Jean Cotté : De l’Orient à l’Occident, l’envol de la pensée systémique


10 Mar 2012

(Revue 3e Millénaire. No7 ancienne série. Mars-Avril 1983)

 

La prolifération cancéreuse des spécialistes est la grande trahison de la vraie pensée philosophique.

SYSTÉMIQUE ? Pourquoi ce vocable nouveau ? Beaucoup s’interrogeront. Interrogation féconde car elle porte sur la nature, la vie même des mots, donc de la pensée. En effet les liens entre les mots et les idées qu’ils recouvrent ne sont pas des unions éternelles et des mariages indissolubles. Ces liens, l’histoire de la philosophie le montre, sont des liaisons dangereuses. Certaines sont connues : la notion de réalisme est sans doute la plus fameuse. Ses origines sont certes concrètes, réalistes. Mais par glissements successifs, lors de la querelle des universaux au moyen-âge, les défenseurs du Réalisme sont en fait des idéalistes, puisque pour eux le Réalisme est la réalité de l’Idée hors de tout concret, tandis que leurs adversaires, les Nominalistes, considèrent les idées comme de simples mets n’ayant pas d’autre existence que celle des mots.

Les termes de cette querelle, qui déchira les XIIe et XIIIe siècles au nom d’Aristote et de Platon, sont donc venus à signifier le contraire de leur contenu passé et futur.

Voilà certes un cas ultime. Mais il n’est pas de notions philosophiques profondes qui n’aient été l’objet de glissements, d’oscillations de sens occultant ou déviant leur signification originelle.

C’est pourquoi les penseurs au cours des siècles ne cessent de revenir inlassablement sur certaines notions de base, ébranlées au cours des âges. D’où ce passage du « systématique » au « systémique ». Pour le non-philosophe, ce constant réajustement de la pensée aux mots et des mots à la pensée est mal perçu et mal compris. Il lui permet, croit-il, de faire le procès hâtif de la philosophie tout entière. Il n’y voit qu’un goût pervers pour la logomachie, combat, mise à mort de mots, tauromachie du langage, corrida de la pensée. Il nomme jargon ce qui, de fait, est une veille scrupuleuse sur la pureté du sens. Mais là ne se bornent pas ces attaques. Elles vont, armées du même prétexte, contester jusqu’à la légitimité, la fécondité, voire même l’existence de la philosophie qui pour certains n’est qu’un stérile ressassement, le piétinement de la pensée ne pouvant, ne voulant pas sortir de son berceau. Heidegger s’interrogeant sur le ?ò õù, l’Etre, chez Parménide est, selon eux, l’image-type de cette pensée embourbée depuis deux millénaires et demi. Ce malentendu de la philosophie est aussi antique qu’elle. Il repose sur un contresens de base. On a toujours reproché à la philosophie de ne pas être autre chose que ce qu’elle est. On lui reproche de ne pas être une science, donc de ne pas être capable de « progrès », notion si chère à notre scientiste XIXe siècle. En fait ses buts sont autres. Ils n’ont jamais été ceux de la science. Généreuse, la philosophie lui abandonne le monde matériel. Elle se réserve un domaine, apparemment réduit : l’Homme. Elle annonça la couleur, d’ailleurs, dès ses origines dans le « Connais-toi toi-même » socratique, aussi célèbre qu’incompris. On a trop vite cru que l’Homme, le toi-même, dans cette phrase n’était qu’un objet de connaissance parmi d’autres et qu’en cela il faisait partie du terrain de chasse de la science. C’est mal comprendre la philosophie dès son premier pas, s’engager dans une voie qui n’est pas la sienne et donc demeurer étranger à son voyage à travers l’Histoire, l’Espace et le Temps. Car, dans la phrase de Socrate se trouve la première révolution de la pensée humaine sur laquelle vont justement se fonder toutes les démarches philosophiques futures. Quelle est son injonction ? « Connais. » C’est l’injonction de tout esprit naissant, certes. De l’Égypte à la Chine, en passant par l’Inde, l’éveil de la pensée répond à cet impératif ! Connais. Connais le Monde, le Ciel et les Dieux. Ce sont des millénaires de théogonies, de cosmologies, qui précèdent l’appel socratique. Mais que dit-il de plus ? Quel champ nouveau d’investigation offre-t-il ? L’homme, le toi-même. En cela il invite à un bouleversement méthodologique. Le nouvel objet de connaissance devient le sujet même de la connaissance. Le « ce qui est à penser » est le penseur lui-même. La pensée commence à penser la pensée. La philosophie est née. Elle a sa chasse gardée. La science cherche à connaître le monde, l’objet. La philosophie cherche non plus l’objet de la connaissance mais le sujet de la connaissance. La connaissance de la connaissance… que va-t-elle tenter de faire ? Un système de la connaissance. Mais qu’est-ce qu’un système ? Voilà l’une des notions-clés de l’histoire de la pensée. Elle revient en force aujourd’hui. Elle est à l’aube de ce IIIe millénaire. Mais pourquoi la présentons-nous aujourd’hui sous une nouvelle parure, dans un vêtement retouché : pourquoi pensée systémique, plutôt que « systématique » ? Parce que, comme nous le disions au début, il y a érosion générale de toutes les notions fondamentales, distorsion de leur sens. Dans le cas particulier qui nous occupe, il y a pire. Il y a pollution. Le concept de « système » a perdu sa pureté originelle, l’Histoire ayant abusé de lui. Nous montrerons, nous esquisserons ici les grandes étapes de ce qui fut sa lente dégradation en remontant le temps. L’état présent des notions de « système » et de « systématique » est trop flagrant pour que nous nous y attardions beaucoup. Pour la majorité : un esprit systématique est synonyme d’esprit sclérosé, pris dans les rets d’une pensée préfabriquée, incapable de remise en question, d’invention, d’ouverture. C’est un esprit mort, raidi dans son tombeau-système. Il n’y a plus de vie quand la vie devient système, quand la pensée tourne au système, quand elle devient systématique. Toute Morale perd ses racines nourricières quand elle devient un système moral. Toute aspiration politique se perd quand elle érige un Système. Elle est à la base des « systèmes totalitaires ».

