Archaka : De l’autre côté du Soleil


27 Jan 2016

(Extrait de Alexandre Kalda: Le Dieu de Dieu. Flammarion 1989)

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Ce à quoi, mondialement, nous sommes parvenus pour le moment, c’est une idée de l’homme individuel et collectif qui diffère de l’homme physique apparent.

Nous avons définitivement cessé de nous apparenter aux divers ordres animaux dont une formule brève et immuable résume l’activité. Nous avons pu, jadis, paraître ne pas devoir changer de statut et constituer, après tant d’autres, un genre d’êtres fixes. Mais nous avons évolué. Et non seulement nous avons évolué de Neandertal à Cro-Magnon et de Cro-Magnon à l’humanité actuelle, mais, à l’intérieur de celle-ci, guidés par des voix visionnaires, nous n’avons cessé de nous modifier.

Par milliers d’années, le Temps a coulé sur nous et nous a polis. Des prophètes, des docteurs, des mages, des prêtres, des hommes possédés de Dieu ou « descendus de lui » nous ont enseignés. Ils nous ont dit de ne pas nous limiter aux apparences et même, parfois, de ne pas nous y fier. Au début, leur voix était sans doute confuse, mais à mesure que ses injonctions ouvraient en nous d’autres yeux et que nous devenions désireux et capables de l’écouter elle se faisait plus précise et elle avait aussi quelque chose d’intime où nous pouvions déchiffrer l’amour dont nous recherchions depuis toujours la consolation sur cette Terre sauvage où nous étions apparus sans savoir ni comment ni pourquoi et dont nous disparaissions de la même façon.

Depuis le début, nous n’avons cessé de fouiller de nos regards l’invisible au-delà. Comment cela ne nous aurait-il pas lentement modifiés, érodant l’un après l’autre les basaltes où était ensevelie notre conscience ? D’une certaine manière, il importerait peu que, dans cette queste, nous nous soyons sans cesse trompés, qu’il n’y ait rien d’autre, comme l’affirment certains sans la moindre preuve — mais comment prouver ce qui n’est pas ? demanderont-ils, usant du vieil argument judiciaire —, que nos religions et philosophies soient des chimères et que les illuminés, les yogis, Jésus et le Bouddha soient des songes creux, des Narcisses ou des charlatans qui ont fait resplendir des mirages pour mieux nous égarer.

Après tout, quelle importance, vraiment, puisque c’est cela qui nous a le plus profondément changés ? Vrai ou faux, c’est à cela que nous devons d’être sortis des ténèbres préhistoriques et parvenus à ce stade où la pensée souple et libre crée des formes concrètes et manipule des abstractions. Allons-nous cracher sur cette souplesse et cette liberté ? Condamner ce qui nous les a octroyées? L’agnosticisme dont certains se vantent aujourd’hui n’est-il pas simplement de l’ingratitude pour tous ceux qui, avec leurs étranges moyens tombés en désuétude (mais ce n’est pas si sûr), nous ont patiemment nourris, révélés à nous-mêmes et délivrés des mornes apparences du monde ?

Dieu peut ne pas exister. Est-ce une raison pour renier ceux qui, parlant en son nom, d’âge en âge, n’ont fait que nous aider à grandir ? Leurs paroles nous ont ciselés au fil des générations et font en quelque sorte partie de notre code génétique. Nous pouvons bien, alors, hausser les épaules, bouder ou blasphémer, ils sont en nous, ces messies dont nous ne voulons plus, et il ne nous est plus possible de les arracher de nous — de supprimer leur initiation de la mémoire humaine — que d’empêcher les enfants de naître avec un corps semblable au nôtre.

Ainsi, opium des peuples ou pas, Jésus a parlé. Et sa vision, de siècle en siècle, a pris corps dans notre humanité. Elle est descendue des cimes célestes où il l’avait reçue et elle s’est incarnée en nous. Divine, elle est devenue humaine — faut-il en ce cas s’étonner qu’au moment où elle se réalise le plus l’idée de Dieu soit repoussée ? Il ne peut en être autrement. Toute matérialisation se paie par le voilement de son origine. L’essence d’une chose est toujours dissimulée par l’existence même de cette chose.

Résultat de la vision de Dieu par un être qui se disait notre frère, la société actuelle ne peut que faire disparaître le Dieu dont elle est issue. Si nous voyions encore Dieu, si nous croyions encore en lui comme aux premiers temps et non par habitude comme aujourd’hui, cela voudrait dire que nous n’avons pas encore incarné le visage sous lequel il est apparu à l’un des plus grands voyants de l’Histoire.

L’athéisme contemporain est dès lors la preuve, non de l’inexistence de Dieu, mais de son assimilation par le monde. Nous avons absorbé Dieu sous cet aspect au point de ne plus être conscients de lui, au point qu’il nous semble tout naturel de vivre comme nous vivons, selon cet idéal collectif dont nous sommes si fiers, dont la notion n’existait pas avant le Christ et où, dans un avenir prochain, il nous sera donné, espérons-nous, d’être individuellement nous-mêmes tout en éprouvant en notre cœur l’entièreté du monde — ainsi que le Christ lui-même, car c’est à cela que tend son enseignement, et c’est ce qui le couronne.

Lorsque nous imaginons l’avenir, nous nous contentons de projeter des grossissements de nos techniques actuelles, de nous figurer de nouvelles découvertes, des voyages interstellaires, des sociétés enfin pacifiées. Mais nous n’envisageons qu’à peine cette mutation de la conscience.

Nous-mêmes pourtant produits d’un changement analogue, nous oublions de tenir compte des probables métamorphoses qui se préparent et dont il n’est pas malaisé de dessiner la courbe si les anciens labeurs nous livrent leur vrai sens. La logique des étapes précédentes est si claire, leur enchaînement si rigoureux, pour peu que l’on prenne suffisamment de recul ou de hauteur, que les conclusions s’imposent : notre aventure ne saurait s’arrêter au simple parachèvement de nos meilleures conquêtes.

D’ailleurs, même pour que cela soit possible dans l’optique futuriste que nous avons encore, pour que cette étroite perfection s’établisse, pour qu’elle soit vivable et ne ressemble en rien au paradis concentrationnaire du Meilleur des mondes, un changement de conscience, que nous ne saurions trop évaluer, est déjà nécessaire. Il est, répétons-le, des étapes dans l’odyssée spatiale que nous ne pourrons entreprendre sans avoir au préalable accompli une révolution de notre psychisme.

Pour vraiment conquérir cet univers qui est sans doute encore plus fabuleux que nous ne l’imaginons, pour le connaître et en jouir vraiment, et non pour y planter de petits drapeaux de planète en planète, ou pour nous y poursuivre et y guerroyer de système en système, pour avoir les clefs de l’immensité, des changements sociaux ne sauraient suffire. La paix antonyme de la guerre et toujours plus ou moins à la merci de quelque disruption politique ne nous mènerait pas loin. Les panacées des partis, des églises et des philosophies ne nous affranchiraient pas des limites cyclopéennes auxquelles nous nous heurterons une fois renversés les obstacles de la vie purement terrestre.

Aussi nous faut-il, dès maintenant, rêver autre chose, une autre humanité, un homme que n’entrave rien de ce qui nous arrête. Non un homme en qui s’accomplisse ce dont, civiquement, nous nous languissons et à qui soient, de naissance, accordés les avantages que nous n’avons pas, mais un homme qui soit totalement différent de nous, qui ne vive pas pour les mêmes objectifs, que ne concerne pas ce que nous recherchons, qui nous déchire et se dérobe et pour quoi nous nous battons.

Vouloir un être bénéficiant de toutes les libertés républicaines, vivant en harmonie avec ses semblables dans des villes lumineuses, cela est sans doute juste et nécessaire, mais n’est rien en comparaison de ce que nous devons apprendre à vouloir et qui, si nous ne l’avons pas, nous fermera les portes de l’aventure sidérale à laquelle nous aspirons si fort : nous le savons déjà, elle est irréalisable avec nos seuls moyens, si perfectionnés soient-ils. Comment pourrions-nous en effet avoir la maîtrise de l’infini sans être infinis nous-mêmes ? La conquête de l’Espace ne peut s’accomplir que parallèlement — ou corollairement — à une transformation terrestre.

Certes, un temps viendra où la paix s’établira sur la Terre, ainsi que nous le rêvons tous et sans qu’il soit davantage besoin de préparer des armes. La loi de l’évolution qui, depuis le début, impose à toutes les espèces de s’entre-détruire afin que gagne la meilleure d’entre elles et que ne subsistent que les spécimens les mieux trempés de la création, cette loi que nous n’avons jamais édictée, et qui nous fait à toute force passer par le feu des conflits pour tester notre résistance et créer quelque chose dont nous n’avons pas idée, cette loi ne pourra plus avoir cours dès lors que nous aurons atteint le palier incroyable et prédéterminé de notre infinitude — que nous pouvons tout aussi bien appeler immortalité sur la Terre pour reprendre la constante des enseignements religieux judéo-chrétiens qui nous ont formés et auxquels, vaille que vaille, nous ne cessons d’obéir.

Le bouddhisme a lancé le plus grand défi possible à la raison humaine en affirmant que rien n’existe, ni ici ni au-delà. L’hindouisme a exactement dit le contraire — ou la même chose à l’envers — en affirmant que tout est Dieu, ici et au-delà. Les religions judéo-chrétiennes, elles, ont insisté sur la mort de la Mort. C’est le leitmotiv de la Bible, des prophètes à saint Paul, de l’Apocalypse d’Isaïe à celle de saint Jean : le monde sera recréé, il y aura un nouveau ciel et une nouvelle Terre, et nous serons immortels.

« Et je les délivrerais de la puissance du shéol ! Je les sauverais de la Mort ! Où est ta peste, ô Mort ? Shéol, où sont tes fléaux [1] ? »

« Il enlèvera sur cette montagne [Sion] le voile de deuil qui voilait tous les peuples et le suaire qui ensevelissait toutes les nations. Il fera disparaître pour toujours la Mort [2]. »

« Car je vais créer des cieux nouveaux et une terre nouvelle et on ne se souviendra plus du passé, qui ne remontera plus au cœur [3]. »

« Tous, nous serons transformés [4]. »

Prophéties de névropathes, crieront les rationalistes d’aujourd’hui sans trop se soucier de tenter un examen de ces absurdités qui, tout de même, ont, au cours des siècles, modelé la face de notre monde. D’ailleurs, il est vrai que ceux qui y croient, n’ayant qu’une foi aveugle, aiment mieux ne pas se prononcer.

