Raymond Ruyer : Des raisonneurs de mauvaise foi


27 Feb 2013

(Extrait de Le Sceptique résolu 1979)

Les Saints et les nouveaux Saints

« Les Saints grognent sans cesse parce que le monde ne veut pas les accepter pour ce qu’ils se donnent, et donc, ils se lamentent aux carrefours, proclamant que le monde ne connaît pas les choses qui contribuent à sa paix, et que bientôt il sera trop tard, et qu’alors les gens se repentiront de n’avoir pas fait assez de cas de ce Saint mécontent, d’autant plus qu’il leur rendra la vie dure et qu’il leur fera payer cher leur indifférence et leurs dédains. » [Samuel Butler, Les Carnets, trad. Valery Larbaud, Gallimard, 1936]

Les Saints sont toujours là. Ils n’ont guère changé d’aspect. Ils sont toujours hirsutes, chevelus et barbus, le visage crispé et peu aimable. Ils grognent toujours et menacent toujours ceux qui méconnaissent leur génie et leur message. Ils ne parlent plus de paix, mais de révolution. Ils veulent changer la vie radicalement. Ils voudraient que les gens abandonnent comme eux famille, métier, vie civilisée et les suivent, eux les Saints, les Prophètes. Car ils ont compris, ils savent, ils savent mieux que le commun des mortels quelle est la vraie vie.

Les uns annoncent le règne du Désir, de la Fête, du Théâtre, de la Culture, dont ils se disent les animateurs comme autrefois, aux Pays-Bas et dans la vallée du Rhin, les Frères du Libre Esprit. Les autres annoncent la nouvelle Jérusalem, comme Thomas Münzer et Jean de Leyde, par le fer et par le feu.

Le pillage de Fauchon par les étudiants de 68, avec redistribution dans les bidonvilles, l’incendie du même Fauchon en 1977, sont tout à fait dans le style des Taborites : « Tout croyant doit se laver les mains dans le sang des ennemis de Dieu, de ceux qui osent résister à la volonté des Hommes-de-la-Loi-Divine. Les adversaires des Saints sont des pécheurs, que l’on peut piller et exterminer. »

Au fond, les discours de tous les Saints de toutes les époques reviennent presque toujours à ceci : « Donnez-moi une situation sociale supérieure, donnez-moi de l’argent sonnant, et mieux encore, de l’autorité, pour que je puisse vous rééduquer. Laissez-vous faire docilement, car j’ai déjà un bon pied dans le nouveau Pouvoir. Sinon, il vous en cuira. »

Quand un Saint se plaint de ce que les gens ne connaissent pas les choses qui contribuent à leur paix, il veut dire en réalité qu’ils ne se préoccupent pas assez des choses qui contribuent à sa paix à lui.

Et quand aujourd’hui le nouveau Saint réclame la justice et une société juste, il veut dire qu’il aspire à une société qui lui rendra justice, à lui, à son génie, et qui le vénérera comme un prophète, comme un fondateur, comme un roi.

« A moi la rage, à toi l’angoisse », disait aux bourgeois une inscription de Mai 68. Les nouveaux Saints se sont faits menaçants. Ils se croient le vent en poupe et ils parlent fort, tout en se plaignant d’être des martyrs de la répression. Ils s’apprêtent à martyriser les peuples, à les plonger dans la terreur et la misère, pour les mener de force dans leur Terre Promise, ou au Banquet messianique, sur la Montagne Sainte. Après quoi, Dieu (ou la Justice, ou le Parti des Justes), prendra le Pouvoir, à la place de l’indigne Empereur Sigismond (ou de l’indigne X ou Y, valet des « puissances d’argent », ou ex-Saint devenu traître à la bonne cause) dans une communauté d’amour et de paix soumise à nulle loi — ou à la seule loi des Nouveaux Saints.

Discours sur discours

On ne parle plus aujourd’hui d’« ordre », ou de « sphère », ou de « valeur », politique, juridique, scientifique. On parle du « discours politique », du « discours du pouvoir », toujours détestable, du « discours révolutionnaire » toujours discours, même quand il emploie comme virgules et comme points, des bombes. On ne parle plus de « la science », mais du « discours scientifique », qui doit être dûment surmonté par un « discours épistémologique », lequel, pareil à un « discours grammatical », veille à la correction du « discours scientifique ».