Quelles sont les sources historiques de cette dégradation de la notion de système ? A n’en pas douter dans une vision hâtive et superficielle de l’histoire de la philosophie. Car cette noble histoire a le tragique défaut de n’être pas lue que par des philosophes, connaissant le poids des mots et des choses. Il y a les esprits pressés, polémistes, transformant le patrimoine mondial de la pensée en auberge espagnole, le souillant de leurs propres fantasmes, prêts à détruire toute richesse pour instaurer en règles leur misère mentale. L’histoire de la philosophie livrée à ces mains sales et à ces esprits impropres est ainsi pillée, détournée, dévoyée. Elle devient la Traviata de la Pensée. Chaque siècle a connu de telles hordes. Le grand système hégélien, tronqué, sert de base à un matérialisme systématique alors qu’il était une « Phénoménologie de l’Esprit ». C’est ce que dénonce Heidegger lorsqu’il dit que « Hegel est le dernier système possible de la pensée occidentale ».

Mais la guerre à la notion de système remonte bien au-delà. L’aube des temps modernes la connaît. Il s’agit du travail de sape accompli par les humanistes de la Renaissance pour faire écrouler le puissant édifice de la Scholastique médiévale. Que lui reprochent-ils ? Son esprit de système, justement. Il faudra que le tumulte des guerres de religion cesse, que la pensée retrouve un instant de sérénité « classique » pour que l’on rende justice à cette pensée médiévale, pour qu’un Leibniz découvre « qu’il y a de l’or caché sous le fumier de la scholastique ». Voilà l’une des constatations les plus émouvantes et, disons-le, réconfortantes dans cette turbulence de l’histoire de la pensée, que cette reconnaissance, à travers les siècles, des grands philosophes entre eux. Ils sont comme ces jeux de phares qui se rencontrent et se croisent, venus des lointains, perçant les ténèbres et planant au-dessus des vagues démontées des pensées vagues. Sous le fumier de la Scholastique l’or est saint-Thomas d’Aquin dont « la Somme » est elle aussi un système, mais qui n’est systématique que pour ceux qui ne l’ont pas lu. Loin d’être sclérose et fermeture, la pensée de Thomas n’est pas thomiste. Elle est ouverture. Il introduit un sang nouveau dans la pensée de son temps enfermé dans le système platonicien. C’est le sang d’Aristote, le sang du Monde irrigant de nouveau le monde des idées.

