XXX : Deux ou trois petites choses


06 Sep 2014

(Revue Être. No 3. 15e année. 1987)

Des gens mouraient on ne savait de quoi. Mais comme on a horreur d’ignorer, on invente des mots pour feindre de savoir, s’imaginant posséder la chose quand on détient les mots qui seulement la désignent.

On disait alors que ces gens étaient morts de langueur, de consomption ou de phtisie. Plus tard, l’examen des lésions, en raison de la forme de ces dernières, fit adopter le nom de tuberculose. On avait changé de vocable sans toutefois modifier le mal et les hommes continuaient à mourir par milliers de cette maladie.

Un chimiste allemand découvrit le bacille responsable ; mais comme on ne possédait pas de remèdes efficaces, les gens continuèrent à périr tout aussi nombreux qu’auparavant jusqu’au jour où la mise au point d’un vaccin et la découverte d’antibiotiques appropriés supprimèrent ce fléau du monde des hommes.

Cet exemple résume toute la démarche scientifique : observation, examen, cause, expériences et enfin maîtrise du phénomène. C’est à partir de cette maîtrise, et d’elle seule, qu’on peut parler de certitude et que l’humanité est passée de l’âge de la pierre taillée à celui de l’aérospatiale. On peut le regretter, mais ceci est une autre question.

Tant qu’on ne possède pas la maîtrise d’un phénomène, c’est-à-dire qu’on n’est pas capable de le reproduire dans les mêmes conditions d’expérience ou d’utilisation, prouvant par là que ce qui est avancé est vrai en tant qu’événement concret, on reste dans le domaine de l’hypothèse, de l’aléatoire, de la conjecture et de la croyance, mais non dans celui de la certitude.

Nous subissons actuellement un déferlement de soi-disant informations qui ne font qu’engendrer et maintenir la confusion. Le savoir-faire qui caractérise la maîtrise d’un art ou d’une technique a fait place au faire-savoir de l’information incertaine, qui n’a d’autre finalité qu’elle-même et de discours stériles dont le but inavoué consiste au faire-valoir de celui qui les prononce.

Comme rien n’est plus insupportable que l’incertitude, on est prêt à accepter n’importe quelle explication, et cela d’autant plus facilement qu’elle émane d’une autorité politique ou religieuse placée plus haut dans la hiérarchie sociale. Voilà pourquoi une proposition du genre : « Il n’est pas déraisonnable de penser que… » devient très rapidement une affirmation péremptoire comme : « Ceci est absolument vrai. » Là se trouve le ressort de la publicité, de la propagande et de l’apostolat.

Dans le domaine de ce que l’on peut désigner, faute de mieux, par un terme quelque peu pédant (mais ça n’en fera qu’un de plus parmi d’autres) : celui d’autotranscendance humaine, il n’existe pas de remède pour supprimer la séparation d’avec soi-même, les autres et le monde, qui provoque en nous un sentiment d’incomplétude alors que l’accès à l’auto-transcendance rétablit l’harmonie totale. On n’est plus divisé en soi-même, contre soi-même.

Chaque religion, chaque ordre ou école spirituelle, chaque maître possède son système, ses procédés et ses pratiques. Cela peut incontestablement apporter une aide à ceux à qui cela convient à condition de ne pas s’imaginer que ce qui appartient au domaine psychosomatique permettra d’accéder à l’autotranscendance. Car, si le dévoilement de la dimension spirituelle entraîne des modifications, des remises en place psychosomatiques par voie de conséquence, jamais le contraire ne pourra se produire. Il est vrai que fort peu se sentent attirés par une spiritualité d’expérience. Au fond, que demandent les gens, sinon qu’on leur donne des certitudes toutes faites, des choses à croire auxquelles ils pourront s’accrocher un temps, en attendant qu’elles soient remplacées par d’autres, soit parce qu’elles seront passées de mode, soit parce que l’évolution des connaissances fera qu’elles ne seront plus crédibles. Il est difficile d’admettre comme en 1833 à propos d’une épidémie de choléra « que ce fléau est envoyé par la divine providence pour exercer la rigueur de ses jugements longtemps comprimés par une miséricorde inépuisable. » Aujourd’hui ce type d’explication ne passe plus.

Il faut accepter de vivre dans l’incertitude, l’indécidable, ne tenant pour certain que ce qui est maîtrisable. Cela ne veut nullement dire que telle ou telle maîtrise soit bonne ou mauvaise, tout dépend de l’usage qu’on en fait en bien ou en mal, mais du moins est-elle incontestable. Ce faisant on se trouvera ainsi débarrassé de tout un fatras d’informations à prétention spirituelle qui encombrent et embrument l’esprit. Jadis, les contes de fées ne prétendaient pas exister dans la vie concrète. Ils appartenaient au domaine de l’imaginaire et ne parlaient pas de spiritualisation de la matière.