Que signifient au juste tous ces « discours »? Pour comprendre, on peut assez souvent traduire « discours » par « raison ».

La Fontaine écrirait peut-être aujourd’hui :

Le discours du Pouvoir est toujours le meilleur.

Nous l’allons montrer tout à l’heure.

Il y a plus de raison (au sens ordinaire du mot), dans le discours de l’agneau que dans le discours du loup. Mais comme l’agneau est un « discoureur faible », il est mangé.

Le remplacement universel, dans la langue des intelligents, des mots ordre, valeur, raison, par le mot « discours », n’a donc rien de rassurant, car le discours, qui paraît emprunter sa force à la raison, s’impose en fait par la force de la gueule.

Les Grecs, teintés de gnosticisme païen ou chrétien, avaient déjà fait la même contamination verbale. La Raison était le Logos, c’est-à-dire, la Parole, le Verbe, le Discours.

Traduisons saint Jean comme nous avons traduit La Fontaine :

Au Commencement était le Discours, le Discours était en [Dieu, le Discours était Dieu… Tout a existé par le Discours, et rien de ce qui existe n’a [existé sans le Discours.

Dans le Discours était la Vie, et la Vie était la Lumière des [hommes.

Il paraît plus bizarre de continuer la traduction :

Et le Discours s’est fait chair, et Il a habité parmi nous.

Mais ce n’est pas plus bizarre que :

Le Verbe s’est fait chair.

Les Grecs païens qui appelaient la Raison « Logos », refusaient de dissocier le Discours, de la Raison, car il n’en était à leurs yeux que l’expression conforme. A la différence du loup de La Fontaine, des chrétiens, et des intellectuels contemporains, ils rejetaient la dissociation, la Parole séparée de la Raison, et incarnée en un Homme-Dieu ou en un homme Guide politique, ou en un Carnivore, affamé de pouvoir contre les pouvoirs, ou affamé de chair fraîche.

Chaque discoureur, aujourd’hui, enfermé confortablement dans son Discours idéologique comme dans une conduite intérieure, défie, anéantit, les discours de ses adversaires qui, selon lui, parlent pour ne rien dire, ou balbutient comme des enfants, incapables de dominer élégamment leur langage enfantin par un métalangage hégélien marxiste, freudien, lacanien, ou qui emploient un langage vulgaire « fasciste », sans lumière, inconscients d’être esclaves, et de répéter comme des perroquets, le Discours du Pouvoir oppresseur.

Mais on peut penser que les vrais perroquets sont plutôt les discoureurs idéologues eux-mêmes, qui font semblant de parler et de penser, alors qu’ils sont branchés sur des émetteurs dont ils transmettent les discours intéressés comme de simples haut-parleurs.

Les agneaux se croient malins parce qu’ils ne discutent pas la raison des loups. Ils se condamnent eux-mêmes à fournir le repas — en récitant le Benedicite.

Le fanatisme logique

« Un fanatique… » On pense à un demi-dément, possédé par une passion qui l’empêche de raisonner ou qui obscurcit sa raison. C’est faux. Le fanatique est souvent un raisonneur pur, un logicien qui va jusqu’au bout de son idée fixe. Ce n’est pas la passion qui fait la mauvaise foi fanatique en obnubilant le sentiment : « J’ai la logique pour moi. C’est évident comme le soleil. Donc, mes adversaires sont des aveugles volontaires, des traîtres ou des lâches qui ne concluent pas. Ils sont bêtes, bêtes à tuer. »

Les extrémistes en politique, en morale, dans l’art, sont des logiciens simplistes et intrépides. Leurs actes sont des conclusions. Ils détestent moins leurs adversaires, les « idiots qui ne pensent pas », que leurs compagnons de lutte, moins logiques qu’eux-mêmes, qui ne vont pas jusqu’au bout, qui refusent de faire « encore un effort », qui commencent un raisonnement et ne l’achèvent pas, qui pensent, et ne réalisent pas leur pensée.

