John Lilly : Dieu, simulacre de Dieu


25 Feb 2012

(Revue Question de. No 37. Juillet-Août 1980)

John Lilly (1915-2001) était, avant tout, l’homme qui s’intéressa le premier au langage et à l’intelligence des dauphins. Ses expériences et la merveilleuse communication extrahumaine qu’il réussit à établir avec ces poissons, créatures du monde marin mais êtres vivants — sentants, pensants — de notre terre, lui valurent une réputation mondiale.

Il s’est intéressé aussi au bio-computer humain et poursuivit une série d’expériences, personnellement et en groupe, essayant de, sonder les espaces intérieurs de l’homme. Les éditions Retz avaient publié de lui un remarquable essai : « Les simulacres de Dieu » dont nous extrayons ces quelques pages. Un livre qui passe en revue toutes nos projections de l’absolu : Dieu, argent, mystère, ordinateur, drogue, mort, science, humour, science, sexe, ultime stimulation… Un chef-d’œuvre iconoclaste qui brise nombre de ces tabous qui occultent la vérité.

S’il est vrai que, lorsque nous construisons des ordinateurs, des sculptures, des romans ou des tableaux, nous nous représentons nous-mêmes, on peut aussi se demander : « Dieu se représente-t-il lui-même en nous et dans l’univers tel qu’il existe ? » Il faut qu’on s’en souvienne, ce mot représentation, simulation, n’évoque pas l’idée d’une auto-création, il désigne la création d’un système de pensée, une pensée, un agir qui sont semblables mais non identiques au sujet qui les conçoit. Si nous existons comme une pièce de l’univers engendré par le Faiseur d’Etoile, nous sommes, par chacun des aspects de notre fonctionnement, une simulation inventée par ce qui a créé tout le reste.

L’univers nous a conçus comme une partie de lui-même afin d’étudier et de surveiller le reste de la création depuis une position particulière. Autant nous observons, autant peut-être sommes-nous observés. Autant nous expérimentons, autant il se peut qu’on expérimente sur nous. Il n’est pas impossible que nous soyons le résultat d’une expérience faite dans un immense laboratoire, quoique cela nous donnerait une place trop importante par rapport au reste des créatures.

Le concept de signal

L’humilité réside dans la prise de conscience non seulement de son peu de valeur personnelle, mais aussi dans celui de l’espèce entière à laquelle on appartient. Notre rôle ne peut guère être plus que celui d’un auxiliaire, une toute petite portion d’un système gigantesque construit comme une simulation du Faiseur d’Etoiles. Il faut que notre Dieu soit assez grand pour embrasser non seulement tout ce que nous savons, mais encore tout ce que nous ne savons pas. Il faut qu’il contienne non seulement tout ce que nous ignorons et qui nous reste à découvrir mais aussi tout ce que nous ne connaîtrons jamais, tout ce que nous sommes incapables de connaître. J’ai eu l’occasion de fréquenter des enseignements ésotériques qui font de l’homme un favori de Dieu. J’ai observé les gens de ce milieu, ceux qui cultivent des états de conscience non-ordinaires et en reviennent avec des messages spéciaux de Dieu. Je suis moi-même allé dans ces espaces. Ce que j’en ai retenu, c’est qu’au cours de ces voyages je confonds mes simulacres de Dieu avec la simulation de Dieu par lui-même. L’homme fait montre d’une bonne dose d’arrogance quand il prend cette position. J’ai analysé très soigneusement ces expériences et j’en suis venu à la conclusion que notre créativité peut fonctionner en dehors de tout contact avec l’univers réel. Nous disposons vraiment d’une petite marge de libre-arbitre. Nous avons indéniablement la faculté et la permission de souffrir et de créer les conditions de notre malheur. J’ai trouvé chez moi un attachement à l’aversion. J’ai trouvé chez moi l’indignation et la colère, la vertu et des rationalisations. S’agit-il là de simulacres de Dieu ou de simulations de Dieu par lui-même ?

Je pense que ces états, ces idées, ces réalités ne sont rien d’autres que des constructions élaborées par un organisme insignifiant, sur une minuscule planète, à l’intérieur d’une petite galaxie. Notre espèce produit finalement un bruit cosmique qu’on peut probablement percevoir à une distance allant de dix à cent années-lumière sur les cent mille qui traversent la galaxie. Nous commençons tout juste à faire assez de fracas pour atteindre d’autres planètes semblables à la nôtre, d’autres étoiles comparables à notre soleil. Nous n’en sommes capables que depuis quelques années. Certains croient que c’est la science telle que nous la connaissons qui programme la réalité ; d’autres pensent qu’elle est trop limitée pour en être capable. D’autres encore sont persuadés que leurs propres formes de pensée sont éternelles, que ce que nous créons dans notre psyché existe vraiment. Cela pour moi relève d’une arrogance qui frôle la mégalomanie et qui prouve qu’on a perdu tout contact avec ce que peut être la simulation de Dieu par lui-même.

