Jean-Louis Bernard : Dramaturgie de la mort dans l’Égypte


23 Jun 2010

(Revue Panharmonie. No 202. Avril 1985)

LES MOMIES

Parler de la dramaturgie de la mort dans l’ancienne Égypte, est une autre manière de voir le problème de la civilisation égyptienne, réglée sur la nature d’un peuple différent. Ce sera l’occasion de connaître la conception que les Égyptiens se faisaient de l’homme secret, de l’homme spirituel. Pour comparer l’ancienne Égypte avec d’autres civilisations, j’ai fait des voyages au Pérou où la momification s’inspire de la même vision de l’homme, du même rite ; je suis allé en Inde pour étudier les rites pratiqués dans les Temples indiens qui sont identiques à des rites pratiqués dans les Temples de l’ancienne Égypte, la journée des dieux, le cérémonial s’exerçant autour de la statue. Il y a donc entre toutes ces civilisations quelque chose de commun, mais comme elles ont eu un caractère, une nature différente, leur optique, leur choix étaient nettement différents.

En Égypte, ce qui frappe, c’est l’existence de la momie. On retrouve l’usage de la momie au Pérou, au Mexique, aux Iles Canaries chez les anciens Guanches, une population qui a survécu jusqu’au Moyen Age ; on la trouve aussi au Tibet, mais dans ces cas exceptionnels. On la trouve en Chine également avec d’ailleurs des recettes parfaites.

Pourquoi les momies et qu’est-ce qu’une momie ? La momification est à la fois une chirurgie macabre qui s’accompagne d’un rite. C’est surtout une opération contre nature. C’est pourquoi beaucoup de religions l’ont interdite, par exemple Zoroastre. Zoroastre assimile le corps à un cadavre, à un démon, à un démon parce qu’autour d’un cadavre subsiste un élément psychique qui ne peut se muer qu’en démon, l’ « ombre ». C’est une opération contre nature et, pourtant, elle existe dans la nature chez les abeilles. Chez les abeilles — c’est un apiculteur qui en a fait l’observation — quand meurt la reine, il y a un véritable cérémonial : d’abord les abeilles ne bourdonnent pas comme les autres jours, puis il y a un grand rassemblement d’abeilles sur la planchette d’envol et, au moment de l’essor de la ruche, on parque les abeilles qui s’ouvrent et on sort le corps de la reine momifié à la cire. Les abeilles défilent devant elle et puis quelques-unes prennent le corps momifié pour le jeter dans une prairie. C’est tout à fait l’Égypte, l’Égypte est absolument basée sur ce principe. C’est-à-dire que toute la collectivité repose sur un seul individu. Dans une ruche d’abeilles, la reine supprimée, il n’y a plus rien. Un certain principe spirituel repose sur un seul être, c’est exactement la définition de Pharaon, c’est aussi celle de l’ancien ésotérisme royal en France et ailleurs.

Revenons à ce rituel et à cette chirurgie. C’est une chirurgie qui, au fond, ne vise pas réellement le corps, elle vise le corps pour toucher quelque chose par répercussion ; selon la loi de la magie par répercussion, elle doit se prolonger, se répercuter sur des éléments psychiques ou sur des prolongements de l’état humain.

Ici j’ouvre une parenthèse pour signaler la vision primitive et universelle de la spiritualité. Elle n’était pas tout à fait comme on l’enseigne aujourd’hui. En fait, l’examen de ces civilisations dites préhistoriques montre que l’on croyait à une survie temporaire sur un plan parallèle. Ensuite l’être restituait à la vie universelle la parcelle de vie qu’il avait reçue. Même dans la race des Cro-Magnons on trouve un rituel : les prêtresses portant des cornes renfermant des matières rouges versaient cette terre rouge sur les cadavres. C’était le simulacre du sang, on devait infuser une énergie à l’être qui quittait son corps pour qu’il puisse réaliser un passage, ce que l’Égypte appelait « passer à son Ka », c’est-à-dire à un plan supérieur. Cette même préhistoire savait qu’un autre élément psychique subsistait, appelons-le « l’ombre », et que cet esprit était dangereux, il pouvait devenir une entité parasitaire, même vampirique. C’est pourquoi, toujours en fonction de la magie, on brisait le squelette pour que cette cassure se répercute sur l’ombre.

Pour l’Égypte, l’intérêt des momies, c’est qu’elles nous obligent à réfléchir et, pour expliquer leur raison d’être, il faut reconstituer la vision que les Égyptiens avaient de l’homme occulte.

Il y avait en premier lieu l’homme abstrait, disons l’homme secret. L’homme était un en esprit ; mais multiple dans ses états d’existence. Autrement dit, il vivait sur plusieurs plans à la fois et non pas successivement. Nous croyons, nous, qu’à la mort commence quelque chose de nouveau ; pour les Égyptiens, non, la vie du Double continue, le moi s’éteint, mais l’être lui-même continue, il n’y a pas de renouveau, il n’y a pas de changement, c’est une simple continuation. L’être, en tant qu’esprit, est totalement abstrait, donc il est sans nom, sans forme, etc. Mais il se manifeste d’une façon semi-abstraite à travers certains centres psychiques de la tête, les fameux chakras de l’Inde, qu’il est d’ailleurs impossible de définir. Il y a celui du sommet du crâne que les Égyptiens appelaient « Sahou », terme qui peut se traduire par sagesse, sagesse absolue. Celui du front qu’ils appelaient « Akhov » et qui était pour eux la Lumière Incréée. Et enfin, il y avait le fameux Ba égyptien qui est plus connu par l’ « Âme-Oiseau », comme on le nomme. Il était représenté sous une façon naïve en hiéroglyphe par un oiseau à tête humaine. C’est une allusion au son et à l’envol. Les Égyptiens le reliaient au chakra de la gorge et dans le peuple on était convaincu que cette âme s’échappait par la bouche. C’est la raison pour laquelle beaucoup de momies ont la bouche ouverte. L’âme-oiseau est abstraite, c’est un son ou plutôt un ultra-son ou un infra-son qui contient toute la caractéristique de l’être. A la mort cette Ba est absorbée par la musique des sphères.

En Égypte ancienne la conception de l’âme est purement abstraite : sagesse, lumière et surtout vibrations. En Égypte la magie du son, en réalité de l’ultra-son ou de l’infra-son, l’emportait sur toute autre forme de magie.

