie aux aspects les plus subtils de la conscience spirituelle, bien au-dessus des formes ordinaires de la pensée et même des nombreuses expériences considérées comme spirituelles. Les ouvrages Hindous nous étonnent par le nombre de divisions qu’ils décrivent dans les aspects supérieurs de la conscience. Avant de céder à la tentation de les taxer de Byzantinisme, nous devons nous souvenir que, dans l’ensemble, les occidentaux sont si peu préoccupés de métaphysique que nous effleurons à peine le sujet dans nos manuels de philosophie pour le baccalauréat, tandis que même les paysans indiens aiment à se livrer, avec plus ou moins de succès du reste, à des spéculations sur les sujets les plus spirituels.

Avant de prendre position sur les subdivisions subtiles des facultés psychiques, souvenons-nous de l’exemple du grand naturaliste suisse, Agazzis, exemple soulignant l’importance du premier précepte de Descartes : faire une analyse complète des problèmes. Il avait demandé à un jeune étudiant de décrire un poisson. Le lendemain son élève lui remit une description d’une page énumérant les points saillants de l’anatomie extérieure du poisson. Agazzis déclara que le travail était beaucoup trop superficiel et le renvoya. Une semaine après, l’étudiant avait fait un travail d’une douzaine de pages qui fut encore rejeté, et ce ne fut qu’après qu’elle eut pris les dimensions d’une dissertation de plus de cent pages que son étude fut acceptée. Ceci rappelle le mot célèbre de Claude Bernard : « Si je savais quelque chose à fond, je saurais tout ».

Pour mieux comprendre les possibilités d’extension de l’analyse, même lorsqu’elle porte sur des sujets qu’on croit bien connaître, considérons la variété des différences spécifiques présentées par le corps humain. Nous avons d’abord l’aspect extérieur, l’anatomie artistique s’arrêtant au sac de peau dans lequel le corps est contenu. Puis, vient l’anatomie des divers organes, muscles, squelette, système nerveux, tube digestif et glandes annexes, etc. Puis, autre pas vers une analyse complète, l’histologie, étude des diverses cellules des tissus dont sont constitués les différents organes. Puis, vient la chimie organique, complétant l’histologie par une analyse des contenus cellulaires, laquelle ouvre la voie à la physiologie. Puis, vient tout l’immense domaine de l’atomistique, avec l’étude des diverses sortes d’atomes dont les cellules variées sont constituées. Enfin, après tous les problèmes soulevés par le nombre des électrons, protons, neutrons, leur nature et origine et leurs rapports avec les noyaux centraux, surgissent ceux, si intrigants, de la nature et des normes de l’énergie propulsive qui fait tournoyer les électrons autour du noyau central avec l’énorme vitesse de la lumière, ainsi que ceux, non moins troublants, de l’origine et des modes d’action de la formidable énergie centripète qui empêche les électrons de « filer par la tangente ». Puis, viennent les problèmes suscités par le groupement des atomes en molécules aux structures si diverses, puis ceux des processus par lesquels les molécules s’organisent en cellules spéciales aux différents tissus, problème tournant évidemment autour de celui de la force de cohésion qui maintient ensemble les éléments variés d’un ensemble hétéroclite et en fait un tout organisé autour d’un schéma formel, force qui paraît à bon nombre d’esprit supérieur comme Einstein, être l’expression d’une volonté consciente créant et entretenant une sorte de modèle idéal de la forme de l’objet en question. C’est ce qui amena le célèbre physicien à faire une profession de foi Panthéiste dès 1940.

Sans que nous soyons capables d’établir une échelle des qualités d’énergies impliquées par ces différents processus, on sent bien que nous n’en sommes encore qu’au début de l’analyse du monde mystérieux des atomes. Il n’est pas exclu que notre physique Occidentale n’arrive à des vues approchant celles des descriptions traditionnelles d’une variété de forces éthériques des physiciens hindous. En tout cas, le nombre des facteurs mis en lumière par l’analyse des degrés variés de la structure des corps matériels, nous permet d’admettre que notre analyse des faits psychologiques n’en soit encore qu’à ses premiers pas, quoi qu’en pensent certains psychanalystes.

On a accusé, à juste titre, notre psychologie de n’être que le résultat de recherches portant seulement sur des Occidentaux, adultes et normaux, c’est-à-dire ordinaires. Nos manuels scolaires divisent les opérations de la conscience en faits émotifs, représentatifs et volitifs. Les sentiments engendrés par les perceptions et considérés comme primitifs, apparaissent dès le début de la vie consciente. Les représentations accompagnées de jugements de nature et de valeur, origine de la vie intellectuelle, seraient le fruit d’un progrès important de l’attitude devant la vie. Enfin les faits de volonté seraient d’un ordre supérieur aux représentations elles-mêmes. Selon Boutroux dans sa thèse géniale sur « La contingence des Lois de la nature », dans laquelle il exposait déjà en 1875 l’ensemble des théories relativistes, la pensée de l’immense majorité des humains baigne dans une atmosphère intérieure saturée d’émotivité qui empêche toute vision claire et juste des faits extérieurs. On voit la vie à travers les verres colorants et déformants des passions de tous genres.

Pour arriver à voir les choses « objectivement » c’est-à-dire sans avoir déjà préparé pour elles, avant de les examiner soigneusement, une étiquette définitive conforme au cours général de nos sentiments, il faut avoir atteint un tel contrôle de ses attitudes passionnées, que seulement quelques individus sur cent y parviennent. Enfin, dit Boutroux, c’est à peine si quelques hommes par million arrivent à la véritable volonté. En effet, les décisions de l’immense majorité sont prises sous l’empire d’émotions dont la gamme va de la haine violente ou du désir passionné à une légère réprobation irraisonnée ou à une petite sympathie également irraisonnée. Même les privilégiés de l’intelligence qui arrivent à l’objectivité intellectuelle, retrouvent toutes les attitudes sentimentales habituelles au moment capital où il faut passer de l’observation désintéressée à l’action, ou à une prise de position qui est déjà une action. C’est là l’origine de la riposte de Pasteur à un collègue étranger qui lui disait peu après 1870: « La Science n’a pas de patrie. » ; « Oui, mais les savants en ont une ! » L’expérience a prouvé que ceci s’étendait également aux philosophes et même aux religieux, et aussi que les sentiments d’appartenance raciale ou de classe, engendraient des contraintes affectives au moins aussi violentes que l’appartenance à une collectivité nationale.

Au-dessus de la division élémentaire de l’activité mentale en trois facultés : fonctions émotives, représentatives et volitives, nous commençons à en pressentir d’autres comme la pensée sans images, dont le processus intéressait tant mon regretté maître Henri Delacroix, ou la mentation subconsciente qui, ainsi que l’ont montré Grasset et Poincaré, joue un rôle si important dans l’étude et la découverte scientifique. Sur un plan plus humble, il y a aussi tous les faits conscients parapsychologiques provenant soit de l’extension des perceptions sensorielles au delà de la sphère usuelle de l’activité de nos sens, comme la clairvoyance, la clair-audience et autres faits télesthésiques ; soit de la perception de phénomènes appartenant au passé comme la psychométrie ; soit de celle de faits à venir, allant des simples prémonitions aux vastes prophéties.

