Narasimba Swami : Dialogue avec le Maharshi I


07 May 2016

(Revue Être. No 2. 1992)

Ces entretiens faisaient partie des archives de l’Ashram qui les a publiés dans « The Mountain Path » en 1982. Traduit de l’anglais par Béatrice Jehl. — « Dialogue avec un disciple ».

Swami, donnez-moi, je vous prie, quelques mantra-upadesa.

Je n’ai pas pour habitude de donner des mantra-upadesa.

Mais Swwami, si je suis ici c’est dans l’espoir de recevoir pareil bienfait.

Quelle fin poursuivez-vous à travers upadesa ?

N’est-ce pas bon d’en avoir ?

Si, cela peut être bien. Mais recherchez-vous simplement la répétition ou espérez-vous en retirer quelque bienfait ?

Eh bien, je pense que upadesa, japa ou quoi que ce soit d’analogue produisent assurément des bienfaits.

Quelle sorte de bienfaits ?

J’en retirerai quantité de bénéfices, je pourrais obtenir des pouvoirs supranaturels (siddhis), le ciel (swargam), la Grâce divine, entre autres.

Que recherchez-vous à travers tout cela ?

Ne m’en porterais-je pas bien ? De tels bienfaits me vaudront un état désirable (gati).

A vrai dire, vous poursuivez à travers eux le bonheur parfait ?

Assurément, Swami.

C’est donc que vous désirez voir le bonheur s’installer grâce à tous ces efforts ?

Oui, c’est ce que je veux.

Alors, vous n’êtes pas heureux à présent ?

J’ai des éclairs de bonheur ici ou là, mais le chagrin et le souci se manifestent tout autant.

Vous recherchez un bien-être sans partage ?

Oui.

A l’instant même, vous n’êtes pas dans la peine ; si ?

Je ne le suis pas.

Alors que demandez-vous de plus ?

Des ennuis ne tarderont pas à survenir, et c’est ce que je cherche à éviter.

Vous voulez une béatitude durable, permanente ?

Oui.

Vous seriez content si votre état actuel durait toujours ?

(Restant un instant songeur.) Je crains, Swami, que cela ne soit pas suffisant. Je ne connais pas la sérénité en cet instant.

Le fait de me poser à répétition des questions vous procure-t-il du contentement ou de la souffrance ?

J’éprouve plutôt du plaisir à vous interroger et à apprendre.

Qu’est-ce qui là-dedans vous procure du plaisir ?

Votre bonté à m’enseigner et à me guider.

Mais ce bonheur n’est que dans les réponses. Qu’est-ce qui dans l’interrogation vous satisfait ?

En posant des questions je suis assuré de votre bonté à me répondre.

Vous voulez dire que l’assurance de réponses qui vous procureront du plaisir est en soi un bonheur ; autrement dit, que la joie à venir projette son ombre ou son reflet à l’avance ?

Oui.

Est-ce la seule raison ou cause de votre bien-être ?

Sans doute la présence ou la proximité de saintes personnes est agréable elle aussi.

Lorsque vous posez des questions à des gens ordinaires, — admettons que vous demandiez à quelqu’un de vous indiquer la route menant au village où vous désirez aller, — cela vous procure-t-il une satisfaction ?

Oui.

Pourquoi ?

Du fait que là aussi il y a attente de connaissance de certains faits.

Supposons que quelque passant converse avec quelqu’un à propos de certains faits et que leur conversation soit à portée de votre oreille. Vous pourriez en prendre connaissance et pourtant vous poursuivez votre route, sans prêter attention. Ces informations ne pourraient-elles vous plaire ?

Non, Swami. Cela m’est indifférent.

En conséquence, la connaissance ou l’attente de connaître ne vous est agréable que si votre intérêt est éveillé.

C’est juste.

Ce qui vous intéresse vous procure du plaisir ?

Oui.

Qu’entendez-vous par intérêt ? Pourquoi êtes-vous intéressé de connaître ? Pourquoi, par exemple, me posez-vous des questions ?

Par intérêt j’entends que pour quelque raison (habitude ou hasard) mon esprit est attiré par tel savoir ou tel acte. Connaître me concerne, comme à l’heure actuelle les questions que je vous pose, dans la mesure où j’en retirerais certains bénéfices.

Comment ce savoir vous sera-t-il bénéfique ?

Il me conduira à un état désirable (gati), donc m’assurera du bonheur.

Si vos questions vous procurent un certain bonheur c’est que votre esprit les associe à ce que vous espérez en retirer sous forme d’état désirable. Autrement dit, du fait qu’elles font naître un reflet ou une image de la sérénité à venir.

C’est probablement l’explication.

Si vous n’étiez pas attiré par cet état, poseriez-vous des questions à son sujet ou ces questions posées par quelqu’un d’autre vous procureraient-elles la même joie ?

Non, ce ne serait pas le cas.

N’est-il pas clair en conséquence que votre résolution à trouver du plaisir en quelque objet fait que l’obtention de celui-ci est source de plaisir ?

Si.

Donc vous pouvez décider de prendre de l’agrément ou de n’en pas prendre, par un objet déterminé ?

Oui.

Est-ce dire que le plaisir ou le bonheur ne sont pas une propriété des objets extérieurs ? Mais plutôt une propriété de votre personne, qui est capable de prendre ou de ne pas prendre cet agrément selon qu’elle le décide ?

