Albert Jacquard : La devise de la république a-t-elle encore un sens?


04 Jan 2017

Albert Jacquard (1925-2013) est un chercheur et essayiste français. Spécialiste de génétique des populations, il a été directeur de recherches à l’Institut national d’études démographiques et membre du Comité consultatif national d’éthique. Conférencier et auteur de nombreux ouvrages de vulgarisation scientifique, il tient un discours humaniste destiné à favoriser l’évolution de la conscience collective.

(Extrait du livre collectif : Les scientifiques parlent, dirigé par Albert Jacquard. Hachette 1987)

Un mot est semblable à une éponge ; elle absorbe peu à peu les substances qu’elle rencontre, il s’enrichit de tous les sens attribués par ceux qui l’emploient ; mais, pressée, elle se vide ; répété trop souvent, il risque de ne plus avoir aucune signification. Ce risque est surtout évident pour les devises trop facilement formulées dans tous les rites de la vie collective. Que peut-il rester de la Liberté, de l’Égalité et de la Fraternité? Depuis notre enfance, nous avons vu si souvent ces mots inscrits sur les frontons des édifices publics ou sur les papiers des administrations que notre cerveau ne réagit plus à leur lecture. Faut-il admettre qu’après deux siècles d’usage ils ont perdu tout contenu, qu’ils ne sont plus capables de provoquer de réflexions, à peine un réflexe, et qu’il serait finalement plus honnête de les jeter au panier? Faut-il constater avec Valéry qu’ils ont « plus de valeur que de sens », ou peut-on s’efforcer de leur insuffler une nouvelle vie?

De combien d’espoirs pourtant ces mots ont été porteurs! Ils ont contribué à entraîner tout un peuple dans de merveilleuses aventures. Mais peu à peu, pour reprendre la formule de Péguy, la « mystique s’est dégradée en politi­que » ; leur usage n’a plus servi à provoquer des élans révolutionnaires, mais simplement à satisfaire quelques rites débonnaires.

Oublions les discours où des hommes politiques en mal d’imagination les ont utilisés pour leur péroraison, oublions les mairies et les écoles dont ils sont l’ornement, et cherchons quel contenu nous pouvons aujourd’hui leur attribuer.

LIBERTÉ

La revendication de liberté s’est étendue à mesure qu’elle était un peu mieux satisfaite. Pour le paysan russe du XIXe siècle dont l’« âme » appartenait au propriétaire du domaine, conquérir un peu plus de liberté c’était obtenir que l’on ne puisse plus vendre l’homme sans la terre [1]. Pour les syndicats français d’aujourd’hui c’est obtenir que les lois sur la représentation du personnel dans l’entreprise soient observées. Mais, de proche en proche, on passe de l’exercice de droits limités par les règles sociales, au pouvoir de définir ces règles; de l’absence de contrainte dans l’expression de la pensée, on passe à la possibilité de forger une pensée autonome. Et une question, « la » question, surgit aussitôt : cette possibilité d’autonomie existe-t-elle? Le « libre arbitre » n’est-il pas un leurre introduit par quelques philosophes ou quelques théo­logiens, mais dont le raisonnement scientifique démontre l’inanité ?

Souvent, en effet, la science est perçue comme le domaine où le déterminisme règne en maître ; son objet est de mettre en évidence les « lois » de la nature, et ces lois exprimées par des formules mathématiques rigoureuses parais­sent énoncer des fatalités sans faille. La science aurait-elle, dans sa progression, rendu irréaliste l’idée d’une possible autodétermination de l’individu, aurait-elle vidé de tout contenu le concept de liberté?

Une extrapolation de l’attitude scientifique du XVIIIe siè­cle permet en effet d’aller dans ce sens, et cette extrapolation a été présentée par un mathématicien et physicien célèbre, Pierre Simon de Laplace. Il aurait, paraît-il, formulé un jour la théorie du déterminisme universel devant Bonaparte : tout dans l’univers est fait de particules ; celles-ci sont définies par un ensemble de caractéristiques dont certaines nous sont connues (masse, charge électrique…), et d’autres sont sans doute encore à découvrir; l’état de chacune peut ainsi être décrit à chaque instant, par un certain nombre de paramètres précisant sa localisation et sa vitesse, ou mesurant ses diverses caractéristiques ; les transformations auxquelles elle est sou­mise dépendent de ces caractéristiques et de celles des autres particules, elles résultent du jeu des lois de la nature. Un esprit (on disait, à l’époque, un « démon ») informé de toutes ces lois et connaissant en un instant donné toutes les caractéristiques de toutes les particules, pourrait en déduire toutes les transformations qui se produiront au cours de l’instant suivant et ainsi, de proche en proche, décrire les états successifs de l’univers jusqu’à la fin des temps; de même il pourrait, à partir de la connaissance de l’état actuel, calculer les transformations intervenues au cours de l’instant précédent et étendre sa description jusqu’à l’origine de l’univers. Le présent contient le passé et l’avenir. Tout instant résume la totalité de la durée.