Une remarque fondamentale s’impose ici. La vie mentale de la majorité des hommes porte à peu près exclusivement sur l’état présent de l’univers. Même si nous jugeons ce que nous voyons en faisant appel à tout notre passé conscient qui a constitué notre échelle de valeurs, il s’agit toujours de mémoires de jugements de nature et de valeur édifiés à propos de perceptions actuelles. Ces jugements correspondent à l’aspect de la vie mentale auquel s’applique le célèbre jugement de l’École empiriste : « Il n’est rien dans l’entendement qui n’y soit entré par les sens. », en entendant par sens, les cinq sens décrit par les manuels scolaires. Il est bien évident que si nous nous limitons à l’examen des seuls faits et activités entrant dans ce cadre étroit, nous n’aurons pas grande chance de découvrir autre chose que ceux décrits par les empiristes matérialistes et nous ne pourrons arriver à un tableau complet de la structure psychologique de l’homme.

Il y a belle lurette que l’ensemble si important des faits parapsychologiques a cessé d’être considéré comme portant sur des accidents extraordinaires, faisant partie des exceptions « qui confirment la règle ». Le problème ne consiste plus à prouver leur réalité, mais bien à trouver les méthodes qui permettent d’étendre le champ de notre conscience normale jusqu’aux univers subtils dont nous pressentons l’existence dans nos moments de rêverie et d’intuition, univers auxquels Shakespeare faisait allusion quand il disait : « Il existe plus de choses entre le ciel et la terre que toutes vos philosophies n’en ont rêvé. ». Ceci équivalait à une réitération moderne de l’affirmation de Jésus : « Le royaume des cieux est en vous ».

En dehors des méthodes recommandées par les diverses écoles de Yoga et de « développement psychique », nous pouvons en indiquer deux très importantes qui permettent de développer les antennes subtiles de la conscience sans sortir du cadre de la pensée philosophique. Il s’agit de prendre l’habitude en réfléchissant à la nature des objets d’expérience, de s’efforcer de sortir du cadre étroit de l’actualité. La conscience que nous prenons des faits est en effet presque entièrement à base visuelle et, par conséquent, spatiale. L’élément chronique en est presque absent. S’il est rigoureusement vrai, comme disait Bergson, que nous ne sommes jamais conscients que d’états passés de l’univers, c’est d’un passé immédiat qu’il s’agit. Pour employer le langage Einsteinien de l’Espace-Temps la dimension à temporelle de notre expérience est réduite à un éclair, un point instantané. Au contraire les trois directions de l’espace ont une emprise si forte sur les perceptions, que la dimension chronique disparaît presque complètement. Au lieu de réaliser que les choses sont intrinsèquement soumises au « Tout Coule » d’Héraclite, elles nous apparaissent stables et comme hors de l’écoulement du temps qui fait partie intime de leur structure.

Quiconque veut ajouter de la qualité et une valeur nouvelle à sa vie consciente, doit s’efforcer de s’ouvrir à deux directions nouvelles de la conscience : l’aspect historique et l’aspect ontogénétique ou causal. Depuis longtemps les penseurs nous ont invités à tenir compte de l’importance du temps dans notre vie consciente. Spinoza nous conviait déjà à contempler toutes choses « sous l’espèce de l’éternité ». Mais il est vrai que c’était plutôt pour nous permettre de discerner leur « vanité », leur caractère si temporaire qu’il en devient illusoire, pour n’accorder la réalité qu’à leur « forme » comme disait Aristote, « les idées éternelles » de Platon. Sous l’empire des théories évolutionnistes, mettant l’accent sur l’évolution des espèces plus que sur celle des individus considérés comme liés au sort de leur espèce, de nombreux penseurs nous engagent à voir les choses sous l’angle de leur appartenance à une longue lignée évolutionniste. Nos corps bénéficieraient des acquêts réalisés par l’espèce humaine depuis les âges lointains où nos ancêtres vivaient encore dans les arbres, il y aurait quelque soixante millions d’années [1]. Les consciences, elles-mêmes, puiseraient dans leur appartenance au « subconscient racial » des psychanalystes, les éléments de leurs connaissances méta-sensorielles.

Ce point de vue historique a eu pour principaux représentants en France, Lecomte de Nouy et le Père Teilhard de Chardin. Les idées de ce dernier ont d’abord été présentées par le Professeur Leroy dans ses beaux ouvrages. Tandis que le Père Teilhard, disant que : « Dès qu’on s’affranchit de l’objectivité statique pour se placer au point de vue de l’histoire « tout se met à danser ! » [2], nous invite à devenir conscients de l’espèce de respir de la Terre marqué par l’expansion et la contraction des continents, ainsi que par leurs plissements et leurs dépressions au cours des âges géologiques ; Lecomte de Nouy montre que pour interpréter la valeur de la nature et des êtres, il faut les situer dans l’élan universel, vers la réalisation d’un but final donné dès le début de l’Univers et constituant pour eux un « téléobjectif » dont l’appel, s’exerçant au centre de leur raison d’être, est la norme de leurs progrès évolutifs.

Nous verrons plus loin qu’une des conditions essentielles du progrès spirituel, voire du salut éternel, est de se libérer des contraintes insidieuses exercées sur la conscience par nos attitudes usuelles envers la vie. En nous habituant à voir toutes choses comme autant de « sections » actuelles effectuées par nos organes de perception sur les arcs particuliers de l’élan vital tendus entre une cause première qui les pousse en avant, et un objectif final les « attirant » en quelque sorte, nous prendrons un sens de la vie qui échappera plus facilement à l’immobilisme usuel qui fait de nos représentations des « idées mortes » comme disait Bergson.

L’éveil à la perception de la dimension ontogénétique est encore plus important que celui au sens fluide de la vie dans le temps du devenir. La dimension ontogénétique des phénomènes est le processus de projections hypostatisantes selon lequel l’analyse métaphysique des théologies décrit la création des êtres variés de l’univers.

Ce processus créateur n’a pas lieu dans le temps de l’histoire ou le temps fluide du devenir, le temps du déroulement des faits sur notre planète, ou dans l’ensemble de notre système solaire ou même dans tout l’univers astronomique. Il a lieu dans le temps immobile de l’Être, le temps « réceptacle » comme disaient les Grecs. Dans celui-ci, l’acte créateur, dans sa majestueuse intemporalité, est simultanément contemporain de tous les moments du devenir depuis la création de l’univers jusqu’à sa fin, simultanéité éternelle, correspondant à la déclaration de Jésus : « Avant qu’Abraham fut, je suis… » « Je suis l’Alpha et l’Oméga… » en une affirmation de la simultanéité du commencement et de la fin de l’Univers dans la Pensée Créatrice.

Le fait que le temps immobile de l’Être est perpétuellement inclus au cœur de chacun des instants inextensifs du devenir, et que cette inclusion est le point où l’être essentiel des créatures est constamment recréé par le crucifiement de l’Être cosmique, à la fois inétendu et infini, immuable et intemporel, sur la croix de l’Espace-Temps, correspond peut-être au symbole du Sacré-Cœur de Jésus considéré comme le centre et l’assise de la Création. Nous laissons ce problème à l’examen de théologiens plus proches de l’orthodoxie.

En tout cas, retenons que pour les métaphysiciens chacun des objets présentés par l’univers est constamment le résultat instantané d’une cascade ontogénétique, d’un enchaînement de causes et d’effets simultanés et cependant qualitativement consécutifs, faisant passer l’acte créateur à travers tous les relais menant de l’Unique, transcendant à tout autre attribut que sa qualité de Créateur, aux effets si particularisés et limités constitués par chacune des humbles créatures dont nous dessinons, bien imparfaitement les images au moyen de nos sens.

Il serait bien difficile d’affirmer que l’intuition scientifique, dont le grand Poincaré a montré toute l’importance dans la formulation des hypothèses, n’est pas une prise de conscience globale et imprécise de la chaîne causale, ou filiation ontogénétique incluse au sein des facteurs qui, en maintenant le devenir des phénomènes observés, en fait des objets observables.