En dehors de cet aspect-là il y a l’homme que nous appelons occulte. Allusion à l’occulte, aux sciences occultes, qui étudient justement cet homme occulte. Car il est évident que la momification ne peut pas agir sur l’esprit humain, seul Dieu peut agir sur l’esprit humain. La momification ne pouvait donc se répercuter que sur l’homme occulte. Qu’était-ce que l’homme occulte ?

Il y a un autre centre que les Hindous nomment chakra du cœur et qui, pour la conception de l’Égypte, du Mexique et du Pérou également, tout en représentant le cœur de l’être terrestre, était relié au cœur du zodiaque. On pensait que le cœur humain tirait du zodiaque, par ce centre psychique, une certaine quintessence qui se communiquait au sang et qui lui donnait ses vertus spirituelles. Rappelons-nous cette pensée biblique : « L’âme est dans le sang ». Cette croyance était partagée par tout le monde ancien, de même que par le Tibet. Mais en dehors de cela il y avait l’homme terre-à-terre, l’homme terrestre avec son moi. Le moi s’éteint au moment où nous dormons, il s’engourdit pour se reconstituer au réveil. Dans le sommeil il entre dans une sorte de stade fœtal et il rêve, il rêve passivement, il perd toute initiative. Son royaume cesse donc avec le sommeil. Pour les Égyptiens la vraie personnalité de l’homme n’était pas du tout le moi, c’est en cela que les Égyptiens se séparent totalement de notre psychologie qui base tout sur le moi, et même de l’Inde, du Yoga, tel qu’il est enseigné en Occident, qui base aussi tout sur le moi. En Égypte la spiritualité ne commence qu’à un niveau au-dessus, le moi n’est fait que pour la lutte quotidienne.

La vraie personnalité de l’homme était le Ka, c’est-à-dire le double du moi. Ce double du moi est représenté dans les hiéroglyphes soit par un personnage qui a les bras levés, soit par le signe des bras levés. Qu’est-ce que le Ka ? Essayons de nous y arrêter en nous basant ici sur la méthode expérimentale, car tout ceci, et c’est vrai, peut être vérifié et c’est même passionnant de le vérifier. Car la vraie porte, c’est bien là. Je ne crois pas que l’on puisse aller à l’esprit directement, je crois qu’il faut prendre l’ascenseur et s’arrêter à des étages. Sinon on risque de sombrer dans le rêve et l’illusion.

Le double du moi est un moi des profondeurs reconnu par toutes les écoles de yoga. C’est aussi une supraconscience. En plus de cela, cette supraconscience s’enveloppe d’une sorte d’aura de nature magnétique, que les occultistes appellent « le corps astral ». Ce double est également solidaire du corps, il vit dans le corps. Dans le sommeil il se soulève légèrement. Plus le sommeil est profond, plus il se détache du corps et cela a été vérifié maintes fois par les hypnotiseurs. Dans le sommeil donc, il flotte légèrement. On peut même dans certains cas — mais là alors le corps est en catalepsie — se détacher complètement et circuler dans sa sphère propre que les occultistes appellent « l’astral » et qui doit correspondre au magnétisme terrestre. Dans le sommeil profond le moi rejoint le Ka et s’y fond. Les gens alors rêvent qu’ils volent, ils volent au sein du magnétisme terrestre. Bien sûr, à la mort c’est le premier passage. En Égypte ancienne, pour dire « mourir » on disait « passer à son Ka ». C’est la première transformation.

Le Ka n’est pas l’âme au sens chrétien, elle est bien au-dessus. Il n’en sera guère question ici puisque la momification ne touche pas l’âme au sens chrétien. Le Ka est un état d’existence, il prend appui sur le cerveau inconscient. Une grande partie de notre cerveau est inconsciente par rapport au moi, ce qui ne veut pas dire qu’elle ne sert à rien. D’autres de nos états d’existence l’utilisent. A l’heure du sommeil profond de la mort, l’être peut rejoindre plus ou moins consciemment son Ka en traversant l’état de transe, comme le font les médiums. « Transe » est un mot latin qui veut dire « passage ». Et du reste, au moment de la mort, l’agonie est un état de transe, un passage. Le moi va s’éteindre, il est comme une simple antenne du Ka et il va rejoindre sa source. A l’état de veille le Double est comme une entité séparée, c’est alors l’Ange Gardien des Chrétiens. C’est la même chose à cette différence près que cet Ange Gardien c’est nous-mêmes sur un autre plan.

Pour mieux illustrer cette conception égyptienne prenons les termes égyptiens sans plus faire allusion au Ka. Tout le monde connaît le Scribe accroupi du Musée du Louvre. Ce n’est pas un scribouillard quelconque, c’était un Prince Gouverneur de province, un architecte. Son nom est Sekhemkaï, ce qui veut dire « Puissant est son Double », autrement dit : « J’ai un magnétisme puissant ». Il y a à Sakkara parmi les nombreux tombeaux un Mastaba dont le propriétaire s’appelait Merreroukaï, cela veut dire : « Mon Double m’aime ». Un psychologue, un psychanalyste comprendrait cette chose. Il y a des gens qui sont en conflit avec eux-mêmes et d’autres qui sont l’inverse. Ce Double se vit dans la fatalité astrologique, les mille faits quotidiens ne l’intéressent que secondairement, mais il intervient, il provoque des faits de hasard, des faits de hasard importants, par exemple : vous traversez une crise de désespoir, etc., le hasard vous fait tomber sur un livre qui va bouleverser votre mentalité, ou vous faites une rencontre dans le même sens. Ce ne sont pas les étoiles qui ont provoqué ce hasard, c’est vous-même. Cet être double peut vous aider à vous remettre dans les rails de votre destin. Le Double influence les rêves du matin qui sont toujours difficiles d’interprétation, parce qu’ils sont condensés. Il n’intervient que le matin, parce qu’au cours de la nuit il ne peut atteindre le moi à cause d’autres états, l’existence gêne notamment l’Ombre, dont nous dirons un mot aussi.