Mais ni les uns ni les autres ne peuvent faire que ne soit écrit — dans le Livre et dans nos cellules — ce qui y est écrit. Que nous le voulions ou non, toute la civilisation du monde occidental repose sur la notion du monothéisme et sur la prémonition de notre immortalité physique sur la Terre.

Il ne sert donc pas à grand-chose de le nier ou de pieusement baisser le front devant un tel mystère. C’est toute notre attitude devant notre origine et devant notre fin qui se trouve imprégnée de cette idée : nous venons de l’Un et devons être nous-mêmes cet Un multiplement, innombrablement, dans un avenir encore indéterminé, mais irrévocable.

Et à cet effet, ce que, par diverses bouches, la Bible ne cesse d’enseigner, c’est une recréation du ciel et de la Terre, qu’elle appelle royaume de Dieu, le thème qui soude l’Ancien Testament au nouveau étant le passage du premier homme au dernier, la lente et douloureuse évolution humaine jusqu’au moment où « de malédiction, il n’y en aura plus [5] ». Alors, poursuit l’Apocalypse, nous ne verrons plus que Dieu et, portant son nom sur le front, nous serons nous-mêmes des dieux : « Ils verront sa face, et son nom sera sur leurs fronts [6]. »

Or, ce nouveau ciel et cette Terre nouvelle sur quoi reviennent sans fin les prophètes, nous comprenons bien, aujourd’hui, qu’ils ne doivent pas naître d’un formidable cataclysme cosmique où tout serait englouti puis recréé, qu’ils n’apparaîtront pas dans un nouvel univers encore inexistant où, prenant de nouveaux corps, nous pourrions enfin jouir d’une vie longue et heureuse. Un tel univers serait en effet soumis à des lois plus ou moins semblables à celles du nôtre et, dès lors, nous y connaîtrions des maux similaires.

Nécessairement, il est question d’autre chose, que suggère l’Apocalypse : « De nuit, il n’y en aura plus », jouant sur l’ambivalence du mot qui désigne les ténèbres de l’ignorance comme celles du firmament nocturne, celles-ci étant d’ailleurs perçues à cause de celles-là. Ce qu’il faut entendre, dès lors, par cette nouvelle création matérielle, c’est bien une autre perception de l’univers et de notre rôle en lui : voyants de Dieu et dieux nous-mêmes, nous serons éternels ainsi que Dieu. L’ancienne parole hébraïque sera ainsi réalisée : olam ha zé, « cette durée-ci », « la durée de ce monde-ci » révolue, ce sera olam ha bah, « la durée qui vient » ou « le monde qui vient », autrement dit l’éternité sur Terre ou, en tout cas, la perception de l’éternité sur Terre.

Un seul moyen d’y parvenir, selon l’Église chrétienne : suivre la voie tracée par Jésus — et c’est ce que, depuis vingt siècles, nous ne cessons de faire jusqu’en ce moment même où tout semble pourtant se contredire et s’inverser. Mais quoi que nous puissions prétendre, nous avons construit notre monde selon ce qu’il nous a enseigné. Les trahisons et les déformations sont nombreuses, et pourtant c’est son Évangile qu’avec nos très pauvres moyens nous nous sommes efforcés de suivre.

Si nous avions mieux compris de quoi il retournait, nous aurions sans doute été plus fidèles. Mais justement, notre faiblesse aussi entrait dans sa vision. Il ne parlait pas à des êtres parfaits, ne pouvait escompter une perfection humaine — qui, d’ailleurs, nous aurait empêchés d’avancer vers le but assigné, car nous nous en serions contentés —, et d’avance il nous pardonnait tout.

Sans doute ne pouvait-il exactement prévoir l’Inquisition, la conversion forcée des peuples conquis, les camps de la mort, ou la bombe atomique. Mais si loin que puisse encore s’étendre le Mal, si abjecte que la Mort puisse encore se montrer à nous par le moyen des guerres et des fléaux de toutes sortes, il nous prenait en son cœur et nous rendait d’avance immortels.

S’il ne l’avait fait, il ne serait qu’un bateleur qui paya de sa vie les balivernes qu’il débitait devant un ramassis de mendiants, de lépreux et de putains crédules. Au contraire, l’être réalisé qu’il fut et à l’image de qui il rêvait que nous devenions au terme de notre histoire marquée par la fraternité — cet être entièrement libre, conscient de son origine comme de la source de tout ce qui est, et de la pérennité de cette origine qui fait qu’elle ne se situe pas avant, mais en ce moment précis et aussi en l’avenir, qu’elle est tout le temps et partout —, cet être, en s’unissant à ce que nous appelons Dieu, contenait fatalement tout ce que Dieu contient et donc nous contenait jusqu’au dernier avec nos crimes, nos erreurs et nos souffrances — et d’avance, en Dieu, les effaçait pour cette très simple raison qu’en Dieu il n’existe que leur contraire : la joie pure, l’infinie béatitude de l’Être.

Or, Jésus est pour ainsi dire un prototype. Ce à quoi semble œuvrer la Nature évolutive, c’est en effet à créer un type d’êtres qui, ayant finalement réalisé l’idéal de fraternité qu’il avait enseigné, deviendront, comme lui, universels et divins.

Considérée sous cet angle, toute l’Histoire de l’Occident prend une autre valeur. Le matérialisme même que maints peuples d’Asie lui reprochent s’éclaire d’un sens nouveau, car il ne s’agit pas, comme dans les disciplines orientales, de s’évanouir au-delà pour accomplir ce que l’on a de plus essentiel. Il ne s’agit pas de se dissoudre en l’Esprit suprême comme les hindous, ni de se volatiliser dans le Néant comme les bouddhistes. Il ne s’agit pas de rejeter ce monde, ni même de le juger inférieur. Il s’agit au contraire de le connaître sous son aspect à venir et de se préparer y vivre.

Une telle divergence dans les conceptions et les buts de la vie terrestre explique sans doute bien des malentendus dans les rapports entre les peuples des deux parties du monde. Et le célèbre détachement des Orientaux, leur indifférence que l’on prend trop aisément pour de la sérénité s’élucide autant que l’esprit conquérant des Occidentaux, leur don d’eux-mêmes que ceux qui se réservent — et se préservent — jugent impudique et insincère.

Bon gré, mal gré, l’homme d’Occident croit à la parole du Christ. Et tous ceux qu’il a convertis à ses vues font de même. Toute une partie du monde baigne dans cette lumière qui, tournée vers la Terre, au lieu d’indiquer l’au-delà, en fait le vrai but de notre marche et en évoque à l’avance la transfiguration. D’où, probablement, le caractère muable de l’Histoire occidentale et, au contraire, l’aspect longtemps statique des nations d’Orient.

Pour nous, le monde existe vraiment et sera un jour rendu parfait. Pour les Asiatiques, il n’existe guère ou pas du tout. Il faut s’en détacher, ne rien faire pour en entretenir l’illusion, l’idéal étant de s’en effacer à jamais.

Tandis qu’il leur est difficile de concevoir un changement, il nous est impossible de ne pas rêver d’en apporter sans cesse de nouveaux. Nous avançons, nous avançons, nous ne nous préoccupons que d’avancer, enfiévrés d’espérance, toujours déçus peut-être, mais ne nous arrêtant jamais, dépassant les uns après les autres les paliers de notre ascension vers un Dieu que, depuis longtemps, nous avons pourtant cessé d’adorer.

D’où la communauté fraternelle de tous les citoyens et la naissance de chacun à son individualité. D’où la Révolution. D’où ses abus, ses erreurs, mais aussi son pouvoir. D’où un nouvel homme sauvé de la féodalité, mais encore inféodé à des partis. D’où de futurs changements à prévoir : une nouvelle conscience de soi et des autres où soit serrée de plus près la vérité depuis toujours poursuivie, une nouvelle étape et son programme à réaliser nous ne savons en combien de décennies — ou de siècles — mais que rien ne nous empêchera de mener à bien, la découverte en nous d’une vastitude impersonnelle qui, illimitable dans le Temps comme dans l’Espace, est notre vraie personnalité.

Cette découverte, c’est l’expérience des grands mystiques, mais qui ne serait d’aucun prix si elle les constituait en une caste, non seulement supérieure à notre humanité, mais sans commune mesure avec elle. Loin, cependant, d’être des seigneurs et des maîtres en dépit des titres que nous leur donnons, ils ne sont que des pionniers sur le chemin où nous-mêmes sommes engagés à notre insu. Précurseurs de notre propre accomplissement, ils ne font que nous en suggérer la lointaine et indubitable réalité. Et chacun à sa manière, selon sa culture et son époque, nous renseigne sur les moyens de façonner notre personnalité, puis de la dépasser.

Car, toujours, il faut apprendre à transcender cela même que l’on a tant de mal à fonder : d’abord se soumettre à une foi qui dessinera l’être selon une éthique aussi haute que possible, puis s’affranchir de cette loi pour se lancer dans la Lumière dont elle n’est qu’une image restreinte — envol aussi inconcevable que si l’on devait traverser le Soleil.

L’ascèse n’a pas d’autre but. Et l’on peut dire que le yoga enseigne à ne plus exister. Ignorant la réalité du but qu’ils poursuivent, les gens croient qu’il s’agit de ne plus exister pour soi, de vivre d’une manière désintéressée. Mais cela n’est que la première étape et ne concerne que la morale. Ce qu’il faut, c’est bel et bien ne plus exister du tout. Et ce n’est que lorsque l’on y parvient que l’on comprend ce que cela veut dire : ne plus exister en tant que soi pour être ce qui est.

En effet, aussi longtemps que j’existe, l’Un ne peut se manifester. Il y a dualité. Il faut donc que je disparaisse pour qu’apparaisse cela que je ne posséderai jamais autrement qu’en m’y annulant. Telle est la connaissance du voyant, et qu’il n’a pu acquérir qu’en la vivant. Au moment où je disparais, l’Un apparaît sans que je cesse d’être. Car, en réalité, je suis moi-même l’Un.

Mais encore une fois, nous ne devons pas croire que les voyants aient droit à une chose que nous ne connaîtrons jamais, que leur béatitude nous est à jamais interdite, ou que nous n’en aurons que des miettes sous forme d’aphorismes éblouissants mais incapables de nous faire vivre ce qu’ils décrivent.