En tout cas, nous nous rendons compte de mieux en mieux que l’extension de notre conscience claire à des champs de plus en plus vastes d’objets d’expérience et surtout à des champs plus subtils, donc qualitativement plus élevés, n’est pas seulement une question de purification, de catharsis comme l’enseignent les mystiques. Pour nous élever des états torpides où la conscience n’arrive pas à dépasser le seuil de la soi-conscience, jusqu’aux envolées extatiques où elle fait éclater les cadres usuels des perceptions et des jugements pratiques, il faut non seulement que nous nous débarrassions de tous les obstacles intérieurs, mais aussi que nous développions des facultés susceptibles de percevoir les impacts des états les plus subtils du monde de la création. Nous avons essayé d’élucider les divers aspects de cette préparation d’antennes de plus en plus délicates et réceptives, dans un ouvrage « Le Créativisme », auquel nous travaillons depuis des années. Si Dieu nous prête vie, on y trouvera sur cette question si importante, des développements plus étendus que dans ce modeste ouvrage.

Sans entrer à fond dans le sujet, signalons seulement un fait très grave pour tous les fidèles des religions enseignant l’existence d’un enfer et la possibilité de la damnation éternelle. La création d’âmes douées de facultés d’amour, d’intelligence et de volonté si faibles, serait incompréhensible dans un univers où elles courent le risque terrible de la damnation éternelle. Et si les créatures les plus perfectionnées de cet univers ne peuvent avoir commerce avec Dieu, et rentrer dans Son sein que par un processus de purification intérieure, de dépouillement des acquêts obtenus au cours de leur vie dans ce monde de la création ; quel peut bien être le sens de la création ? Pourquoi un Dieu juste, bon et tout puissant créerait-il des êtres tenus pour réels, et les lancerait-il en circulation dans un univers tenu également pour réel, les exposant à des dangers effroyables avec des moyens intellectuels et moraux limités et sujets à toutes sortes de fautes et d’erreurs, si le résultat le plus heureux de toute cette terrible aventure ne pouvait être autre que de permettre aux âmes privilégiées d’échapper aux dangers de cette horrible bagarre et rentrer dans le sein du Père, dont l’acte créateur les avait fait sortir ?

Au contraire, l’hypothèse créativiste issue en partie du Personalisme de Renouvier, en indiquant la possibilité pour les âmes de créer elle-même des éléments d’immortalité, et en n’attribuant cette immortalité qu’aux âmes sauvées, réduisant ainsi les âmes qui échouent à une vie post-mortem limitée et de nature correspondant exactement à leurs mérites, hypothèse qui est celle des théologiens protestants de l’école conditionnaliste, débarrasse la création du caractère horrible précédemment décrit.

Cependant retenons que même si la création de valeurs spirituelles et d’une nature éternelle est l’élément capital de ce que les Grecs appelaient « l’Héroïsation », ou passage du monde des mortels à celui des héros demi-dieux immortels, elle n’est efficace et même possible, que si elle est précédée et accompagnée de la Catharsis. Il est indispensable de « purger » l’âme de toutes les émotions inférieures qui la souillent.

Elles constituent des obstacles à la réception des grâces variées lui apportant son « pain quotidien » sous forme d’inspiration, de force, de compréhension de l’harmonie cosmique vers laquelle notre monde est en marche, et à la réalisation de laquelle elle sent qu’elle doit s’efforcer de collaborer.

Tous les penseurs croyant à l’existence, au-dessus de l’univers, de ce que Gambetta appelait « la Justice Immanente », pensent à la manière de Platon, Aristote, Leibniz et Spinoza, que par sa structure, l’univers concourt à l’évolution générale de tous les êtres, pour les amener à réaliser une Harmonie Universelle préétablie dès le commencement. Mais le spectacle des aspects variés de l’évolution des règnes et des espèces, nous montre que cette évolution, rappelant « le chœur grandiose » dont les Stoïciens percevaient déjà les évolutions dans l’Univers, s’opère beaucoup plus à travers les espèces que par les individus particuliers. Leurs apparitions fugaces au cours des millions d’années de développement des espèces n’a guère plus d’importance que la vie éphémère des cellules des tissus de nos corps au cours de notre existence.

Le fait que l’évolution s’opère sous une forme collective, n’est pas nécessairement plus évident pour les corps matériels que pour les formes de la conscience. Au contraire, les substances et modalités de celles-ci semblent beaucoup plus perméables les unes aux autres et susceptibles de diffusion à travers l’espace que celle des objets matériels : « Un vent d’indignation souffla sur le pays ! ». Il est donc assez vraisemblable que l’évolution de ce que Teilhard et Leroy nomment la Noosphère, s’opère aussi plus à travers les grands groupes humains, races et peuples, qu’à travers les consciences individuelles.

Mais nous avons vu que les divers phénomènes de l’univers sont avant tout extrêmement complexes et constitués par des structures de modes divers d’énergie et de conscience. De plus, étant donné la grossièreté de nos organes et de nos facultés, il est très probable que nous ne sommes pas capables de percevoir bien des degrés subtils des étapes par lesquelles l’élan vital intérieur qui crée et maintient les êtres, passe de l’unité énergétique ou conscientielle du principe originel, jusqu’aux aspects physiologiques ou psychologiques des êtres particuliers et isolés.

Si utiles que puissent être, à titre d’indication, les enseignements des diverses théologies, et si respectueux que nous soyons à leur égard, il est bien évident que pour l’homme moderne, elles risquent de ne pas être contraignantes si elles ne semblent pas au moins partiellement corroborées par les faits. Cependant, avant de pousser plus avant notre analyse, nous devons revenir aux enseignements traditionnels pour y puiser les éléments de ces hypothèses dont Poincaré nous a montré l’importance dans la recherche de la vérité, pour autant que celle-ci nous soit accessible. Peut-être y trouverons-nous des indications qui pourront nous aider à percevoir les possibilités qui permettraient aux consciences individuelles que nous sommes, de s’élever au-dessus de l’élan universel et anonyme de la Création sur le chemin du retour à la Perfection créatrice, pour créer en elles-mêmes les éléments d’un retour individuel à l’Être immuable. Ceci constituerait le salut des âmes dans leur accès à la vie éternelle.

Il y a eu une très grande variété de descriptions des facultés de l’âme dans les diverses religions. En effet, il faut être tombé dans un terrible enlisement de la conscience dans le monde des vaines illusions sensorielles, pour croire au caractère monolithique de la conscience et de l’âme. Partout, chez les anciens Égyptiens comme chez les Maoris ou les peuplades Africaines et Asiatiques, on trouve les descriptions d’une hiérarchie très complexe de divers principes ou facultés psychologiques dont l’ensemble constitue l’âme humaine. Après avoir rappelé les trois âmes de la Philosophie Grecque : Thumos ou âme du corps, Epithumos ou l’âme des sentiments engendrés par la vie en société, et Nous, ou âme rationnelle reflétant les idées éternelles, nous nous bornerons à l’étude de la tradition Hindoue. C’est à la fois la mieux connue, la plus facile à étudier, car elle est encore représentée par une élite de penseurs capables d’en expliquer les aspects délicats, et aussi celle qui, parmi les traditions orientales, semble le mieux adaptée à l’évolution actuelle de la pensée scientifique occidentale.

Pour expliquer le mystère de la Création qui a fait passer l’Univers de l’unité absolue du Créateur à l’infinie. diversité des créatures innombrables, la tradition Hindoue enseigne que la Volonté Créatrice a créé le monde en sept étapes, consistant en la production et l’organisation de ce qu’on pourrait comparer aux sept couleurs, dont la superposition engendre la lumière blanche, couleurs qui sont quantitativement coextensives à toute l’étendue de l’univers et qui qualitativement, encore qu’absolument différentes les unes des autres, constituent néanmoins les mailles indispensables à la formation de la chaîne continue, allant de l’invisibilité transcendante de l’ultraviolet aux obscurités lentes et grossières de l’infrarouge.