« Messieurs les professeurs, encore un effort », pensent les jeunes étudiants dans la bonne foi de la jeunesse. Puisque vous avez « démontré » que tout patron est un exploiteur, que tout gouvernement est une violence pour couvrir l’exploitation, qu’attendez-vous pour conclure et agir? Nous avons le temps de faire la révolution avant les grandes vacances. »

C’est à peu près ce que Sade disait à ses « professeurs de républicanisme », de la Convention ou de la Section des Piques : « Allez donc jusqu’au bout de la logique ». Comme le dit Maurice Blanchot, commentateur et disciple du Marquis : « C’est toujours de logique qu’il est question chez Sade. » Il se sent plus rigoureux, plus cohérent que les autres, « et les fureurs dont il se laisse envahir sont celles d’une raison réprimée, arrêtée dans sa progression par une timidité déraisonnable ». [Cf. Sade, Français, encore un effort, avec une étude de Maurice Blanchot; L’inconvenance majeure, J.-J. Pauvert, Paris, 1965]

Puisque le christianisme n’est qu’une « singerie », pourquoi, ô Robespierre, singer des singeries? Puisque la République abroge les lois qui protègent les imposteurs, les rois ou les prêtres, et décrète la liberté de conscience et la liberté de presse, pourquoi ne pas décréter la liberté d’agir? Pourquoi pas la liberté des mœurs ? S’il n’y a plus, pour un vrai républicain, d’impiété, de sacrilège, de blasphème envers la divinité ou envers le roi, « ces ridicules fantômes », pourquoi parler de sacrilège envers les autres hommes, envers leur réputation, leurs propriétés, leurs familles, leur vie?

C’est très bien raisonné.

La calomnie? Elle n’est pas un mal, car si l’on calomnie un mauvais citoyen, il est indifférent que l’on dise un peu plus de mal d’un homme connu pour en faire beaucoup.

Le vol? Le vol dont l’effet est d’égaliser les richesses, ne peut être un mal dans un gouvernement dont le but est l’égalité.

L’atteinte au mariage légal et à la famille? Mesurons-la aux moeurs républicaines. Jamais un acte de possession ne peut être exercé sur un être libre. Il est aussi injuste de posséder exclusivement une femme qu’il l’est de posséder des esclaves. Tous les hommes ont donc un droit de jouissance égal sur toutes les femmes, quel que soit leur âge. Car « celui qui a le droit de manger le fruit d’un arbre peut assurément le cueillir mûr ou vert ».

L’inceste? Comment des hommes raisonnables purent-ils porter l’absurdité au point de croire que s’unir à sa mère, à sa sœur ou à sa fille, « objets dont le sentiment de la nature les rapproche davantage », pourrait jamais devenir criminel? Les vices de Sodome? Le « flambeau de la raison » nous montre l’absurdité de distinguer comme pure ou impure telle ou telle partie du corps.

Le meurtre? Le même flambeau nous éclaire. L’homme ne diffère pas des animaux. Il y a autant de mal à tuer un animal qu’un homme, ou tout aussi peu à l’un qu’à l’autre. Le meurtre est un des grands ressorts de la politique. Ce n’est qu’à force de meurtres que la France est libre aujourd’hui : « Pour conserver le tronc d’un arbre, ne taillez-vous pas les rameaux? »…

Le plus étonnant est que si l’on découvre, çà et là, un grain d’humour dans les « bons raisonnements » de Sade, on n’en discerne plus de trace chez ses disciples actuels, sérieux comme des papes.

La fausse monnaie intellectuelle

Il y a plusieurs sortes de fausse monnaie. Les faux-monnayeurs veulent s’enrichir en prenant un raccourci. Au lieu de gagner de l’argent en travaillant, ils travaillent directement à la fabrication de faux billets qui imitent les vrais, qui ont la même puissance d’achat tant qu’ils ne sont pas reconnus faux.

D’autre part, un gouvernement qui fait de l’inflation est un faux-monnayeur. Les biens disponibles étant restés les mêmes, il distribue plus de droits sur ces biens, pareil à un organisateur de spectacles qui vendrait plus de billets d’entrée qu’il n’a de places à offrir.