Le concept de signal reconnaissable dans un bruit apparemment banal mérite qu’on le rappelle. Les signaux que nous envoyons à notre créateur peuvent très bien ne pas être ce que nous croyons qu’ils sont. Il n’est pas impossible que le bruit que nous faisons ne soit porteur d’aucun message. Nos prières, nos pensées, nos vœux pieux, nos projections sur l’univers peuvent après tout n’être que des gestes sans signification aucune, que nous avons placés très haut comme s’ils représentaient une pensée, un comportement, des sentiments et des actes rationnels. Il se peut que toute notre existence ne soit que tumulte et accident.

Rien ne permet d’affirmer que nous ne sommes pas les fils du chaos ; et c’est peut-être aussi à l’occasion de cette naissance que l’aspiration à la certitude et à l’enchaînement des probabilités — comme si nous étions de purs signaux et non pas tout simplement du bruit — fit son apparition. Si nous désirons participer à la simulation de Dieu par Dieu, il semble bien qu’il y ait des règles, des certitudes à découvrir ; mais quelles sont celles qui sont justes ? Dans ce domaine, il existe sur la vérité des avis tellement partagés, tellement variés, tellement contradictoires, tellement paradoxaux que je ne connais aucune manière sûre de faire un choix au milieu de ce concert d’opinions catégoriques.

Quand l’espace où je me situe est favorable, quand mes systèmes de renforcement positifs travaillent à plein rendement dans mon cerveau, tout ce que je fais, tout ce que je dis, tout ce que je ressens, tout ce que je pense, tous les gens dans mon quartier qui participent à ma vie, tout semble faire partie de Dieu, tout s’identifie à la force du bien œuvrant dans l’univers et s’opposant à celle du mal.

Le Faiseur d’Etoiles

Y a-t-il là quelque chose de plus qu’une suite de directives issues des codes génétiques et réifiées en circuits de survie dans un système nerveux central de taille moyenne ? Y a-t-il là autre chose qu’une survalorisation de mes connaissances et une sous-évaluation de mon ignorance ? Je ne sais pas. Ceux qui prétendent qu’ils savent me laissent sceptique. J’ai, moi aussi, mes expériences précieuses. J’ai moi aussi proclamé bien haut ce que je pensais être la vérité ; et pourtant, devant tout ce bruit, je ne puis affirmer catégoriquement de quoi que ce soit que c’est un signal venant de, ou allant vers ceux qui dans l’univers sont plus grands que nous.

Une fois de plus je veux citer Olaf Stapledon et parler de son Faiseur d’Etoiles qu’on ne peut ni percevoir ni concevoir tant que tous les esprits, sur toutes les planètes, dans toutes les étoiles et dans toutes les galaxies ne se seront pas unis en un esprit unique universel. Alors, et alors seulement, la créature peut voir de son Créateur. Alors, et alors seulement, le Créateur est-il vu comme un artiste plongé dans une Haute Indifférence, un artiste qui, sans pitié, sans antipathie, sans sympathie, sans sentimentalité, est prêt à détruire sa création pour tout recommencer d’une autre façon avec un autre univers qu’il n’a pas encore conçu. L’art du Faiseur d’Etoiles consiste à essayer des combinaisons totalement neuves dans des univers totalement neufs, sans éprouver de regrets au sujet du passé ni attendre quoi que ce soit du futur. Ce Dieu, le Faiseur d’Etoiles, construit des univers comme des systèmes opérationnels, pour voir comment ils fonctionnent une fois créés et ce qui leur succédera quand ils auront disparus. Au fur et à mesure que le Faiseur d’Etoiles bâtit des univers, il élargit sa conscience primitive pour qu’elle englobe de multiples complexités que, dans la pure conscience-sans-objet, il ne pouvait pas visualiser. Avec chaque création et chaque destruction, il emmagasine plus de matériaux pour les univers à venir. Ce Dieu peut créer tout ce que son imagination peut concevoir, y compris des paradoxes qui n’ont rien à voir avec l’énergie, la matière, l’espace et le temps ; des abstractions pures réifiées dans des dimensions inaccessibles à la pensée de l’homme ; des univers absolument déterminés, des univers absolument indéterminés, des univers selon la loi, des univers hors de la raison, hors de l’intelligence — des univers innombrables au cours d’innombrables éternités.

