Dogmes et mystique dans les différentes traditions


10 Mar 2010

(Revue Aurores. No 23. Mai 1982)

C’est en mars (1982) dernier que le Colloque de Recherches Spirituelles a réuni des conférenciers remarquables autour du thème «dogmes et mystique dans les différentes traditions». Participaient à ce colloque, sous la direction de Pir Vilayat Inayat Khan : Constantin Andronikof, le rabbin Léon Askenazi, Jean Charon, Soeur Christiane, Père Bernard Dupuis, Karlfried Graf Dürckheim, Mounir Hafez, Ping Ming Hsiung et Swami Nityabodhananda.

Avant d’animer les débats, Jean Chevalier définissait en trois points, l’esprit dans lequel ces échanges devaient avoir lieu.

1 — Pas de leçons théoriques ni de cours magistraux, mais des témoignages, des expériences vécues et des réflexions sur ces expériences.

2 — Si le caractère de ces colloques est de porter sur des recherches spirituelles, il ne faudrait pas que ce terme de «spirituel» prête ici à équivoque et soit entendu dans un sens restrictif. C’est toute la vie humaine dans tous ses actes que l’esprit pénètre et informe. L’esprit s’incorpore, le corps se spiritualise.

3 — La recherche d’une possible convergence de voies qui se manifestent très différentes par le fondamental désir d’être et la conscience plus ou moins confuse d’une relation de l’être humain avec un Etre absolu qu’il soit immanent en nous-même, qu’il soit transcendant ou qu’il soit à la fois l’un et l’autre.

La qualité des exposés nous inciterait à porter à la connaissance de nos lecteurs la plupart de ceux-ci. Nous avons dû, à regret, faire un choix (très limité), à la mesure de la place dont nous disposons.

Nous reproduisons ci-dessous une partie du texte d’introduction de Pir Vilayat.

CETTE séance annuelle, appelée l’année dernière « Congrès religieux », revêt cette année un nouvel aspect plus en accord avec le sens des développements actuels de la pensée mondiale. Il s’agit d’un colloque de recherches spirituelles dont le but est d’encourager un échange, non pas seulement dans le domaine des pensées, mais un échange amical et fraternel entre les représentants des différentes grandes religions et des sciences, dans lequel chaque conférencier exprimera sa propre pensée et sa propre sensibilité.

Mais les dogmes nous divisent et leurs prises de position sont parfois assez catégoriques. Nous pouvons le regretter dans la mesure où nous voudrions trouver une entente plus intime et plus profonde, mais nous devons tenir compte aussi de cette évidence. Et, il me semble que les formes spirituelles naissent de l’expérience, pour concrétiser et finalement fixer le dogme. Je pense aussi que le mental, l’entendement, a besoin de systématiser, de trouver une formule logique. On retrouve du reste cette même tendance dans les sciences; le désir de donner une expression concrète à une idée qui autrement resterait vague.

Ainsi, je serai amené à voir davantage une complémentarité entre les religions que des contradictions. Il faut donner à notre mental la possibilité de dépasser ces limites pour s’orienter vers une sorte de «super-logique».

Je voudrais préciser que la participation d’un scientifique au congrès ne veut pas dire que nous considérions la science comme une religion nouvelle. Mais l’interprétation que l’on a fait de la science, jusqu’à ces dernières années, semblait aller à l’encontre de la pensée spirituelle. Il est merveilleux maintenant de voir que l’on peut trouver des convergences et même peut-être des similitudes.

Nous allons maintenant participer à un échange qui, je l’espère, sera une expérience profonde de communication qui nous réchauffera le cœur et touchera notre âme. Que le mental parle le langage du mental, le cœur celui du cœur, et l’âme celui de l’âme.

MOUNIR HAFEZ : «QUE SERAIT UNE DOCTRINE SANS PRATIQUE DANS LE QUOTIDIEN? ».

CEUX qui sont entrés dans la voie du Soufisme, les soufis ont décidé de se différencier des autres membres de la communauté musulmane pour un approfondissement, une intériorisation de la révélation, mais en se basant sur un mode de vie. Alors, vous voyez tout de suite que certaines valeurs vont donner accès au sacré. Par ailleurs si nous revenons au dogme, le sacré donne accès à certaines valeurs.

A ce sujet, j’aimerais attirer votre attention sur la notion de rythme, c’est-à-dire d’échange entre deux pôles, jusqu’à ce que cet échange aboutisse à une nouvelle réalité, à un nouveau niveau d’être. Ainsi, ces ascètes, ces soufis n’ont pas été du tout en rupture de foi, dès le début. Ils se sont simplement séparés, et, ce qui est intéressant dans ces communautés, c’est que ce sont des hommes qui se groupent en petit nombre autour d’un maître, d’un cheikh. C’est une relation maître-disciple …

Une série d’expériences qui sont comme autant de petits flashs ont été rassemblées par les grands métaphysiciens mystiques de la belle période du soufisme. Ainsi, Ibn Arabi, Jili, Rûmi étaient à la fois des penseurs et des expérimentateurs. Il y a une continuité :  où s’arrête la foi et où commence la connaissance directe, le contact direct ? Est-ce que le contact direct ne donne pas un sens plus profond à la foi? Est-ce que la foi ne permet pas un contact direct ? (…)