Citons quelques cas particuliers de gens qui ont vérifié l’existence du Double, ce sont des gens opérés qui ont été anesthésiés et qui ont repris conscience de l’autre côté. Ils se sont sentis soulevés comme un couvercle jusqu’au plafond et ils suivaient leur propre opération dans un état d’indifférence totale, comme s’ils savaient d’avance quelle en serait l’issue. Je citerai aussi l’expérience que m’a racontée l’acteur Alain Cuny : il jouait une pièce qu’il avait jouée cent fois comme cela se fait à Paris, les programmes durant éternellement. Et un jour il a fait une expérience très bien décrite par le Bouddhisme Zen. Il se sentit détaché de son personnage tout en continuant de jouer parfaitement comme un robot bien réglé. Il se sentait au-dessus de la scène également et dans cet état il y avait une communication avec l’inconscient des gens qui étaient présents et même avec la nature. Une communication beaucoup plus intense qu’au niveau du moi. C’est aussi le cas du somnambule. Le somnambule, c’est l’homme qui se lève la nuit, qui circule et qui souvent a tendance à grimper sur le toit. Il n’y a de risque que si on le réveille. Il circule de façon parfaitement cohérente ; ce n’est pas son moi qui conduit son corps, c’est son Ka, son Double qui a pris en main l’administration de son corps.

On prétend que certains artifices d’architecture — je donne cela sous toute réserve — favorisent cette sortie, cet état de transe qui permet pendant quelques instants de fusionner avec son Double. On dit que la coupole provoquerait ce résultat, notamment celle de Sainte-Sophie ; j’ai entendu dire plusieurs fois, par des gens qui y étaient allés, que si on se plaçait à la verticale de la coupole, on était saisi au bout d’un moment d’un certain vertige qui pouvait amener une sorte de transe, et brièvement un état second. Cela ouvre beaucoup de perspectives sur le véritable sens de l’architecture sacrée et d’un de ses buts, qui était de mettre l’homme dans un autre état plus près de la spiritualité. Il y a aussi le fameux labyrinthe de Chartres, on suivait ses dédales à genoux, c’était assez compliqué, assez long, et cela devait peut-être aussi provoquer, comme dans la danse des Derviches, l’envol du moi en direction du moi parallèle. Tout cela reste à explorer, il y a certainement eu une vision de ces choses-là, de ces états parallèles par les architectes.

De même j’ai été frappé, surtout à Chartres, de la différence de l’art dans la sculpture. Il y a deux types de sculpture à Chartres, le type réaliste lorsqu’il s’agit d’illustrer des scènes évangéliques, c’est le catéchisme pour les illettrés, les gens du Moyen Age. Et quand on représentait des personnages importants, les Saints par exemple, la silhouette était beaucoup plus allongée. Elle a une forme dont on dirait aujourd’hui qu’elle est mi-abstraite. En fait, l’artiste ne représentait pas le physique du personnage, d’ailleurs on ne le connaissait pas, mais son Double, son personnage idéalisé, puisque le Double est un peu le moi idéalisé.

Voilà beaucoup de choses qui méritent d’être méditées et qui ont leur importance. Je ne voudrais pas déborder sur le culte, mais il y a des gens dans l’histoire qui même à l’état de veille, avaient une sorte de télépathie avec leur propre Double. Il y avait le cas de Socrate, il disait qu’il percevait la voix de son « Daïmon », son génie personnel qui lui donnait des conseils. Il y avait le cas du Comte de Saint-Germain au XVIIIe siècle. J’ai connu une dame qui était aussi dans ce cas-là, elle était grecque, de la race des Pythies peut-être. C’était vraiment extraordinaire, parce que peu répandu. Il semble que les peuples anciens aient eu plus de facilité pour communiquer avec leurs autres niveaux d’existence, que nous, c’est une question de dons, chaque race a ses dons particuliers.

A la mort donc, le moi est absorbé par le Double. Il survit un certain temps puis le Ka se décompose aussi et la quintessence de l’être passe plus profondément vers l’âme. J’ajouterai, pour être moderne, que je suis convaincu que certaines drogues tuent les Doubles, donc d’une sorte de mort à l’envers. On meurt d’abord sur le plan de Ka avant de mourir biologiquement. Ceci aussi demanderait à être approfondi.

Donc toute la compréhension de l’Égypte passe par la notion du Ka. Ne pas comprendre ce que les Égyptiens appelaient le Ka, c’est vouloir délibérément ignorer le génie égyptien. Tout l’art est inspiré par ce souci, les statues ne sont jamais des portraits ou très rarement, ce sont des représentations du Double des personnages, puisque c’est leur Double qui doit vivre éternellement, grâce à la momification. Car la momification devait empêcher la décomposition du Double, opération contre nature. Nous y reviendrons, nous essayerons de voir pourquoi les Égyptiens ont estimé utile de tenter cette opération contre nature.

Auparavant je dirai quelques mots brefs de la contrepartie, de l’Ombre. C’est un autre de nos états d’existence. L’Ombre, les Égyptiens l’appelaient « Shout ». C’est le même mot que le mot allemand « Schatten ». Ils la représentaient par un personnage en noir ou alors par un parasol qui fait de l’ombre. Shout, l’Ombre, est une sorte d’âme passionnelle, instinctive, c’est le négatif du Ka, c’est une infra-conscience. Cela ne veut pas dire que ce soit un démon. Elle est plutôt liée au tellurisme, au sous-sol, au mystérieux monde du globe souterrain. Une entité instinctive et passionnelle, l’Ombre est pleine de ruse et d’astuces. Elle a son rôle à jouer en vue d’assurer notre défense sur le plan de l’instinct et de la passion. L’Ombre doit nous protéger dans le sommeil contre les cauchemars, contre les possessions, des emprises par des psychismes étrangers. Si l’Ombre est saine, elle doit être une sorte de domestique. Par exemple, un homme qui a bien son Ombre en main, se réveillera à l’heure qu’il a décidée, sans réveille-matin. Il se réveillera comme par hasard. C’était le cas de Napoléon, c’est le cas de beaucoup plus de gens qu’on ne suppose. L’Ombre aussi provoque des faits de hasard, mais des faits de hasard un peu louches. Vous avez par exemple un procès et vous n’êtes pas absolument sûrs d’avoir raison. Le hasard amène vers vous un avocat astucieux qui arrivera un peu à tourner la loi, enfin à arranger les choses. L’Ombre, bien entendu, joue un grand rôle dans les amours un peu brèves, les amours passionnelles. L’Ombre se libère plus ou moins chez l’homme ivre, le moi étant engourdi. Elle se libère et vous pouvez à ce moment-là l’analyser. Il y a des gens qui ont une Ombre comique, d’autres une Ombre plutôt dangereuse. Il y a des acteurs de théâtre qui vivent de leur Ombre, les acteurs comiques, la série des Coluche, Bourvil, etc. Ils sont devenus célèbres parce qu’ils ont su exprimer leur Ombre. C’était aussi le rôle du Bouffon du Roi. L’Ombre influence aussi le rêve, celui du début de la nuit. C’est elle qui inspire les rêves à méandres, les rêves compliqués, qui n’en finissent pas et qu’il est souvent inutile d’interpréter.

