Léon Bensimon : Deux expériences intérieures en inde


14 Jun 2011

(Revue Être Libre. No 314. Avril-Juin 1988)

S’il nous faut considérer que les mots, les paroles ne sont qu’un moyen très limité pour exprimer complètement nos sensations, nos sentiments, je dois avouer que cet article est assez incomplet pour récapituler le « ressenti » des expériences spirituelles dont il est question.

Ce que nous éprouvons réellement dans les profondeurs de notre âme ne peut être reproduit d’une manière authentique par le moyen de l’écriture ou du discours. Ceci parce qu’il existe un monde des idées sans forme et c’est là qu’il nous faut pénétrer, si nous désirons saisir ce qui est derrière et au-delà des paroles. Là existe un plan dont la dimension n’est pas communément saisie par le mental, le rationnel, le mécanisme courant du cerveau avec ses possibilités actuelles limitées. D’ailleurs la voie de l’Intelligence n’est-elle pas de voir au-delà des mots ?

Aussi longtemps que nous devons nous instruire par la forme des mots, nous risquons de tomber dans beaucoup de confusion concernant le sens réel. Mais si, dans le total silence de notre esprit, nous pouvons nous élever vers le monde d’où proviennent les idées qui prennent une forme, aussitôt nous atteignons la vraie compréhension. Par exemple, si vous employez un mot dans un certain sens et si moi je suis « habitué » à m’en servir dans un autre sens, alors évidemment je ne comprendrais pas exactement ce que vous avez voulu dire mais ce que ce mot signifiait pour moi. Le mot n’est jamais complètement ce qu’il prétend traduire, sauf peut-être dans le domaine technique.

Très souvent lorsque nous sommes en présence des autres, nous sommes complètement ignorants de ce qu’ils pensent et éprouvent, mais il est possible d’aller au-delà et au-dessus du plan extérieur de l’expression si nous pouvons pénétrer jusqu’à un plan où une communication silencieuse s’est établie. Alors nous pouvons lire dans l’autre comme dans nous-mêmes. Car les mots que nous employons pour nous exprimer sont très peu importants, la pleine compréhension se situant au-delà dans une dimension différente et un minimum de paroles suffisent alors pour nous exprimer. Nous n’avons pas besoin qu’une pensée soit amenée à une complète expression.

Car la vision directe de ce que l’on veut est en nous. Un Maître Zen Japonais devait donner une conférence sur le Bouddhisme Zen à un auditoire d’Occidentaux, conférence organisée, rétablie, datée, invitations envoyées par des personnes non moins occidentales. L’auditoire ému, excité, palpitant en silence, attendait l’entrée du Maître pour avoir quelque chose à « se mettre sous la dent ». Peut-être quelques-uns avaient-ils préparé déjà leurs stylos et du papier pour « prendre des notes ». Le moine bouddhiste arrive silencieusement, se met sur l’estrade : un silence de qualité s’établit, l’homme demeura ainsi durant un certain temps sans ouvrir la bouche, ni faire quoi que ce soit. Puis il dit : « La conférence sur le Zen est terminée ». Peut-être y en eut-il de déçus, mais les autres avaient saisi complètement le Zen et ainsi y étaient entrés dedans.

Tout ceci pour arriver au sujet de cet article.

En juillet 1961, j’accompagnais, une fois de plus, Vinoba dans ses pérégrinations pédestres, à travers les routes et les chemins poussiéreux de l’Inde. Vinoba est l’héritier mystique et social de Gandhi.

Fatigué de la longue marche du matin, à jeun et sous le torrent de la chaleur d’un soleil tropical, je dormis au milieu de l’après-midi d’un sommeil des plus profonds. Le réveil me trouva parfaitement reposé, devenant un instant où tous les soucis étaient apaisés, disparus littéralement, toute agitation évanouie, dans un état de convalescence où l’on ne souffre plus. Je me trouvais alors dans une de ces minutes où nous sentons d’une manière très précise la fraîcheur, la pureté, l’innocence de notre première enfance, où notre sensibilité vitalisante redécouvre l’enivrante beauté des choses qu’il nous suffit de contempler, sans désirer les posséder. Cette minute où nous sentons toutes nos facultés, notre âme, notre cœur comme absorbés par le cosmos, très épurés, tout en demeurant dans une espèce de lucidité sans intellect, un courant de vie nous soutient en silence. Cet instant, ô combien rare dans une existence, où nous nous trouvons saturés d’une énergie des plus subtiles, d’une finesse et d’une paisible qualité au-delà de toute expression verbale ou écrite, ce moment où même si une pensée ose nous effleurer encore, ne nous traverse pas « en dedans », mais se voit bel et bien, je dis « se voit » à l’extérieur, comme si elle était palpable, et si d’autres pensées surviennent, elles se promènent en « dents de scie », de droite à gauche, en ligne droite et sortant d’un grand réservoir, représentant probablement l’ensemble de notre passé, de notre conditionnement, le fondement ou la totalité de notre « ego petit ». Cet instant, où l’on sent amusé la futilité de toutes nos activités passées.