Au vrai, s’il ne devait y avoir, dans toute l’Histoire de l’humanité, que quelques poignées d’hommes qui accèdent à cet état dont ils affirment qu’il représente la plus haute vérité, cette vérité, ne concernant qu’eux, serait relative et, par là, mensongère, alors même qu’ils la disent et la savent universelle et absolue.

Qu’eux — combien de dizaines ou de centaines au cours des dix mille dernières années ? —, qu’eux seuls sachent et vivent que tout est Dieu et que d’innombrables milliards d’êtres ne puissent ni le savoir ni le vivre, la farce serait trop ignoble. Du dégoût qu’elle inspirerait, nous avons parfois une faible idée devant la révolte ricanante et hargneuse de certains d’entre nous, peuples ou individus. Mais cela serait sans doute encore pire si, au fond de nous, il ne demeurait quelque espoir en une autre possibilité. Les matérialistes les plus draconiens peuvent abjurer toute notion spirituelle, et n’avoir que pitié méprisante pour les soi-disant illuminés, surtout s’ils se proclament fils de Dieu (ce qui est une manière poétique de dire les choses), ils n’imagineraient pas que les yogis et les messies nous narguent depuis leur imperturbable béatitude.

En fait, nous préférons nier l’expérience mystique plutôt que d’imaginer qu’il pourrait vraiment y avoir des êtres dont chaque instant serait de joie pure, que la pire affliction ne toucherait pas, qui souriraient également au babil d’un enfant et à l’extermination d’autres enfants dans des chambres à gaz, ou à l’hécatombe des races sous les bombes et les fléaux naturels, voyant en tout cela une seule et unique manifestation de Dieu.

Posons-nous une seule fois la question : il y aurait des êtres rares, des âmes supérieures, qui connaîtraient cet état, et nous devrions trimer dans les larmes et le sang non pas même pour eux, qui disent nous aimer et ne rien désirer, mais pour rien ni personne, simplement parce que la Loi cosmique l’a voulu ? Non, non, cela, nous préférons ne pas y penser en ces termes et, répudiant les illuminés, continuer notre route de maudits, invectivant le ciel et creusant la terre avec nos ongles pour en arracher un secret qui nous transforme ou nous anéantisse.

Mais en même temps, quelque chose, en nous, continue de croire à la folie des sages. Et des rêves indécis nous traversent parfois. Leurs paroles nous ont trop marqués, sans doute, pour ne pas créer un lien entre eux et nous. Et même si nous repoussons l’idée qu’ils aient personnellement vécu ce qu’ils disent, même si, sans les traiter d’imposteurs, nous doutons qu’un être humain puisse jamais entrer en contact avec son origine, s’y engloutir, y dissoudre pour un instant ou à jamais les limites de sa personnalité et devenir alors impersonnel et illimité, redevenir le Dieu éternel et infini que nous cherchons partout ou renonçons à chercher davantage ; même si nous trouvons le projet sacrilège ou stupide, qui est pourtant l’assise même de toutes les civilisations du monde, il en demeure en nous une invincible nostalgie.

Et c’est qu’en vérité ces êtres nous parlent de nous-mêmes : ni usurpateurs des trônes de l’Absolu ni naufrageurs doucereux de notre conscience, ils tracent devant nous les signes de notre avenir et ne demandent rien en échange. Ce qui leur est arrivé d’une manière quasi accidentelle est ce qui nous attend. Cette entrée dans une autre dimension dont ils ramènent, passés au tamis du langage, d’étincelants souvenirs n’est que préambule à la nôtre.

Semblables à nous, constitués des mêmes éléments que nous, appartenant comme nous à cette Terre, ils font l’expérience de notre futur, préparent les voies, répandent les symboles avant-coureurs de notre apothéose. Et même ceux qui ne croient pas à la réalité du monde, et même ceux qui réfutent jusqu’à l’existence d’un Transcendant, même ceux-là, d’entre les voyants, œuvrent à l’accomplissement des choses de cette Terre, car il n’y a qu’un but.

Peu importe comment le définissent les diverses ethnies et la manière dont elles disent que l’on y parvient. Ce but se profile à l’horizon de nos jours. Et du moins savons-nous que s’y désagrège la perception fragmentaire du monde, que nulle limite n’y subsiste, ni en nous ni au-dehors, et, folie suprême, que nous y existons sans plus être personne.

Loi d’amour, ou enseignement de l’illusion, il nous faut renoncer à notre personnalité qui, justement, est le fondement de l’illusion et nous empêche de nous aimer. La réalité est une, dont nous sommes inséparables, et il n’est d’amour véritable que si nulle préférence ne l’entache, lors même que nos préférences — et nos dégoûts — nous semblent être la juste et nécessaire expression de notre être. D’où la question qu’à travers l’Espace et le Temps les ascètes ne cessent de se poser : « Qui suis-je, puisque je ne suis pas ce que je crois être et que tout le monde connaît de moi? Qui suis-je, si ce corps n’est pas moi, non plus que ces sensations, ni ces sentiments, non plus que ces pensées ? Qui suis-je, si je n’existe pas ? »

Est-il démence plus aiguë que de douter de sa propre vie ? C’est pourtant la base même de tous les yogas de l’Orient, et les catharsis occidentales qui abaissent celui qui s’y livre n’ont évidemment pas d’autre but ; désavouer l’être apparent.

Peu importe le temps qu’il y faut consacrer. Une force s’est dressée dans l’être, qui le fait avancer sur « le fil du rasoir [7] ». Rien d’autre, dorénavant, n’a d’intérêt. Savoir qui je suis. Polir mon esprit, le décrasser minutieusement, le purifier de toutes ses habitudes, des notions acquises, des vieux rêves confus, des vagues envies qui l’occupent, lui et les autres sièges de ma conscience. Devenir transparent, afin de savoir vraiment, de savoir sans erreur qui je suis et donc qui je dois être.

Sur le chemin, différent pour chacun, aucun point de repère. Est-on encore loin du but ? Avance-t-on seulement ? Y a-t-il même une réponse aux questions que l’on se pose ? Tout n’est-il pas néant ? Mais la force qui s’est emparée de l’être continue de le chevaucher comme un coursier qui ne connaîtrait pas sa puissance, et elle l’oblige à traverser des déserts et à passer par le feu, elle l’épuise et le crève et, semble-t-il aussi, elle l’aime, lui rendant son énergie, prononçant de muettes paroles de réconfort.

De nouveau, le cheval se lance à la poursuite de la chimère, l’ascète éperdu se jette dans une autre étape de sa recherche de lui-même. Qui suis-je ? Il ne se pose même plus la question, peut-être. Ou bien il est devenu la question. Qui suis-je? C’est son nom, désormais, comme une prière insensée, comme une flamme brûlant dans la nuit, refusant de s’incliner devant les ténèbres et finissant même par les dissiper.

Jusqu’à tant que lui apparaisse en son entier le paysage du monde qu’il contient et où il est tissé. D’un homme et d’une femme, je suis né, possédant, pour me définir, ce qu’ils m’ont transmis. Dès le moment de la conception, dès l’orgasme dans les flancs de ma mère, dès l’instant où la semence de mon père a fécondé un œuf dans les flancs de ma mère, tout a été décidé — qui aurait été différent, si un autre œuf avait reçu le sperme, ou si une autre goutte de sperme, et contenant d’autres caractères physiques et moraux, avait agi sur lui. Accident matériel ? Volonté divine? Cela sur quoi je n’ai pu avoir la moindre prise, cela qui n’est moi en rien, c’est cela, pourtant, que je suis d’abord.

Par-delà les mots, apportée par un flot d’images déchirantes, la connaissance, d’abord indéchiffrable, se précise et investit l’esprit.

Après une longue période où m’ont imprégné du dedans et du dehors d’irrecensables influences, je suis né, j’ai quitté les eaux primordiales et, pareil aux animaux d’antan, ai soudain fait surface en un monde entièrement nouveau où le souffle était autre. Et cela qui ne dépendait non plus de moi en rien m’a également défini. Cette loi de la vie purement terrestre avec ses processus et ce qu’ils impliquent de besoins et de désirs, cette loi a donné à mon être une pente dont je ne suis pas responsable.

Tant qu’il est plongé dans la contemplation des images intérieures, le voyant ne sait pas intellectuellement à quoi elles correspondent. Ce n’est que plus tard que lui en vient la traduction. Elles font alors office de stimuli et, en leur étrangeté, composent pour son cerveau le théorème de son destin.

Que je naisse dans un pays ou un autre, dans un milieu ou un autre, à une époque ou à une autre, et tout s’agence différemment, bien sûr. L’atmosphère où je serai élevé, les goûts et les humeurs des uns et des autres, autant que la nourriture que l’on me donnera, j’absorberai tout sans m’en rendre compte, et c’est tout cela qui constituera ma personnalité. C’est au nom de tout cela que j’affirmerai aimer ou ne pas aimer, que je croirai en ceci ou en cela, que je vivrai et qu’au besoin je serai prêt à mourir. Si, par exemple, je nais pour vivre selon l’idéal de la liberté, je ne le vivrai pas de la même manière en Union soviétique, aux États-Unis ou dans un pays comme l’Inde où il n’est de vraie liberté que spirituelle.

Or, cela ne sera qu’un masque, le rôle familial, social, culturel, religieux, spatio-temporel que j’aurai à tenir dans l’immense comédie du monde. Mais moi — moi, l’interprète de ce rôle —, qui suis-je en vérité?

C’est là que commence réellement la queste : dans cette interrogation où, ayant déjà distancé l’idée d’individualité extérieure, on pressent une plus grande énigme.

Si ce qui me constitue et que j’appelle moi n’est au fond que le composé chimique de ce qui m’entoure et de ce qui m’a été transmis par mes parents, il en est de même pour eux. Mon père et ma mère, en cela, me ressemblent aussi : ils ne sont que des acteurs, ou plutôt je ne connais d’eux que les personnages qu’incarnent les mystérieux acteurs qu’ils sont en réalité. Et de même étaient leurs propres parents. On peut remonter ainsi jusqu’à l’origine, on s’aperçoit toujours que l’homme est le revêtement d’autre chose et que ce revêtement lui a été fourni par ce qui le précède et par ce qui l’entoure — et aussi par une volonté dans la Nature qui, aveuglément, de corps en corps, de génération en génération, de monde en monde, se précise l’image de l’avenir et la rend active sous forme de songes et d’aspirations au progrès.