A la mort l’Ombre quitte aussi le corps et elle doit être absorbée par le monde tellurique. Comme disaient les Grecs, « Les morts vont aux enfers qui sont souterrains ». Elle est décomposée par le tellurisme, elle tente d’échapper à ce sort, elle tourne autour du cadavre et puis essaye d’obséder les personnes naïves, sentimentales, traumatisées, pour leur prendre un peu d’énergie et pour survivre aussi longtemps que possible. Enfin tout cela n’est pas très grave. L’Ombre peut devenir dangereuse dans certains cas. Plus l’homme a été psychiquement puissant, plus l’Ombre, si elle n’est pas décomposée, peut devenir négativement puissante. Pour les personnes que cette vision de l’homme intéresse, j’ajouterai qu’il y avait un autre élément chez les Égyptiens qui jouait un rôle important, c’est « Khaïbit », représenté par une silhouette noire et des abeilles. C’est une sorte d’entité, d’âme organique, ce que les savants appellent « l’intelligence organique » qui répare les cellules, qui s’occupe de la digestion, etc., etc. Une sorte de fée organique. Cette entité inspire aussi les rêves, les rêves qui ont un intérêt au point de vue de la santé, les rêves qui vous indiquent que quelque chose ne va pas dans votre santé, dans votre alimentation ou dans votre manière de vivre. C’est pourquoi les rêves ne sont pas toujours à interpréter au même niveau, le metteur en scène n’est pas toujours le même, encore que finalement ce soit toujours le même, mais d’un autre étage de l’ascenseur.

Au moment de la mort, au moment de l’agonie on dit que l’agonisant revoit sa vie à l’envers, brièvement. En fait, c’est à ce moment là que l’Ombre se détache, toute la partie concrète enregistrée par l’Ombre n’a plus de raison d’être. Or le moi traverse à l’évanouissement des états, jusqu’à ce qu’il arrive à fusionner avec son Double. Cela n’est pas toujours facile puisqu’il se peut que le moi ait une Ombre très chargée dont il n’arrive pas à se détacher et qui va l’entraîner dans les enfers souterrains, le feu du tellurisme que mentionnent toutes les religions, où son Ombre devrait d’abord s’épuiser. C’est le cas, dit-on, des criminels ; en plus, le criminel a sur lui l’Ombre de l’assassiné, car il y a tout de même une justice sur un autre plan. Les règles du jeu, personne ne peut les changer.

Il y a le cas des suicidés, celui qui est mort avant la date normale et dont l’Ombre a été très profondément perturbée par la violence, par le drame de la mort.

La seconde mort aura lieu au niveau du Ke, sauf s’il y a momification.

En Égypte il y a eu deux momifications très distinctes dès ses lointaines origines. L’une populaire, basée sur l’animisme, c’était une momification sommaire, puisqu’il suffisait de rouler le corps dans une couverture, de le mettre dans le sable égyptien, salé, et le corps se desséchait. On voulait que l’être puisse survivre sur le plan du Ka, puisque c’était la seule survie à envisager. Après cela, c’était l’absorption à la vie universelle, c’était une forme d’anéantissement, mais pas une forme de mort totale. C’est un moment assez subtil, on ne peut pas facilement en juger. Nous, nous avons trop démocratisé les notions, nous accordons généralement l’éternité à tout le monde, ce n’est pas prouvé, nous n’en savons rien. Nous nous appuyons sur des livres sacrés, ils ne disent pas tous la même chose, cela change d’une religion à une autre. Le fameux Gurdjieff disait : « Pour se réincarner il faut d’abord survivre. Pour survivre il faut se créer une âme immortelle ». Il tombait dans l’excès inverse, il voulait tout simplement prendre le contrepied d’une certaine démagogie de l’époque. La réincarnation était à la mode, tout le monde se trouvait de grandes incarnations en Égypte ancienne ou ailleurs. C’était une façon de fuir le présent, de réaliser son avenir. C’est préjudiciable à l’évolution d’un individu.

Il n’y a pas d’individualisme dans l’Orient ancien, ni moderne d’ailleurs, dans ce domaine religieux. Ou alors cet individualisme est vu sur un plan extrêmement abstrait, donc indéfinissable. Pour la survie du Ka, il y a solidarité avec le corps. Très rapidement, on commence à compliquer un peu cette fabrication des momies populaires.

Parallèlement existait une momie savante qui ne dérive pas du tout de cette autre momification et qui aurait été reçue par révélation divine dans des temps extrêmement anciens, quand vivaient les fondateurs de la civilisation égyptienne, ceux que les Égyptiens appelaient « Netherou ». « Nether », au pluriel « Netherou », veut dire à la fois pieux et ancêtre. Pour les Égyptiens la plupart de leurs divinités avaient réellement vécu sur terre, comme le Christ, Ré avait été un Pharaon, Osiris avait vécu sur la terre et, si nous croyons certains papyrus, il y avait en Abidos, tombeau présumé d’Osiris, une relique qui était la tête momifiée d’Osiris, une tête de géant. Ce sont des choses difficilement vérifiables aujourd’hui, mais les papyrus sont formels là-dessus. Ces surhommes, appelons-les ainsi, hommes-dieux, ancêtres divins, avaient été différents des autres hommes par le fait qu’ils avaient une aura différente, ils véhiculaient des radiations d’ordre cosmique. On disait par exemple d’Osiris : « C’est le Dieu à la face verte ». Il a une aura verte, il véhicule une énergie cosmique que les autres hommes ne possèdent pas et c’est pourquoi, pour maintenir cette aura dans l’ordre terrestre, on a momifié le corps. Rappelons-nous la légende d’Isis, d’Osiris, de Set, l’acharnement de Set à vouloir absolument tuer la momie d’Osiris et à la déchirer en morceaux, à la détruire. Set est jaloux parce que lui ne bénéficie pas de cette aura, disons cosmique. C’est l’histoire de Caïn et d’Abel, c’est à peu près la même chose. Caïn tue Abel parce que sa prière ne s’élève pas et que pour celle d’Abel il n’y a pas de problème. C’est peut-être la même légende, le fond doit en être le même. Et vous voyez aussi l’acharnement d’Isis à reconstituer la momie, il y a une raison pour cela, c’est pour que le Ka reste dans l’âme collective égyptienne.