Impressionné, le futur empereur aurait interrogé Laplace : « Monsieur le Professeur, dans cette description, quel rôle donnez-vous à Dieu? — Dieu est une hypothèse dont je n’ai pas eu besoin. »

Plutôt que de s’inquiéter à propos de Dieu, ne serait-il pas plus urgent de s’inquiéter du sort de chaque homme? « Dans cette description quel rôle me donnez-vous, à moi? Car j’appartiens à l’univers, je suis fait de particules; les mouvements de mes cordes vocales correspondant aux mots que je prononce, les parcours d’influx dans mon système nerveux central correspondant aux réflexions que je développe, tout cela était, dites-vous, prévisible dès le commencement du monde; je ne suis donc qu’une marionnette, tous mes actes sont le résultat de forces auxquelles je ne peux pas ne pas me soumettre. Où est ma liberté? »

Sans doute Laplace m’aurait-il répondu que, si l’on admet ce modèle d’univers, ma liberté n’est qu’un fantasme, une illusion, une bulle que le raisonnement fait s’évanouir : la Nature englobe la nature humaine, celle-ci est de la même essence que celle-là.

Aujourd’hui aucun scientifique, si pur et dur soit-il, ne reprendrait à son compte cette présentation. La vision que nous avons de l’« univers » est tout autre.

Tout d’abord l’hypothèse d’un « démon » omniscient n’est pas logiquement tenable ; par définition, l’univers englobe toute réalité, y compris l’éventuel démon ; celui-ci ne pourrait prévoir les transformations de l’ensemble qu’en prévoyant les siennes propres, ce qui nous entraîne vers les difficultés logiques mises en évidence par les mathématiciens à propos de l’« ensemble de tous les ensembles » ; comment d’ailleurs cerner cet univers dont les limites ne pourraient que séparer ce qui lui appartient de ce qui ne lui appartient pas, alors que, par définition, tout lui appartient? Cette difficulté avait d’ailleurs été bien vue par les maîtres du Talmud pris entre la nécessité d’admettre que rien ne peut échapper au déterminisme voulu par Dieu et l’évidence que la crainte de Dieu échappe à Dieu : l’attitude de celui qui étudie les déterminismes de la nature échappe nécessairement à ces déterminismes [2].

D’autre part, le développement de la physique quanti­que nous a appris que, définitivement, nous étions incapables de tout savoir sur une portion, même infime, de l’univers ; les relations dites d’« incertitude » manifestent l’impossibilité, à jamais, pour les concepts imaginés par l’homme d’épuiser la richesse du réel; la moindre particule se dérobe puisque, selon le point de vue de l’observateur, elle se comporte soit comme un élément de matière, soit comme une onde ; l’interrogation sur « ce qu’elle est en réalité » n’a pas de réponse ; l’omnis­cience supposée par Laplace est inaccessible. Son démon est mort [3].

Enfin, les logiciens ont montré que l’outil même avec lequel nous édifions notre représentation de l’univers, la logique, ne sera jamais suffisamment puissant pour répondre à tous les besoins ; les théorèmes concernant l’« indécidabilité révèlent que la réalisation de cet outil ne sera jamais achevée. La liste des axiomes, nous permettant de décider si une proposition ayant un sens précis est vraie ou fausse, est non seulement arbitraire, elle est sans fin.

Pour être cohérents, nous devons donc renoncer à la fois à une prévision parfaite et à une reconstitution parfaite d’hier. A vue d’homme, demain n’est pas dans aujourd’hui, aujourd’hui n’était pas dans hier. Nous sommes, bien sûr, tenus à la restriction « à vue d’homme » ; et cette restriction paraît à certains peu supportable. Ils ne peuvent s’empêcher de formuler l’interrogation essentielle : dans la réalité profonde des choses, le déterminisme est-il total, les événements successifs s’enchaînent-ils selon un mécanisme inébranlable? On peut certes poser la question, mais aucune réponse ne peut être fournie. Il ne s’agit plus ici du domaine de la connaissance possible, il ne s’agit plus de physique, mais de méta­physique.

Tenons-nous en au rapport entre nous, les hommes, et l’univers qui nous est accessible, grâce à nos sens et grâce à notre intelligence. Notre approche de cet univers rend définitivement illusoire une prévisibilité totale; le réel d’aujourd’hui est lourd des possibles de demain, et ces possibles sont innombrables; la connaissance la plus étendue de l’état actuel de l’univers nous permet au mieux d’énumérer ces possibles, éventuellement d’évaluer la probabilité de chacun, mais non de désigner celui d’entre eux qui sera choisi comme le réel de demain. Un espace se révèle ainsi où peut se déployer la liberté.

Cependant cet espace, tel que l’offre la nature des choses, est vide.

Le postulat central de l’explication, peu à peu dévelop­pée par la réflexion scientifique, des changements qui se produisent dans l’univers est que les processus à l’œuvre, qu’ils soient déterministes ou aléatoires, ne se déroulent qu’en fonction de l’état présent des choses et non en fonction d’un but à atteindre. Par convention tout raisonnement finaliste, faisant intervenir la réalité de demain pour rendre compte d’un événement d’aujourd’hui, est rejeté par le scientifique; car demain n’existe pas ; il n’est pas admissible de le faire intervenir dans l’enchevêtrement des causes à l’œuvre.

La nature n’a pas de projet; l’indécision que nous y discernons, que cette indécision soit une propriété du monde réel ou une conséquence de la limitation de notre connaissance du monde réel, ne peut donc être assimilée à une quelconque liberté. Certes la description fournie actuellement par le physicien ne rend pas (ou plus) impossible l’insertion de la liberté, mais elle ne la fonde pas.