Nouvelle étape dans la remontée du Temps qui m’a fait naître, nouvelle couche du matériau où j’ai été pétri, mémoire d’un plus ancien héritage, encore moins conscient, mais tout aussi irréfutable : soudain, le seuil s’efface, qui sépare l’homme du préhumain, la zone devient floue, où un geste que je croyais simiesque se prolonge en mon propre geste.

On a depuis longtemps dépassé les grottes de Cro-Magnon et les tombes de Neandertal. Et défilent en grimaçant des êtres hideux qui, à leur insu, conditionnent tous ceux dont les noms sont la gloire de notre race. Des demi-singes maîtrisent le feu et, avant cela, cassent des silex d’un air stupide, suivant les premiers l’élan créateur de techniques.

Puis, il n’y a plus que des primates — des singes en qui se retrouve ce qu’ils nous ont transmis au hasard des mues anthropoïdes et que l’on peut toujours voir aujourd’hui : un sens du clan, de la famille, de la protection de la femelle et des petits et jusqu’à des mouvements pour nourrir et embrasser.

Puis, il n’y a même plus de singes, mais il y a encore des primates, à l’ordre desquels nous savons que nous appartenons, avec qui, fatalement, nous partageons donc certains traits dont avaient hérité les singes, mais qui remontent plus haut.

Puis, il n’y a plus de primates, mais encore des mammifères dont nous tenons la façon de nous reproduire et, par là, de nous aimer et même de nous sacrifier : depuis quelque deux cents millions d’années, des espèces, dont la nôtre n’est que la plus récente, enfantent comme nous enfantons, la femelle portant en elle et nourrissant du dedans l’embryon de son petit, puis une fois celui-ci développé l’expulsant de ses flancs et le nourrissant encore de sa propre substance. Aveugle loi d’amour et de sacrifice qui n’a cessé de se préciser et a, en nous, abouti aux plus hautes manifestations du sentiment, jusqu’au dévouement à la patrie et jusqu’à la dévotion à la Divinité.

Tandis qu’énormes, hébétés, podagres, les dinosaures se traînaient sur la Terre, se formait donc secrètement ce qu’aujourd’hui nous avons de plus précieux qui donne un sens à notre vie et pour quoi nous acceptons joyeusement de mourir : l’amour, la patrie et Dieu. Dans des êtres qui ne savaient rien et vivaient à l’ombre de monstres colossaux, notre histoire se jouait tout entière. Comment, dans leur forme dont nous ne savons rien de précis, aurait-on pu nous voir ? Et pourtant, c’est d’eux qu’au bout de deux cents millions d’années nous sommes issus.

Mais ce n’est pas tout encore. L’arbre de Vie, dont nous reproduisons en nous tout le diagramme, a une frondaison plus touffue et de plus profondes racines. Même s’il nous est difficile, ou impossible, de tout en discerner, la filiation doit être continue. Voici donc pendant une période de cent millions d’années le règne des sauriens titanesques qu’avaient précédés, dans un trébuchement de formes, les premiers reptiles et les premiers insectes et, encore avant, les petits amphibiens qui, il y a quatre cents millions d’années, s’étaient, les premiers, aventurés sur la terre ferme.

Et maintenant, il faut faire retour aux eaux primitives, où la Vie fut confinée pendant trois milliards d’années, remonter l’échelle de la vie sous-marine, depuis les premiers poissons à posséder, comme nous, une colonne vertébrale, aux premières créatures à respirer, comme nous, de l’oxygène, aux algues unicellulaires et aux primes bactéries.

Puis rien.

Rien que nous puissions appeler vivant et dont nous puissions revendiquer le lignage. La Terre nue, boule de feu solidifié, soleil avorté, qui, en nous, déroule son histoire et la conduit toujours plus loin. Les cellules qui nous constituent sont elles-mêmes solaires. Des milliards de soleils gravitent en notre corps. Chacun de nous comme une galaxie géante contenant une infinité de mondes.

Notre généalogie ne s’arrête pas à la naissance de la Terre, ni même à celle de notre système solaire ou de la Voie lactée. Elle remonte à ce que l’on appelle aujourd’hui purée cosmique après l’avoir nommé chaos. Elle remonte jusqu’au Big Bang — et avant. Et tout cela est en nous, comprimé, résumé, inconscient (ou supra-conscient) et actif. Tout cela, en définitive, est nous.

Où commençons-nous, alors, et où est notre fin?

Trop évidente et trop abstraite, notre ascendance finit par nous cacher le plus important, un pourquoi que, néanmoins, auscultent les yogis et les savants. Y a-t-il une volonté dans les choses ? Existe-t-il, à l’origine de l’univers, une Volonté consciente qui l’a conçu et engendré? Et s’il n’y en a pas, en avons-nous une nous-mêmes?

Si tout est purement mécanique, si l’on peut envisager une création spontanée, unique ou récurrente (ce qui n’explique ni où elle se situe ni de quoi elle tire son matériau), autrement dit si nous supprimons l’idée d’une origine (ce qui est une façon de postuler l’Éternité), bien des choses nous semblent s’expliquer, et bien d’autres nous échappent.

Surtout, que l’univers ait ou non une origine, cela ne change en rien notre constitution. Notre destination, oui, peut-être. Mais pas notre constitution, et cela a une portée colossale. Car nous sommes les produits de tout ce qui nous précède, et les mécanismes de nos actes sont entièrement soumis au gouvernement de la Nature.

Peut-être tout, sur la Terre et dans le cosmos, est-il le fruit du Hasard. Il n’en est pas moins vrai que ce Hasard sans fin répété, de monde en monde et d’espèce en espèce, nous a suscités et a écrit en nous l’histoire de l’univers.

Cette histoire peut bien être absurde, elle n’en régente pas moins le courant de nos jours. Il n’est rien que nous ne fassions qui ne soit l’écho de ce qui a été fait avant nous. Tout ce qui a existé sur la Terre avant notre apparition continue de vivre en nous, donne une forme, une couleur, une saveur particulière à ce que nous faisons. Une certaine inclinaison nous est donnée depuis la nuit des âges, et nous ne pouvons en avoir d’autre. De gré ou de force, il nous faut accomplir ce que la Nature exige de nous, ce qu’elle a semé en nous, ce qu’elle a commencé dans les espèces antérieures, ce qu’elle poursuivra après nous et qui, nécessairement, est à l’unisson d’un univers où tout est constitué de la même matière originelle. Nous pouvons essayer de nous soustraire à la Loi, nos dérobades font elles-mêmes partie du plan qui s’exécute par notre entremise. Nulle liberté ne nous est concédée.

Telle est la révélation à laquelle doit arriver le yogi — et que l’on appelle libération, car c’est précisément au moment où il découvre que nulle liberté n’est possible que, l’idée carcérale de sa personnalité se dissolvant, il devient libre et s’identifie à cela qui veut toute chose en lui-même et partout dans l’univers.

D’aucun de nos actes nous ne sommes au fond responsables : ni du plus petit ni du plus grand, ni du plus abject ni du plus noble. Nous n’agissons pas, nous sommes agis —combien de fois ne l’avons-nous pas découvert ? Mais toujours nous l’avons oublié. Car il nous est à peu près impossible de nous détacher de nous-mêmes, de prendre du recul par rapport au rôle qui nous a été attribué dans le mystère du monde, de réduire en cendres notre ego en remontant en nous-mêmes jusqu’au Soleil primordial et en le traversant de manière à contempler, depuis l’au-delà où il se situe, la chatoyante étoffe de la Vie redevenue une.

Or il y a davantage, qu’il appartient au yogi de découvrir. De même qu’en remontant le fil du Temps il a pu retrouver le commencement où était le Verbe (où était le Tao, disent les traductions chinoises de l’évangile johannique), de même peut-il, en s’enfonçant dans ses profondeurs, ôter un à un les voiles qui recouvrent son âme. Issus extérieurement de l’Histoire de l’univers, nous sommes de surcroît composés intérieurement de couches multiples dont chacune correspond à un plan de la manifestation : nous sommes à la fois ici et ailleurs.

Non seulement notre corps vit et se meut dans la dimension matérielle du monde tandis que notre âme s’éclaire en la dimension spirituelle, mais chacune de nos activités se rattache à une sphère particulière, ainsi que suffit à le démontrer notre existence dans le sommeil. Qui sommes-nous alors ? Notre corps endormi, ou bien notre conscience projetée dans des événements qui ne sont qu’en apparence semblables à ceux auxquels nous participons sur la Terre ? S’il est ainsi démontré que nous existons sur deux plans parallèles, ne pouvons-nous imaginer une série de strates aux lois différentes et où nous vivrions à notre insu même, ne nous rendant compte que des résultats tels que notre être extérieur les exprime ?

Là encore, il faut remonter à l’origine — non plus dans le Temps ni dans l’Espace, mais dans la structure de notre être protéiforme. Comme nous avons appris à décomposer scientifiquement la Matière jusqu’à la voir se transmuer en Énergie, il nous faut apprendre à sonder les divers éléments qui nous constituent afin, là aussi, de retrouver le noyau éblouissant de notre origine et de voir que nous portons celle-ci en nous-mêmes, bien que, paradoxalement, elle contienne tout ce qui est — dont, bien entendu, notre être.

Chaque étape de la création terrestre traduit un plan particulier, du plan matériellement obscur au plus subtilement lumineux. Formés de tout ce qui nous précède, nous sommes fatalement en contact avec les plans dont dépendent les différents niveaux de notre être et sommes régis par leurs lois — gravitation de la Matière, élan de la Vie, essor de la Pensée.

Toute l’obscurité que nous trouvons en nous et qui affleure en nos actes est non pas la preuve que nous sommes pécheurs, mais le reliquat des âges anciens qu’il serait inepte de nommer diaboliques, de ces époques où nous n’existions pas, où la conscience n’était encore que brume et clair-obscur, où la Terre était dominée par des Pouvoirs gigantesques et cependant plus bornés que celui que la Pensée nous confère. En nous, retentit encore la voix des Puissances détrônées qui, usant d’artifices grossiers, cherchent et réussissent à nous prendre à leurs rets et nous font soupirer après une gloire hier incontestée. Mais cela n’est l’activité que de nos éléments encore rattachés à ces ères révolues. Notre raison d’être n’est pas dans un retour à l’inconscience pseudo-édénique : nulle chute ne serait plus grave que ce triomphe de l’ancien paradis, nul « péché » plus mortel que de nous replacer avant le péché originel.