En d’autres mots (ces pauvres mots), le sentiment d’extase, l’extase d’être toutes choses, un état suprême d’une absorption profonde dans l’amour sans le sujet ou l’objet de cet amour, c’était cette complète dissolution de l’esprit et du cœur qui importait le plus, le cerveau fondu dans le cœur, et dans cette annihilation il y avait un sens de la paix ineffable, de liberté et de bonheur.

La même expérience se répéta à Bombay, après avoir écouté une causerie de Krishnamurti vers la fin 1962, elle dura trois jours. Krishnamurti, que j’avais déjà rencontré personnellement en 1954 à Madras et en 1958 à Delhi, m’avait fixé sur ma requête rendez-vous chez son hôtesse, Mme Nandini Mehta. J’entre ému dans le salon, avec une liste de douze questions écrites. Krishnamurti apparaît, me serre la main, et me demande de parler à mon gré en français ou en anglais. Je le regarde et je lui dis : « J’étais venu avec plusieurs questions écrites, mais maintenant, je n’ai aucune question à vous poser ». Je n’avais subitement aucun problème, dû certainement à sa présence. Il me répondit : « Maintenant, écoutez mes causeries qui commencent demain: si, à la fin de ces conférences, vous sentez encore le besoin de me revoir, faites-le », et il me serra affectueusement les deux mains. Je partis empli d’énergie. L’entretien avait duré cinq admirables minutes.

Le lendemain, sous une immense tente dressée dans la cour de « J.J. School of Arts » (L’école des beaux-arts), j’étais au premier rang à trois mètres de l’orateur et j’écoutais, profondément relaxé, d’une manière complètement objective, sans faire intervenir « ma machine à fabriquer des pensées ».

Aussitôt ses mots semblaient descendre d’un entonnoir et pénétrer au-dessus de ma tête, ceux qui étaient vrais s’installaient fortement dans ma tête biologiquement, je sentais des nerfs cervicaux se fortifier, se dérouler en vrille. Les mots inutiles n’entraient pas dans ma tête. Autrement dit, il y avait conscience du vrai et du faux. Mes cellules nerveuses cervicales se tonifiaient, se revigoraient. Rien n’aurait pu me toucher, une insulte, ou quelque chose de narquois, ou une expression sarcastique, ou même un crachat. Le moi disparaissait pour faire place à un état de conscience, jamais connu, malgré dix années de recherches, et de longs jeunes et autres yogas. Je voyais, sentais toutes mes pensées venant d’un réservoir et défiler devant moi plus net. De temps en temps, Krishnamurti me donnait son regard. A la fin de la causerie, il fixa intensément ses yeux dans les miens comme pour voir l’effet sur moi ou pour dire : « Vous avez eu votre compte », je ne saurais rien dire. Mais c’était bel et bon, Seigneur !…

La causerie terminée, tout le monde s’éparpilla dans la cour.

Quelques Indiens, en passant, me touchèrent l’épaule de la main, deux ou trois vinrent me parler brièvement ou me saluer. Mes yeux se croisèrent avec un Américain, connu à l’ashram de Swami Shivananda à Rishikesh, et avec qui je m’étais idiotement fâché…, et aussitôt nous nous sourîmes fraternellement et allâmes spontanément l’un vers l’autre pour nous serrer la main fraternellement. Le lendemain, une jeune fille hindoue, Mlle Chaïnani, me dit : « Hier, je vous ai observé, vous étiez en état de réelle méditation. »

Cette méditation dura trois jours durant lesquels j’étais le mendiant psalmodiant dans la rue, la vache qui passait, fondu dans tous autres humains.

J’habitais une chambre, porte et fenêtre ouvertes, dans une « Dharmasshalla » (Maison d’accueil pour pèlerins et voyageurs), au quartier de C.P. Tank et tenue par la secte Jaïn.

Je demeurais affalé, heureux sur la natte me servant de lit. Les personnes qui passaient dans le corridor-balcon allongeaient leur tête par la porte ouverte, me regardaient et repartaient. Au bout de trois jours, l’enchantement disparu. Faut-il faire un rapprochement avec le jour où mon arrière-grand-père eut l’expérience de sa « mort » ?

Homme très pieux, malade, alité depuis plusieurs années à Fès (Maroc). Toute sa vie cessa en lui un matin. On prépara les funérailles. Quelques heures après, il rouvrit les yeux et d’un sourire ineffable et indescriptible, il déclara aux nombreuses personnes assemblées dans la chambre, y compris les « croque-morts » : « Ah ! si vous saviez où j’étais ! ».

Léon BENSIMON