D’autre part, il était admis que le Pharaon incorporait, en plus de son Double à lui, le Double d’un ancêtre-dieu ayant vécu dans les anciens temps, celui de Ré, d’Horus, etc. C’est est un peu comme si nous croyions que chaque pape porte sur lui le Double de Jésus, ce Double passant de l’un à l’autre. Vous avez cette même chose avec le Dalaï-lama, un élément psychique, un Double, un Ka, passe de l’un sur le suivant.

C’est pourquoi primitivement la momification n’était réservée qu’aux seuls Pharaons. Elle n’avait pas de sens pour d’autres personnes. Le Pharaon est comme la Reine des abeilles, il est le porteur de la civilisation globale, il a un sens collectif et lui seul et son Ka seront donc éternisés.

Voilà le sens profond de la momification à l’origine. Peu à peu cette momification savante qui dépendait de rites gardés secrets, de recettes gardées secrètes aussi, cette momification savante a été élargie. Elle a d’abord été étendue aux Mages, aux Initiés, et puis aux Magiciens. Pourquoi aux magiciens ? Parce que ces gens accomplissaient les œuvres de magie dont les répercussions demeuraient après leur mort. Il fallait donc que leur Ka soit encore là pour pouvoir contrôler ces répercussions. Et puis on l’a étendue aux gens de cour, pourquoi ? Pour un tout autre motif. Le Pharaon, une fois mort, continuait de régner sur une Égypte parallèle, l’Égypte des Kaou, c’est-à-dire le pluriel de Ka, l’Égypte astrale si vous voulez. Et il ne voulait pas être isolé sur ce plan-là, il voulait être accompagné par sa cour. Alors on a accordé la momification aux frais de l’État à des hauts personnages de l’État qui avaient leurs tombeaux à côté de celui du Roi. Bien entendu, cela concernait aussi la famille royale.

La première momie incisée, c’est-à-dire non naturelle, non spontanée, date de la troisième dynastie, elle a été trouvée prés de Gizeh. C’est après la révolution de l’an 2200 que la momification est généralisée. A ce moment-là les révolutionnaires réclament l’égalité devant la mort, c’est la plus belle revendication révolutionnaire de l’histoire des révolutions ! Alors on l’a accordée à condition naturellement qu’on puisse la payer. Pour les hauts fonctionnaires pas de problème, c’était à la charge du gouvernement et c’était cher, car la momie de première classe exigeait une fabrication très longue. Il fallait aussi beaucoup de produits, des baumes, des quantités de baumes. Or ceci a eu des conséquences, cela a créé la route des baumes. L’économie conditionne les routes maritimes, il y a eu la route de l’étain, la route du cuivre et ainsi de suite. Aujourd’hui il y a la route du haschich ! Il y avait à un moment donné la route des baumes, car il en fallait toujours davantage. Ces baumes arrivaient par le relais de l’Arabie qui était déjà ce qu’elle est devenue aujourd’hui, un entrepôt où vous trouvez toutes les marchandises possibles. Et on apportait là des baumes qui venaient de fort loin. C’était des marins qui assuraient ce transport, des marins de race indonésienne, fixés en Arabie. Leur nom « Himyars » vient de l’Arabie, il veut dire « rouge » à cause de leur teint cuivré. Les épices venaient de l’Inde, bien entendu, et ils venaient même de plus loin. Et les marins de Malaisie assuraient le relais. Il y a au British Museum une momie qu’on a analysée et on a constaté qu’on employait une huile d’eucalyptus qui provenait de Nouvelle-Guinée. La route des baumes, conséquence de cet usage généralisé de la momification. De plus, toute la géographie de l’Égypte, a changé à ce moment-là, il y a eu, pour chaque ville des vivants, une cite des morts.

En Égypte le Nil partageait le pays symboliquement en deux, géographiquement aussi bien sûr. Chaque direction avait un autre sens : au Nord c’était la direction des Dieux, au Sud la direction par laquelle étaient venus les ancêtres, à l’Est la vie puisque le soleil s’y lève, et à l’Ouest la mort puisque le soleil s’y couche. En outre, le long du Nil à l’Ouest s’édifia à ce moment-là la Cité des Morts. Une autre expression égyptienne signifiant « mourir » est celle-ci : « Passer le Nil vers l’Ouest ». Cette Cité des Morts était une zone interdite à l’exception des magasins du pourtour. Tout autour il y avait des cimetières populaires, les momies du peuple sommairement fabriquées allaient à la fosse commune, elles serviront plus tard de combustible dès l’époque chrétienne. Il faut dire que le combustible manque en Égypte. Après, venaient des portiques où il y avait des marchands spécialisés. L’Égyptien, longtemps avant sa mort, venait voir ces marchands pour choisir son sarcophage. On lui présentait des modèles réduits, il fallait trois sarcophages. Il y avait également le souci du Livre des Morts qu’il allait emporter avec lui, c’est un formulaire de magie qui permet de dominer les cauchemars que l’on a dans l’autre monde. C’est aussi une description du monde parallèle.

Deux chapitres du Livre des Morts ont été écrits par deux visionnaires célèbres, l’un est Mykérinos et l’autre un Pharaon de la même famille qui s’appelait Djed-ef-Hor. Disons que ces deux hommes avaient le même don que Swedenborg, c’est-à-dire qu’au lieu de dormir la nuit comme tout le monde, ils se promenaient la nuit dans le monde parallèle des morts, là où il y a les morts, les Doubles, les Ombres des morts, etc. Mykérinos, à la fin de sa vie, s’est lassé de ces nuits en quelque sorte blanches, il les a remplacées par de véritables nuits blanches, il a passé ses nuits en fête pour échapper à ces visions éternelles du monde parallèle.