La ressemblance, habituellement soulignée, du langage et d’une monnaie est très imparfaite. Il n’y a pas d’État ou de banque centrale ayant le monopole pour le langage, de l’émission. Chacun a le droit d’émission de parole, et sans être nécessairement un faussaire, car s’il apporte une idée neuve, une information nouvelle et authentique, ou une présentation utilisable d’information, il crée la marchandise, le bien qu’il vend. Il a donc le droit de faire payer ses paroles ou ses écrits. En achetant un livre, on n’achète pas de l’encre sur du papier, mais les idées qu’apportent les mots imprimés. Si l’auteur parle pour ne rien dire, ou s’il démarque et répète ce qui a été déjà dit, il émet donc, pour son compte, de la fausse monnaie. Mais dans aucun système, même totalitaire, il n’est passible d’une peine quelconque. Dans un régime totalitaire, s’il ressasse pour la millième fois les idées officielles il est même très bien vu par le Pouvoir, tandis qu’un écrivain original, dont les paroles pourtant valent de l’or, risque d’être mis en prison ou à l’asile.

La parole, par elle-même, a un pouvoir non seulement d’information, mais de renforcement et de nutrition psychique. Personne ne songerait à parler d’inflation à propos de la répétition indéfinie d’une prière liturgique ou d’une affirmation rituelle : Ave Maria, Credo in unum Deum, Mao est le Grand Timonier. Butler s’est amusé à parler des cérémonies de l’église anglicane comme s’il s’agissait d’opérations financières entre banquiers et clients dans une grande banque musicale. Les uns et les autres sont d’accord pour vanter l’excellence de ces Valeurs (remboursables tous les trente mille ans). Mais les huissiers sont payés en monnaie ordinaire. Personne n’est dupé.

Un recueil de poèmes peut « ne rien dire », mais le langage — c’est du moins ce que croit le poète — y est précieux par lui-même, comme ces pièces d’or dont on peut faire des épingles de cravate.

On peut cependant parler en un autre sens, de fausse monnaie, ou de monnaie inflationniste intellectuelle. Par exemple, lorsqu’un clan de faussaires abuse d’un crédit ou d’un fonds de garantie pour imprimer à tour de bras de la monnaie papier. Le fonds de garantie existe, comme les mers du Sud du système de Harlay ou le Mississippi dans le système de Law, mais le support est si étroit, et l’énorme pyramide verbale posée sur lui si démesurée, que c’est bien de l’inflation, avec certitude pour le public, sauf pour quelques profiteurs, d’être volé.

Le fonds de garantie, aujourd’hui, est généralement « la science », et l’estampille « scientifique ». Ne parlons pas même des sciences occultes. Mais les idéologies, en général, sont de la fausse monnaie : elles présentent comme théorie scientifique ce qui est pure construction verbale, pur système de métaphores, jamais réalisables en belles et bonnes marchandises. Les « sciences » humaines ont toutes, sans exception, une partie inflationniste, en porte à faux sur une petite base scientifique. Les études sur le terrain de Darwin et des évolutionnistes, la linguistique de Saussure, les analyses économiques précises ou historiques, les études des homéostasies organiques, les études cliniques des médecins psychiatres sont solides, — sans atteindre d’ailleurs à la solidité de la physique expérimentale. Mais non pas l’emploi en tous les domaines de l’évolutionnisme : Spencer est un inflationniste; ou de la linguistique devenue théorie universelle des signes; ou du matérialisme historique comme réduction maniaque de toute réalité sociale au point de vue économique; ou de la génétique considérée comme ayant prouvé que « l’homme est programmé », ou enfin de la psychanalyse comme explication universelle des religions, des mœurs, des cultures, et comme principe d’une « réduction au sexuel » de toutes les productions humaines.

On se passe de main en main les « certificats de propriété » d’un Mississippi ou d’une mer du Sud, devenus presque entièrement mirages.

Le pire est que la loi de Gresham vaut approximativement pour la fausse monnaie intellectuelle aussi : la mauvaise monnaie chasse la bonne. La partie de la psychanalyse qui a le plus de succès est la plus fausse : le symbolisme sexuel, parce qu’il est à la portée des intelligences les plus modestes. Malheureusement, à la différence de ce qui se passe dans la concurrence entre deux monnaies, on ne garde pas la bonne monnaie dans ses tiroirs, en faisant circuler la mauvaise.