Il se trouve cependant que, sur notre planète, le déroulement des processus naturels a abouti à la mise en place de structures de plus en plus complexes. La complexité nourrissant la complexification, ce cheminement s’est auto-accéléré. Des seuils successifs ont ainsi été dépassés ; le premier a été l’apparition, il y a 3,5 milliards d’années, de molécules (l’ADN) dotées du pouvoir de reproduction, ce qui a permis de neutraliser le rôle destructeur de la durée ; l’apparition par la suite de structures capables, non plus de se reproduire, mais de coopérer pour procréer un être nouveau à partir de deux, a permis de dépasser un second seuil en donnant à cette durée un rôle créateur ; en effet ce procédé entraîne la réalisation de patrimoines génétiques systématiquement nouveaux, définitivement uniques; il provoque une diversité toujours plus étendue ; il fait de la création une routine. Peu à peu, grâce à ce processus, ce que nous appelons le « vivant » s’est diffé­rencié en espèces dont certaines ont exploré des domaines étranges.

De cette course à la complexité, le gagnant a été l’Homo Sapiens ; cette victoire il la doit à l’extraordinaire richesse de son système nerveux central. Chez lui de nouveaux seuils quantitatifs sont dépassés, qui ont pour conséquence des mutations qualitatives ; des pouvoirs inattendus, imprévisi­bles, lui sont accessibles. Il a, en fait, reçu un don qui rend dérisoires tous les autres : le pouvoir de se faire des dons à lui-même. Sa complexité est telle que sa capacité d’auto-organisation devient une capacité d’autocréation. Il peut, certes à l’intérieur de certaines limites, non plus supporter ce qu’il est, mais devenir ce qu’il choisit. Il peut, et il est seul à notre connaissance à le pouvoir, avoir un projet. Car pour lui demain pré-existe.

Cette conscience de son devenir, cette possibilité de choix, font de lui un être capable de construire sa liberté.

Ce pouvoir se manifeste individuellement, mais il ne peut s’exercer que collectivement. Le patrimoine génétique de chaque membre de l’espèce lui permet de devenir un homme, mais il ne lui apprend pas à être un homme; d’autres hommes sont nécessaires, qui apportent les recettes d’utilisation des outils fournis par la nature. Nos gènes nous donnent les muscles et les os permettant la marche sur nos deux membres postérieurs, mais les enfants sauvages marchent à quatre pattes ; des hommes sont nécessaires pour nous mettre debout. Nos gènes nous donnent des cordes vocales qui nous permet­tent de parler ; mais les enfants sauvages ne savent que pousser des cris, des hommes sont nécessaires pour nous apprendre le langage.

Comment donc cela a-t-il pu commencer? La réponse est qu’il n’y a pas eu de commencement, mais progressive construction. Nous, les hommes, peu à peu, nous avons transformé en réalité, et continuons à transformer en réalité, ce qui n’était qu’un potentiel apporté par la nature : le langage est bien réel, mais il n’est pas une conséquence nécessaire des informations génétiques que nous recevons ; il est une création humaine.

L’évolution a abouti, entre des millions d’autres espèces, à l’Homo Sapiens, cette espèce dont les membres constituent l’humanité. Eux ont entrepris de réaliser autre chose que l’humanité : ils font émerger l’Humanitude.

Léopold Senghor a chanté la Négritude, cette richesse que les Noirs africains ont créée, et dont ils font cadeau aux autres hommes. Plus merveilleuse encore est la richesse créée par les milliards d’hommes qui ont peuplé la Terre depuis quelques dizaines ou centaines de milliers d’années, par les milliards de ceux qui la peuplent aujourd’hui ; de cette création de chacun ils se font cadeau les uns aux autres ; ils s’offrent l’Humanitude [4].

Au cœur de cette richesse est la possibilité, donnée par les hommes à l’Homme, d’être libre. Cette liberté n’est donc pas seulement une conquête personnelle, elle est d’abord le résultat d’un effort collectif, elle n’a de sens que dans la participation à une œuvre de tous.

Enfin, il faut le constater, cette conquête n’est pas gratuite; le prix payé peut paraître à certains exorbitant : la capacité à imaginer notre possible devenir nous rend cons­cients de son aboutissement inéluctable, la mort. Du coup le présent a perdu pour nous toute existence concrète; il n’est, il ne peut être, que souvenir du passé ou évocation de l’avenir. Le passé est ce qu’il est, source de regrets ou de nostalgie; l’avenir se précipite sur nous et, au-delà de péripéties variables, comporte un horizon identique pour tous, l’anéantissement.

L’exigence de liberté correspond à notre refus de regarder comme absurde notre aventure, même si son aboutissement nous est imposé.

ÉGALITÉ

C’est par ce concept que nous avons, encore tout enfant, abordé la science ; le premier effort que nous avons réalisé pour pénétrer le monde encore mystérieux et fascinant de « ceux qui savent » a concerné le signe =, égal. Mais il s’appliquait alors à quoi? aux nombres, et provisoirement, aux seuls nombres ; deux nombres sont égaux ou sont non égaux. Mais deux objets sont-ils ou non égaux? Si nous posions cette question, nos maîtres devaient nous répondre qu’elle n’avait tout simplement aucun sens ; il fallait donc ne pas chercher de réponse.

Malheureusement cette dernière phrase a rarement été prononcée devant nous ; elle est cependant essentielle : face à une question, il s’agit d’abord de s’interroger sur son sens; ensuite, ensuite seulement, et dans le cas où elle a un sens, de chercher la ou une réponse. Il semble bien que nous préparions mal nos enfants à cette discipline d’esprit, pourtant élémentaire. Comme le montre l’anecdote suivante : une équipe de chercheurs du CNRS est intervenue dans une classe primaire en posant aux élèves, en présence de l’instituteur, un problème du type : « un bateau mesure 132 m de long, il est chargé de 823 tonnes de blé. Quel est l’âge du capitaine? » Plus de la moitié des élèves ont, paraît-il, répondu par une réponse chiffrée [5].