(à suivre)

(Revue Panharmonie. No 203. Juillet 1985)

(suite et fin)

De plus, la future momie avait le souci de trouver un prêtre spécialisé pour son Ka. Nous verrons tout à l’heure à quoi servait ce personnage. Dans la Cité des Morts, cité interdite, il y avait un mélange de personnages bizarres. D’abord les truands, les forçats, les condamnés, qui se chargeaient des bas-travaux, ils chauffaient l’eau des bains, ils surveillaient la momie, etc. Il y avait aussi des pharmaciens, des artisans qui fabriquaient des bandelettes, et ainsi de suite. Les bandelettes les plus recherchées étaient tissées dans un Monastère de femmes dans la ville de Saïs, un Monastère dédié à la Déesse Néith, patronne des tisserands. Il fallait trois cents mètres de bandelettes pour une seule momie et il y avait les chirurgiens de la mort. Toutes ces professions avaient des recettes qui étaient transmises de père en fils, les condamnés mis à part, de même que tout ce qui est formation, chirurgiens, artisans et aussi ceux qui savaient manier le rituel de la voix. Car cette magie allait jouer un très grand rôle.

La momie bien entendu était vidée, elle restait soixante-dix-huit jours dans un bain de natron et on finissait de la sécher en étuve au soleil. Pratiquement il ne restait plus que la peau sur les os. On retirait le cerveau, pas toujours, on le retirait par le nez en brisant le cartilage central. Il y avait ensuite le bain de lait et pendant ce bain l’artisan qui était aussi un prêtre, chantait des formules et rythmait ses gestes avec une attention magique. Il avait non seulement ficelé la momie, mais par répercussion il ficelait les prolongements du Double, de l’Ombre. Et puis, lorsque la momie était habillée, parée, etc., ce qui était fort long, on la rendait à sa famille pour les funérailles.

Les funérailles étaient un curieux déménagement. En tête, il y avait les pleureuses (cela existe toujours). Ces coutumes, ces usages se sont mêlés aux usages des autres religions, chrétienne, judaïque ou islamique. Derrière les pleureuses venaient des porteurs. Dans les débuts de l’Égypte, on emportait même les poutres de la maison. D’autres personnages portaient des vêtements, des vêtements usagés qui devaient être imprégnés du fluide du personnage. Il y avait ses livres, ses objets familiers, surtout ses cannes, parce que la canne est un symbole d’autorité en Égypte. Évidemment on amenait des animaux domestiques momifiés. Il y a au Musée du Caire la momie d’une grande dame et à côté d’elle une petite momie. Quand les Égyptiens l’ont trouvée, ils ont cru que c’était un petit bébé, non, c’était un cynocéphale, c’était un singe domestique qui était mort avant elle et qu’elle avait fait momifier pour l’emporter plus tard. Ce cynocéphale jouait dans la maison à peu près le rôle du bouffon. On l’utilisait aussi aux champs pour cueillir des figues. Le cortège franchissait le Nil et se rendait vers la Cité des Morts où était aménagé le Mastaba qui est une villa sur un caveau. Imaginez un caveau assez profond, dans lequel pendant sa construction on a déjà posé le sarcophage de pierre, à cause de son poids. Une rampe d’accès mène au caveau ou au puits, parfois il y a les deux. Dans la villa qui se trouve au-dessus et qu’on appelle Mastaba, les prêtres attendent, des prêtres du Ka, des prêtres spécialisés. Sur une table sont posés des instruments bizarres, ainsi que des cruches de bière. Derrière est dressée la momie et derrière la momie brûle un cône d’encens. Les prêtres vont procéder au rituel de l’ouverture de la bouche, ce qui veut dire qu’à un moment donné, ils approcheront de la momie des instruments assez bizarres et ils seront censés entendre la momie leur dire : « Je suis vivant ! ». Cela signifie en fait que le Moi a réussi son passage vers l’état de Ka. Il a réussi le premier passage. Et celui qui a la clair-audience peut entendre un ultra-son, la voix de ce Ka, puisque lui, il est sur le plan des ultra-sons ou infra-sons, il est sur le plan de toutes les quintessences.

Le Double, pour revivre, car il a souffert lui aussi de la momification, il a traversé un évanouissement, il a donc besoin pour revivre de nourriture, celle-ci existant toujours sur ce plan. De quoi va-t-on le nourrir ? D’abord de parfums ; les parfums sont sur le plan du Double. Quand vous brûlez de l’encens chez vous, quand vous fumez une cigarette, l’odeur nourrit votre Double, ou le grise, ou le drogue. La nourriture est brûlée pour en dégager la quintessence. Cet usage se retrouve aussi au Pérou, on le retrouvait même dans la Chine ancienne. Dans la Chine ancienne, en plus, on faisait brûler de faux billets de banque pour que les morts en aient la contrepartie dans leurs rêves. En Égypte, dans le Mastaba ou dans le puits, on mettait la liste des biens du défunt. Voilà donc la momie casée, les gens sont partis. Qu’est-ce qui se passe maintenant ? Le prêtre du Ka va revenir périodiquement pour célébrer une cérémonie au cours de laquelle il brûlera beaucoup de fumigations pour nourrir le Double. Et certaines gens déshéritaient leurs enfants au profit d’un prêtre du Ka pour être bien sûrs que leur Ka soit soigné après leur mort.

Au-dessus du puits qui a été bouché, il y a dans le Mastaba une petite chambre abritant une statue assise à l’image du mort. Le mort, son Double, peut, s’il le veut, remonter, sortir de la momie et traverser le puits bouché comme un spectre traverse un miroir. Cela ne le gêne pas sur ce plan-là, et il entre dans la statue. Il doit y entrer spécialement parce que sa famille viendra lui rendre visite le jour du 1er novembre que nous avons du reste repris aussi. La famille viendra pour déjeuner avec le Ka du grand-père ! La petite pièce dans laquelle se trouve cette statue s’appelle le serdad. A travers deux petits trous on montre aux enfants la statue du grand-père qui lui, est venu se placer dans la statue. On brûle des aliments, des parfums. Étrange conception !

