Jean Klein : Dépasser la dualité


23 Jan 2013

(Revue Être. No 2. 1974. 2e  année)

Le titre est de 3e  Millénaire

Une fois disparue la projection du Je de l’égo alors surgit en moi le flot ininterrompu du Je véritable. Il me fait la grâce de la félicité qui pénètre et enlace tout mon savoir. Unique et transcendantal, il se meurt dans le grand silence. Comment peut-on exprimer en mots ce bonheur ?

Thayumanavar

La somme des traits physiques et mentaux caractérise l’existence de notre individualité, mais la conscience, le connaisseur, transcende cette individualité en continuel changement. Cependant, nous méconnaissons cette évidence et la plupart d’entre nous s’identifient avec ces changements, ce qui nous fait personnifier notre nature vraie, permanente en tant que celui qui agit, pense, se réjouit et leurs opposés. Nous croyons être une entité personnelle, indépendante, ce qui fait apparaître notre soi identique au corps et au mental. C’est une thèse absolument insoutenable, je suis conscient de mes perceptions, de mes pensées, le pronom « je » désigne toujours le soi immuable.

La pensée que l’on est agent, penseur apparaît toujours après une action. Lorsque naît la pensée, vous n’avez pas la pensée que c’est vous qui pensez, vous faites complètement un avec elle. Il n’y a donc pas de dualité.

Nous sommes un avec chaque activité mentale comme nous sommes un avec la paix, la joie, en état de sommeil profond. C’est seulement après une pensée que l’égo se prend pour le penseur. Cette revendication a sa source dans l’habitude de s’identifier avec le corps et le mental. Le sujet et l’objet sont des notions qui apparaissent d’une manière discontinue l’un après l’autre. C’est dans la mémoire que ces deux notions semblent se façonner.

La joie que vous éprouvez dans les trois états est un reflet de votre véritable nature qui est joie. On peut dire tout simplement qu’au moment de l’expérience vous êtes cela. C’est par la suite que vous situez cette expérience dans une relation sujet-objet et comprendre ainsi l’expérience vous empêche de vous établir dans cette joie absolument non-duelle. Au moment de l’expérience, vous êtes dans un état non égotique, mais le fait de revenir constamment dans l’imagerie mentale vous fixe, vous enchaîne.

Je suis la conscience-témoin lorsqu’une pensée surgit. L’identification du soi et du mental se fait avec la notion « je suis le penseur », mais du fait que je peux me souvenir de ma pensée, je suis le témoin de cette pensée. Je suis le témoin de tout ce que l’on peut appeler objectif et aussi de la notion que je suis le penseur, bien que l’égo s’approprie l’objet comme sien.

Le guru ne parle pas du point de vue d’un être particulier, mais de l’Un. Pour l’intellectuel, cette position est une énigme. La réponse du guru est toujours au-delà de la réponse formulée et pour pouvoir la recevoir, il faut une écoute totale.

Quand l’enseignement prend-il fin ?

La question présuppose qu’il y a quelqu’un d’enchaîné à libérer. L’enseignement prend fin quand le sujet réalise dans un éclair fulgurant, absolument non mental, qu’il est libre et qu’il n’a jamais été enchaîné. Vous ne pouvez devenir ce que vous êtes déjà. C’est seulement du point de vue de l’égo que la question surgit mais l’égo est purement illusoire et la question posée est forcément illusoire aussi. La réponse à une pareille question s’avère donc en fin de compte aberrante. Au moment où la question est posée, l’égo est complètement résorbé : deux concepts ne peuvent exister à la fois et la réponse ne trouve personne pour la recevoir.

Le guru décrit très clairement la nature des trois états, reconnaissant ces derniers en soi comme non réels, apparents, sans aucune indépendance. Pédagogiquement, c’est la meilleure approche pour mettre la vérité en lumière. Ces trois états sont connus, mais nous en sommes l’ultime connaisseur. Celui qui connaît est à la fois dans le connu et en dehors du connu, autrement, il ne pourrait jamais être connaisseur. Il est un continuum conscience-silence : ce qui est avant le connu, après le connu et pendant la présence du connu.

Les aspects de la vérité et de sa perspective élaborés par le guru sont destinés à éclairer le disciple. Mais la véritable signification est la présence du guru dans cette élaboration. Le parfum de cette présence éveillera le disciple jusqu’à ce que la vérité se réveille spontanément en lui.

Vichâra : discrimination — Les approches de la vérité formulées par le guru du point de vue du soi, ou une question qui surgit en vous sur le vif, sont toujours pénétrées de dynamisme. Laissez se dérouler ces éléments sans intervention de votre part. Restez lucide, contemplateur, d’autres questions surgiront probablement de plus en plus dépouillées et de moins en moins chargées de dynamisme jusqu’à extension dans le « je sais » de la réponse : silence, plénitude. Toute autre approche risquerait de vous laisser dans un silence vide.