Cette attitude est révélatrice d’une erreur fondamentale de notre enseignement : nous laissons croire aux enfants que l’objet de la science est de répondre et que la réponse la meilleure, la plus précise, s’exprime par un nombre. En fait, l’objet de la science est de formuler au mieux les questions, ce n’est que dans quelques cas particuliers qu’elle peut espérer aboutir à une réponse chiffrée.

Pour obtenir une réponse sensée à la question : « ces deux objets sont-ils égaux? », force est d’adopter une nouvelle définition du mot « égal ». Un pas peut être fait dans cette direction en définissant l’égalité de deux ensembles E et E’ : E = E’ signifie que tout élément de l’ensemble E est élément de l’ensemble E’, et réciproquement. Si l’on ramène alors chaque objet à un ensemble de caractéristiques, mesurées par des nombres ou par des codes, on peut admettre que deux objets sont « égaux » si les ensembles de caractéristiques qui leur correspondent sont eux-mêmes égaux.

Ce cheminement est raisonnable, mais il faut noter qu’au passage nous avons perdu de vue les objets initiaux; nous les avons remplacés par deux séries de nombres ; si étendues soient ces séries, elles ne constituent évidemment qu’une description partielle des objets ; deux objets considérés comme « égaux » peuvent fort bien ne plus l’être si l’on complète la description par une caractéristique nouvelle.

Mais il y a plus grave : le passage du signe = correspondant à une relation entre deux nombres, au même signe correspondant à une relation entre deux ensembles, entraîne un changement de définition dont les conséquences sont camouflées par les mots que nous employons.

En effet, lorsque deux nombres ne sont pas égaux, ils sont « inégaux », ce qui implique que l’un est supérieur à l’autre; l’inégalité est inévitablement, dans ce cas, signe de hiérarchie. Mais lorsque deux ensembles ne sont pas égaux, ils sont inégaux sans pour autant qu’un rapport de supériorité-infériorité soit impliqué. Ainsi les ensembles A = (2,0,7) et B = (1,9) sont inégaux, mais aucun des deux n’est supérieur à l’autre. Pour fonder une hiérarchie entre eux, il faut définir, de façon nécessairement arbitraire, un nombre unique qui carac­térise chacun ; ce peut être par exemple le nombre d’éléments (3 pour A, 2 pour B, d’où A > B), ou la moyenne de ces éléments (3 pour A, 5 pour B, d’où B > A), ou toute combinaison imaginable. Dans chaque cas une hiérarchie correspond à un point de vue partiel et ne peut être définie entre les ensembles eux-mêmes.

Nous nous trouvons ici face à une ambiguïté source des pires contresens : l’inégalité peut être définie en effet soit comme le contraire de l’égalité, soit comme le signe d’une hiérarchie, et ces définitions ne sont équivalentes que dans le cas très particulier des nombres. Or, dans le langage courant, c’est le deuxième sens qui est spontanément adopté : constater l’inégalité c’est implicitement admettre la hiérarchie. Pour parler clair, il faudrait donc renoncer au terme « inégalité » et se contenter d’évoquer la « non-égalité ».

Ce glissement d’un sens à l’autre, avec tout ce qu’il entraîne de déviation de la pensée, est bien mis en évidence lorsqu’il s’agit de l’intelligence : l’intelligence de A et celle de B sont-elles égales? La réponse nécessite tout d’abord que l’on définisse les caractéristiques permettant de décrire ces intelli­gences : capacité à comprendre, à retenir, à imaginer, rapidité, etc., puis que l’on adopte une méthode de mesure ou de codification de chacune de ces caractéristiques, enfin que l’on compare les résultats obtenus pour A et pour B. Si les caractéristiques sont nombreuses (ce qui est évidemment nécessaire si l’on ne veut pas se contenter d’une caricature de l’objet étudié) il est extrêmement rare de constater une égalité : ces deux intelligences sont non-égales. Mais la question vient aussitôt : laquelle est supérieure? Cette ques­tion n’ayant aucun sens, il est nécessaire de ne pas lui répondre. Le désir d’obtenir une réponse est cependant si vif que le nécessaire a été fait pour le satisfaire. C’est ce désir qui est à la source de l’étrange fortune du trop célèbre quotient intellectuel. A partir de multiples notes obtenues à diverses épreuves, un nombre est calculé : le QI ; il constitue un résumé de l’ensemble des informations recueillies sur le fonctionne­ment cérébral; mais ce résumé ne peut évidemment être qu’arbitraire. Son principal avantage est que pour lui la non-égalité entraîne la hiérarchie, et c’est justement l’obten­tion d’une hiérarchie qui était l’objectif inavoué.

Deux hommes sont-ils égaux? Pour que la réponse soit affirmative, il faudrait soit avoir affaire à un véritable miracle, soit se contenter d’une description tellement succincte qu’elle n’aurait aucun intérêt. Il suffit de définir chacun par le patrimoine génétique qu’il a reçu pour constater (à la seule exception des jumeaux monozygotes) une non-égalité. La diversité de notre espèce pour de très nombreux caractères élémentaires est telle que le nombre de combinaisons possibles est fabuleusement élevé. Le seul système HL-A comporte une telle richesse de gènes que le nombre de « génotypes » différents dépasse plusieurs millions ; or ce système ne repré­sente qu’une part infime du patrimoine; si l’on tient compte de l’ensemble des caractères connus, les génotypes possibles sont plus nombreux que le atomes composant les milliards de galaxies qui nous entourent.

