Robert Faure : Disponibilité de l’homme et grâce de Dieu


15 Oct 2010

(Revue Aurores. No 45. Juillet-Août 1984)

Contribution de Robert Faure au Colloque de la Sainte Baume 1984 «Yoga et Foi Chrétienne». Il nous interpelle et nous appelle à une ouverture, à une écoute de la différence. Il témoigne ici de sa pratique du yoga «comme pèlerinage dans la terre de son corps».

La quête de Dieu a fait naître depuis toujours, une diversité de «voies spirituelles» avec leur langage, leurs symboles et leurs traditions. Aujourd’hui ces traditions humaines et spirituelles à la fois, qui ont subi l’épreuve du temps, s’ouvrent et découvrent des convergences entre elles. Ce mouvement d’ouverture, ce risque de la rencontre, nous interpellent, nous dérangent peut-être et posent des questions de fond. Entre des Traditions aussi éloignées que l’hindouisme et le christianisme, s’annoncent depuis quelques années, des semences de rencontre. Des échanges culturels existent depuis fort longtemps. La découverte (ou l’invention) du zéro, qui a transité par la Chine avant d’être reprise par les arabes puis, par la culture occidentale en est un exemple. Mais ce n’est pas de cette rencontre si bienfaisante soit-elle, dont il s’agit ici.

En cette fin de XXe siècle, la rencontre avec le message de l’Extrême-Orient commence à germer à un tout autre niveau: celui dans lequel nous pouvons commencer d’échanger le meilleur de nous-même. La rencontre se vit chez ceux qui n’ont plus peur de l’autre. Nous y retrouvons des hommes qui aiment la beauté, la vérité, le sacré, et sont mutuellement engagés sur des voies diverses, dans un processus de transformation intérieure profond. Bien qu’utilisant le langage, la logique, l’analyse, l’étude des enseignements, ils décèlent en l’autre, le pouvoir de réveiller le désert de nos insuffisances à aimer et à reconnaître.

Venant de l’Inde, je vois, parmi la diversité des yogas proposés, des hommes et femmes qui ne tâtonnent pas simplement dans une pratique gymnique sans conséquence, mais qui apprennent la disponibilité et l’ouverture de leur regard. A travers leurs forces, ils décryptent les forces du monde et déchiffrent la signature du divin dans leur propre souffle comme dans la nature. Cette relecture de la création peut se faire dans l’intériorité de l’âme. L’ouverture à son corps parfois meurtri est ouverture au corps de la terre. Dans le silence et la disponibilité, une fois les premières étapes initiatives passées, l’être apprend à écouter son souffle, à demeurer à l’école de ses gestes, à relire le livre de son corps —comme instrument de vie—A ce stade là, le travail, l’exercice, la prière, ne font que commencer. Il manque encore une étape importante, afin que le terrain de la Rencontre, comme une terre labourée, soit prêt.

L’ACCUEIL

L’état de présence et d’ouverture permet d’apprendre à ouvrir sa porte avec discernement et amour. Il faut maintenant, dans la rencontre entre message d’orient et d’occident, apprendre à accueillir. Encore une fois, il ne s’agit pas d’être ouvert et accueillant à n’importe quoi ou n’importe qui. Il s’agit d’animer ou de réanimer, une part de soi-même si vitale que, seules la grâce de Dieu et la disponibilité de l’homme peuvent atteindre.

Or, l’occident, ne sait plus accueillir. L’occident sait chercher à comprendre, distinguer, diviser, scruter. Cela ne représente qu’un premier pas vers toute vérité. Tandis que toute démarche orientée vers l’amour, la vie d’un enfant, vers une parole de Dieu, tire sa réalité de notre capacité d’accueillir. A ce moment là seulement, l’inconnu cesse d’être angoissant.

Le «oui» de Marie est accueil, le Fils de l’Homme a accueilli l’homme dans son humanité totale. Nous ne savons plus accueillir. Nous ne savons pas nous mettre à l’école de l’accueil. Notre prière est une prière parlante, demandante, parfois bavarde et sentimentale, mais n’est pas souvent écoute vraie, mise à disposition, abandon de soi entre les mains du créateur.

Notre prière est une prière active, entreprenante, qui est encore un prolongement de l’action. D’ailleurs, ne dit-on pas aux enfants qu’il faut «faire» sa prière ! Certes, il faut bien une «pratique» des mots, il faut également exprimer ce que l’on est, ce que l’on veut, ce qu’on attend. Mais il y a un au-delà qui est écoute, attention précieuse, silence plein. Toute parole vivante a sa source dans l’accueil du silence, le reste n’est que bavardage utilitaire.

Or, pour ceux qui cherchent, confusément peut-être, un lieu de silence et de réconciliation avec soi, avec le monde, avec Dieu, où aller ? Un lieu où l’on puisse apprendre à accueillir cette présence vivante, à écouter cette parole intérieure, à respecter l’attente de son corps, la puissance à aimer de son cœur, la soif de son âme ? Et surtout lorsqu’on ne veut pas risquer de tomber dans les schémas intellectuels, dans les démonstrations verbales, dans les explications (psychanalytiques).