Le plaisir ou le bonheur sont en moi, assurément, non pas dans les objets du monde extérieur — comme vous le dites. Mais j’éprouve néanmoins un certain doute. Pourquoi le goût du sucre n’est-il pas agréable à tous et n’importe quand, et pourquoi se fait-il que je ne refuse jamais ce genre d’objets, puisque ce que j’ai ressenti n’est pas la propriété du sucre ?

Il est préférable d’être précis dans les faits énoncés avant de vouloir en chercher la raison. Est-ce exact que le sucre est agréable à tous et n’importe quand ?

Oui, Swami, tout le monde l’aime, et à la vue d’une sucrerie ou d’un gâteau donne des signes de plaisir évidents.

Si vous présentez cette sucrerie ou ce gâteau à un diabétique à qui l’on enlève un furoncle, éprouvera-t-il une attirance ?

Non, il éprouvera une certaine crainte. En disant que tout le monde aime le sucre, j’entends les personnes bien portantes.

Vraiment ? Vous pensez qu’il les tente n’importe quand ?

Oui.

Prenez le cas de quelqu’un qui vient de se gaver de laddus (des gâteaux sucrés) et qui, l’estomac lourd, s’efforce de vomir. Vos sucreries lui procureront-elles une satisfaction ou du dégoût ?

Rien d’agréable, puisqu’il cherche à l’évacuer. Mais elles plairont à quelqu’un en bon état de santé et dans son état normal, qui ne souffre donc pas d’en avoir trop mangé.

Ayant passé au peigne fin les faits, revenez maintenant à la question que vous vous posiez à leur sujet, à savoir : « Pourquoi tout le monde aime-t-il le sucre puisqu’il n’a pas la propriété de donner du plaisir ? » Vous pensez, n’est-ce pas que celui-ci ne procède pas du sujet mais de l’objet sucré ?

C’est le cas en apparence.

Pourquoi, dès lors, le goût sirupeux ne produit-il pas le même effet chez le diabétique ou le glouton ayant mal au cœur ?

Parce qu’il nuit à leur santé.

Comment cet aliment peut-il affecter la santé de quelqu’un ?

C’est un aliment sain et nutritif, bénéfique aux biens portants.

Généralement d’après vous les êtres humains prennent plaisir à être en bonne santé, ils aiment ce qui la leur procure et rejettent ce qui la détériore.

Oui.

Si le sucre procure un confort, la raison n’est pas à chercher dans le produit lui-même mais dans l’attirance pour la santé ?

Oui.

Qu’est-ce qui est naturel à l’homme, la santé ou la maladie ?

La santé.

Donc le plaisir donné par l’idée de réaliser la santé coïncide avec celui qu’on peut avoir à l’idée de réaliser, ou de retrouver son état naturel ?

Oui.

Quand quelqu’un mange du sucre, ne cherche-t-il pas à s’assurer le bonheur en procurant à son corps ce qui lui manque et qui est nécessaire à sa santé parfaite (purnatvam) ou son état naturel ?

Oui.

N’est-ce pas dans la nature de l’homme d’être heureux ? je m’explique, n’est-il pas heureux dans ces instants où rien d’étranger ne s’interpose à son être ?

Si.

Ne devrions-nous pas dire qu’il est dans la nature de l’homme d’être heureux ?

Probablement les choses sont-elles ainsi. Néanmoins j’éprouve quelque hésitation, quelque doute à le proclamer.

Pourquoi entretenir pareil doute alors que vous savez par expérience pouvoir le faire disparaître ?

De quelle expérience parlez-vous, Swami ?

N’avez-vous pas l’expérience de votre personne ?

De façon vague. Mais lorsque je pense à moi-même, c’est toujours en relation avec tant d’éléments étrangers et de pensées errantes que j’ai beaucoup de mal à en avoir une idée claire.

Ne vous libérez-vous donc jamais de ces éléments étrangers à vous et de ces vagues pensées ?

J’ai bien essayé de le faire.

Qu’avez-vous besoin d’essayer ? Se passe-t-il un seul jour sans que vous soyez conscient d’en être libéré ?

Je n’ai jamais eu cette impression de liberté.

Vous parlez, n’est-ce pas, de votre état de veille ?

Oui.

Mais qu’en est-il de l’état de sommeil ?

Je dors. Mais puis-je me rappeler quelque chose de plus dans cet état que ces rares impressions fortes qui s’y manifestent ?

Je ne fais pas allusion à l’état de rêve, qui n’est qu’un écho approximatif ou une réplique confuse de l’état de veille. Je veux parler du sommeil sans rêve. Celui-ci vous est-il totalement inconnu ?

Non, j’en ai l’expérience toutes les nuits.

Dans cet état, n’êtes-vous pas libre de ces éléments étrangers et de ces pensées errantes qui les accompagnent ?

Je ne sais pas. Je ne me souviens de rien concernant cet état à mon réveil.

En vous réveillant, avez-vous l’impression d’avoir été malheureux ou d’avoir entretenu quelques pensées durant le temps que vous avez passé dans l’état de sommeil sans rêve ?

Évidemment non !

Ne vous réveillez-vous pas avec une impression de repos total et bienheureux ?

Si.

Qui a fait l’expérience de ce repos ininterrompu, bienheureux de l’état de sommeil sans rêve ?

Moi.

Les éléments étrangers et les pensées errantes étaient-ils présents à ce moment-là ?

Non.

C’est donc cela votre vécu quotidien, au moment où vous êtes libéré des éléments étrangers et des pensées vagabondes. Vous le trouvez merveilleux et agréable, n’est-ce pas ?

Oui.

N’est-ce pas une raison supplémentaire de déduire que votre nature essentielle est le bonheur ?

Oui, c’est apparemment le cas.

(à suivre)