On pourrait donner de cette conception de la création septénaire de l’univers une image grossière en la comparant au forage d’un puits de mine de sept étages. L’opérateur, après avoir foré chacun de ces étages et l’avoir organisé en bâtissant autour de son espace un mur de soutènement, entreprend le forage de l’étage inférieur. Ainsi chaque étage construit est immédiatement utilisé pour le passage de l’activité créatrice qui va organiser un à un les suivants en les dotant chacun d’une nature et de propriétés encore plus différentes les unes des autres que celles de la glace, de l’eau, de la vapeur et des gaz Hydrogène et Oxygène, le sont entre elles. Lorsque ces sept transitions qualitatives entre l’Unité et la Multiplicité ont été organisées, l’élan créateur se ramasse sur le plan inférieur pour s’y livrer à des opérations correspondant à l’exploitation d’un filon minier, œuvrant sur le plan matériel pour lui faire produire toutes les richesses d’expériences que les activités des créatures peuvent y engendrer.

Alors commence le chemin du retour, où, comme en un jeu de tennis cosmique, la création renvoie la balle au Créateur. Mais tandis que les sept étapes de l’involution, de l’Œuvre des Sept Jours, constituaient la progression infiniment souveraine du fleuve de la Volonté Divine ; sur la voie du retour, celle de l’évolution se fait sous la forme d’innombrables petits jets d’eau individuels, quelque chose comme le passage de l’unité du courant de la vie, à travers la pomme d’arrosoir de l’individualisation, l’élan vital fourni par le Divin Jardinier, s’y égrène en gouttelettes individualisées, mais tendant vers l’Unité transcendante de l’Esprit en laquelle elles vont se réunir en se perdant.

Avant de passer à une description un peu plus poussée de la nature des sept plans de l’Univers envisagés sous l’angle de la participation de la créature humaine à leur septuple unité, nous devons attirer l’attention sur deux points importants. Le premier est que ces sept plans, constituant comme sept univers coextensifs, mais qualitativement différents, sont tous complètements indispensables à la constitution de l’ensemble. Tous sont impliqués dans l’existence de chacun d’entre eux, de même que la pure lumière blanche disparaît si l’une des raies lumineuses du spectre vient à manquer. Le second est que, de même qu’on peut décrire la Création comme un mouvement en sept temps, chacun des sept plans est aussi considéré comme constitué par le passage en sept temps de la vie créatrice du plan supérieur à celui qui lui est inférieur. Chacun des plans cosmiques est donc aussi considéré comme constitué par une superposition de sept plans intérieurs. Ainsi on décrit quarante-neuf sous-plans intermédiaires entre l’état le plus dense de la vie manifestée, la matière des roches, et son état le plus subtil dans son afférence à l’Unité de l’Esprit.

Du point de vue psychologique que nous avons ici en vue, les sept plans de l’involution créatrice vont de l’existence purement spirituelle de l’essence de l’âme, en laquelle elle participe de la présence Divine, « le royaume des Cieux qui est en nous », jusqu’à la région trouble où les atomes matériels s’organisent autour des lignes de force du schéma subtil des corps physiques, schéma dont l’existence est admise comme nécessaire par un grand nombre de physiciens modernes dans la « physique des champs ».

Nous prions le lecteur de nous excuser d’entrer dans une description au moins globale des aspects de ces divers plans, ou degrés de « réalisation » de ces étages successifs de l’âme vue par les Hindous. Leur connaissance jette en effet un certain jour, certes bien faible, sur les conditions possibles de la transmutation de l’âme, maintenant liée à ce monde d’illusion et de mort, en un mode de conscience suffisamment dégagé de l’inclusion dans le monde éphémère du devenir pour pouvoir transférer son centre conscient sur les plans tendant à l’immobilité qui permet à l’âme de s’échapper des règnes de la périodicité et de la mort, pour arriver à la vie continue de l’Être immobile. Ce qui, traduit du style métaphysique en langage clair, veut dire passer de la mortalité à l’immortalité.

Commençons par essayer de prendre une conscience moins vague de la signification de cette hiérarchie septénaire de l’Univers dans son application à la description de l’homme. Elle ne veut pas dire que chaque individu, humain ou autre, se présente comme une sorte d’échelle de Jacob ambulante, dont les pieds, c’est-à-dire le corps, seraient dans la boue des conflits et des passions du plan physique, tandis que le sommet reposerait au sein du monde glorieux de ce qu’Eckart appelait : la fine pointe de l’âme ; et Sainte Thérèse : le septième château de l’âme, le lieu du mariage mystique où l’âme est assez pure et assez soumise pour s’abandonner entièrement à son divin Maître.

Cette vue a l’inconvénient d’introduire une notion spatiale dans un concept qui relève beaucoup moins de la topographie que de la pure axiologie, c’est-à-dire de la philosophie des valeurs.

Cette comparaison est encore moins juste que celle assez courante entre les sept plans de la nature cosmique et humaine, et un oignon à sept enveloppes concentriques. Comme les plans du cosmos, les sept plans de l’entité individuelle ne sont pas juxtaposés, mais tous sont qualitativement présents dans ceux des plans qui leur sont inférieurs, puisqu’il a fallu que la vie créatrice potentielle traverse tous ces plans pour aller s’actualiser sur le plus bas où commence l’ascension créatrice, tandis que ces plans inférieurs sont virtuellement présents dans tous les plans qui leur sont supérieurs, c’est-à-dire à travers lesquels la vie créatrice passe avant de leur donner vie et forme et sur lesquels l’élan vital créateur édifiera successivement des organes de conscience et d’expression.

Il n’y a pas non plus de rapports approchés dans la comparaison de la septuplicité des vivants avec une pièce dans laquelle sont contenus, sans interférence réciproque : l’Oxygène et l’Azote de l’air, l’éther, les radiations lumineuses infra et ultra-lumineuses, magnétiques, électriques, avec leurs ondes aux longueurs infiniment variées en structures et en propriétés. Les divers aspects cosmiques mentionnés ci-dessus ont beau s’interpénétrer dans l’espace, leurs rapports sont en général purement spatiaux. Ils sont bien juxtaposés dans le même espace, au sein duquel ils sont coextensifs, mais il n’existe entre eux qu’une cohabitation spatiale, sans aucune organisation qui fasse un tout « un existant en soi ».

Au contraire, les sept étages de l’être humain ne sont pas seulement coextensifs. Ils ne le sont même que pour les deux plus inférieurs. En effet, seuls ceux-ci sont complètement intégrés dans l’espace. Le troisième véhicule et la moitié inférieure du quatrième, ne sont plus que dans un espace en quelque sorte imaginaire, tandis que les véhicules supérieurs, à partir du quatrième plan, ne sont plus que dans la durée, en tendant de plus en plus, à mesure qu’ils s’élèvent, à sortir du temps coulant du devenir pour s’élever au temps réceptacle immobile de l’être immuable.

Il est impossible de comprendre le concept Hindou sans se référer à la notion des Entéléchies d’Aristote. Chacun des états de l’individu serait le passage à l’acte de la puissance incluse en une forme essentielle constituant l’actualisation du courant créateur qui, lui-même, constitue l’entité humaine sur le plan immédiatement supérieur.