Vocabulaire et syntaxe

Dans les fonds de province, autrefois, apprendre aux enfants à être polis c’était les dresser à dire « bonjour » et « au revoir ». Une femme était dite « élégante » si elle s’achetait beaucoup de toilettes. Être un bon chrétien, c’était aller à la messe, sans manquer.

Aujourd’hui, un jeune militant, antifasciste sourcilleux, ne supporte pas que l’on doute du droit de son parti à confisquer toute l’activité politique du pays et il est tout prêt à cogner sur les « fascistes » — c’est-à-dire sur tous ceux qui font mine de résister à ce « droit ». Les « libérateurs » ouvrent les prisons, pour y faire entrer leurs adversaires.

De même, on est « démocrate », le plus souvent, comme un petit villageois est « poli » : on salue sans manquer tous les mots qu’il convient de saluer. Les comportements et les attitudes ne comptent pas.

Parlons exactement. Les actes comptent encore un peu, parce qu’ils sont visibles. Mais les attitudes intérieures, les sens, ne comptent pas. Les mots sont des pommes ridées et gâtées : on ne les mange pas, mais on peut toujours les lancer à la tête des adversaires. On établit des dictatures au nom de la liberté, on fait des guerres « pour tuer la guerre ». On ment pour faire triompher la vérité. On est violent pour lutter contre la violence. Un film qui dénonce les industriels comme des monstres responsables de tous les maux, qui appelle les jeunes au génocide des bourgeois en leur donnant d’avance l’absolution pour ce nettoyage justicier, ce film est néanmoins présenté comme « antifasciste ».

Cependant, en dehors de ces cas grossiers, il est très difficile de séparer absolument le vocabulaire et la syntaxe. Les linguistes reconnaissent que la syntaxe — la forme et la structure formelle — est elle-même à plusieurs niveaux, et qu’il y a des formes syntaxiques qui servent de « matériel » au langage tout comme les mots, et qui sont porteurs de sens comme les mots. Dans l’ordre religieux, les hommes sont parfois capables d’être aussi subtils que les linguistes contemporains, de ne pas s’en laisser imposer par le vocabulaire, ou même par les règles syntaxiques particulières, et de deviner les attitudes et dispositions fondamentales.

Les Romains ont reconnu sans broncher que leur Jupiter était le Zeus des Grecs, que Mars était Arès, et Vénus, Aphrodite. Avec difficulté, ils ont identifié le Teutatès gaulois, hésitant entre Mars, Mercure, Saturne. Mais les Juifs du temps des Macchabées, n’ont pas admis que leur Yahvé fût identifié à Zeus. Les révoltés sentaient trop bien, contre les Juifs hellénisants, la différence fondamentale sous la différence de nom.

L’esprit populaire — des villes plutôt que des villages — perçoit souvent les affinités et incompatibilités plus finement que les doctes. Il dépasse le vocabulaire, et même la syntaxe formelle. Quand Napoléon épousa Marie-Louise, Gavroche perçut la grossièreté de l’acte sous les pompes et les apparats :

On voit de ces mariages-là

Souvent à la Courtille

Le matin, on rosse le papa,

Le soir, on épouse la fille.

Les menteurs pour la bonne cause

Par prudence, pour ne pas s’attirer de fâcheuses histoires, mais aussi par une politesse instinctive — car même à notre époque sans gêne, la politesse joue encore un très grand rôle dans les relations sociales — on dit rarement en face à un homme : « Vous mentez », mais seulement : « C’est inexact… Vous oubliez que… Vous ne dites qu’une partie de la vérité. » Est tolérable à la rigueur : « Êtes-vous vraiment de bonne foi ? », parce que chacun sait que la mauvaise foi peut être à demi inconsciente.

Il y aurait pourtant avantage à admettre carrément que les menteurs courent les rues et que la tromperie pure et simple, que le mensonge délibéré, sans la moindre dose de bonne ou de mauvaise foi subconscientes, est fréquent, et qu’il faut compter avec lui. Parmi les gens qui ont vu, de leurs yeux vu, des soucoupes volantes, il y a certes une majorité de victimes d’illusions variées. Mais il y a aussi une forte proportion de simples menteurs, qui trouvent amusant de tromper, pour faire parler d’eux et se rendre intéressants.