Vus sous ce jour, que sommes-nous ? Nous sommes de petits accidents dans un univers ordinaire sur le point de disparaître. Nous sommes des organismes doués d’un certain pouvoir — que celui-ci nous fût donné ou que nous l’ayons acquis — des organismes qui passent inaperçus et vivent sans autre rétroaction que celle d’une seule étoile appelée soleil. Il est même prétentieux de penser que le Faiseur d’Etoiles nous ait créés. Nous pouvons très bien n’être que le résultat de processus secondaires, engendré par accident dans un petit recoin du Super-Espace. Nous nous adorons nous-mêmes, nous adorons nos propres phantasmes et nos projections sur l’univers comme si tout cela était Dieu. Si, pour le Faiseur d’Etoiles, il existe quelque chose comme le blasphème et la Haute Indifférence, ne les cherchons pas ailleurs. Qu’une créature aussi petite, aussi faible, aussi chétive que l’homme puisse présumer qu’elle parvienne à comprendre son créateur, voilà le sommet de l’orgueil, de la prétention, du blasphème, de l’irrévérence, de l’inconscience et de l’irréalisme. « Tu n’auras pas d’autres dieux devant moi », dit le Faiseur d’Etoiles ; à qui s’adresse-t-il ?

Illusion

Un de mes amis m’a dit un jour : « Si vous détruisez toutes les hallucinations et toutes les illusions que je me fais à propos de moi-même, vous me détruisez du même coup. » Il s’est arrangé pour ne pas me laisser entamer ses illusions, et il a continué allègrement à pratiquer la neurochirurgie — à opérer le matériel du bio-ordinateur humain. D’autres à qui j’ai parlé de ces questions les ont écartées d’un haussement d’épaules, ils tenaient trop à leurs simulations de Dieu, ils voulaient protéger ce qu’ils considéraient comme le plus important en vue de continuer à vivre, à s’amuser, à produire, à fréquenter ceux qui partagent les mêmes croyances.

Ma représentation particulière de Dieu — Dieu se simulant soi-même — n’est apparemment pas un point de vue très populaire. Il m’arrive de temps en temps de rencontrer une ou deux personnes qui sentent et reconnaissent la même simulation que moi. Ces rencontres sont rares et fort éloignées dans le temps.

Quand on réalise la structure de son propre cerveau, quand on réalise qu’on est prisonnier de cette structure — prisonnier du logiciel, des programmes, des métaprogrammes inscrits dans le matériel de cette structure — on devient sceptique quant à la possibilité de percevoir directement Dieu et d’accéder un jour à la connaissance immédiate de ce qu’est l’univers.

Simulacre ou simulation ?

Il se peut que la réalité ne soit pas à la portée d’un ordinateur construit avec des matériaux lui appartenant. Tout se passe comme si la compréhension de l’univers telle qu’il est nous était interdite, peut-être à jamais. C’est une leçon difficile à admettre, si difficile qu’il m’arrive parfois de prétendre ne pas l’avoir apprise et de me joindre à des gens pour célébrer d’autres simulations. Le chemin qui, à partir d’ici, s’ouvre devant moi n’apparaît pas clairement. Le bruit de l’éternité atteint un seuil d’intensité très élevé. Les alternatives sont infinies. Mon ignorance embrasse une infinité d’infinis au-delà de ma connaissance.

Je ne peux pas plus surestimer le futur que le passé. Le passé est révolu, emmagasiné —un enregistrement très évanescent, destiné à ne durer que quelques milliers d’années sur d’innombrables milliards. La précision de cette mémorisation est une fonction logarithmique décroissante de la durée. Le présent est perçu à travers un très haut niveau sonore et sans qu’on puisse éviter de plaquer sur ce bruit, et notre pensée confusément teintée de désirs, et la projection de notre croyance en un déterminisme et une loi. Dieu se simulant soi-même apparaît comme un immense et bruyant processus. Des signaux, il ne reste que le bruit, quand ils voyagent trop loin et pendant trop d’années-lumière. La formation de signaux à partir du bruit est une procédure humaine ingrate et prétentieuse. Une simulation, par contre, que tout semble bien confirmer, c’est celle du bruit se simulant soi-même pour engendrer plus de bruit.


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