L’entité humaine serait donc comme une sorte de jet d’eau perpétuellement projeté dans l’espace-temps par une cascade ontogénétique, qui serait constamment constituée non seulement par la succession des gouttes propulsées à travers la bouche de la lance d’eau, mais aussi par l’union constante de l’oxygène et de l’hydrogène formant la substance des gouttes d’eau, ainsi que par les électrons et les noyaux des atomes d’oxygène et d’hydrogène qui entrent dans la composition des gouttes, et même par la propulsion communiquée aux gouttes d’eau par le moteur de la pompe, et même encore par la source d’énergie de ce moteur, pour finir par la volonté créatrice des architectes paysagistes qui ont conçu ce jet d’eau, dont l’élan souple et rythmé à travers l’espace n’est que la résultante de causes consécutives dont l’ensemble constitue comme l’élan vital de l’entité particulière dont la forme extérieure frappe nos yeux.

Tout ceci semble bien embrouillé et « tiré par les cheveux » au lecteur débutant dans l’étude des formes extérieures de la psychologie spirituelle de l’Inde. En effet, il s’agit, hélas, de notions portant sur des états de l’être avec lesquels les Occidentaux n’ont généralement de rapports que dans les profondeurs les plus imprécises de leur subconscient.

Ce préambule n’a probablement pas jeté une clarté bien brillante sur la question. Nous espérons qu’il aura eu au moins le mérite de faire sentir que pour arriver à saisir valablement les descriptions dont il s’agit, il est nécessaire non seulement d’échapper aux comparaisons trompeuses, mais encore de faire un gros effort de subtilisation et d’assouplissement de la pensée pour lui permettre de s’affranchir des formes et des modes qu’elle revêt usuellement. Passons maintenant à l’examen des différents plans cosmiques et aux véhicules que l’essence spirituelle de l’âme constitue à travers chacun de ceux-ci, pour y fonctionner.

DE L’ÂME MORTELLE À L’IMMORTALITÉ DE L’ESPRIT OU DU DEVENIR A L’ÊTRE

Un des principaux avantages de l’étude de la structure des divers étages de la personnalité humaine selon l’Hindouisme est de nous permettre de découvrir un certain nombre des divers éléments du problème de la survie, totale ou partielle de la conscience, quelques-uns des modes variés sur lesquels cette survie peut se dérouler, et, par voie d’incidence, des méthodes par lesquelles il peut être permis d’élever le niveau de la conscience jusqu’à ce qu’elle puisse participer aux divers aspects possibles de la vie éternelle.

Pour l’Hindouisme, comme pour la plupart des enseignements traditionnels, notre Univers, c’est-à-dire le système solaire créé par notre Trimourti particulière est composé du soleil et de ses satellites, dont chacun est constitué par sept plans successifs de modalités de la création. Pour tirer un profit quelconque de la considération de ces sept plans de l’univers, il est extrêmement important de prendre conscience de leur double caractère.

Ils sont les théâtres de deux actions successives et complémentaires mais fondamentalement différentes. Vient en premier la création dans laquelle l’acte créateur descend par paliers successifs de la pure Unité de l’Esprit jusqu’aux créatures physiques. Dans la voie inverse les fruits de l’évolution partant du plan terrestre retournent par sublimation jusqu’au Trône du Créateur. Ces modalités fonctionnelles différentes donnent aux deux arcs descendants et ascendants décrits par l’élan vital à travers chacun de ces plans, un caractère beaucoup plus opposé que les contrastes présentés par une tortueuse route de montagne suivant qu’on la parcourt dans un sens ou dans l’autre. En ; effet, dans ce cas les contrastes sont constitués par le groupement différent d’éléments de même nature et de même origine, tandis que sur les plans successifs de l’univers qui sont comme ses reposoirs l’aller et le retour de la procession du drame cosmique ont une nature et des résultats radicalement différents.

Notons d’abord qu’au départ, les sept plans cosmiques sont engendrés hors du temps historique, par la pensée du Créateur Ishvara, qui en créant les Trimourtis qui vont produire les systèmes solaires [3], met dans la nature potentielle des Brahmas, un schéma de la structure universelle, schéma qui va conditionner la création du système produit par chaque Brahma à travers sa Sakti.

Dans l’activité créatrice ou plutôt reproductrice de ceux-ci [4], la nature, c’est-à-dire les propriétés fonctionnelles de ces sept plans, est engendrée par le canal de grands esprits constitués dans la proximité immédiate du Dieu, et correspondant aux « sept Esprits devant le Trône de Dieu », de certains théologiens Occidentaux.

En effet, les théologies considèrent généralement que les activités du Créateur s’opèrent par l’intermédiaire de ministres élevés de la hiérarchie céleste, Anges, Archanges, Chérubins, etc. Cette action produisant les sept plans universels, pourrait correspondre à la séparation de la lumière d’avec les ténèbres, premier pas de l’organisation du Cosmos dans les Théologies Occidentales : « Que la lumière soit. » ; à moins qu’elle ne corresponde aux six jours de la Création, le septième plan, celui de la matière étant illusoire.

Ces sept plans seraient vus simultanément hors du temps par le Grand Dieu de Grand Dieu ou Maheshvara, et perçu par le Brahma démiurge de chaque système solaire dès sa propre formation. Leur projection dans l’être correspondrait au commencement du déroulement du temps fluide du Devenir, le temps « qui coule » d’Héraclite. Dès que chacun d’entre eux est créé, en commençant par le plus proche de l’immutabilité de l’Être divin ; le Satya Loka, ou plan de la réalité, il entre en fonctions en constituant une voie de passage pour l’élan créateur, afin que celui-ci puisse produire et organiser le plan immédiatement inférieur, le Tapa Loka, ou plan des énergies créatrices. Dès que celui-ci a été créé en tant que réceptacle de possibilités énergétiques d’activité créatrice, il est aussitôt utilisé par l’élan créateur qui le traverse, pour engendrer le plan suivant, Dhyana Loka, ou lieu des communions ou des identifications essentielles à la manière de pontonniers militaires utilisant les tronçons de pont placés pour pousser leur travail plus avant. Mais à ce stade, ce n’est que le lieu où les principes non formels des formes que revêtiront les créatures sur les plans inférieurs, reçoivent dans la conscience de Brahma-Sarasvati [5] les éléments non figurés de ce que seront plus tard leurs formes et leurs proportions.

Nous nous permettons d’insister sur ce fait que les idées archétypiques décrites par Platon, ont pour origine des « principes ou potentialités de formes » non actualisées, c’est-à-dire non définies, qui atteignent sur ce plan à l’existence conditionnante. Il faut entendre par là que l’élan créateur en atteignant ce plan, chargé de la potentialité d’être qu’il a revêtue sur le premier plan, et de la puissance d’actualisation engendrée sur le second ou plutôt, qui a engendré celui-ci en arrivant à l’existence, reçoit sur ce troisième plan d’involution, la faculté d’engendrer les principes des rapports entre les éléments des êtres à venir qui sont à l’origine de leur « formation » ultérieure.

Cette dernière n’est en réalité qu’une conformation, c’est-à-dire l’alignement sur des principes de rapports, lesquels sont numérables avant que de se développer dans l’espace, même symbolique. C’est probablement ce qui faisait dire à Pythagore, que les nombres étaient la base des formes variées de la création. Nous nommons ce stade celui de l’existence conditionnante, parce qu’il est celui où l’élan créateur se projette hors de la liberté illimitée de l’infinité des possibles, pour s’assujettir à la limitation de la préparation des formes déterminées qui, en devenant définies, seront par là-même, lancées dans le monde de la limitation, de l’existence, c’est-à-dire le monde des vies projetées hors de la Réalité Universelle et Unique de l’Être. En effet exister de Ex Sistere, veut dire « se tenir en-dehors », ce qui revêt un profond sens métaphysique dans l’exposé présent. (Il est possible que ce plan des préparations non figurées, mais constituées par des rapports numérables de leurs éléments des futures objectivations de l’élan vital dans le devenir « formalisé » par son entrée dans les plans de l’Espace-Temps, soit à l’origine des inspirations des grands interprètes de l’art abstrait.)