Cette diversité abouti à un constat sur lequel on ne saurait trop insister : jamais le réel n’épuisera les possibles; jamais une fécondation ne reconstituera un patrimoine géné­tique déjà réalisé. Si longue soit la durée à venir de notre espèce, chacun de nous est donc unique, définitivement.

A cette diversité du stock génétique initial (l’inné) se surajoute celle de l’aventure vécue (l’acquis). Au cours de la vie intra-utérine, puis tout au long de la progressive réalisation de l’organisme, les apports de l’extérieur interagissent avec les recettes génétiques, pour orienter les multiples processus à l’œuvre, dans des directions souvent imprévisibles. D’innom­brables bifurcations sont rencontrées où les choix sont fonction d’événements souvent infimes. Après les hasards de la conception, les hasards de l’aventure nous amènent, nous l’avons vu, au bord d’un espace de possible liberté; du même coup ils créent entre nous des non-égalités.

Les hommes ne sont pas « égaux ».

Les philosophes du siècle des Lumières se seraient-ils donc trompés? Évidemment non; l’égalité qu’ils évoquaient ne concernait pas un fait, mais un objectif. Et il n’y a là nulle contradiction, à condition de ne pas commettre l’erreur logique assimilant différence et hiérarchie.

L’exigence d’égalité que nous formulons n’est en aucune façon un constat, mais la manifestation d’une certaine idée de l’Homme. En posant cette exigence nous affirmons une décision, gratuite, sans référence à une quelconque « nature » humaine. C’est justement parce qu’elle n’est pas dictée par une réalité extérieure, par une quelconque loi de la nature, que cette exigence est la marque de notre liberté.

La nature ne nous fournit guère d’exemple d’égalité, tous les processus qui s’y déroulent sont au contraire agencés de telle façon qu’ils créent en permanence de la diversité ; à chaque instant ces processus travaillant sur le réel, provoquent d’innombrables possibles parmi lesquels sera choisi le réel suivant, et les mécanismes de ce choix sont si enchevêtrés que nous ne pouvons guère raisonner qu’en appelant « hasard » le sujet inconnu de ce verbe choisir. Cette diversité correspond à tel point à l’observation courante que, dans le cas où deux objets semblent vraiment « égaux », le réflexe du scientifique est de s’en étonner et d’expliquer cette surprenante égalité par un biais de l’observation. Ainsi les électrons que l’on rencontre dans les atomes semblent, partout dans l’univers, étrangement semblables ; leur charge électrique, leur masse sont des « constantes ». Cette constatation amène certains physiciens à formuler une hypothèse inattendue; peut-être n’y a-t-il qu’un électron dans notre univers, nous le rencontrons en de multiples occasions, mais il est toujours le même [6] ! Acceptable ou non, cette présentation est en tout cas significative de la méfiance du scientifique lorsque des objets lui paraissent abusivement semblables, à la limite miraculeusement « égaux ».

Cette méfiance peut expliquer les réticences rencontrées par l’affirmation d’une égalité en droit entre les hommes. Ne le contestons pas, cette égalité va à contre-courant des réalisations que nous propose le monde autour de nous : mais, justement, le propre de l’homme est de chercher à ne pas subir la loi commune, de refuser de se soumettre. Il met sa dignité dans son combat contre les forces aveugles qui l’assaillent; l’exigence d’égalité est une des formes de ce combat.

Malheureusement ceux qui réfutent cette exigence peu­vent convaincre en prétendant que les « lois de la nature » leur donnent raison. Telle est notamment la position de certains courants de la droite dite « nouvelle » ; selon eux l’humanité sécrète tout naturellement des individus que l’on peut qualifier de « crème » et d’autres que l’on peut qualifier de « lie » ; et il est de l’avantage de tous que les premiers bénéficient des plus grandes possibilités dans l’accès à l’édu­cation, aux richesses, au pouvoir, tandis que les seconds doivent être éliminés ou, tout au moins, mis hors d’état de nuire.

De tels développements semblent être de bon sens, alors qu’ils ne sont que des non-sens. Leur pouvoir de conviction n’en reste pas moins grand, car il est toujours plus difficile de lutter contre une absurdité que contre une erreur. Dans ces développements, la part irréfutable est le constat de la non-égalité des hommes ; la part correspondant à une décision arbitraire, et non à la reconnaissance d’une réalité, est l’affirmation d’une hiérarchie en valeur entre les « meilleurs » et les « moins bons », entre la crème et la lie. Cet arbitraire n’est pas moins grand que celui qui consiste à exiger l’égalité des droits ; il n’est en aucune façon plus proche d’une réalité « naturelle ».

Enfin, il est nécessaire d’évoquer des mots employés comme des armes par ceux qui s’opposent à l’exigence d’égalité les partisans de cette exigence sont désignés comme des « égalitaristes », leur doctrine désignée comme l’« égalitarisme ». L’emploi de ces mots est accompagné de la présentation d’une société uniforme, plate, ennuyeuse, sans joie, d’où tout dynamisme a disparu, où tout effort est inutile, et qui devient à la longue incapable de la moindre efficacité.

Et il est vrai que l’objectif d’efficacité peut être, à court terme, plus facilement atteint par une société « inégalitaris­te » : 1 ou 2 % de « princes » qui ont tout pouvoir en toute richesse, 3 ou 4 % de policiers et de militaires qui font régner l’ordre, et 95 % d’esclaves qui obéissent et produisent, c’est là sans doute la meilleure recette pour réaliser de grandes choses : les pyramides d’Égypte ou les tombeaux des empereurs chinois. Tant que les opprimés ne remettent pas en cause leur condition, faute d’imaginer qu’un changement soit possible, tant que, grâce au même manque d’imagination, les oppres­seurs ne remettent pas en cause le bien-fondé de leurs privilèges, une telle structure peut durer et se révéler remar­quablement efficace.