En plus, à l’intérieur du Mastaba, sur les murs, étaient peintes les images essentielles de la vie passée du mort. On le voit lui, en grand, au milieu de sa famille, des personnes de sa famille en plus petits, car tout l’intérêt doit se porter sur lui. On le voit chassant dans les marais, il est en bateau, il tient le boomerang, sa femme le tient par le pied pour qu’il ne tombe pas dans l’eau, son chat domestique est prêt à chercher les oiseaux, car le chat servait aussi à la chasse, et ainsi de suite. On le voit également dans ses champs avec ses intendants qui viennent rendre compte de la nomenclature agricole. Pourquoi tout cela ? Parce que c’est un aide-mémoire. Le Double va rêver éternellement sa vie éteinte, comme un robot, exactement comme un robot. Et pour aider il faut une énergie, il faut des fumigations.

On peut dire à ce moment-là que cette momification égyptienne, tout au moins dans son aspect démocratique, est une erreur. Et c’en est une certainement. On trouve la même au Pérou où les momies sont en posture accroupie, entourées de petits bagages. Il y a d’abord un petit sac de voyage avec des graines, des fumigations, bien entendu, il y a parfois de petits personnages en céramique qui miment les actes de la vie quotidienne, ce sont des aide-mémoire. Il y a même les postures de l’amour, sur le plan du Double l’amour existe encore, mais sans le sexe.

Cela existe aussi chez des personnes vivantes ; il y a des gens qui ont connu un grand amour, une grande passion, sans que le sexe y ait participé. Il existe d’ailleurs un usage qui est utilisé chez les Troubadours au Moyen-âge, dans le Languedoc, c’était l’art de courtiser la femme sans le sexe, c’est-à-dire de Double à Double.

Pour être plus clair, je vais parler par paraboles. Imaginez deux amoureux qui sont chacun à l’autre bout de Paris, des amoureux encore très enthousiastes, qui se téléphonent pendant trois heures le soir pour ne rien dire. Mais ils sont dans un état euphorique. Vous savez que la voix joue un grand rôle. Le téléphone est très bon conducteur pour ces influences-là. La voix porte le magnétisme personnel, comme aussi les yeux. Rappelez-vous le Prince Charmant qui réveille Blanche-Neige dans le coma, par sa voix. Il rappelle par la voix son Double dans le corps. Ils arrivent à être dans un état euphorique, déjà voluptueux et pourtant il n’y a rien de sexuel. L’amour au niveau du Double est une quintessence de la sexualité. L’érotisme au sens grec du mot, c’est cela, l’érotisme se place sous le signe du dieu. C’est Éros, c’est la sublimation, la quintessence de l’énergie sexuelle.

Et il est très heureux qu’autrefois, quand il n’y avait pas « la pilule », etc., les amoureux étaient obligés de se courtiser longtemps. L’homme éveillait le Double de la femme par la voix, par les yeux, par les mains qui transmettaient son magnétisme. Cela évitait énormément de cas d’hystérie que l’on trouve aujourd’hui chez les gens, chez les jeunes qui ne placent l’amour qu’au niveau de l’Ombre passionnelle. Ce n’est alors construit que sur l’Ombre, cela ne tient pas, c’est le feu de paille agréable, mais qui ne dure pas et qui a très souvent sa contrepartie après.

Donc cette notion que je considère comme absolument vraie, explique la momification. Seulement il y a un moment où le Ba, l’âme-oiseau quitte le Double, car on ne peut pas ralentir le rythme de la nature. Le Double va être alors une coque vide, un robot. C’est un peu comme ces acteurs de cinéma qui sont déjà morts et que vous voyez jouer sur l’écran. Mais alors pourquoi les Égyptiens ont-ils fait cette chose-là ? J’ai longtemps cherché. Il y a eu cette révolution, toute révolution apporte avec elle quelque chose de démagogique, c’est inévitable, même si cette révolution est inévitable, nécessaire. Eh bien, primitivement la momification n’était réservée qu’à des personnages-clefs, aux créateurs de la civilisation égyptienne, ceux qui étaient censés se réincarner. Le retour éternel du héros qui revient pour ramener la civilisation dans son génie propre, pour stopper les déviations. C’est peut-être pour cela que l’Égypte a pu se survivre pendant des milliers d’années…

Imaginons qu’il y ait réincarnation en tel personnage qui a été momifié et qu’à un moment de sa vie il puisse réincorporer le Double de sa vie antérieure et l’Ombre aussi. Il aura réincorporé en même temps la mémoire de ce qu’il a su. Imaginez un architecte des pyramides, par exemple l’architecte de la Pyramide de Khéops, celui qui d’après les légendes arabes de Grenade aurait été enterré dans la pyramide, momifié et enterré dans la pyramide primitivement, l’architecte Imhotep au nom Khéops d’après une version de Moyen-âge, une version arabe. Il peut retrouver la mémoire des sciences perdues, car les anciennes civilisations ont eu des sciences différentes des nôtres et qui peuvent avoir leur intérêt. Imaginez l’alchimie par exemple. Imaginez qu’un personnage puisse ainsi hériter de l’Égypte en réincorporant sa propre momie avec tout le bagage culturel qu’il a possédé à l’époque. C’est cela le véritable sens. Les Justes avaient prédit à cette époque, surtout à l’époque gréco-romaine, avaient prévu la fin, l’Apocalypse, et avaient su que la tradition allait dépérir. Les Livres sacrés seraient perdus et même s’ils n’étaient pas perdus, on ne saurait plus les lire ou on ne saurait plus les interpréter. Alors, pour que la tradition ne se perde pas, qu’elle survive jusqu’à la fin du cycle, ils ont créé en quelque sorte des « Livres Vivants » par la momification. Ce serait la justification divine de cette coutume contre nature, sa seule justification. Cela expliquerait des personnages bizarres de l’histoire qui dans la première partie de leur vie sont comme tout le monde, souvent avec beaucoup d’ennuis du reste, car ils sont tourmentés par quelque chose, par l’Ombre de leur ancienne personnalité qu’ils doivent dominer, sinon ils ne pourront pas réincorporer le Ka. Et puis, brusquement, un jour, dans leur vie tout change, ils ont accès à des sciences qui ne sont pas de leur époque.