Nous sommes des êtres pensants, sans doute condamnés à la division, mutilés par la perception duelle du monde, mais plus profonds, plus grands, plus riches qu’aucune espèce animale, fût-elle en parfaite harmonie avec le reste de la création. Notre destin est plus douloureux, qui est de nous interroger sans cesse et de souvent nous tromper. Il nous faut à la fin l’accepter et ne pas nous réduire à nos corps qui nous affilient au monde animal, mais ne sont en vérité que les vaisseaux d’une intelligence différente qui, du dedans, afin de s’exprimer, les a peu à peu modelés au cours des temps préhistoriques.

Et il nous faut admettre que ni la pensée ni les sentiments et les sensations ne sont sécrétés par nos organes — transmis, oui, mais pas sécrétés : leur origine est ailleurs, et c’est ce que tout cadavre nous enseigne. Si la forme transie par la Mort était la seule réalité, possédait de plein droit l’énergie de Vie et le pouvoir mental, comment cesserait-elle jamais de vivre et de penser ? Et de toute matière inanimée, ne serait-il pas licite d’attendre alors les états d’âme qui nous caractérisent?

Sans doute tout est-il latent dans ce qui nous précède. Autrement, nous n’aurions pu apparaître : rien ne surgit de rien. Mais pour que ce potentiel devienne réalité dynamique, il est indispensable qu’il soit mis en contact avec sa source. Si, effectivement, la Matière contient en puissance la Vie et la pensée — sans que nos instruments les plus sophistiqués puissent toutefois l’y détecter, ce qui prouve assez qu’il s’agit de plans différents —, il faut qu’une certaine énergie la baratte pour en tirer des formes vivantes et qu’une autre énergie pénètre ensuite ces dernières afin d’engendrer des formes de vie pensante.

Ou si l’on veut le dire poétiquement, la Matière, et plus précisément, dans le cas de l’évolution sur notre planète, la Terre est ainsi qu’une femme recevant la caresse de son amant, se laissant inonder de sa sève et donnant le jour à leurs enfants. Sans cette étreinte, elle pourrait bien porter en elle la possibilité de maintes maternités, elle ne deviendrait pas mère pour autant. De même que la femme ne peut enfanter si elle n’est fécondée, de même la Terre ne peut être en gésine si elle ne reçoit dans ses flancs, comme un sperme solaire, la force qui correspond au degré de ce qu’elle doit manifester : la vie végétale et animale hier, la pensée aujourd’hui et, demain, pulvérisant toutes nos limites, ce que nous ne saurions nommer et que nous appelons Dieu.

Telle est l’ultime connaissance, et, pour celui qui y atteint et possède en soi toutes les dimensions spatio-temporelles et tous les plans de la conscience en sa manifestation formelle, il ne saurait exister aucun doute sur l’origine du moindre mouvement dans le déferlement des cieux. Et absolue, cette connaissance peut se faire prophétique. Ceux qu’elle illumine peuvent agir en sages ou en fous selon les normes du monde, cela n’a plus nulle importance, puisque, de toute façon, ils savent que ce n’est pas eux qui agissent. Ce qu’ils vivent, pour la raison même qu’ils le vivent, est ce que le monde entier vivra un jour. L’action impersonnelle qui s’est révélée en eux se révélera de même en chacun, expression inéluctable de ce qui, unique, se traduit en l’innombrable.

Ainsi s’explique le sourire du sage — en cet abandon inconditionnel à ce qui, depuis le début, meut l’univers et s’y manifeste et qui, sur cette planète, a patiemment édifié la personnalité humaine, au prix d’un labeur de milliards d’années, afin, dirait-on, de créer une race d’êtres terrestres qui, individuels, soient capables de contenir l’Infini et de se connaître éternels.

Sans doute tous les grands voyants ne représentent-ils pas le même point de vue. Encore une fois, cela dépend de l’ethnie dont ils relèvent, des religions et des philosophies par lesquelles ils sont passés. Pour la même découverte, la même expérience, les uns peuvent parler d’anéantissement dans le vide — le monde n’a ni origine ni existence réelle —, les autres d’union avec la Réalité transcendante — seul, le Divin est réel, le monde est une illusion —, ou de transformation de la Terre et du Ciel — le monde a une origine, une existence et une destination divines.

Les deux premières optiques sont particulières à l’Asie où nous savons que bouddhistes et hindous parlent de libération. Et c’est à leurs yeux le plus haut sommet que puisse atteindre l’âme humaine : la libération des chaînes de l’ignorance — de la fausse perception de l’univers, de ses causes et de son fonctionnement — qui entraîne la notion de causalité sur laquelle nous vivons.

Nul mot n’a peut-être pour eux plus de poids impératif et redoutable que celui de karma. L’idée en est aussi astreignante que celle, en Occident, du péché originel, dont, peut-être, elle est la réplique orientale. Le mot, sanskrit, désigne le travail, les œuvres et leur résultat, le principe de causalité : ce que je suis découle de ce que j’ai été et prépare ce que je serai.

Hindous et bouddhistes ayant fait de la réincarnation la pierre angulaire de leur psychologie, la règle vaut, non seulement pour l’enchaînement des actes dans cette vie-ci, mais pour toute la série des existences passées et à venir : la condition où je me trouve est le fruit d’œuvres anciennes, révolues et oubliées, peut-être, depuis des siècles, tout ce que je fais sous mon identité présente portera de même des fruits dans un futur indéterminable.

Rien n’échappe à cette justice cosmique. Il faut payer pour le moindre méfait ; la moindre vertu sera récompensée. Peu importe le temps qui sépare l’acte de sa conséquence, celle-ci ne peut manquer de se présenter un jour. Ainsi l’Asiatique explique-t-il et justifie-t-il la souffrance : ignorant ou dédaignant ce principe, nous avons jadis commis bien des actes coupables qui ont été comme autant de semences dont, aujourd’hui, nous récoltons l’inévitable produit.

Mais ni hindous ni bouddhistes n’expliquent pourquoi nous avons dû souffrir dans notre première vie, en conséquence de quoi nous ont alors été donnés nos maux. De crimes commis en des vies animales ? Mais pourquoi les bêtes devraient-elles pâtir de ce qu’elles n’ont pas conscience de faire ? Imaginerait-on un enfer pour les tigres et les serpents ou tout simplement pour les rats et les moustiques ? Et pour les plantes vénéneuses ? Et pour les éléments déchaînés ? Pour le vent qui déracine, la mer qui engloutit, le feu des cratères qui efface toute vie ?

Pourquoi, dès lors, serions-nous punis, de vie en vie, pour des choses qui ne sont pas le fruit de notre volonté? Aveuglés par l’ignorance, et la douleur de notre première vie, nous avons fatalement commis des erreurs. Et ce sont ces erreurs qui auraient entraîné l’ignorance et la douleur de nos vies suivantes ? C’est dans ce cercle vicieux que nous serions enfermés, c’est cette roue qu’il nous faudrait faire tourner pour notre supplice sans trouver moyen de l’arrêter?

On comprend que l’Orient insiste tant sur la libération, l’évasion hors de ce monde, la dissolution dans la Lumière primordiale ou l’anéantissement dans le vide. Toutes les techniques yoguiques visent à briser les fers qui nous rivent à ce monstrueux manège. Toutes promettent l’extinction du karma. Toutes évoquent une action sans conséquence. Quelle qu’elle soit, serait-elle un meurtre, l’action de l’homme libéré ne porte aucun fruit.

Car la causalité n’existe plus pour lui. Même si, extérieurement, il continue de participer à l’écoulement temporel des choses, sa conscience, elle, est plongée dans le non-Temps, dans le Présent éternel. Ce qu’il fait est décrété et même accompli de toute éternité. Ce qu’il a fait avant aussi, et aussi ce qu’il fera après. Cette pérennité de la moindre action affranchit nécessairement celle-ci de son mobile apparent et de ses résultats. Elle existe en soi.

Privée de source et de destination, elle devient Dieu, ou une image de Dieu, fût-elle le génocide le plus abominable, ainsi que l’enseigne la Bhagavad-Guîtâ : sur le champ de bataille, s’opposent deux clans qui appartiennent à la même famille. Au clan qui incarne l’injustice, Krishna a donné sa propre armée. Il enseigne cependant Aurige, le héros de l’autre clan, avant le combat : le héros, en sa noblesse, refusant de tuer ses parents devenus ses ennemis, Krishna lui révèle, étape par étape, le secret de l’univers. Nul n’agit, bien que tout le monde semble œuvrer. Tout est l’action divine. L’homme n’est que l’instrument de Dieu. Aussi, « tue-les, ceux-là qui, par moi, sont déjà tués [8] ». Confondu, le héros accepte de massacrer les siens, puisque telle est la volonté de son Seigneur et que celui-ci lui a dit que, s’il recule devant son devoir, un autre l’accomplira à sa place. Désormais conscient de la vraie Loi du monde, il peut agir sans agir, sans s’identifier à son action ni être atteint par elle [9].

« Abandonne toute loi, prends refuge en moi seul, je te délivrerai de tout péché. Ne t’afflige pas [10]. » En ces quelques mots se résume tout l’enseignement de Krishna. Si, pour la compréhension extérieure, il s’agit d’être le disciple exclusif d’une Déité qui pardonne, le sens intérieur est, bien sûr, beaucoup plus vaste : l’homme doit renoncer à tout ce qu’il est et que définit la loi, le dharma, pour se réfugier, se dissoudre en l’Être suprême, en qui il ne peut être de sens du Mal. Une fois atteinte cette conscience, quoi que l’on accomplisse cela ne peut être qu’œuvre divine.

Lorsque l’homme possède la connaissance, ce n’est donc pas le Mal qui est éliminé, mais le sens du Mal — ou plutôt le sens du Bien et du Mal, le sentiment éthique de la Vie, qui appartient en propre à la nature humaine et ne relève aucunement de la vision divine. Plus exactement, le centre de la conscience se trouvant déplacé, passant de l’individuel à l’universel et au divin, le Mal n’a plus rien à voir avec l’éthique. Il se révèle en tant que force cosmique, en tant que principe dans la Nature universelle, sous les visages non seulement du péché, mais aussi de la souffrance qui nous harcèle à chaque pas.