Mais il ne s’agit pas ici d’efficacité immédiate. Il s’agit de lucidité face à la question essentielle : un homme, qu’est-ce que c’est? Si l’on admet qu’un homme est un être capable de participer à sa propre création, capable de choisir ce qu’il devient (à l’intérieur certes de multiples contraintes, mais avec un large espace de liberté), l’objectif fondamental de la structure sociale est d’apporter à chacun la possibilité d’opérer ce choix et de le réaliser.

La poursuite de cet objectif peut avoir pour conséquence en une première phase une diminution de l’efficacité, donc de la masse globale de richesse à partager. C’est vrai. Il est fort possible que la suppression brutale du système de l’apartheid puisse entraîner une telle diminution de la production de l’Afrique du Sud que le niveau de vie des Noirs en serait affecté ; cependant, même dans ce cas, l’exigence d’égalité n’est pas moins grande, car ce n’est pas de niveau de vie qu’il s’agit, mais de dignité.

Mais surtout l’affirmation de l’égalité ne signifie en aucune façon, le refus des différences : tout au contraire la possibilité admise pour chaque homme de choisir son devenir ne fait qu’accentuer les différences. Une société égalitaire n’est pas une société homogène, elle est une société où les différences de couleur de peau ou de force, de mœurs ou de croyance, peuvent s’affirmer sans être génératrices de hiérar­chie en valeur, donc d’envie ou de mépris. Elle est donc une société où la dynamique de la différence peut jouer à plein et déboucher à la longue sur une véritable efficacité.

Bien sûr il faut vivre ensemble ; pour surmonter les inévitables conflits il faut s’organiser; des compromis sont nécessaires, des hiérarchies de fonctions, de commandement, doivent être instituées ; mais cela n’est nullement incompatible avec la poursuite inlassable d’un objectif d’égalité en droits posé comme la première manifestation de notre possible liberté.

FRATERNITÉ

Puisque la nature ne nous donne guère d’exemple d’égalité d’où vient cette étrange invention humaine? (Elle n’est cependant pas plus étrange que d’autres inventions qui occupent tant nos esprits, la perfection, la justice, ou l’amour.)

Sa source est peut-être dans le constat de la spécificité de notre espèce. Nous, les hommes, sommes des animaux, mais… Et ce qui suit ce « mais » est si décisif, que nous ne pouvons pas ne pas ressentir une certaine complicité avec les autres hommes. Aucun des éléments, aucune des structures élémen­taires qui nous constituent n’est propre à notre espèce ; ce que nous, les hommes, avons en commun, et qui nous différencie de tous les autres vivants, est de participer à une aventure dont nous ne voyons pas d’autre exemple autour de nous : la construction progressive d’un ensemble de connaissances, d’interrogations, de compréhensions, d’espoirs, d’angoisses, qui s’enrichit sans cesse et que nous nous léguons de génération en génération ; c’est pour cet ensemble que nous avons proposé le terme humanitude.

Mais comment nous comporter pour que la réalisation de cette humanitude se déroule dans les meilleures conditions?

Là encore les « leçons de la nature » n’apportent guère d’informations utiles. La description que la science nous donne du comportement animal est fondée sur un maître mot : la compétition. Particulièrement depuis Darwin, nous voyons l’ensemble des êtres vivants comme engagés dans une « lutte pour la vie » impitoyable ; c’est toute l’évolution, depuis l’apparition de la vie sur notre planète, que l’on cherche à expliquer par le processus de la « sélection naturelle ». Mais ces théories ne se contentent pas de constater que dans la nature tout est fondé sur la lutte ; elles prétendent démontrer que ce mécanisme est nécessaire pour l’amélioration de l’espèce. L’acceptation d’une lutte permanente et sans faiblesse n’est pas seulement présentée comme conforme aux « lois de la nature », elle serait aussi une nécessité logique.

Il faut évoquer ici une curieuse aventure des théoriciens de l’évolution, celle du Théorème fondamental de la sélection naturelle énoncé au début des années 30 par l’un des plus brillants mathématiciens de ce siècle, Ronald Fisher. Il s’agit de la formalisation de la théorie de la sélection naturelle apportée par Darwin, formalisation tenant compte du méca­nisme de transmission du patrimoine biologique mis en évidence par Mendel. Après une période où les apports de ces deux auteurs avaient été perçus comme opposés, comme inconciliables, une théorie synthétique a alors été édifiée, le « néo-darwinisme ».

Darwin croyait, comme tous à son époque, que chaque géniteur transmet à sa progéniture ses caractéristiques. Mendel découvre qu’en fait chaque géniteur transmet à chacun de ses descendants la moitié des facteurs (on dit maintenant les gènes) qui, en lui, gouvernent ces caractéristiques. Ce qui correspond à un processus tout différent. Ce n’est plus aux caractères eux-mêmes mais aux gènes qu’il faut attribuer des valeurs sélectives, puisque ce sont eux qui se transmettent et luttent les uns contre les autres pour accroître leur part du patrimoine collectif. Fisher, au prix du recours à un outil mathématique parfois complexe, établit des équations per­mettant de calculer le rythme de la transformation de ce patrimoine en fonction des écarts entre les valeurs sélectives des divers génotypes. Mais il va plus loin en tirant les conséquences de ces transformations pour la valeur sélective moyenne de la population ; il démontre alors le célèbre théorème fondamental, affirmant qu’à tout instant le rythme de l’accroissement de cette valeur sélective moyenne est proportionnel à la variance des valeurs sélectives individuelles; autrement dit plus les écarts dans les chances de survie et de procréation des individus seront grands, plus rapide sera l’amélioration de l’ensemble.