Ce que nous sommes est toute présence, absolument intemporelle, ce qui existe vraiment maintenant. La présence d’un objet n’est que mémoire, le passé, et le futur une projection, un résidu du passé.

Advaïta non-duel signifie le non-connaissable et, pour cela, il est exprimé en termes négatifs. L’ultime connaisseur n’est pas un objet de perception ni de connaissance et pourtant il n’est pas inconnaissable, il est connaissance.

L’ultime percipient est au-delà des opposés positif-négatif, joie-douleur. Il est conscience pure, unitive, et elle seule peut unir les opposés. Dans un dialogue entre l’instructeur et le disciple, l’accent est toujours mis sur cette conscience unitive. Si l’on met l’accent sur le mot, sur la syntaxe, sur la langue, on perd le parfum de la vérité et la compréhension devient purement conceptuelle. La vérité se trouve au-delà de l’exposé. Le disciple est amené à l’élimination de son individualité vers l’impersonnel et le langage à un moment donné s’éteint, il ne reste plus que le silence. Le guru, occupant sciemment ce silence, renvoie son disciple continuellement à lui-même, le silence.

Le corps et le mental ne contiennent jamais la réponse. Ce sont eux qui créent la question et ainsi nous ne pouvons jamais espérer une réponse de ce côté. Elle devient claire, lorsque ces derniers sont complètement résorbés dans le silence. Alors, le corps et le mental se sont intégrés dans le silence, il n’y a plus de question.

Je suis conscience aussi bien dans l’état d’activité que dans la non-activité. Quand vous dites : je joue, le « je » est toujours impersonnel, non actif, absolument non concerné, donc il n’y a pas de joueur, il n’y a que du jeu.

Le véritable sens de la liberté surgit de notre nature foncière. Le corps, les sens, le mental ne peuvent jamais être libres par eux-mêmes. Ils dépendent de cette nature et vouloir approcher de la liberté du point de vue du corps et du mental est une voie sans issue.

Ne laissez pas prendre forme au désir, restez lucide, contemplateur impersonnel. Il se résorbe dans le tout-désir, conscience sans second. Tout commence par un état d’insatisfaction, d’inconfort, le désir naît lorsque nous voulons combler ce manque et selon l’imagination de chacun, il se concrétise. L’expérience nous a prouvé que, l’objet du désir étant atteint, nous connaissons des instants de non-désir. Une autre constatation peut se faire au moment de l’expérience du non-désir : l’objet qui est censé être la cause de ce non-désir n’a pas été présent lors de l’expérience. Ce même objet, prétendue cause d’un état de non-désir, peut par la suite nous laisser indifférent, ce qui prouve que ce mouvement centrifuge du désir n’apporte pas la joie permanente. Inconfort, insatisfaction émanent d’un moi séparé qui veut être comblé et passe à l’action selon sa fantaisie. Ce manque, cet inconfort sont toujours éprouvés par quelqu’un. Du moment que nous nous plaçons comme contemplateur impersonnel, le désir ne peut se maintenir, il se meurt dans l’ultime contemplateur qui est tout désir, plénitude.

Il y a connaissance d’un connaisseur relatif empirique. Si vous portez votre attention vers cette connaissance toute connaissance objective perd son support, s’éteint, et vous êtes cette connaissance, vous faites un avec elle. Elle est l’arrière-plan, s’il est permis de s’exprimer ainsi, de cette connaissance relative changeante. C’est du point de vue de cette connaissance impersonnelle que tout objet, toute notre structure individuelle, peut être vu dans sa juste lumière. Toute autre approche vers l’Expérience de l’un renforce le mental et nous lie davantage à l’égo. Toute connaissance relative pointe constamment vers cette connaissance ultime qui seule est digne d’être appelée Vérité. Dans l’état de sommeil profond, toute activité mentale est complètement résorbée dans la paix et la joie. Le védanta pointe vers cela sciemment pendant l’activité de l’état de veille. Etre cette connaissance pleinement est la véritable réalisation.

Du point de vue où se place le disciple, nous pouvons parler d’un guru, mais du point de vue du guru, il n’y a pas de disciple, il est au-delà de la dualité.

Être est en dehors de toute relation sujet-objet. Être est connaissance par excellence. Cette ultime réalité se vit comme conscience de soi, non duelle, sans agent. Elle se projette en pensée et perception avec le mental et le corps comme support. Ainsi se forme le monde. L’explication du monde se trouve donc seulement dans une démarche à rebours, on ne peut la trouver que dans sa source. Il est né avec la pensée et la perception qui surgissent de la conscience et ne sont rien d’autre que conscience.