Puis, l’élan créateur, chargé de toutes les potentialités qu’il a formées sur les trois plans précédents, engendre le quatrième plan, le plan médian, à mi-route entre l’Être illimité, donc sans aucune restriction ni aucun caractère autre que celui de constituer comme un principe d’êtreté, et les innombrables êtres qui arriveront à leur différenciation maxima, dans le maximum de limitation sur le septième plan, le plan matériel, celui de ce que Whitehead appelle les émergences des occasions de perceptions.

Ce quatrième plan ou Mahar Loka, est celui où apparaissent les lois qui vont régir le développement et les relations des phénomènes qui ont reçu, non pas la naissance, mais comme une conception préfigurative, sur le troisième plan. Ce Mahar Loka, bien que considéré comme un des sept grands plans de l’univers, est séparé en deux parties radicalement différentes, par un sous-plan médian, d’un caractère unique et mystérieux.

Sur les trois sous-plans supérieurs du Mahar Loka, l’élan créateur, à la fois enrichi de toutes les propriétés potentielles rendues possibles par la création des plans supérieurs, mais aussi déjà « engagé » dans le sens de limitations restreignantes, engendre l’aspect potentiel ou principiel des lois qui régiront le monde des créatures, depuis les mouvements des astres à ceux des électrons dans les micro-univers atomiques, en passant par toutes les variétés des règnes de la nature. Notons que ces lois ne sont pas des textes formulés par un législateur, mais des forces contraignantes et normatrices, c’est-à-dire imprimant aux subdivisions de l’élan créateur qui préparent les caractères des individus, à la fois des directions générales qui dirigent leurs rapports à la manière d’un chorégraphe, et les formes particulières au sein desquelles, les existants individuels atteindront à la plénitude de leur formation particularisante.

Ces lois qui, sur le premier sous-plan ne sont que des impulsions générales d’une force irrésistibles mais floue, sans presque de différentiation au sein de leur puissant courant, revêtent progressivement une précision plus grande sur les deuxième et troisième sous-plans du Mahar Loka. Cependant elles restent toujours absolument générales, sans rapports directs avec aucune des créatures. Ceci non seulement parce que ces dernières n’ont pas été créées, ce qui est déjà suffisant, mais parce que cela est impossible sur ce plan qui est encore bien au-dessus des possibilités de différenciations restreignantes des individualisations. « Il n’est de science que de l’Universel », dira Aristote.

Nous touchons ici un des points les plus importants de la cosmoconception Hindoue. L’univers est divisé en deux grands mondes, certes en continuité fonctionnelle, mais radicalement opposés l’un à l’autre : le Monde sans forme et le Monde des formes. Ce dernier englobe non seulement toutes les formes visibles à nos yeux, ou révélées par les investigations mathématiques, mais aussi le monde des archétypes préfigurant l’apparition des corps constitués, c’est-à-dire les cinquième et sixième plans, aussi bien que le septième, le plus inférieur. Au contraire, toute la partie de l’univers s’étendant au-dessus du quatrième sous-plan du quatrième plan, le Mahar Loka est complètement impropre à l’apparition de formes, à la fois parce que totalement hors de l’espace, et parce que les activités de ces plans, d’ordre purement général, ne peuvent se diviser en éléments individualisants.

Le quatrième sous-plan du Mahar Loka est le lieu du pas décisif franchi par la vie créatrice en passant du monde des essences et des principes à celui des phénomènes concrets, limités et organisés. C’est le vrai passage de la Nature Naturante à la Nature Naturée. À partir de l’unité infinie de l’Esprit à l’Origine de l’Acte créateur, la création a évolué vers toujours plus de précision et de limitation, jusqu’à atteindre le maximum de définition, de précision potentielle sur le troisième sous-plan supérieur du Mahar Loka. Puis, en franchissant le sous-plan médian du Mahar Loka, le processus est complètement renversé. Il se produit la même chose que dans le passage des rayons lumineux à travers une lentille. Ils convergent d’abord depuis l’infini jusqu’au point focal. Ensuite, après avoir traversé l’espace inétendu de celui-ci, ils divergent de nouveau dans toutes les directions jusqu’à l’infini, formant ainsi deux cônes se touchant par leurs sommets et dont les bases se perdent dans l’illimité virtuel. Mais tandis que la base du cône supérieur s’étend dans un infini purement qualitatif et, virtuel, le monde de l’Unité de l’Esprit ; la base du cône inférieur englobe la quasi infinité quantitative des formes particulières de la création sur le plan matériel.

De plus, il faut noter que cette image vaut seulement pour le Macrocosme, la totalité de la création, à laquelle cette comparaison à un sablier dont les deux ventres sont unis par un étroit goulot, convient assez bien. Il en va autrement pour les individus humains auxquels le célèbre symbole Indo-Israélite des deux triangles équilatéraux entrelacés s’applique avec assez d’exactitude, comme on le verra. En franchissant ce quatrième sous-plan du Mahar Loka, si important car il sépare le monde sans forme de celui où les précisions formelles commencent à apparaître ; la vague de vie prépare les éléments de ce qui deviendra plus tard l’âme individuelle des microcosmes humains.

Cependant sur l’arc descendant de l’involution, la création n’a pas d’autre objet que la préparation des propriétés particulières des différents plans cosmiques qui formeront autant de réservoirs de possibilités d’action créatrice. Grâce à celles-ci, les âmes divines lorsqu’elles seront constituées, pourront développer les véhicules psycho-spirituels qui leur permettront d’élever leur conscience humaine jusqu’à une adéquation à la fois qualitative et extensive (ce qui revient au même sur les plans spiritualisés) avec la Conscience Universelle dirigée vers le Cosmos, dont Elle forme l’image en Elle-même.

Rappelons que pour l’Hindouisme, l’Univers est entièrement constitué par la conscience Divine du Créateur, c’est-à-dire de l’aspect de la Trinité supérieure qui arrive à l’acte créateur. Cet aspect, Ishvara ou Prajapati, dont l’essence est antérieure et supérieure aux Trimourtis des œufs de Brahma, est à la fois Sat (être), Chit (pensée consciente) et Ananda (Félicité transcendante au bonheur individuel). Son aspect conscient, Chit, a un double caractère. Tourné vers l’idéation créatrice des Univers, c’est Brahman, Dieu observant la Création. Concentré sur la succession de ses états de conscience internes, c’est Atman, Dieu qui, bien que transcendant, est conscient au sein de l’essence des Créatures. Naturellement, cette conscience de Dieu dans l’essence des êtres, n’est pas incluse dans les aspects psychologiques des créatures plongées dans l’espace-temps, ni même dans le temps pur. Il s’agit du monde radieux et intemporel des essences du Ciel des Cieux.