Un homme s’est accusé d’un meurtre par simple envie de voir sa photo dans Police Magazine. M° Pollack a raconté cette histoire. Heureusement pour le menteur, par un pur hasard, on a découvert le vrai coupable.

Les savants menteurs ne sont pas tellement rares, même dans les sciences physiques. Ils truquent leurs protocoles d’expériences. Blondlot, qui a encore un square à Nancy, était probablement de bonne foi avec sa « découverte » des rayons N. Mais Kammerer, c’est plus douteux, avec ses expériences sur les caractères acquis, bien qu’il ait été défendu récemment par A. Koestler. Mitchourine et Lyssenko sont encore plus soupçonnables, ou les innombrables expérimentateurs de perception extra-sensorielle, de télépathie, de télékinèse, de prémonition.

Mais le vrai domaine du mensonge est celui de toutes les « sciences humaines » presque toujours contaminées d’idéologie, où règne la passion religieuse ou politique.

Le menteur est de bonne foi en ceci, qu’il croit vraiment que son Église ou son Parti tient la vérité essentielle, et qu’il peut donc mentir sans remords sur le détail. Il se dit : « C’est faux, mais cela sert la vérité. » Les antiques histoires d’âmes du Purgatoire venant demander des prières, ou les histoires de punitions miraculeuses des pécheurs, sont de cet ordre : inventées par des menteurs moralisateurs qui se disent : « Cela servira la bonne cause. » Ainsi, entre des milliers, l’histoire « inouïe et espouvantable d’une jeune fille flamande qui, par sa trop grande curiosité de ses habits et collets, â fraises goderonnées à la nouvelle mode, fut étranglée du diable, et son corps, après telle punition, étant au cercueil, transformé en un chat noir en présence de tout le peuple. » [Ce beau texte nous a été communiqué par M. Louis Vax]

Aujourd’hui, ce sont plutôt les sectateurs des nouvelles églises, marxiste, ou écologiste, ou antipsychiatrique, qui sont toujours prêts à propager des histoires « inouïes et espouvantables » destinées à édifier le public.

Plus exactement, les menteurs se partagent la besogne. Les philosophes et savants lancent impudemment des théories générales qui ne tiennent pas debout, mais qui correspondent à des mythes politiques. Par exemple : « La violence est d’abord le fait du gouvernement, de la société, des écoles, des familles. Les violences des anarchistes ne font que répondre à cette violence première. » Ou bien : « Ce sont les prisons qui font les criminels, les asiles psychiatriques qui font les fous, les écoles qui font les différences entre les enfants. » Ou bien : « Les États-Unis, la République Fédérale d’Allemagne, sont aujourd’hui des pays fascistes. » Ou bien : « Quand les gouvernants conservateurs prêtent de l’argent à une entreprise en difficulté, ce n’est pas pour éviter le chômage des ouvriers, c’est pour bourrer les poches des propriétaires capitalistes. » Ou bien : « Les gouvernements développent l’énergie atomique pour rendre inévitable le totalitarisme. »

Puis, les journalistes, les littérateurs, les cinéastes, racontent des histoires de détails qui conviennent à la bonne doctrine, ou ils les inventent, purement et simplement.

Il arrive parfois que le menteur retrouve, en rétroaction, un certain vernis de bonne foi. C’est que, à l’énormité du mensonge, répond l’énorme moutonnerie de ses récepteurs. En constatant le succès de ses calembredaines, le menteur se dit : « Est-ce que je n’avais pas raison, après tout? Mais oui, en effet! Il y a du vrai dans ce que je soutiens. » Et le nouveau Marius va voir la sardine boucher l’entrée du port de Marseille.

Comme il y a du Marius aussi chez d’authentiques grands inventeurs et créateurs, entraînés et convaincus par le succès d’une œuvre qu’ils pensaient d’abord être un « canular ». Nous nous risquons à penser que tel fut le cas de Chateaubriand (comme grand chrétien), de Fourier (comme grand sociologue). Nous ne nous risquerons pas à citer d’autres noms, plus récents.