On imagine facilement les conséquences de cette affir­mation pour une société humaine : « Par compassion nous sommes tentés d’aider ceux qui risqueraient d’être éliminés parce qu’ils sont faibles, ou incapables de lutter; ce faisant nous ne permettons pas aux lois naturelles de jouer à plein ; en assistant les plus démunis nous ralentissons, ou même nous arrêtons, le progrès de l’ensemble. L’amélioration du patri­moine biologique collectif ne peut être obtenue qu’au prix de l’élimination de ceux que la nature a mal dotés ; sachons donc être réalistes, c’est-à-dire sans pitié. »

Ces considérations servent de toile de fond à la plupart des raisonnements que nous développons spontanément sur le fonctionnement des sociétés : du bout des lèvres nous admet­tons qu’il faut secourir ; mais, au fond du cœur, nous croyons facilement qu’une attitude impitoyable serait plus conforme à l’intérêt collectif. Nous faisons semblant d’adhérer au « aimez-vous » des chrétiens, mais nous appliquons en fait le « vae victis » des latins. Admettons-le ; ceux qui, en Grande-Bretagne, militaient avant la guerre pour la diminution des aides familiales aux pauvres et leur transfert vers les riches, ou ceux qui, récemment, en France, préconisaient la suppression de l’allocation au troisième enfant des familles pauvres, avaient du moins le courage d’exprimer leur véritable opinion et de dire ce que beaucoup pensent.

Le problème mérite d’être étudié sans hypocrisie. Si vraiment cette vision des choses est conforme à la réalité, il faut aller au bout des conséquences. Il se trouve qu’en fait le trop célèbre théorème fondamental est tout simplement sans signification. Il repose sur une confusion entre deux concepts : d’une part la moyenne des valeurs sélectives des individus qui composent une population, d’autre part la valeur sélective de cette population ; le premier terme concerne les capacités des divers individus dans les luttes qui les opposent les uns aux autres au sein de la population, le second caractérise la capacité de cette population, considérée globalement, à lutter contre les autres populations, de la même espèce ou d’autres espèces, occupant le même système écologique. Or les évolu­tions de ces deux termes peuvent fort bien être divergentes ; ainsi les compétitions inter-individuelles peuvent (c’est le cas le plus fréquent) aboutir à une homogénéisation de la population par élimination des gènes les moins favorables; mais cette homogénéisation peut être, en elle-même, un facteur d’affaiblissement de la population dont la structura­tion nécessite un minimum de diversité. Ce processus est bien mis en évidence dans le cas des groupes génétiquement isolés qui, peu à peu, deviennent des races « pures ». Malgré la connotation positive du mot, cette « pureté » signifie un appauvrissement de la diversité génétique, appauvrissement qui entraîne une diminution, souvent catastrophique, de la vitalité du groupe.

D’autre part les théories qui s’efforcent d’expliquer l’évolution du monde vivant sur notre planète, s’écartent de plus en plus des modèles simples développés initialement par les généticiens de population. Les mécanismes à l’œuvre sont si enchevêtrés et si complexes que l’on renonce à les décrire comme des processus déterministes dont l’état présent défini­rait totalement l’évolution; force est d’introduire l’incertain, l’aléatoire. Du coup le constat qu’une certaine évolution s’est produite ne permet plus d’en inférer à ses causes ; le fait que tel gène s’est répandu au fil des générations ne peut être interprété comme la preuve qu’il était favorable, mais simplement comme la preuve qu’il n’était pas incompatible avec la reproduction (ce qui n’est guère plus qu’une lapalis­sade). C’est en fonction de ces considérations que se sont développées des théories « neutralistes » ou « non darwinien­nes » de l’évolution. Malgré une présentation parfois provo­catrice, ces théories ne prétendent nullement que la pression du milieu n’exerce pas une influence éventuellement décisive sur la transformation du patrimoine génétique collectif; mais elles tirent les conséquences de l’impossibilité de préciser les modalités de cette pression à partir de la connaissance de ses effets.

Peu à peu nous reconstituons la chronique de l’évolution du vivant, les données à ce sujet s’accumulent et concernent des domaines nouveaux. Il ne s’agit pas seulement de la découverte d’ossements plus ou moins anciens, ou de traces laissées dans les roches par de lointaines algues bleues ; l’analyse de la structure actuelle des protéines permet également de reconstituer les lignées probables de filiation des espèces, lignées dont l’ensemble constitue un « arbre phylé­tique ». En effet certaines chaînes polypeptidiques comme les fibrinopeptides, les chaînes ? ou ? de l’hémoglobine, le cytochrome « où les histones, sont communs à de multiples espèces et ont des structures le plus souvent très semblables. L’hypothèse la plus vraisemblable est que ces différences sont le résultat de mutations intervenues tout au long de l’évolu­tion à partir de la structure qui était celle de la protéine similaire chez l’ancêtre commun de toutes les espèces compa­rées ; il est naturel d’admettre que plus longue a été cette évolution, plus nombreuses ont été les mutations : l’ancêtre commun est d’autant plus éloigné dans le passé que les différences constatées sont plus nombreuses. Les distances calculées entre les espèces actuelles sont ainsi le reflet de l’ancienneté de leur séparation ; les arbres de classification établis grâce aux méthodes mises au point par les mathéma­ticiens sont donc des images des arbres phylétiques que recherchent les biologistes [7].