L’élan créateur, après avoir traversé le sous-plan où la possibilité de prendre forme apparaît, commence à préparer les propriétés qui lui permettront de sortir du pur écoulement du devenir pour pouvoir en quelque sorte « adhérer » à l’espace. La vie créatrice prépare donc la naissance des quatre dimensions de notre univers de l’Espace-Temps. Mais sur les trois sous-plans du Mahar Loka, inférieurs à celui qui sépare le monde des formes de celui des pures essences, les formes ne font pas encore leur apparition. Ils ne renferment que les modalités du devenir au sein desquelles les lois régissant le développement des créatures et les rapports entre elles, sont enfin pleinement assujetties au flux du Temps, ainsi que leur relation avec le devenir cosmique. Tandis que sur les trois sous-plans supérieurs les lois cosmiques, étaient à l’état de schémas, de modèles virtuels d’impulsions générales contraignantes et directrices ; sur les trois plans inférieurs, ces schémas sont devenus des courants, de force assez chargés de devenir, pour pouvoir comme se plonger dans celui-ci, et prendre des contacts particuliers avec les objets concrets de l’espace-temps, en exerçant sur ceux-ci une action contraignante. Cette action exige évidemment que leur puissance soit à la foi assez temporalisée (entrée dans le temps qui coule), pour pouvoir y actualiser leur virtualité, et assez précisée dans ses caractéristiques particulières, pour entrer en contact avec les dynamismes intimes qui, au sein des individus terrestres, constituent à la fois leur essence formative individuelle et leur point de « branchement » sur les grandes lignes de force de la magnificence du devenir universel.

Rappelons en ce qui concerne non pas les lois auxquelles les individus seront soumis dans leur comportement, mais les modalités de leur constitution intrinsèque, que les essences formatives individuelles sont des ensembles des rapports qualitatifs, caractéristiques et numériques, mais non-figurés, préparant sur les sept sous-plans du Dhyna Loka les archétypes des créatures qui prendront forme lorsque l’élan vital aura créé dans le cinquième plan cosmique : le Svar Loka [6], les conditions nécessaires à l’apparition des formes. Pendant la traversée du Mahar Loka toutes ces essences restent purement virtuelles, mais se chargent de possibilité de réponse aux lois qui atteignent à leur efficacité pleine et précise sur ce plan.

Ainsi sur chacun des plans que la Volonté Créatrice produit à mesure qu’elle s’avance vers l’accomplissement de son acte créateur, elle engendre des possibilités de modalités d’existence pour les futures créatures, possibilités qui s’ajoutent les unes aux autres, à la manière des actions successives des divers corps de bâtiments dans la construction d’une maison. Les terrassiers en préparent les fondations, les cimentiers les coulent pendant que les charpentiers édifient la charpente, tandis que d’autres corporations construisent les murs, les planchers, les tuyauteries, les circuits électriques et d’autres, enfin, installent chauffage et mobilier. Toutes ces activités restent présentes dans leurs effets, au sein des diverses parties de la maison longtemps après que ses habitants ont cessé de penser aux diverses phases de sa construction. On peut aussi évoquer le processus de la formation d’un œuf, où, après l’apparition des tissus épithélial et conjonctif, leurs implications et enroulements mutuels, de plus en plus précisants, préparent dans l’invisible toutes les structures organisées du poussin à venir.

Au cours de la traversée des quatre plans supérieurs les opérations de la puissance créatrice restent complètement au-dessus de l’espace et même de la possibilité d’apparition de formes figurées, impliquant l’existence d’un espace imaginaire. Même sur les trois sous-plans inférieurs du Mahar Loka, qui cependant font partie du monde de la forme, Roupam, aucune forme ne peut être formée. La seule différence entre ces sous-plans et les trois sous-plans supérieurs du même plan, est que, tandis que ceux-ci constituent comme le parachèvement de l’œuvre créatrice avant sa chute dans les inclusions temporo-spatiales où les lois cosmiques ont atteint leur définition maxima tout en restant encore comme passivement unies à l’ensemble de l’élan créateur ; sur les trois sous-plans inférieurs, leur relation au monde des formes est semblable à celle de l’écume des vagues moutonneuses avec les rouleaux d’eau sur lesquels les ondulations des vagues progressent vers la côte. Tout en étant unie aux mouvements de l’eau et à la forme générale des vagues, l’écume en est cependant distincte, comme s’en aperçoivent les infortunés nageurs qui tentent de regagner la côte en nageant avec les moutons. Ceux-ci sont bien constitués par des bulles d’air et d’eau ; mais ces bulles ne portent pas le nageur qui meurt asphyxié s’il ne sait pas plonger sous l’écume et revenir en arrière pour remonter à l’air libre. Les trois sous-plans inférieurs du Mahar Loka appartiennent bien au monde de la forme, mais seulement à son « mouvement » général, sans cependant participer aux actualisations individuelles qui seules peuvent revêtir des formes. Leur différence capitale avec les sous-plans supérieurs du Mahar Loka, est que tandis que ceux-ci sont tournés passivement vers l’élan créateur provenant des trois plans supérieurs dont ils reçoivent et, en quelque sorte, assimilent les potentialités ; les sous-plans inférieurs sont tournés vers les trois plans inférieurs, sur lesquels ils sont prêts à déverser en écoulements individualisés les élans normateurs des lois cosmiques, élans normateurs auxquels ils communiquent la propriété nouvelle de pouvoir « prendre prise » sur les individus qui vont y être formés et seront soumis à toutes leurs impulsions.

Avec le cinquième plan cosmique, Svar Loka, qu’on traduit approximativement par « plan mental » ou « plan des Définitions individualisantes », nous arrivons en plein dans le monde des formes. C’est celui où les images peuvent être formées dans les consciences, où les archétypes des diverses créatures se précisent en contours clairement définis, en images que la pensée peut se représenter. Mais, qu’on y prenne garde, entre ce plan et le plan physique, il y a encore toute la distance séparant le monde du rêve de celui des expériences de la veille ; et les objets matériels des images, sous la forme desquelles nous nous représentons ceux-ci. L’élan créateur, s’il est maintenant pleinement impliqué dans le déroulement du temps historique, du temps qui coule, n’est pas encore assujetti aux contraintes du monde de l’espace, ce sarcophage de l’élan vital.

Ce fait est connu de tous les lycéens dont les manuels enseignent que, tandis que les objets du monde physique s’étendent dans l’espace, les faits psychologiques sont inétendus, des milliards d’images peuvent être contenues, sans empiéter les uns sur les autres, dans la mémoire, « accrochée » comme disait Bergson, aux quelques grammes de notre matière cérébrale. Et chacune de ces images peut être très nette, avec une différence très marquée entre les bords opposés de ses contours, donc implication d’un espace intérieur à ces formes si différentes. Mais cet espace est purement virtuel: « idéal », « imaginaire ».

A mesure que l’élan créateur organise la substance des différents sous-plans du plan mental ; il crée sur ces sous-plans des préparations à l’inclusion de ses créations idéales dans la spatialité. Du sous-plan supérieur, encore tout proche de la généralité des sous-plans voisins du monde des lois, la vague créatrice, en descendant les sept étages internes du monde mental, revêt progressivement des caractères précisant, la préparant à passer comme à travers le point focal d’un seul rayon de force créatrice qui va dorénavant, animer une seule créature, un seul individu.

Du point de vue spécial de la préparation des individus, ce processus est semblable à celui par lequel les machines d’une filature attirent des touffes floues de coton ou de laine et, en les enroulant sur elles-mêmes, leur font perdre leur caractère diffus pour leur communiquer celui d’un fil homogène, précis, limité, caractérisé et individualisé. L’élan créateur est alors arrivé au moment si important où il va être complètement emprisonné dans les moules étroits et sèchement précisants de l’espace, ce buttoir marquant la fin de sa course.

Avec la formation, non plus de caractères généraux de plus en plus précis, bien qu’encore libres de toute délimitation définitive, mais d’individus entièrement précisés par la préparation à l’inclusion dans un espace qui leur sera exclusivement réservé, et constituera en même temps une prison infranchissable ; nous arrivons à ce qu’on nomme souvent en Occident le plan Astral, le Bhuvar Loka des Hindous ou sixième plan du Cosmos. C’est celui sur lequel les archétypes qui ont reçu leur forme précise et définitive sur les sous-plans inférieurs du plan mental, tombent en quelque sorte progressivement dans les trois dimensions de l’espace en descendant à travers les sept sous-plans du Bhuvar Loka. Ils s’y implantent, arrivant à l’actualisation de toutes leurs puissances de caractérisation et d’organisation, donnant à leurs facultés leur « réalisation », c’est-à-dire, littéralement leur conférant la qualité de chose : «Res ».