Si l’on fait une expérience intérieure très difficile à définir, on revient vers le dogme. Le dogme prend alors un sens. Il y a une réalité parce qu’il postule quelque chose que je vais retrouver dans l’expérience mystique. Une des caractéristiques du travail ce sera une pratique, une technique de mémorisation. Il s’agit de voir un peu plus profondément cette notion de répétition et de souvenir. Si vous-même vous essayer de faire fonctionner votre mémoire, c’est-à-dire que vous essayez de revivre des choses qui se sont passées dernièrement dans votre vie, vous n’arriverez qu’à ressusciter un état d’être dans lequel la mémoire ordinaire fonctionne. Un des exercices du dilaz consiste à éteindre la mémoire ordinaire dans le silence. Comme dans la méditation, par exemple. La mémoire c’est l’idée que j’ai de moi, l’idée que j’ai de mon corps, l’idée que je suis mes pensées, l’idée que je suis mes émotions. Cette mémoire va s’abolir, s’éteindre dans une zone de silence. A partir de cette zone, de ce point nul, s’ouvre une nouvelle mémoire, que l’on appellera la mémoire de Dieu. C’est une mémoire qui essaie de revivre ce qui n’a pas encore existé et c’est le tissu même de mon existence. Alors ces techniques ont été élaborées, affinées constamment au cours des âges par des penseurs et des gens qui pratiquaient une certaine forme de vertu. Sans la vertu, il n’y a pas de possibilité d’expérience intérieure.

Dans une mosquée, vous avez un lieu, une forme, une direction que l’on appelle la Kibla qui sert de réverbération pour la parole. C’est-à-dire l’exaltation de la parole divine pour qu’elle entre en exaltation dans le cœur du fidèle. Cette direction indique la direction de la Mecque, l’unité. Je suis tendu vers l’unité, vers l’interaction de tous les processus dont je suis un moment dans mon état profane et dans ma chair profane et ma chair sanctifiée. Là aussi il y aura une différence selon cette force qui doit être mise en action par le mystique et qui est la Umma, pivot de la mystique, c’est-à-dire cette énergie du cœur. Cette puissance créatrice du cœur, qui est capable de métamorphoser et de recevoir, de dissoudre et de recréer une énergie.

Cette notion importante c’est cette dissolution, dispersion et rassemblement. Nous retrouvons cette faculté, cette puissance de cet organe de la physiologie subtile, de la physiologie nouvelle du mystique qui l’a conquise. C’est une conquête spirituelle. Et bien, cet organe est en mesure de modifier l’information et l’énergie qui entre et ressort transmuée. C’est difficile de parler de l’esprit d’une façon générale. On doit lui donner naissance. Nous pouvons illustrer cette idée par une citation de Al Hallaj: « Mon cœur en ses secrets est une vierge où seule pénètre la présence du Seigneur pour y être conçue ».

Je dois me présenter vierge afin de recevoir une énergie qui va croître, se développer. Cette notion de développement est importante. Alors il y aura ensuite, conception. Donc laisser être, comme le dit cette science exacte qu’est le soufisme. Ce n’est pas du tout une science de poète, de rêveur, c’est une science de scientifique, de technicien, très claire et précise, et qui se vérifie constamment par le cœur, par les effets dans le cœur, dans le contact que nous avons avec le monde et avec les autres. A la participation que nous avons à leur souffrance d’une façon générale.

Dans l’Islam, il y a aussi une notion importante, c’est la norme humaine primordiale, c’est l’homme naturel, qui s’identifie à ses pensées, à ses passions, et qui se réduit finalement à être un homme qui pense, qui sent et qui a un corps. Alors cette norme est comme une réalité humaine qui englobe l’homme. Dans la mentalité hébraïque on dira que la nature humaine est donnée à l’homme pour qu’il en fasse quelque chose, mais la nature humaine n’est pas l’homme. Et dans l’entité humaine globale il y a comme un nœud, un petit quelque chose qui est irréductible, qui ne se dissout jamais et qui est la réalité humaine précise que nous appelons l’humain ou le mystique. Cette notion extrêmement importante va traverser comme une onde toute la pensée, toute l’expérience mystique.

Alors, que serait une doctrine sans pratique ? Pas une pratique solitaire mais une pratique dans le quotidien ?

PING MING HSIUNG : « LA PAROLE N’EST QU’UN VEHICULE ».

Le confucianisme cherche à définir l’homme par la rectification des noms; il veut former l’homme à être un prince, un sujet, un père, un fils digne de ces noms. Et presque toutes les philosophies enseignent à l’homme son utilité tandis que le taoïsme fait l’éloge de l’inutilité de l’homme. Il ne faut pas être utile, c’est-à-dire il ne faut pas être un ustensile. Il raconte aussi d’un arbre énorme, quand on en fait des bateaux ils coulent; quand on en fait des cercueils, ils pourrissent; quand on en fait des battants de porte, ils suintent; etc … Et c’est grâce à son inutilité que cet arbre a pu parvenir à un grand âge et à une grande beauté.