Logiques contemporaines et « preuve par le cinéma »

On souligne souvent l’abîme qui se creuse aujourd’hui entre les raffinements de la science et les conceptions peu scientifiques, ou antiscientifiques, qui prévalent dans le public même cultivé. On remarque moins qu’il y a un abîme de même genre encore plus béant pour la logique. Les logiciens ont raffiné à l’extrême la vieille logique de l’École. Ils en ont fait une algèbre utilisable pour les programmes des ordinateurs, une branche des mathématiques, ou de la « métamathématique ». Les traités de logique moderne sont effrayants pour le profane.

Dans le même temps, la logique d’usage courant, loin de progresser, s’est dégradée. Certes, les hommes n’ont jamais beaucoup raisonné, pour peu qu’une passion ou un intérêt trouble l’application des règles élémentaires d’un bon raisonnement. Mais il semble que l’on batte aujourd’hui tous les records du genre. Mentionnons seulement trois points.

1. On semble croire universellement que le contraire du faux est nécessairement le vrai. Et, parallèlement, que le contraire d’un mal est nécessairement un bien. C’est évidemment une grossière erreur. La logique élémentaire montre que de propositions vraies, on ne peut déduire que le vrai si l’on raisonne correctement, tandis que de propositions fausses, on peut déduire le vrai aussi bien que le faux. Exemple : « Mon mouchoir est dans la lune, la lune est dans ma poche, donc, mon mouchoir est dans ma poche. »

Une théorie fausse contient normalement beaucoup de vérités. Cela ne prouve pas que la théorie soit vraie.

2. Le sens commun, comme la logique, dit : « Comparaison n’est pas raison. » Pourtant, on raisonne plus que jamais par analogie : « On a toujours commencé par trouver choquantes les formes d’art original. Mais toujours, ensuite, on a reconnu leur valeur, et les critiques « choqués » ont toujours été trouvés finalement ridicules. Donc, les critiques qui refusent la musique atonale sont voués au ridicule. » Ou, bien : « Les mœurs ont toujours évolué dans le sens de « plus de liberté ». Donc, protester contre l’apologie de l’homosexualité, de l’inceste, c’est être sûr d’être ridicule à terme, comme de refuser la musique atonale. » N’insistons pas, ce serait trop facile.

Il ne s’agit pas seulement ici de pseudo-logique. Il s’y mêle une erreur de fait pure et simple. Il est faux que les mœurs ou les formes artistiques aient toujours évolué vers plus de liberté — les jeunes filles, sous la Restauration, trouvaient leurs grand-mères trop « libres » — ou que l’originalité en art ait toujours choqué — au XVIe et au XVIIIe siècle, le public était avide de nouveautés musicales. L’analogie même conduirait à attendre des oscillations plutôt qu’une marche toujours dans le même sens.

3. Les contemporains ont inventé une nouvelle sorte de preuve, la « preuve par le cinéma » (ou par le théâtre, le roman, etc.). On a prétendu prouver, par le cinéma, la vérité de l’antipsychiatrie, le caractère fasciste de la police en Occident, le néo-hitlérisme en République fédérale d’Allemagne, l’exploitation du Tiers Monde par les États-Unis, la sottise de la Résistance, etc.

Le plus extraordinaire est que les cinéastes eux-mêmes s’imaginent avoir vraiment prouvé quoi que ce soit, et que le public le croie d’autant plus qu’il est plus esthète, plus intéressé par la technique même de la confection du film.

Or, que diable peut bien prouver la confection d’un film? Un producteur invente ou utilise un scénario, concocté à partir de vagues connaissances, ou plutôt à partir de préjugés partisans. Il choisit des acteurs qui savent se donner l’air sympathique ou antipathique pour incarner « ses » bons et « ses » méchants; il leur fait dire ou faire ce qu’il veut, il les dirige selon ses conceptions esthétiques. Après cela, le public, et d’abord les critiques, le jugent comme s’il était avant tout un historien, ou un analyste sociologue, ou un documentaliste politique — tout en le félicitant à l’occasion sur l’art avec lequel il a fabriqué les documents utilisés. En d’autres termes, en le félicitant d’avoir été un bon faussaire.

Les prêtres égyptiens, les prêtres de Delphes, qui truquaient, les moines byzantins qui peignaient des suaires à l’image du Christ, ou des vêtements tachés du lait de la Vierge, les prêtres napolitains, tous étaient des croyants. C’est en toute sincérité qu’ils voulaient « édifier » les fidèles.