Le sens natif que nous avons de cette présence épouvantable parmi nous s’évanouit dans la connaissance de l’Absolu. Mais la présence, elle, n’est pas abolie. Nous n’en avons plus peur, sachant qu’elle a son origine en Dieu et qu’elle concourt, en sa hideur même, à l’harmonie du monde. Mais cela ne l’annule pas pour autant. Cela ne l’annulera jamais.

Si nous imaginons une humanité entièrement transformée, hissée jusqu’aux sommets de l’extase, se sachant immortelle, baignant dans la lumière de l’Éternité, il nous faut d’avance admettre que le Mal n’en continuera pas moins de régner aux autres niveaux. Les espèces qui ne seront pas transmuées continueront de souffrir et d’errer sur cette Terre. Les tentacules de la douleur et de l’ignorance continueront d’enserrer les mondes innombrables à travers l’immensité cosmique.

Et si, au lieu de rêver à notre transfiguration en une race immortelle, nous nous représentons notre anéantissement, nous savons bien que le Mal ne disparaîtra pas avec nous. Après nous avoir utilisés en nous hantant de surcroît d’idées de châtiments, il se servira d’autres formes de vie qui, simplement, ne seront pas nécessairement conscientes de ce qu’il leur fera faire. Les animaux se rendent-ils compte des meurtres qu’ils perpètrent ? Et quels remords a l’ouragan qui ravage des contrées entières, ou tel mouvement planétaire qui met fin à toute une création?

Dès lors, la question est bien de savoir si le Mal existe en tant que tel, ou si n’est mal que pour nous cette force indispensable qui broie les choses et nous torture — s’il y a un Être, un Esprit du Mal qui s’ingénie à tout avilir, une Entité titanesque dont l’ombre possède les dictateurs, allume les fours crématoires, terrorise les peuples, invente des virus de plus en plus ignobles tout en nous faisant commettre ce qu’au fond de nous nous ne voulons pas ? Y a-t-il vraiment, comme dans les religions, un Prince des Ténèbres dont nous sommes tributaires ? Et pourquoi Dieu autorise-t-il son action ? Ou bien, comme l’enseigne la Guîtâ, le Mal fait-il partie de la nature divine, cessant par là d’être le Mal?

En fait, c’est dans cette déclaration que réside le plus haut enseignement de l’Inde. Si tout est Dieu, ainsi que le proclament les Oupanishads, il est inévitable que le Mal soit un aspect de la Divinité. Et c’est ce dont le voyant fait l’expérience grâce à l’extase. Dans la conscience de pure lumière à laquelle il parvient, il n’existe pas d’opposition. Seul, existe l’Un — que l’on appelle Un, justement, parce que rien ne le divise et que l’on peut aussi bien l’appeler Zéro, ou le Vide, parce que, exempt de division, il ne contient rien. C’est l’Être en soi qui est en même temps Non-Être. C’est l’Infini supraspatial. C’est l’Éternité supratemporelle. C’est cela en dehors de quoi rien ne peut se trouver et qui se cache dans la multiplicité.

Ainsi le voyant qui revient au monde où est inscrit son corps comprend-il que tout ce qui l’entoure, tout ce qu’il voit et tout ce qu’il ne voit pas, ce qui se situe à proximité de lui ou sur la Terre ou à des milliers d’années-lumière, les lieux, les êtres, les phénomènes, tout cela est Dieu, même Auschwitz, Hiroshima, le terrorisme et le sida : le Mal est un pouvoir de Dieu.

Terrifiante révélation que celle de la pensée indienne. Terrifiante et insurpassable révélation de la nature divine à l’âme humaine [11]. Moi qui suis tout ce qui existe, Je suis le péché que tu commets, la souffrance qui te taraude, la Mort qui t’enlève et Je suis le grouillement des maux où la Terre s’abîme, l’immense douleur cosmique dont nul ne se doute en même temps que Je suis la beauté, la noblesse et l’amour, la paix des profondeurs et la lumière du ciel.

Pétrifié dans sa vision, le yogi sent sa pensée se taire à jamais. Quelle question poser encore lorsque s’est imposée l’évidence ? Il voulait savoir qui il est. Il voulait se libérer du karma. Il voulait dépasser l’Espace et le Temps. Il voulait voir Dieu en face. Il voulait se connaître immortel. Et tout cela, en se réalisant, a soulevé le voile ultime, sur l’origine du Mal dont il n’avait cessé de souffrir et sur quoi, depuis le début, portait son interrogation.

Pourquoi ? demandons-nous jour après jour. Pourquoi le cancer et les goulags, la haine et la trahison, pourquoi le martyre de chaque enfant jeté dans les arènes de la création, pourquoi les déluges d’antan, les génocides d’aujourd’hui et, peut-être, l’apocalypse de demain ? Pourquoi ? Pourquoi ? Et au bout, cette réponse dont nous ne voulons pas, qui nous paraît insupportable et sacrilège, alors même qu’elle est celle de Dieu.

L’Inde y a forgé son caractère le plus marquant : une soumission intégrale qui tourne souvent à l’inertie dévotieuse. Puisque, de toute façon, nul ne peut aller contre la volonté de Dieu et que nous sommes ses créatures, qu’avons-nous à nous soucier du sort qu’il nous réserve ? Qu’il nous protège ou qu’il nous tue, quelle différence ? Tout ce qu’il fait n’est-il pas parfait ? De quel droit pourrions-nous le juger? Quelque sept cents millions d’hommes pensent ainsi. C’est le fondement même de leur vie, à la fois de leur incurable misère et de ce que leur attitude a de plus sublime.

À l’opposé de cette soumission, il y a la révolte intransigeante et nihiliste du Bouddha, dont la compassion sans bornes veut arracher toutes les créatures, jusqu’au dernier brin d’herbe, à l’horreur de l’Illusion cosmique, tandis qu’offrant une autre optique encore le christianisme rêve à une autre création, dont le Mal sera banni et où nous serons immortels, étant tous passés par l’illumination du Christ, par la désintégration de ce qu’aujourd’hui nous tenons pour la Vérité.

Comme on voit, les façons d’agir varient énormément une fois que l’on a compris que Dieu seul peut être à l’origine du Mal et de la Mort et qu’il est impossible de les exclure de son infini, à moins, justement, de limiter l’infini dont l’âme fait l’expérience.

La raison y achoppe et y revient sans cesse : à moins de nier cela même que l’on sait être la plus haute réalité, il faut accepter que le Mal et la Mort soient en Dieu. Autrement, il ne serait pas Dieu, pas infini, pas éternel, il serait une forme pour nous immesurable mais limitée de l’Être. Et il faudrait concevoir autre chose, au-delà, un Être sans commencement ni fin dans l’Espace ni le Temps, et sans limitation psychologique.

C’est là, d’ailleurs, que réside notre problème lorsque nous tentons de nous faire une image de Dieu. Nous voulons qu’il soit un parangon de sainteté et, par là, nous nous ôtons les moyens de comprendre. Mais il y a, au-delà des idoles des religions comme au-delà du Dieu des religions monothéistes, un autre état, encore, de la Divinité, en lequel tout se trouve, qui, en aucun cas, ne juge ni ne punit, ni non plus ne récompense, parce qu’il est tout le Bien qui existe dans l’univers ainsi que tout le Mal.

Et c’est à cet Impensable que les sages font allusion dans leurs phrases sibyllines, en lui que s’immerge leur conscience parvenue aux cimes de l’extase, lui qu’alors ils deviennent et dont ils rapportent la connaissance inhumaine de l’Infini et Éternel en quoi tout est identique et immaculé, même le Mal et la Mort, même ce qui saccage ce que nous aimons, ce qui ronge notre chair, ce qui supplicie notre pensée et transforme en pourriture immonde la plus parfaite beauté.

Tout est Cela, tout est Dieu, la guerre, l’éventrement des peuples, la dictature, la lèpre du mensonge et de l’infamie, les sanglots d’un nourrisson, la mort des amants et la terre brûlée sous le napalm des soldats hallucinés. Tout est Dieu, tout est Dieu, l’horreur, la Mort et le malheur. Non pas voulu par lui, car, encore une fois, il n’a rien à vouloir, étant éternel, infini, immuable, contenant tout d’avance et à jamais accompli, non pas voulu par lui en un délire vicieux de son omnipotence, mais indistinct de lui.

Ce n’est donc pas qu’il veuille le Mal et la souffrance et la Mort. C’est que ce sont là quelques-uns de ses attributs, sans lesquels il ne pourrait y avoir d’univers — et sans univers, l’Infini, perdant l’un de ses aspects, serait fini, n’existerait plus. Il n’y aurait plus rien. Il n’y aurait jamais rien eu. Dieu est inséparable de sa création. Il est sa création. Notre erreur est de concevoir deux choses distinctes là où, en fait, il n’y en a qu’une.

Alors, la raison abdique définitivement devant l’ultime paradoxe : il y a un au-delà de Dieu, et c’est le monde.

Tout d’abord, en effet, Dieu se dépasse pour se manifester. Il franchit le champ de sa vacuité rayonnante et infinie pour créer celui du monde fini, obscur et plein. Ensuite, dans le monde et pour lui, Dieu est un état de conscience auquel nous pouvons atteindre, qui n’annule pas le monde, mais le projette en sa dimension d’éternité. Le monde, alors, devient Dieu, et si totalement qu’il ne peut exister d’autre Divinité. Le vide illuminé de l’Être en soi, qui est la plus haute cime où puisse se hisser notre conscience, et qu’elle appelle Être suprême, Dieu, Brahman, Tao, n’est pas l’ultime couronnement. Plus loin, plus haut, il y a le monde perçu en cette lumière — et encore plus loin, encore plus haut, le monde se vivant lui-même dans cette lumière.

Aujourd’hui, nous semblons en être arrivés à la frontière où la perception fulgurante, mais fragmentaire de la divinité du monde par quelques-uns doit se muer en la perception naturelle, constante et complète de cette divinité par tous. Passage dans l’au-delà qui ne doit pas nous effrayer, car l’au-delà est le demain d’ici [12]. Passage dont les étapes nécessaires et inéluctables sont une unité croissante, un amour délivré de la pesanteur du désir, l’extinction progressive du sens du Mal et de la Mort.