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Actuellement nombre d’ouvrages et de publications paraissent, où l’on déplore la perte du sacré. Mais existe-t-il du sacré en soi indépendamment des hommes qui le créent ? Tels objets, tels écrits, ayant appartenu à des peuples aujourd’hui disparus et tenus par eux pour sacrés, ne sont plus que des sujets de curiosité placés dans les vitrines des musées. Ils ne sont plus sacrés pour personne. Il n’est pas de sacré hors de l’homme — lequel, ne pouvant raisonnablement identifier le sens du sacré à l’être dérisoire et éphémère qu’il constitue en tant qu’animal humain, va projeter à l’extérieur l’absolu qu’il porte en lui pour le fixer sur une personne, un objet, un temple, un lieu ou une entité surnaturelle, devenant autant d’idoles visibles ou invisibles —. Que l’on songe à la dégradation existant entre une icône primitive, où tout est fait pour suggérer la transcendance et le tableau de Michel-Ange à la Sixtine appelé « La création de l’homme », où Dieu apparaît sous les traits d’un ancien culturiste.

Pour François d’Assise, le monde était merveilleux alors qu’il était pauvre parmi les pauvres. Pour d’autres, le monde apparaît comme un lieu de souffrance et de désenchantement, alors que rien dans leur existence matérielle ne justifie pour eux que le monde soit inacceptable tel qu’il est et qu’il faille le changer.

Ce monde reste neutre, ni exécrable, ni merveilleux. Il n’y a pas à le fuir comme un lieu de perdition. Ce qui change c’est uniquement le regard que l’on porte sur lui selon sa vision intérieure qui, dès lors, le considère comme harmonieux ou vallée de larmes.

Mais comment pourrait-on transformer le monde ou la vie des hommes si l’on ne change pas soi-même ? Ne seront-ce pas toujours les plus assoiffés de pouvoir qui commanderont le destin des autres ? Quand un massacre se produit quelque part sur la terre et que des adversaires s’accusent mutuellement de l’avoir commis, la question n’est pas de savoir qui est le vrai coupable mais qui est capable de commettre un tel acte. Dans tous les cas la réponse est que les deux parties pouvaient le faire, en s’étant donné chacun de bonnes raisons pour cela. Tous les génocides et toutes les tortures se justifient dès lors qu’ils sont perpétrés au nom d’un dieu ou d’une idéologie ; l’histoire est là pour nous le rappeler. Mais comment changer la nature humaine ? Au moyen de manipulations génétiques ou chimiques ? Le résultat risque d’être pire que le mal. Contrairement à ce qu’il a pu croire dans son délire d’orgueil, l’homme reste incapable de maîtriser son destin. On ne peut qu’être frappé par la lucidité qu’ont eue certains chefs politiques ayant entre les mains les leviers du pouvoir, et par la fatalité qui les a entraînés dans des événements néfastes sans qu’ils puissent les éviter, ni pour eux, ni pour les autres bien que les ayant prévus.

La seule transformation possible ne peut être opérée que du dedans. Celle-ci ne résulte pas d’un effort d’ascèse, d’un retrait du monde ou de l’acquisition de vertus, mais du dévoilement de ce dont nous avons été détournés par notre socio-culture, visant avant tout à faire de nous des animaux sociables dociles aux commandements des appareils religieux et politiques.