Les cinéastes d’aujourd’hui, et ceux qui se laissent édifier par eux en leurs croyances politiques, ne font que reprendre une vieille tradition. Ils ont exactement la même psychologie. C’est dans la bonne foi qu’ils fabriquent les « preuves ». Ils travaillent, comme leurs devanciers, dans le « mensonge clérical sincère ».

L’idéologie comme académisme

L’idéologie, dans la politique, ressemble beaucoup à l’académisme dans l’art. De même que l’académisme consiste à prétendre que l’artiste doit faire des études théoriques dans des écoles, et non pas être un apprenti chez un artiste artisan, qui lui apprend à s’exprimer en travaillant d’abord dans son atelier, l’idéologie, pense-t-on, est ce qui doit être étudié préalablement. Le jeune étudiant doit être initié au marxisme, au matérialisme dialectique, à la théorie rousseauiste du contrat social, ou à la théorie sartrienne du serment, ou à la théorie du « champ social » et du désir. Il doit s’exercer aux « analyses » sociales correctes. Il doit s’exercer à ne voir la réalité sociale que conforme aux « canons » orthodoxes de la bonne idéologie.

Après quoi seulement il peut être lâché dans la nature pour un stage de militant. Il verra alors ce qu’il convient de voir, il ne verra pas ce qu’il ne faut pas voir. Il sera imperméable à l’expérience comme un canard est imperméable à l’eau.

Le jeune idéologue, élevé dans les palabres universitaires et dressé à ne voir que selon la doctrine, a beau se donner des airs de sauvage, ce pseudo-sauvage est devenu un vrai pédant, académique.

Comme le mot « idéologue » sonne mal (tout comme le mot « académisme ») les idéologues se hâtent de prétendre que leurs adversaires sont aussi des idéologues, mais des idéologues inconscients et ignares, et qu’ils représentent même l’idéologie par excellence, l’idéologie dominante.

Dans un deuxième temps, ce premier mensonge se corse : « Nous ne sommes pas vraiment des idéologues, mais des philosophes et même des scientifiques. Ce sont nos adversaires qui ne sont que des idéologues. Une politique traditionnelle appuyée sur une religion traditionnelle n’est qu’une  » idéologie figée  » ».

Dans un troisième temps, encore plus raffiné, le mensonge devient : « Tout est idéologie. La science n’est qu’une idéologie parmi d’autres, comme la religion. »

A ce stade, les trompeurs se trompent eux-mêmes. Ils écrivent de gros traités, où ils considèrent pêle-mêle comme des idéologies toutes les visions du monde, qu’elles soient fabriquées, ou instinctives, qu’elles soient le résultat de concoctions d’intellectuels, ou qu’elles soient des mythes spontanés, qui aident les hommes à vivre et à s’adapter, qui naissent de la « foi animale », et des besoins de survie de l’animal-homme, parce que cet animal particulier qu’est l’homme parle, pense, imagine, et ne vit pas seulement de pain, mais a besoin de nourriture psychique et spirituelle.

La réalité refuse ce mensonge. Il y a une « pensée sauvage », ou plutôt une pensée naturelle, pour l’homme comme pour l’animal. L’adaptation est bien le fait d’une « pensée », mais c’est une pensée non idéologique, une pensée dont la naissance ressemble à une création d’organes embryonnaires par une différenciation à partir d’une ébauche thématique, venue d’on ne sait où, et qui arrive comme d’un monde invisible pour animer le monde visible.

La pensée sauvage, naturelle, non idéologique, ressemble à la création d’un artisan modeste, appliqué, qui n’a jamais entendu parler d’école, de système, de créativité, et dont l’ambition, est de faire aussi bien, à sa manière, que ses devanciers.

La pensée sauvage, dans l’art ou dans la politique, est logique à sa manière, dans l’organisation de son domaine qu’elle arrange et embellit. Mais elle ne sort pas de la seule logique. Si elle obéit à une idée — ou, au sens étymologique, à une idéologie — c’est à une « idéologie » mystérieuse qui la fait, non à une idéologie qu’elle fabriquerait elle-même.