Certes, le danger est grand que nous courons à découvrir l’illusion du Mal et de la Mort. Nous risquons purement et simplement d’y perdre tout amour : le monde ne sait que trop ce qu’il advient quand on joue les surhommes sans merci. Le nazisme l’a suffisamment montré. Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit : pour l’homme qui a vu Dieu nul doute n’est possible, ni le Mal ni la Mort n’existent et, s’ils ont la moindre existence, ils ne peuvent être que divins.

Mais qu’à leur point de vue le monde soit réel ou illusoire, les voyants savent bien que la souffrance y continue son labeur et que la mort n’épargne personne. Et un amour qu’aucun homme seulement humain ne pourrait éprouver, qui n’attend rien en échange, mais se répand en flots intarissables, un amour immotivé s’écoule de leur cœur transformé en un astre qui ne peut faire autrement que d’éclairer le monde.

Car la connaissance que le Mal et la Mort, ou bien sont imaginaires, ou bien sont des instruments de Dieu, ne rend pas le voyant diabolique. Il ne se déchaîne pas dans une frénésie tortionnaire ou assassine. C’est le contraire qui se produit. Dans le bourreau et l’assassin, il ne voit que Dieu, peut-être, mais n’a pas besoin de les imiter. Pour lui, ce sont des êtres qui, sans savoir, accomplissent, au moyen de leurs crimes, une parcelle infinitésimale du plan de la Divinité.

Et c’est au nom de cette Lumière qui a désamorcé toute possibilité de réaction personnelle qu’il leur pardonne et les reçoit en lui, les lave en son cœur de l’apparente impureté dont ils sont recouverts et en fait ses égaux et ses frères. Pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils font. Et comment le sauraient-ils ? Enfermés derrière les barreaux de notre personnalité, comment saurions-nous ce qui, réellement, nous fait agir?

Personne ne sait jamais. Pour savoir, il faudrait pouvoir contempler le résultat de la geste humaine en son entier, ce que même le voyant ne peut pas : il ne peut que deviner abstraitement. Alors, nous comprendrions pourquoi tel acte fut commis hier ou doit l’être demain, et que, pour réaliser une telle œuvre, au long des millénaires, il faut qu’une volonté autre que la nôtre nous soutienne et s’accomplisse à chaque instant. Et tout étant parachevé, nous verrions qu’il n’est d’autre chemin que celui que nous suivons, qu’en dévier imperceptiblement aboutirait à une œuvre entièrement différente et que tout est calculé pour que cela soit impossible. C’est en effet l’équilibre du cosmos, et non pas seulement de notre race, qui en serait rompu en cette création où tout repose sur l’échange et l’interaction.

Le parcours est d’avance tracé — et d’avance accompli. Il ne peut en être autrement s’il existe un Infini et Éternel, puisque cet Infini et Éternel imprègne notre monde fini et temporel et même le constitue, et que rien ne peut se situer en dehors de son immuable pérennité. Et si nous pouvions voit le but de notre marche, nous comprendrions pourquoi les grands Illuminés ont toujours parlé d’immortalité, physique ou spirituelle, et que nous œuvrons patiemment à enfanter le corps de Dieu, à en être, pour ainsi dire, les cellules conscientes en un resplendissement éternel.

C’était donc cela qu’à leur insu fomentaient déjà les demi-monstres de Neandertal. Avec des gestes aveugles, ils cultivaient les graines de la voyance qu’avant eux avait semées encore plus obscurément la longue dynastie terrestre. Plus profondément qu’aucune espèce avant eux, ils pénétraient dans la Nature. Ils n’en divorçaient pas. Nous n’en avons pas divorcé à cette époque d’avant nous-mêmes. Il faut y insister. Nous avons gagné son saint des saints et célébré un sacrifice inconnu dont notre race est lentement issue.

Jamais, nous n’avons été plus fidèles à la Nature que depuis ce moment-là où nous avons paru la répudier. Car ainsi avons-nous pu accomplir davantage de sa tâche créatrice. Si les néandertaliens n’avaient pas perçu le passage du Temps et s’ils n’en avaient tiré le sens de la causalité, du Bien et du Mal et de leur rétribution, s’ils n’avaient pressenti l’énigme de la Mort et deviné la silhouette effrayante et informe de ce que nous nommons Dieu, ou si aucune espèce ne l’avait fait à leur place, si le péché originel n’avait pas été commis, c’est alors que la Nature aurait été trahie, abandonnée, rendue stérile, car ce pour quoi, depuis toujours, elle œuvre aurait avorté.

Mais justement, il faisait partie de son œuvre qu’elle nous enfantât et que, par notre intermédiaire, elle poursuivît sa route en construisant la personnalité humaine capable de dire moi et non-moi, Bien et Mal, Vie et Mort, Esprit et Matière, Temps et non-Temps et, finalement, ayant pesé toute dualité aux plateaux de l’expérience, capable de se dépasser en autre chose dont même les figures les plus sacrées de notre Histoire ne nous donnent qu’une faible idée : nous sommes destinés à être plus et mieux que le Christ ou le Bouddha. Des surhommes ? C’est le mot que l’on emploie d’habitude. Mais en réalité, nous ne serons pas plus des surhommes que les fruits ne sont des « surfleurs ».

Combien de temps encore, avant de parvenir au but ? Il serait vain de tenter des calculs, de vouloir évaluer les étapes qui nous en séparent. Simplement, la promesse a jadis été faite et bien des fois réitérée. Et si mécréants que nous nous voulions aujourd’hui, nous en avons suivi les termes jusque dans nos entreprises les plus laïques, cherchant à édifier la cité de la joie universelle, le paradis égalitaire, le monde de l’amour et de la paix, acceptant pour cela de subir l’ordalie des révolutions et, dans certains pays, de renoncer à la personnalité individuelle que nous avions mis des millénaires à conquérir, et de l’échanger contre une individualité collective peu à peu érigée au prix de la torture et de la déportation.

Un grand vent souffle sur la planète et veut déraciner cela même qui, à nos yeux, nous constitue. Il nous faut sacrifier notre idée de nous-mêmes, nous élargir, devenir la nation qui nous porte ou nous noyer en elle — et ce mot d’ordre des états totalitaires et de leur police ne fait que reprendre, à un autre niveau, l’antique Loi des mages : l’homme doit s’anéantir en un plus vaste moi. Que ses yeux s’ouvrent et qu’il cesse de se prendre pour ce corps, ces sentiments, cette pensée, qu’il s’identifie avec ce qui le dépasse, que ce soit l’humanité ou Dieu. Ainsi connaîtra-t-il sa vérité, et que ce n’est pas lui qui agit, mais qu’avec le reste du monde il exécute un dessein immense dont nul, en fait, ne sait s’il est humain ou divin.

Il s’imagine ne faire que la petite action dont il est conscient, mais cette action concourt à l’acte planétaire sur lequel il n’a pas le moindre pouvoir et qui, au contraire, l’utilise. Même les plus hauts faits sont coulés dans ce mouvement unique qui, à chaque instant, crée l’univers. Il n’en est pas l’auteur. Le chef ou le génie ne le sont que par procuration. Leur œuvre ne leur appartient pas. Il n’y a ni vainqueur ni vaincu, ni juste ni pécheur. Longtemps apanage des voyants, cette idée pétrit désormais la pensée des peuples : par l’idéologie politique et sa mise immédiate en action, comme par la culture qui modifie subitement la conception du monde.

C’est Tolstoï qui, dans Guerre et Paix, démontre que la campagne de Russie n’est l’œuvre ni de Napoléon ni d’Alexandre, mais d’une entité qui les a utilisés. C’est Victor Hugo qui, dans Quatre-vingt-treize, est encore plus catégorique à propos de la Révolution : « Vous saurez plus tard, ou vos enfants sauront ou les enfants de vos enfants sauront que tout ce qui se fait en ce moment se fait par l’accomplissement des lois d’en haut, et que ce qu’il y a dans la Révolution, c’est Dieu. » Et aussi : « La révolution est une action de l’Inconnu. Appelez-la bonne action ou mauvaise action, selon que vous aspirez à l’avenir ou au passé, mais laissez-la à celui qui l’a faite. Elle semble l’œuvre en commun des grands événements et des grands individus mêlés, mais elle est en réalité la résultante des événements. Les événements dépensent, les hommes payent. Les événements dictent, les hommes signent. Le 14 juillet est signé Camille Desmoulins, le 10 août est signé Danton, le 2 septembre est signé Marat, le 21 septembre est signé Grégoire, le 21 janvier est signé Robespierre ; mais Desmoulins, Danton, Marat, Grégoire et Robespierre ne sont que des greffiers. Le rédacteur énorme et sinistre de ces grandes pages a un nom, Dieu, et un masque, Destin. Robespierre croyait en Dieu. Certes ! »

Profanes, les mots ont d’une certaine manière plus de prix que des paroles sacrées, leur origine et leur pâte prouvant qu’ils font désormais partie de la mentalité quotidienne. Il ne s’agit plus d’abstractions lumineuses ou de symboles rayonnants, mais de pages de notre Histoire, de faits qui nous concernent et à l’équivalent desquels nous pouvons participer : combien de révolutions après la Révolution française, et de guerres après la campagne de Russie? Ce qui est vrai des chefs de 1789 et de la Terreur, ou de l’empereur et du tsar, s’applique à d’autres leaders et à d’autres généraux, qu’ils soient admirés ou honnis. C’est toujours Dieu, ce que nous appelions Dieu, qui agit et qui, comme Krishna dans la Guîtâ, se trouve dans les deux camps ensemble, décimant l’un et sauvant l’autre.

Simplement, ce n’est plus un homme de Dieu qui compose une épopée spirituelle, ce sont des écrivains séculiers qui font œuvre romanesque. Et si la même vérité imprègne le poème indien et les romans européens évoqués plus haut, c’est qu’elle s’est répandue dans la conscience terrestre, qu’elle est descendue des sommets où l’antique sagesse l’avait captée et qu’elle est dorénavant propriété collective de l’humanité.

Nous en sommes donc arrivés à ce stade où nous pouvons comprendre qu’« autre chose » agit en nous et par notre intermédiaire, que ce que nous faisons est toujours différent de ce que nous imaginons, participe d’un ensemble dont nous n’avons pas idée, mais que nous pouvons supposer parfait.

Vivons entièrement cette compréhension, et le sens du péché nous quittera. N’étant plus les auteurs, mais les interprètes de notre vie, nous n’aurons plus à nous soucier du prix qu’il faut payer. Nous serons affranchis de cette inquiétude qui, toujours, rôde en nous et nous torture autant qu’elle nous pousse à torturer les autres.