Le Confucianisme situe l’homme parmi ses semblables et l’enchaîne dans ses devoirs; Le Taoïsme considère l’homme comme un individu unique et lui rend sa liberté, le replace dans l’immensité de l’univers. C’est pourquoi ces deux philosophies se complètent et c’est aussi pourquoi un lettré chinois est en même temps un confucianiste et un taoïste. Il est engagé dans la société et il doit faire son métier d’homme social mais il a besoin d’une autre dimension, une dimension cosmique et il a besoin de cette liberté là et de ce mystère.

C’est avec un cœur léger de taoïste qu’il sort de la cité pour aller contempler la brume sur le lac et les oiseaux qui sortent des forêts.

Cette nature ne sert pas simplement de décor pour l’homme; l’homme y vit en communauté intime avec tous les êtres jusqu’à l’oubli de soi. Ces paysages que les chinois appellent montagne et eau expriment cet état d’âme. Pour comprendre le taoïsme il est évidemment bon de lire le Tao Te-King et Tchouang Tseu.

Mais pour saisir l’esprit taoïste directement, sans intermédiaire, la meilleure façon est de voir, de regarder un tableau de paysage, de montagnes et d’eau. On y voit quelques cimes noyées dans la brume, l’horizon n’y existe pas. Il a seulement un espace vaporeux, limité par le cadre, mais infini dans l’imagination du spectateur. Il y a beaucoup de vide, mais ce vide y atteint sa plénitude. On y voit un homme dans un coin, tout petit, mais par sa présence, tout se spiritualise, tout devient mystère.

Et le dogme ? Non, le taôisme qui nie l’utilité du langage n’a pas de dogme. C’est Tao qui dit. Il veut donner un enseignement sans parole.

Un des plus grands poètes chinois, a laissé des vers très célèbres, après avoir décrit la montagne qu’il aperçoit de son jardin :

« Il y a là une vérité à saisir, mais au moment de la dire, je ne trouve pas de parole». Au fond la parole n’est qu’un véhicule. Tsan Tsen dit : « Quand on a attrapé le poisson, laissez donc de côté le filet ».

Comme vous avez déjà bien saisi mon idée, vous pouvez bien oublier ce que je  viens de dire.

Rabbin LEON ASKENAZI «TU SERAS SAGE, TU NE FERAS PAS D’IMAGES».

Je voudrai porter un témoignage sur le problème des images. Quelque soit le niveau de ces images, les images verbales, les images auditives, les images significatives, les images intellectuelles.

Dans notre tradition nous comparons la vie spirituelle à la manducation. Il est un fait que notre corps est maître de sa nourriture et que notre existence au niveau du corps est un geste de nourriture, eh bien, de même, parallèlement, la vie spirituelle est aussi quelque chose de cet ordre.

Au niveau corporel, de notre présence au monde commun, nous recevons des synthèses élaborées. La vie de notre corps est capable de les analyser en éléments et de recomposer, à partir de ces éléments, des substances nutritives compatibles à notre être.

Mais il faut évacuer les déchets qui n’entrent pas dans ces synthèses vivantes.

Ces déchets, au niveau de l’esprit, dans le même geste de réception d’éléments élaborés, ensuite d’analyse et ensuite de reconstruction, de synthèse, ne seraient-ils pas, précisément, les images ? Il y a quelque chose d’ambigu, d’ambivalent dans tous ces contenus d’images.

D’abord les images sont fécondes, mais mais elles sont pleines de risques parce qu’elles sont pleines de charge affective, de charge pathétique parfois, qui crée les mythes, et parfois les mythes sont dévastateurs, et donc, je crois que l’effort que nous avons à faire après s’être servi, inévitablement des images pendant les deux jours de nos études communes c’est de les oublier, et de retenir l’essentiel qui a donné Vie à l’esprit.

Et voici le témoignage que je voudrai porter à ce sujet: c’est un Midraj, qui est la formulation orale vivante de l’enseignement de la Bible : Quand Dieu a créé le premier homme, il lui a dit « Si tu es sage, tu auras une image » C’est ce que l’on appelle « à l’image de Dieu ». Et puis rendez-vous à la prochaine mutation. La prochaine mutation c’était la mutation du Sinaï. Alors à la Révélation du Sinaï, Dieu était là — parce qu’il est toujours là — et voilà que les enfants d’Israël sont arrivés. Il leur a dit « maintenant tu seras sage et tu ne te feras pas d’image … et rendez-vous à la prochaine mutation ».

Si nous ne sommes pas arrivés à un de ces moments de prochain rendez-vous, de mutation … Attention! Et pour revenir à ce qui se passe ici dans cette convergence qui se cherche entre des traditions, qui pendant plus de 2000 ans ne s’écoutaient pas, pour le moins. Une parenthèse pour rendre hommage à l’œuvre de Pir Vilayat, parce que je crois que l’histoire retiendra la grandeur de cette vision qui a été osée, voulue et réalisée et qui nous montre le chemin de possibilité d’une telle convergence, qui ne pourra réussir que si nous arrivons à évacuer nos images.


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