Il y a un personnage qui est assez intéressant à ce sujet, c’est le Comte de Saint-Germain au XIIIe siècle. C’est un personnage qui disposait d’une chimie des couleurs, des colorants, bien plus avancée que celle de son époque. Il a créé des teintures pour des industriels allemands, pour leurs tissus. Or l’Égypte avait l’alchimie certainement, mais aussi la chimie, la chimie des couleurs, le fameux rouge de Pompéi, le rouge pompéien, c’est une recette égyptienne que même les volcans ont respectée. Le volcan n’a pas pu abîmer cette couleur-là. C’est un exemple, il y en a certainement d’autres. On prétend que Saint-Germain a pratiqué l’alchimie, encore qu’il n’y ait pas de textes qui le prouvent. D’autre part, il avait une mémoire anormale. Il prétendait avoir la mémoire des siècles. Il résolvait par exemple des problèmes policiers qui se déroulaient dans le règne précédent. Il parla de la Marquise de Pompadour, de la cour de François 1er. C’est un personnage qui est tout de même classé comme sérieux, bien qu’il ne s’explique pas du tout par la science de l’époque.

On pourrait peut-être signaler des cas d’alchimistes, même Nicolas Flamel qui brusquement, du jour au lendemain, devient un autre homme. Il a accès à quelque chose, on ne sait pas exactement à quoi, est-ce qu’il a su faire de l’or, est-ce qu’il l’a su simplement, en lisant un manuscrit, cela a-t-il suffi ? Probablement pas. En tout cas lui, qui était un petit libraire de Paris, devient un bourgeois de Paris. Et puis, après, il disparaît.

Il y a eu d’autres personnages bizarres de l’histoire comme le Docteur Faust dont la légende a été déformée, et qui, a été un personnage du Moyen-âge. Il a certainement eu accès à une science perdue. Je ne dis pas forcément qu’elle fut liée à l’Égypte et qu’elle n’ait pas trouvé le moyen de vieillir. A un moment donné les gens de son village perçoivent quelque chose et disent : « Il a fait un pacte avec le Diable ! » A cette époque la science est assimilée au Diable. Pour se libérer de ces gens il fait sauter son laboratoire et disparaît ! On dit alors : « Bon ! il est puni, Dieu et le Diable l’ont puni ! ». Il reparaît avant de mourir auprès de personnages plus capables de le comprendre, auprès du Pape par exemple.

Il y a des tas de personnages marginaux qui ne peuvent pas s’expliquer autrement que par le maintien d’une tradition très ancienne.

Avez-vous quelques questions à poser ?

Réponse à une question sur le Ba et le Ka : Le Ba n’a rien à voir avec la momification, le Ba est purement abstrait. Nous sortons là du langage humain. L’abstrait est l’abstrait, dès qu’on veut le concrétiser ce n’est plus de l’abstrait. C’est comme lorsqu’on veut définir Dieu, c’est impossible ! Dieu est Esprit, il est au-delà du sentiment, il est au-delà du mental. Si vous pensez Dieu, vous créez un Dieu mental qui sort d’où ? De votre cerveau. C’est pourquoi les exercices fondamentaux de certain yoga, c’est d’arrêter la pensée pour faire sauter cet écran. Dieu est Esprit. Malheureusement les théologiens étaient obligés d’organiser la religion, créer une théologie qui est une science dangereuse. Le Dieu-Esprit n’a rien à voir avec les querelles religieuses entre les trois religions monothéistes à Beyrouth actuellement. Ils devraient être tous d’accord, ils sont tous monothéistes ! Le Dieu-Esprit n’y est pour rien, ce sont des entités « Dieu-Unique » créées par le cerveau humain. Ils ont créé de formidables entités grossies encore par le sacrifice humain, car il y a pas mal de morts à cause de ce Dieu-Unique. Ce sont les drames du XXe siècle avec des génocides de populations entières. Les théologiens honnêtes devraient  comprendre le côté périlleux de la théologie. II faut d’une part créer une structure mentale pour une religion et, d’autre part, savoir qu’elle est relative et qu’il peut parfaitement exister d’autres théologies.

Ceci nous éloigne des momies, mais pour tous les peuples Dieu est le Sans-Nom. Dès que vous lui donnez un nom, vous le personnalisez, vous créez une entité, c’est le piège. Alors vous créez un Dieu qui sera un Dieu de famille, un Dieu de clan, un Dieu de tout ce que vous voudrez !

Question : Pour les Hindous, les dieux sont des énergies.

Réponse : Eux n’ont pas ces histoires. Pour eux chaque Dieu n’est qu’une émanation. Même Mohammed n’a pas dit que Dieu lui a dicté le Koran, c’est un Archange. La meilleure formule, à mon avis, c’est d’ailleurs la plus ancienne équation monothéiste, on la trouve quatre ou six mille ans avant le premier Pharaon en Asie Mineure et dans la Vallée de l’Indus, C’est ce que j’appelle « le Dieu Unique à deux sexes ». En tant que immuable masculin, c’est Dieu avec un D majuscule, comme celui des Chrétiens, des Musulmans et des Juifs, il est en dehors de tout, en dehors de la matière, de la passion, du sentiment et de la pensée. Lorsqu’il va devenir créateur et destructeur, les deux choses allant ensemble, il se change en sa propre féminité, il devient l’Éternel Féminin, la Shakti, la Déesse, sans cesser de rester lui-même. En Inde il n’y a pas de fanatisme entre les différents cultes pratiqués par les Hindous.

Question : Chez les Gnostiques on trouve cela également.

Réponse : On en a discuté à Alexandrie. Il y a un autre problème encore, dans la théologie chrétienne tous les Principes sont masculins. On discute sur le Saint-Esprit féminin et il y a la Sainte-Sophie… C’est très important parce que la mythologie se projette dans la sociologie. Chez les Grecs ou dans d’autres mythologies il y a Dieux et Déesses, il y a prêtres et prêtresses. Dans le monothéisme, non. C’est la cause lointaine du féminisme, le reste n’est que des conséquences.

Question : Et la Shéshina ?

Réponse : Oui, les Kabbalistes l’ont rétablie, parce que dans le Talmud elle n’existe pas. Les Kabbalistes l’ont rétablie pour équilibrer l’ensemble.

Question : Existe-t-il actuellement une méditation en Égypte ?

Réponse : Les Derviches ont repris la technique du silence, c’est-à-dire l’arrêt de la pensée et aussi de la parole. L’arrêt de la pensée était déjà une technique pythagoricienne. Pythagore, qui était prêtre en Égypte, a enseigné ce que les Grecs appelaient « le silence égyptien ».