J. Achelle : De l’état social moderne (Krishnamurti et le problème social)


05 Jun 2010

(Revue Être Libre. No 1. Janvier 1936)

« Ce n’est que lorsqu’on devient pleinement conscient, pleinement responsable de ses actes, de ses pensées, de ses émotions, que l’on peut se servir des circonstances extérieures pour créer dans le monde une nouvelle forme de compréhension, un ordre nouveau. »

J. Krishnamurti.

Il y a une relation étroite entre le problème social proprement dit et tous les autres problèmes qui nous préoccupent : problème individuel, problème religieux, problème économique.

L’individu n’est pas libre car, né avec une hérédité déterminée, élevé par des parents et des éducateurs d’après un idéal de vie contraire aux lois naturelles, selon un système basé sur la peur, l’éducation détruit en lui toute force d’énergie dans la pensée, dans l’émotion, dans l’action et fait de lui un être inerte, un imitateur, au lieu d’un créateur, un être passif au lieu d’un pionnier, un craintif au lieu d’un audacieux, en un mot un pauvre roi détrôné de la création.

D’innombrables facteurs limitent la liberté que nous nous flattons de posséder et dont nous sommes si jaloux, parce que nous en avons si peu. Cependant nous possédons la faculté de reculer les limites de cette hérédité et de l’éducation irrationnelle que nous avons reçue. Pour la développer il faut de la compréhension, de l’intelligence et la perception de la vérité.

Nous devons vaincre la peur, qui a dominé toute notre enfance, notre jeunesse, qui nous asservit à l’âge adulte et qui renforcera son action quand viendra la vieillesse. La peur nous empêche de vivre joyeusement, selon la nature, selon nos besoins, comme des êtres vraiment humains.

De tout temps l’homme a essayé d’échapper à la peur. Malheureusement, au lieu de la regarder courageusement de face, d’en examiner les causes et les éléments, afin de s’en rendre maître, il a rusé et il a créé, au cours des temps d’innombrables entraves, qui devaient soi-disant lui assurer la sécurité. D’abord la sécurité contre la faim, le froid et le besoin sexuel, par la possession de nourriture, de logement, de femmes ; puis la sécurité après la vie par les religions et leurs innombrables dogmes. Ce droit illicite de propriété auquel l’homme a donné le plus d’extension possible et qu’il appelle un droit, un instinct naturels, pour en justifier la jouissance, a créé la force « Capital » qui est le dictateur le plus formidable, le maître le plus dur, par lequel l’homme puisse se laisser exploiter, mais qui flatte son égoïsme et son orgueil. L’autorité religieuse, d’autre part, a créé, dans le but de mieux exploiter, quantité de superstitions et de pratiques plus ridicules les unes que les autres, et elle maintient l’homme, et plus encore la femme,- parce que par intérêt l’homme l’y soumet et l’y encourage  -, dans une servitude hébétée, parce que craintive, facile a exploiter et dont il est difficile de s’affranchir.

Voilà un schéma de la société dans laquelle nous vivons : la masse, maintenue dans l’ignorance, et qui se laisse exploiter ; une poignée de puissants, propriétaires de la richesse, soit matérielle, soit  spirituelle qui détiennent l’autorité  non en vertu de leur valeur personnelle mais en vertu de leurs possessions, et qui exploitent ceux à qui ils inspirent des craintes enfantines, en les maintenant dans l’ignorance.

Tous ceux qui, touchés par les misères qui nous entourent, osent penser plus librement se doivent à eux-mêmes et aux autres d’abord de se libérer de la peur, ensuite de détruire les entraves qui empêchent la libre éclosion de l’être humain.

Comment pouvons-nous vaincre cette crainte sur laquelle tout l’édifice social est basé ?

Nous devons avant tout développer en nous cette intelligence que les « autorités », qui ont intérêt à nous exploiter, s’efforcent d’étouffer. Non pas cette intelligence concrète qui s’éveille par l’étude livresque, mais cette intelligence supérieure qui va au fond des choses qui étudie la vie, qui examine les causes profondes des déficiences humaines, qui ose juger, prendre une attitude ferme, dont le complément inévitable est l’action.