Il m’est arrivé de comprendre que de nombreuses personnes se tournent vers l’Orient, sans doute vers un des clichés occidentaux faciles de l’Orient, mais vers l’Orient quand même. Ceci, parce que l’Orient représente pour eux, et pour beaucoup encore, non pas nécessairement une fuite ou une satisfaction de besoins d’exotisme, mais une possibilité de pratiquer l’accueil; le respect aimant, le geste sacré, l’écoute. Cela n’a pas toujours été une démarche réussie par l’Occident ou par l’Église, qui s’est trouvée marquée par les courants de rationalité. Or, il semble que c’est tout un aspect maternel, féminin, qui s’est trouvé oublié dans notre langage de ces derniers siècles. En d’autres termes, l’Occident est devenu moins féminin et le langage de l’Église, moins maternel, moins proche, dans sa compréhension des choses.

Pour employer une parabole, dont l’image va nous permettre de mieux comprendre cette attraction créée par l’Orient, je dirai: «l’Orient est Femme». Autant l’occident a développé l’aspect masculin, de conquête et de domination sur les choses et les êtres, autant l’Orient reçoit, accueille, et garde encore aujourd’hui, des enseignements et des traditions millénaires.

L’occident, et notre compréhension, notre mode de vie, nos rapports avec la nature ou avec notre corps, s’est masculinisé; valorisant ainsi, notre instinct de puissance. C’est ainsi, qu’au cœur de notre compréhension, la dimension féminine a été insensiblement, peu à peu, évacuée. Il n’est pas exclu que de nombreux chercheurs de Dieu aient inconsciemment tourné leur regard vers l’Inde, qui semble avoir gardé intact ce sens de l’accueil. Comme la femme, l’Inde sait parler le langage du cœur de l’homme, qui conduit au langage du cœur de Dieu.

Il n’est donc pas étonnant que des êtres, certains par facilité, d’autres par détresse, se soient tournés en nombre, vers un langage du cœur sans aucune consonance occidentale.

Dans cette quête du mystère, la femme a une place de tout premier plan, que ce soit sur le plan psychologique ou religieux. En effet, la femme est proche du temps de germination, elle pressent les signes, elle perçoit l’inévidence des choses, et enfin, à l’exemple de Marie, elle garde en son cœur, ce qui pour l’instant, la dépasse.

A LA FOIS SECRETE ET TOUTE PROCHE

En Orient, la femme est à la fois secrète et toute proche de la révélation du divin. Elle symbolise même l’énergie divine à la fois patiente et efficace.

On retrouve ainsi la part féminine sur le chemin de la connaissance du sacré. De plus, elle introduit aux mystères (les archétypes de toute Révélation) : la femme est rencontre avec le lieu d’Amour, avec la naissance, la joie, la gratuité, le désir, la nécessité, la mort, le contact avec les plus humbles, le corps…

Accueillir toutes les dimensions de la vie, c’est accueillir le Mystère avec autant d’intelligence que d’amour. C’est rendre homogène ma démarche déductive et ma contemplation silencieuse. Et il n’y a rien de moins à faire, à accueillir par une transformation, une conversion de moi-même, que cette réconciliation. Hors le lieu de cette réconciliation, est ma propre incarnation. Tout œcuménisme, toute rencontre, commence dans ma propre chair.

L’Orient peut être appel à reconnaître mon être-Autre, la part inattendue, mystérieuse, et sacrée de moi-même, jusque dans mes schémas de compréhension des choses et des êtres. L’Occident, l’esprit d’analyse, est comme une écorce qui renferme l’amande cachée. Cette amande est peut-être la part féminine, pour les uns, la Parole de Vie, pour les autres qui, une fois découverte, vit en moi comme une parcelle de Toi.

Ma Sainte Mère est l’énergie divine en personne,

aujourd’hui et au commencement. Elle est partout.

Elle est à la fois à l’intérieur et à l’extérieur des choses,

des êtres et des phénomènes.

Elle a enfanté le monde.

Et le monde la porte dans son cœur.

Ma Mère est à la fois le contenant et le contenu.

Elle est l’écorce.

Elle est l’amande, et l’amande est dans mon cœur…

Prière de Ramakrishna

OBSTACLES A LA RENCONTRE ORIENT-OCCIDENT

— Lorsque l’homme risque de perdre sa personnalité propre, par aliénation, consentie ou provoquée, de sa liberté d’être.

— Par sentimentalisme épidermique à l’exaltation facile, ou sécheresse du cœur, n’autorisant qu’un monologue.

— Par une approche intellectuelle en termes de confrontation, et non d’harmonie possible, utilisant le langage d’un réquisitoire, stimulant la peur ou la culpabilité.

— Par une susceptibilité infantile du genre: «on ne pourra bientôt plus comprendre l’Évangile sans passer par des explications venant d’Extrême-Orient».

— Par des exemples de certains-manipulateurs de conscience prétendant enseigner l’hindouisme ou le yoga, dont certains sont: des théoriciens de la réalité; des répétiteurs aux disques usés; des montreurs de pouvoirs occultes; des marchands d’exotisme.

R. F.