Certes l’imprécision de telles reconstitutions est grande, mais quelques traits généraux semblent se dégager. En particulier, pour chaque type de protéine, la vitesse de son évolution, c’est-à-dire le rythme d’apparition des mutations, semble constant, en moyenne, quel que soit le milieu dans lequel ont vécu les espèces concernées. Mais ce rythme est très variable d’un type de protéine à l’autre ; extrêmement lent pour les histones, dont le caractère fonctionnel ne peut être maintenu qu’au prix d’une très grande rigidité de la séquence des acides aminés, il est mille fois plus élevé pour les fibrinopeptides dont le rôle dans le fonctionnement de l’organisme est beaucoup moins décisif [8].

Une telle constatation vient à l’appui d’une présentation de la « sélection naturelle » assez différente de celle de Darwin : les mutations apparues au hasard sont soit défavo­rables, et elles sont alors rapidement éliminées par la pression sélective, soit non défavorables et tout se passe alors comme si elles n’étaient plus soumises à la sélection. Celle-ci joue le rôle d’un crible initial, mais n’intervient que de façon peu perceptible par la suite. Les diverses variantes que l’on observe pour une même protéine dans une espèce donnée sont celles qui ont échappé à l’élimination, elles peuvent être considérées comme quasi équivalentes. C’est en ce sens qu’il faut, il me semble, comprendre le terme « neutralisme » ; la pression de la sélection naturelle n’est pas niée, mais son rôle est ramené à celui d’une élimination de certaines des évolutions proposées par les hasards des mutations, et non du choix parmi toutes les évolutions possibles de celle qui correspond à un certain optimum.

Autrement dit, la chronique de l’évolution ne nous décrit pas des transformations correspondant à la recherche d’une amélioration, à la tendance vers un optimum, mais simple­ment à la réalisation d’une des innombrables possibilités, sans que le réel puisse être crédité de caractéristiques supérieures. Du coup il n’y a plus aucune raison de respecter particuliè­rement le parcours de l’évolution et d’y chercher des lois auxquelles il serait « normal » ou « meilleur » de se confor­mer.

La vision d’une humanité où la compétition, la lutte, seraient des nécessités imposées par les lois de la nature ou par les lois de la logique n’est donc nullement conforme à la réflexion scientifique. En fait, nous devons imaginer les rapports entre les hommes sans autre référence que notre propre ambition; ambition pour nous-mêmes, ambition pour l’ensemble des hommes.

Mais notre première ambition ne pourrait-elle pas être que ces deux ambitions, l’individuelle et la collective, soient cohérentes, non plus comme on les présente souvent, en opposition, mais en phase?

Dominer, vaincre, l’emporter sur les autres, obtenir le pouvoir, sont des objectifs qui nous sont, explicitement ou non, présentés dès notre plus jeune âge : il faut être le premier, il faut dépasser, aller plus vite ; la réussite est au bout de ces efforts ! Mais comment ne pas constater l’énorme gâchis qu’entraîne cet état d’esprit : des années de jeunesse sont sacrifiées à l’entrée dans une école prestigieuse (on prête cet avertissement de début d’année scolaire à un professeur de taupe : « Sachez, messieurs, que les premiers de l’X ne fument pas, ne boivent pas, et sont puceaux ») ; la période de la vie où l’esprit pourrait avec le plus de dynamisme s’épanouir, s’évader dans mille directions, est consacrée à l’enfermer dans le carcan des formules toutes faites et des idées déjà exprimées par d’autres; l’enthousiasme devant les merveilles de l’univers est ramené à une passive satisfaction devant les formulations scientifiques; la révolte devant l’injustice est réduite à une vague gêne intérieure aisément traitée au moyen de quelques prises de position politiques.

Un autre rapport entre les hommes est évidemment souhaitable. Il s’agit de regarder l’autre, non comme un adversaire à vaincre, mais comme un partenaire à encourager, non comme un ennemi dont il faut se débarrasser, mais comme un interlocuteur dont on attend un enrichissement.

Si nous voulons réellement construire cette liberté qui nous est non donnée, mais permise par la nature ; si nous croyons vraiment que le regard lucide sur les hommes ne permet pas de les hiérarchiser et conduit à leur attribuer l’égalité des droits, il nous faut voir en chaque autre non quelqu’un à dominer et à dépasser, mais quelqu’un qui nous aidera à nous dominer et à nous dépasser nous-mêmes. N’est-ce pas cela la fraternité?

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1 Marquis A. de Custine, La Russie en 1839, Club français du Livre, 1957.

2 H. Atlan, « Du système interprétatif à la nature des choses », Le Genre humain, décembre 1985.

3 I Prigogine et I. Stengers, La Nouvelle Alliance, Gallimard, 1979.

4 Ce n’est qu’après avoir proposé ce terme que j’ai lu la phrase célèbre de François de Sales : « Là où il y a un homme, il y a de l’hommerie. »

5 Stella Baruk, L’Âge du capitaine, Le Seuil, 1985.

6 R. Feynman, La Nature de la physique, Le Seuil, 1980, p. 250.

7 J. Ninio, Approches moléculaires de l’évolution, Masson, 1979.

8 M. Nei, Molecular Population Genetics and Evolution, North Holland, 1975.