Que de choses cette intelligence découvrira. D’abord la futilité de la morale qui doit diriger nos actes, la fausseté des notions de vertu et de vice, simples résultats d’un milieu où règne l’hypocrisie. Ne savons-nous pas que vertu et vice sont choses relatives ? Mais pour dominer ainsi notre entourage, pour lui résister et vivre selon une morale naturelle saine et vraie et non pas comme certains pourraient vouloir l’interpréter, comme un être primitif, sauvage, irréfléchi, il faut avoir beaucoup de caractère, il faut être supérieurement intelligent.

Cette intelligence, véritable attribut humain, comprendra la faiblesse de toutes ces autorités, entraves de notre liberté, et sourira de nos craintes puériles et vaines ; elle inspirera et soutiendra le courage nécessaire pour faire face aux conflits nombreux et profonds qu’elle soulèvera quand il s’agira de saper et de détruire les monuments séculaires que nos craintes ont érigé et dont les fondations sont si profondes qu’on pourrait désespérer de réussir : la propriété et les religions.

Ces deux principes ont créé les distinctions de classes, qui sont â la base de toutes les misères sociales, de toutes les injustices, et la distinction sociale entre les sexes : l’homme et la femme. Ce droit l’homme le réclame au nom de la force physique, qui, ainsi faussement appliquée, en fait un être brutal, violent, un dominateur cruel et barbare.

Quant au problème économique, si urgent à résoudre à l’heure actuelle, il découle de cette même injustice du droit qu’on s’est arrogé de posséder au détriment d’autrui : propriété de la famille, qui s’est étendu au groupe, à la tribu, à la nation. A moins de supprimer les nationalités, il y aura toujours des êtres séparés les uns des autres par des intérêts opposés, égoïstes.

Toute notre société est basée sur l’exploitation du petit par le grand, du pauvre par le riche, du faible par le fort. Par contre, il faut la baser sur les besoins réels de l’homme. Ces besoins réels sont d’autant plus nombreux qu’il y a plus d’indigence d’esprit et de cœur; leur satisfaction ne peut asservir l’être humain, car elle est indispensable au déploiement harmonieux de toutes nos potentialités physiques et intellectuelles, matérielles et spirituelles.

Pour réaliser une société sur des bases plus équitables deux moyens d’action se présentent à nous : Partant de ce qui existe, on peut faire des réformes, du rapiécetage. Dans ce cas les fondements restent intacts, seules les difficultés superficielles sont changées, on traite les symptômes, non les causes profondes. Il n’y aura pas guérison, il y aura seulement adoucissement momentané, de la souffrance, et on peut s’attendre à ce que les maux réapparaissent avec plus de force.

Ce qu’il faut faire, voici le deuxième mode d’action, c’est transformer l’esprit même de la société, amener une orientation totalement différente de la pensée, qui aura comme résultat un changement des bases, du point de départ, et construire une société nouvelle dans laquelle chacun aura droit à la vie libre, au travail joyeux, au bonheur.

N’espérons pas réussir autrement, sinon en appliquant le remède radical, le bistouri du chirurgien. Car toujours l’esprit de classe, l’esprit de religion, l’esprit de nationalité seront une cause immorale, d’exploitation, une cause de guerre.

C’est de l’hypocrisie de parler de religion et de fraternité, car chaque religion exclut de son sein ceux qui n’adhèrent pas à ses dogmes particuliers ; c’est de l’hypocrisie encore de parler de patriotisme et de paix, car c’est au nom du patriotisme que les guerres sont entreprises, que les peuples sont menés.

Purifier les religions ?  Les autorités religieuses s’y refusent, car elles perdraient le bénéfice de leur exploitation.

Purifier les sentiments patriotiques ?  Les marchands de canons clament à la trahison, parce que leur commerce meurtrier péricliterait.

Les racines de l’arbre sont tellement pourries, que les fruits sont empoisonnés et mortels, l’arbre ne tient plus debout que par miracle. Un jour il tombera, et alors il fera de nombreuses victimes; mieux vaut peut-être l’abattre, malgré les malédictions dont seront accablés les bûcherons ; au moins auront-ils rendu service aux générations futures ?

J. ACHELLE.

Il ne peut y avoir de passage du néant à l’Être, ni par conséquent de naissance de l’Être.

Le « moi » lui-même, ne peut être posé que par une limitation de la « Pensée » en général.

La continuité de l’Être total, en surmontant la multiplicité des individus et des classes,

abolit la distinction de l’extension et de la compréhension.

Prof. Louis Lavelle.


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