Impossible ? Ce qui affleure dans les œuvres profanes d’une race est ce que peut cette race, même si cela semble extraordinaire. Ses œuvres sacrées sont comme le programme qu’elle doit réaliser. Ses œuvres profanes témoignent des résultats qu’elle a obtenus ou est en passe d’obtenir.

Ce qui était surnaturel est devenu naturel. Spontanément, des hommes parmi nous ont commencé de penser comme les êtres qui avaient rapporté d’au-delà un verbe visionnaire. Et il y en aura de plus en plus. De plus en plus, nous nous exprimerons ainsi. De plus en plus, nous aurons cette perception, irrationnelle et lumineuse, de l’univers. Nous atteindrons à l’envergure des grands personnages qui nous ont enseignés jadis et que nous avons divinisés sans savoir au juste ce qu’est Dieu. Nous posséderons leur sagesse et, comme eux, nous nous connaîtrons impersonnels, accomplissant de la sorte ce qu’ils nous ont enjoint.

Il n’est pas sûr que, mondialement, nous suivions l’une ou l’autre des trois attitudes majeures qu’ils nous ont proposées, de soumission entière, de nihilisme ou de fraternité. Il est possible que nous en découvrions une autre, encore inimaginable aujourd’hui, qui, tout autant et même davantage, exprimera notre conscience de l’Infini et de l’Éternité, qui nous donnera à vivre le pur détachement de l’âme par rapport à l’action cosmique exécutée en nous et par nous et nous baignera dans le sens de l’unité.

Un instant, retournons-nous sur le paysage des ères écoulées et regardons aussi ce qu’en ce moment précis nous nous efforçons d’édifier : tous les indices sont là, irrécusables au cœur de notre nuit. C’est vers cela que nous avançons. Cela même qui nous fait suffoquer est peut-être ce qui hâte le plus notre délivrance. Oui, il est, à chaque instant, des crimes abjects qui se commettent, et le monde semble à jamais voué aux ténèbres. Ce serait un autre crime que de le nier et de fermer les yeux en parlant de grâce divine.

Tout est abominable et monstrueux, cela est mille fois trop vrai. Et si Dieu est le responsable de ce carnage incessant, nul n’est plus ignoble que lui. Ayons enfin le courage de le dire. Et regardons alors s’il n’est pas une issue. Nous la distinguerons dans notre nuit. Comme une lueur d’aube, elle poindra en nous. C’est notre impersonnalité. Le jour où nous en aurons acquis le sentiment naturel, où il ne sera plus besoin de catharsis pour y parvenir, où elle fera partie de notre tempérament héréditaire, ce jour-là nous aurons comblé l’abîme qui, creusé en nous par la Nature, nous oblige à vivre dans la dualité. Nous serons par-delà le Bien et le Mal et par-delà le Temps. Et la Mort cessera de nous épouvanter. Une autre création pourra commencer, où la Matière elle-même, comme remodelée par la caresse d’un amant, s’éveillera à sa propre essence intemporelle.

Dès à présent, toutes nos disciplines convergent dans ce sens. Non seulement la mystique et la science, mais la politique, et sa quête enragée, arbitraire, mortelle de l’unité, mais les arts et leur magie créatrice, mais les sports et leur développement de notre enveloppe physique. Tout ce qui est matériel s’unit sans trop savoir à ce qui est spirituel. De plus en plus, et dans tous les domaines, on parle d’un homme nouveau qui, en ce moment précis, serait en train de se former dans la matrice de notre monde. Et le voilà, justement, cet homme de puissance, de joie, de liberté. La voilà, cette humanité d’amour et de paix dont nous portons le rêve depuis si longtemps : une foule illuminée, une race solaire, un être unique et innombrable qui sait la vérité et qui est ce qu’il sait.

Rien n’est à rejeter de ce que nous sommes. Surtout, nous ne devons pas rejeter la Matière au profit de l’Esprit. Ce serait signer notre mort. C’est dans ce monde matériel que doit progressivement naître le sens de l’Esprit, de l’Infini, de l’Éternité. Si, comme ont pu le faire certaines civilisations, nous privilégions l’au-delà, en découvrant que tout est Dieu, nous sombrerons, comme elles, dans l’au-delà, tandis qu’ici-bas notre cadavre se décomposera dans la misère.

L’heure est sans doute à une nouvelle recherche de la Divinité. Mais il nous faut savoir que rien n’est plus dangereux pour la Terre que la spiritualité et son quiétisme. Car ce quiétisme tenant une vérité supérieure et plus puissante, mais qui n’est ni la vérité intégrale ni la plus haute, sa promulgation comme idéal universel, complet, suprême de la vie humaine risque d’être plus déroutant et désastreux pour le progrès de la race humaine vers son but que l’erreur d’un cinétisme exclusif [13].

Nous devons nous accrocher à la Matière, aimer notre Mère matérielle, en jouir et la célébrer de plus en plus si nous ne voulons pas connaître le destin de ces peuples qui se sont laissés mourir aux pieds d’idoles censées représenter l’invisible et qui ne leur accordaient rien, faute d’avoir des supports concrets pour se manifester.

La connaissance scientifique qui, à la fois, nous fascine et nous terrorise, c’est elle, en premier lieu, qu’il nous faut ne pas abandonner en la déclarant impie et sacrilège, ainsi que le voudraient encore beaucoup d’ignorantins. Elle n’est ni péché ni source de péché. Elle est recherche de l’âme, elle est descente dans les gouffres de la création, elle est envol vers les hauteurs suprêmes de notre origine. Elle n’est pas viol, elle n’est pas profanation, elle est acte d’amour.

Et nous ne devons pas abandonner l’Esprit, non plus, ni croire qu’il nous a lui-même abandonnés, qu’en tout cas il a cessé de souffler sur l’Occident, que c’est dans les vieilles cultures asiatiques seulement que l’on peut encore le trouver, que Dieu est indien, par exemple, ou qu’il n’est d’ascèse que bouddhique. Les races d’Occident croient officiellement et subconsciemment à la résurrection de la chair. Cela fait partie du dogme ancestral, est dit et répété par l’oraison des fidèles. Cela s’est formé avec la personnalité du Christ, qui est « la résurrection et la Vie ». Cela vient de plus loin encore, de l’antiquité juive où, parallèlement au monothéisme, s’est affirmée la croyance en l’immortalité physique. Une survie de l’âme aurait pu suffire, comme dans les autres parties du monde. Mais les Hébreux ont rêvé davantage : « Vos morts vivront. Ils ressusciteront, les cadavres. Réveillez-vous ! Chantez, vous qui dormez dans la poussière [14] ! »

Et sur cette foi plus folle et plus grandiose qu’aucune autre, puisqu’elle ne se contente pas de parier sur l’au-delà, la civilisation occidentale est tout entière bâtie. Avec son énorme appareil scientifique, elle explore l’univers qu’elle sait être le lieu du mystère à venir. Elle n’inventorie la Matière que parce que la Matière est la substance de la Divinité à naître. Que pour participer au miracle transfigurateur. Non par orgueil, mais par soumission instinctive. Non parce que, lancée depuis toujours sur la ligne de péché, elle ne peut faire autrement que de déchoir encore, mais parce qu’elle s’élève avec assez d’humilité pour ne pas même se soucier du sens profond de son labeur.

Qui d’entre nous s’occupe de faire les recoupements nécessaires pour voir que la Science traduit minutieusement en termes de dynamique les paroles de la Révélation ? Nous nous croyons athées et travaillons pour Dieu!

En réalité, la connaissance scientifique et la connaissance spirituelle sont plus encore que les deux mains de l’être dont nous participons. Elles sont comme la paume et le dessus d’une seule main. Quand on voit l’un, on ne voit pas l’autre. L’un semble toujours nier l’autre. Mais les deux sont parfaitement réels — et insuffisants en soi. Leur addition même ne suffit pas : si nous plaçons côte à côte les deux aspects de la main ou même si nous en opérons la fusion, nous n’aurons pas pour autant la main en sa réalité.

Il nous faut voir la main en tant que telle, qui est bien autre chose que la synthèse du dessus et de la paume, et dont le sens est tout différent. Cela, sans doute, équivaut à changer de dimension, à pénétrer dans un plan où notre vision intérieure et extérieure se modifie et, au besoin, s’annule pour que n’existe qu’une chose ni intérieure ni extérieure. Qu’une chose qui, en son unicité, soit simultanément et manifestement l’univers et Dieu. Qu’une chose, qu’un être indescriptible qui, tout ensemble, créateur et création, transcende toutes nos notions et nos visions de la Divinité pour être, en la ludique immortalité, de son corps infini, celui que nous portons en nous et que nul n’a jamais imaginé, le Dieu de Dieu qui sourit de l’autre côté du Soleil.

Pondichéry,

Février-Juillet 1987

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1 Osée, 13,14.

2 Apocalypse d’Isaïe.

3 Ibid.

4 Paul, Épître aux Corinthiens, 15, 51-55.

5 Apocalypse de Jean, 22, 3-5.

6 Ibid.

7 Katha Oupanishad.

8 Bhagavad-Guîtâ, XI, 33.

9 Le non-agir se retrouve aussi dans le taoïsme des Chinois, wu wei grâce auquel on se mue en le canal impassible de la force qui meut le monde et dont on ne peut être conscient que dans un silence et une pureté absolus de l’être intérieur.

10 Bhagavad-Guîtâ, XVIII, 66.

11 Dans la Guîtâ, pour faire comprendre cette nature, Krishna apparaît soudain sous son aspect universel, dont la description ressemble par plus d’un trait à celle d’un cauchemar nucléaire.

12 La Guîtâ présente Krishna, le Pouroushottama (Esprit suprême), comme l’union du nirgouna Brahman (le Dieu transcendant) et du sagouna Brahman (Dieu en tant qu’univers). C’est le plus haut état auquel il soit actuellement possible d’atteindre. L’étape suivante, qui fait l’objet, entre autres, du yoga de Sri Aurobindo après avoir été annoncée, comme nous l’avons vu, dans l’Apocalypse, est la transmutation où l’au-delà n’existe plus, même pour la conscience la plus physique, et où toute matière est Dieu.

13 Sri Aurobindo, Essai sur la Guîtâ.

14 Isaïe, 26, 19.