Tous les objets naturels du plan physique, des minéraux aux humains, sont constitués par l’accumulation et l’organisation d’atomes matériels le long des configurations de leurs modèles du plan astral. Le monde physique est ainsi comme la fidèle réplique du monde astral. Les différences principales entre ces deux mondes sont que la gravitation affecte les corps du monde astral d’une manière différente de celle, selon laquelle elle se manifeste sur le plan physique, et que l’impénétrabilité des corps est encore beaucoup moins marquée dans l’ensemble, que sur le plan physique.

Cependant, rappelons que l’impression que les corps matériels occupent tous un espace défini et « bien à eux », ne correspond que très relativement à la réalité. Nous savons que les corps matériels, construits d’atomes, ne sont que des accumulations d’organisations de systèmes énergétiques. Nous savons d’autre part, que tous les êtres matériels sont doués de radioactivité. Or, les radiations des corps physiques, radiations qui s’élancent constamment vers tous les points de l’espace, sont d’une nature identique aux modalités énergétiques constituant les tissus des corps matériels. Donc sous leur apparence limitée, une partie de la substance de ceux-ci, débordant leurs contours visibles est en réalité constamment projetée vers tous les points de l’espace. Ceci a permis aux physiciens modernes de dire à propos des objets du monde matériel : « Tout est partout en même temps ».

Donc, puisque même les objets les plus matériels s’interpénètrent constamment par leurs irradiations qui, en réalité, ne cessent pas d’être centrées en leur organisme physique, il est facile de comprendre que cette qui échappent à peu près complètement à la formidable influence localisante de la gravitation. Cette interpénétration permet aussi de comprendre que non seulement les corps du monde dit astral puissent passer à travers les uns les autres, mais aussi que sur les plus subtils d’entre eux, ils puissent se déplacer avec la vitesse de la lumière, ce, d’autant plus facilement, que les sous-plans supérieurs du monde astral sont à peine impliqués dans la temporospatialité. Dans leur possibilité de présence quasi immédiate à l’autre extrémité de notre planète, il faut voir moins un phénomène de translation qu’une « émergence » au sein d’une région qualitative de l’espace-temps dont les modalités sont toutes proches de ce qu’on pourrait nommer l’aspatialité du monde mental. Avec la notion de la discontinuité du trajet des électrons autour des noyaux atomiques, cette propriété est familière, mutatis mutandis, aux physiciens modernes.

Nous pourrions pousser beaucoup plus loin les définitions et descriptions de l’organisation des modalités des processus vitaux sur les différents plans du Cosmos. Il suffit à notre propos actuel d’en avoir esquissé les grandes lignes. Ce, dans le but de jeter un peu de lumière sur les étapes que les activités créatrices des créatures vont avoir à parcourir pour que celles-ci, en remontant à leur source divine, puissent réaliser leur destin, qui est aussi leur mission. Celle-ci est de permettre aux organisations de consciences particularisées formant les êtres humains, de s’élever progressivement du monde des formes au monde sans forme, puis du monde du temps fluide au temps presque immobile des plans supérieurs de l’œuf de Brahma, pour passer enfin des aspects les plus durables du temps du devenir au temps immobile de l’éternité de l’Être atteignant ainsi au salut éternel des théologies.

Commençons par noter que pour pouvoir fonctionner sur les sept plans de l’Univers, la conscience humaine doit constituer des moyens d’action adaptés aux conditions spéciales de la vie sur ces plans. Sur chacun de ceux-ci, les modes d’activité revêtus par la vie sont soumis à des lois particulières et souvent complètement différentes des autres, voire même contradictoires.

Cette organisation s’opère successivement le long de deux cascades évolutives correspondant à un double arc vital qui, après être descendu de la sublime Cause Première jusqu’au monde grossier de la matière en une involution correspondant à la Procession de Plotin, retourne à sa Source Sacrée par une évolution développant nos facultés psychologiques au moyen d’expériences portant sur le plan matériel. Celui-ci offre aux activités créatrices de la vie une sorte de tremplin élastique, sur lequel elles peuvent effectuer des expériences à travers lesquelles les facultés mentales développeront des possibilités de réponse consciente aux impacts du monde des objets. Cette évolution élèvera la conscience sur des paliers toujours plus subtils, plus généraux et plus dégagés des illusions du monde matériel.

Cette évolution est très progressive. Ses diverses étapes sont presque insensibles. Nous avons vu en décrivant les phases successives de la création que sur chacun des sept niveaux de l’organisation de l’univers que la conscience doit traverser en s’y créant des organes pour atteindre à la communion achevée avec son essence ; les Hindous décrivent sept sous-plans, sept subdivisions, marquant des progrès dans l’organisation des instruments et facultés psychologiques dont dispose la conscience, ou plutôt résultant de ces progrès. La nature de ces facultés de conscience et d’action constituées sur chacun des sept plans de l’Univers, dépend des caractères particuliers de ceux-ci. Nous allons donc les examiner autant qu’il nous sera possible de le faire avec nos consciences d’Occidentaux si complètement inféodées aux prestiges de l’espace et de la logique Aristotélicienne de la contradiction qui en découle. Remarquons en passant que l’Occident fait surtout appel à l’expérience visuelle, à l’œil, tandis que l’attitude Orientale est avant tout auditive basée sur « ce qui a été reçu » verbalement, par l’oreille.

Le plus inférieur de ces plans est notre monde matériel. Grâce aux progrès de notre physique et de notre épistémologie, ou interprétation de nos processus de prise de connaissance des aspects du monde objectif et des modalités de nos réactions à ceux-ci ; nous sommes arrivés à partager sciemment l’opinion que les Hindous ont de ce monde illusoire. En sa réalité, il échappe à nos possibilités de perception, et tout ce que nous en pouvons voir, entendre, sentir ou éprouver, repose sur des perceptions infidèles et fragmentaires. Les Hindous sont si convaincus du caractère illusoire du monde constitué par les organes des sens de notre corps physique, qu’ils ne placent pas celui-ci parmi les véhicules de l’âme, faisant de lui ce qu’ils appellent : « Le véhicule de l’ombre » ; de l’ombre que notre perception mal informée par nos sens, porte sur la réalité qu’elle recouvre du voile des illusions de Maya, la tentatrice.

Mais si illusoire que soient nos perceptions sensorielles, elles n’en constituent pas moins les premiers instruments de l’élaboration de notre conscience. Les objets illusoires perçus par nos sens, engendrent des appétits, puis des passions qui sont des mouvements réels de notre conscience et dotent la Noosphère de ses premières habitudes d’activité consciente, habitudes qui selon les profondes observations de Ravaisson dans sa thèse célèbre, constituent à la fois le fondement et la prison de notre activité psychologique. Mais ces habitudes mentales, bien que portant sur des impacts sensoriels provenant du monde extérieur que nous appelons physique, sont des organisations situées sur des plans très supérieurs à leur cause extérieure.

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1 The Recovery of Culture. Dr H. B. Stevens.

2 Congrès de Philosophie des Sciences. Paris 1948.

3 Voir l’Essence de l’Hindouisme. J. de Marquette.

4 Les Dieux de la Trimourti ne sont en effet que des démiurges.

5 Sarasvati, épouse mythologique de Brahma est en réalité son principe actif.

6 Plan de la pensée concrète, de l’imagination.