Une histoire bretonne, qui a fait le sujet d’un roman contemporain, rapporte qu’il y avait jadis un personnage de la pire espèce, coureur de jupons, sacrilège, etc., qui se rendit à un lieu déterminé pour rencontrer le diable qu’il savait être là, et passer un pacte avec lui. Il vit devant lui un personnage aimable, de belle apparence, qui lui ressemblait comme un frère. Alors il lui dit : « Je te reconnais. Tu es celui que j’attendais. Maintenant je sais qui tu es, tu ne m’intéresse plus, va-t-en ! » Et l’histoire dit qu’après cela le personnage en question vécut et mourut en saint. En un instant il avait vu que l’être mauvais n’était pas hors de lui mais en lui. C’est ce à quoi devait parvenir d’abord celui qui se trouvait engagé dans le cheminement spirituel, jadis dans la chrétienté, quand la recherche du royaume intérieur, l’unique nécessaire, ne passait pas pour une activité narcissique hédoniste devant laisser le pas à l’humanisme intégral. Très tôt la perspective spirituelle fut cantonnée dans les couvents et les monastères et l’on fut très attentif à ce qu’elle ne franchît pas la clôture car laisser une voie spirituelle à des laïcs risquait de voir mettre en question l’appareil ecclésial et sa toute puissance dans le royaume de César, par des êtres devenus spirituellement libres. Quels que soient les temps et les lieux, on retrouve toujours le même processus. Il y a d’abord le stade de la vie ordinaire qui est celui de la vie en communauté, où l’éducation du milieu impose des comportements propres à permettre la vie du groupe. Ceux qui favorisent la cohésion du groupe sont dits appartenir au bien, leurs contraires au mal. C’est le stade sociologique, celui du moi aux réflexes conditionnés qui, s’ils sont respectés, vont faire de vous quelqu’un de « bien », et même de « très bien » si les apparences sont sauvegardées. C’est aussi le monde de l’hypocrisie et de la duplicité qui caractérisent la plupart des gens d’appareils. Le deuxième stade est atteint lorsqu’on prend conscience que vivent en nous, inhérentes à notre nature, des tendances opposées dénommées bien et mal et qu’en chacun de nous il y a du docteur Jekyll et du Mr. Hyde. C’est l’évidence que nous sommes constitués de cette manière-là par la nature. Il n’y a ni à s’en désespérer, ni, puisqu’il en est ainsi, à s’abandonner à une vie sans autre finalité que son propre plaisir, comme cela se passe actuellement en Occident. Il s’agit d’une constatation et l’acceptation de se voir tel qu’on se trouve en soi-même avec précisément ce qu’on reproche aux autres parce qu’on refuse de le regarder en soi.

Au moment de cette prise de conscience, soi et les autres perdent de leur importance. Ce stade est celui que les taoïstes appellent Wu-Wei, ce qu’un sinologue allemand a magnifiquement traduit par Sein-lassen, laisser-être, et qu’un sage hindou contemporain a appelé l’état du « témoin ». C’est la reconnaissance sans amertume, ni joie que « Rebus sic standibus » : les choses étant ce qu’elles sont. En premier lieu, il faut les accepter. A partir du moment où l’on en prend conscience elles perdent de leur importance et par là de leur emprise séductrice. Enfin vient le stade que les alchimistes ont appelé « conjunctio oppositum » : l’union des contraires où il n’y a plus de divisions absolues, mais ce en quoi tout se fond et qui porte « mille noms » ne pouvant en avoir aucun. Il n’y a ni yin ni yang absolus mais « l’esprit de la vallée » — le Tao, que l’intellect humain ne peut que percevoir, en raison de sa constitution, tantôt comme yin, tantôt comme yang, étant donnée son incapacité à penser la totalité indivisible. Au niveau de l’intellect, il n’y aurait pas de troisième terme possible. Et pourtant, il existe bien dans l’être humain une donnée immédiate qui est éprouvée comme primordiale et totale perfection et qui laisse entrevoir une tout autre dimension de l’être humain où se fondent toutes les distinctions, une réalité que l’homme ne peut formuler puisque ne relevant pas du physique, de l’affectif ou de l’intellect. A ce niveau la métaphysique devrait apparaître comme un non-sens et la philosophie comme une orgueilleuse impuissance. Cependant, cette intuition d’une transcendance va hélas donner naissance au concept de Dieu et à tous les discours qui seront tenus sur lui !

Au début du christianisme, avant que le dogme ne fût établi, un Clément de Rome pouvait dire, dans une perspective semblable à celle des taoïstes, que Dieu régentait le monde avec une main droite et une main gauche. Par la suite, on ne sait à cause de quelle aberration, on va faire du bien et du mal des principes métaphysiques autonomes, identifiant le bien à Dieu et le mal à Satan, voire à l’homme selon la conclusion chrétienne « Omne bonum a Deo, omne malum ab homine » : tout le bien vient de Dieu, tout le mal vient de l’homme. On va s’engager ainsi dans une impasse au sujet de l’origine du mal. Pourquoi l’homme est-il en proie au mal, bien que créature de Dieu qui, lui, est absolue perfection ? Le péché originel va être inventé pour essayer de sortir de cette contradiction. Mais qui a créé le péché ? On n’en sort pas !

En réalité, on connaît seulement ce qu’on est capable de connaître et de toute façon ce que permettent les possibilités ultimes de la nature humaine. Quoi qu’il en soit, celui qui se voit et s’accepte tel qu’il est, ni mieux ni pire que les autres, se trouve comme vacciné, exorcisé, contre lui-même, celui-là peut parvenir au terme, à l’accomplissement, à la réunification de soi, puis de soi et du monde, si la lumière se fait en lui.

Alors, il pourra faire siennes les paroles de Martinus von Biberach :

je viens je ne sais d’où
je suis je ne sais qui
je meurs je ne sais quand
je vais je ne sais où
je m’étonne d’être aussi joyeux.


XXX