D’après ce tableau brossé à trop gros traits, on pourrait être tenté de considérer que l’histoire de la philosophie se réduit à une série de systèmes s’entre-dévorant les uns les autres. Il faut en fait se méfier de la notion dégradée que nous avons aujourd’hui du terme « système ». Si l’esprit de système avait, au cours des âges, été seulement ce que l’on entend par là, aujourd’hui, les détracteurs de la philosophie auraient raison de considérer ces jeux stériles. En fait cette notion, à ses origines, et peut-être jusqu’à Hegel, possédait une richesse de signification qui nous est occultée aujourd’hui. Qu’entendaient par ?ò ?ù????? l’Antiquité grecque ? Certes : « La réunion en un corps de plusieurs objets. » Mais aussi : « Les parties diverses d’un même objet. » C’est donc, à la racine de ce terme-clé, toute la problématique fondamentale des rapports entre le Tout et ses parties qui est posée. En approfondissant ce rapport, la pensée grecque pose celui, sous-jacent, de l’Un et de l’Autre. Comment l’un peut s’unir à l’autre pour former un tout qui est « Un » sans être pour autant l’image ni de l’un ni de l’autre. Ce sont les questions les plus actuelles que se posent nos contemporains biologistes, généticiens mais aussi physiciens. Le microcosme comme le macrocosme n’échappent pas à la problématique contenue dans cette pensée grecque de « système ». On la voit très proche dès ces origines de la pensée de « synthèse ». La ?ù?????? grecque est en effet comme le ??????? réunion, fusion. Mais c’est en cela que la notion de synthèse enrichit sa voisine : dans la synthèse grecque la notion de fusion est intimement liée à la notion de dissolution. Les parties pour se fondre en un tout doivent se dissoudre et perdre leur identité initiale. Dans l’idée de synthèse l’esprit grec entend l’idée sous-jacente de décomposition comme nécessaire à toute composition future. Les « trouvailles » contemporaines du structuralisme levy-straussien, héritières directes de la « Gestalt theorie » de Goldstein, de « la psychologie de la forme » de Guillaume, ne font pas autre chose que de revivifier cette pensée grecque de système et de synthèse selon laquelle : « Le tout n’est pas égal à la somme de ses parties. » Scandale logique qui n’est scandaleux que pour une pensée mathématique élémentaire selon laquelle 1 + 1 = 2. Des mathématiciens plus affinés savent aujourd’hui que cela n’est plus aussi évident dans l’état actuel de leurs recherches. Le Miracle Grec aurait-il donc bien existé ? Ces penseurs des origines, et de l’origine, auraient-ils été des « voyants » pressentant dans leurs premiers « systèmes » et leurs premières synthèses, toutes les richesses que ces notions allaient dévoiler jusqu’à l’Occident du XXe siècle ? Il existe une explication plus terre à terre. A l’origine leur pensée était synthétique, systématique, mais au bon sens du terme cette fois, c’est-à-dire selon le sens originel qu’ils lui ont donné. Pour eux la pensée systématique est l’inverse de ce que nous entendons communément par là, de nos jours. Elle ne consiste pas à faire rentrer dans des cadres préfabriqués toute la complexité du monde. Elle consiste à élargir, à assouplir, à ouvrir la pensée à la mesure de la béance sans cesse accrue de l’expérience du monde. C’est pourquoi la notion de système demande à être repensée. Car son sens premier ne décrit pas autre chose que les mouvements fondamentaux de toute démarche spirituelle. Le terme s’est usé, pollué, discrédité. La réalité qu’il recouvrait demeure intacte. Aussi faut-il, pour la maintenir présente à l’esprit, revivifier le terme. Si la pensée systématique est du passé. La pensée systémique est l’Avenir. C’est, nous l’avons vu, plus qu’un terme parmi d’autres. C’est une attitude fondamentale de l’Homme face au monde. Le systémique est la démarche primordiale de l’Homme face au monde pour pénétrer ce monde. Il est le premier moteur de toute connaissance, car il est co-naissance. Naissance simultanée du penseur et du pensé, du connu et du connaissant, du sujet et de l’objet, en un mot, il est le lien de l’homme au monde, lien de l’homme avec lui-même et les choses. Son étymologie est révélatrice : ??ñ?? signifie lien, bride, support, amarre ; c’est l’ancrage de la pensée, de l’Homme, dans l’océan d’êtres qui l’entoure. Nous laisserons à la méditation des psychanalystes l’autre sens de ce terme «Stêma». Il signifie en effet pénis. Nulle antinomie. Le langage de la mer connaît les bittes d’amarrage. Il n’y a pas double sens. Il y a sens unique, comme la pensée grecque nous en donne maints exemples, et c’est peut-être en cela qu’elle est aussi riche, et que sa langue demeure l’un des lieux de réflexions le plus universellement fréquenté. C’est pour tout penseur un éternel pèlerinage aux sources. L’Occident, qui souffre et qui meurt de ce tragique clivage entre l’abstrait et le concret qu’il n’a cessé d’accentuer, retrouve en cette langue un paradis perdu, celui de la pensée systémique, où le concret s’éclaire des premières lueurs de la démarche abstraite sans que celle-ci ait encore perdu toute la force génétique du concret. Le principe de causalité chez Aristote est un abstrait extrait du concret le plus vitaliste. Le lien de cause à effet est le lien charnel de parents à enfants. La chair n’était pas triste quand elle avait à écrire tous les livres. En ces origines la pensée savait embrasser d’un regard synoptique tous les univers qui s’ouvraient à elle. Depuis elle n’a cessé de se ramifier, de se spécialiser, élevant sans le savoir ni le vouloir d’immenses barrières cloisonnant ses diverses activités, et s’en trouve prisonnière. Les sciences actuelles donnent l’image redoutable de ce babélisme galopant. La prolifération cancéreuse des spécialistes, chacun enfermé dans sa cellule ne cessant de se décomposer en d’autres cellules, conduit par la force des choses à une véritable diaspora de la pensée. Enlisée par le détail, pulvérisée, émiettée en une myriade de parties, elle est littéralement atomisée. Le sens ne circule plus entre la multiplicité de ses membres. Ils ne savent plus de quel tout ils font partie. N’étant plus irrigués, la décomposition les guette. L’espérance toutefois est permise. Nous avons vu que dans les notions de système et de synthèse la décomposition était un stade nécessaire à la composition d’une nouvelle entité.

Les esprits systématiques ont décomposé la pensée occidentale. La parole est donc à ces penseurs systémiques, ces nouveaux compositeurs qui vous proposent ici leur symphonie du nouveau monde.