Du bon usage de l’Apocalypse. Un entretien avec Jean Biès


16 Aug 2010

(Revue Aurores. No 18. Décembre 1981)

Dans son ouvrage, Passeports pour des temps nouveaux, aux éditions Dervy, Jean Biès se propose de fournir un certain nombre d’antidotes à l’Age actuel, et d’aider l’homme contemporain à vivre au mieux une phase particulièrement critique de son devenir. Il s’agit d’assumer l’époque plus que de la subir, et peut-être, de la dépasser. Mais comment?… C’est ce que nous lui avons demandé.

Aurores : Assumer plus que subir … D’où vous est venue l’idée de ce livre, qui se présente comme un véritable viatique pour traverser l’Apocalypse ?

Jean Biès : J’ai constaté depuis longtemps que de nombreux auteurs s’appliquaient à dénoncer l’époque que nous vivons, mais qu’il y en avait fort peu pour proposer des solutions à nos problèmes. Une fois admise la doctrine du temps cyclique situant l’humanité dans une phase inversée et caricaturale de son histoire, il s’est agi pour moi de répondre à la question: Que faire en une telle conjoncture, comment l’assumer aux moindres frais et souffrances possibles ?, — compte-tenu qu’il n’est de vraies solutions que singulières, et que les vraies solutions ressortissent au Divin.

A. : Ces solutions, dites-vous, concernent les différents plans physique et social, intellectuel et moral, psychologique et spirituel.

J.B.: Elles concernent évidemment l’indissociable totalité de l’être humain … Au niveau le plus extérieur, une recherche s’impose, inspirée par des principes traditionnels adaptés, de la qualité de l’habitat, du vêtement que l’on porte, de la nourriture qui nous fait. Il est urgent de réapprendre ce respect de la nature, qui fut l’apanage du polythéisme, l’art de contempler, le savoir-respirer, le don d’émerveillement, la sagesse du silence, la ritualisation du geste … Une certaine «marginalité stratégique», une apolitéïa s’impose aussi, plus utile à la communauté que les intrigues et les slogans. J’ai voulu montrer que la première mesure était de subir au minimum les contraintes totalitaires, et, à la façon du taoïsme, de tirer le positif du négatif même.

A. : Ces mesures d’ordre écologique sont-elles suffisantes pour conjurer les difficultés de l’heure ?

J.B. : Aucun détail n’est insignifiant; mais elles ne constituent évidemment qu’un premier train de précautions… Le niveau intellectuel requiert de plus sérieux remèdes, que l’Orient peut nous fournir.

A. : Par exemple ?

J.B. : Une régénération de l’humanisme est parfaitement possible sous l’éclairage des sagesses orientales. Celles-ci nous révèlent en outre la notion des «points de vue» complémentaires, transcendant tout dualisme; elles nous permettent de faire table rase des poncifs, partout imposés, du rationalisme et de l’existentialisme, en en démontrant l’inanité, de réconcilier les données de la science moderne et les enseignements primordiaux, de rendre la priorité à la pratique sur la spéculation dialectique.

A. : Dans cette révolution mentale, quelle place accordez-vous à la désoccultation de l’ésotérisme, rendant à l’apokalypsis son sens premier de «dévoilement» ?

J.B. : Cette révélation est le signe des temps par excellence; elle contrebalance à elle seule l’effondrement des structures universitaires et ecclésiales. La redécouverte des mythes, symboles, clés initiatiques, et leur interprétation «gnostique», font partie des remèdes indispensables à une remise à l’endroit de la Connaissance. J’ai tenté de montrer l’insuffisance flagrante d’une lecture littérale des textes sacrés, qui est un appauvrissement suicidaire. L’ésotérisme peut seul conforter la foi chancelante des «croyants», révéler aux «athées» ce qu’est réellement une tradition, restaurer en Occident une intellectualité véritable. Ce qui compte avant tout ici, c’est de nous redonner la formation doctrinale dont on nous a spoliés.

A. : Les conditions idéologiques, les réductionnismes philosophiques, les névroses et psychoses vous semblent pires pollutions que celles du milieu naturel. Vous expliquez que le plus sûr moyen de les dominer est de s’en désidentifier par la mise en application d’une voie intérieure.

J.B. : Effectivement. J’en propose trois, ce qui, naturellement, n’en exclut pas d’autres; trois voies exemplaires qui, selon les adaptations d’usage, ont l’avantage de ne requérir nul maître spirituel (toujours plus introuvable), et d’être praticables par l’homme du Kali-yuga. Parce que l’Occidental est épris d’action, il est normal de lui préconiser le Yoga des œuvres, en quelque sorte sublimées par le désintéressement des fruits de l’action, et accomplies dans un esprit sacrificiel. Parce que l’Occidental est séparé de son inconscient, l’Alchimie junguienne lui est également recommandable par l’étude des rêves, la fréquentation des «synchronicités» et des «oracles» du Yi-King, rétablissant la preuve de l’existence des «dieux» et autorisant, en plein Age des conflits, la «conciliation des contraires». Enfin, parce que l’Occidental se réfère à un Dieu personnel, la Prière du cœur, transmise par l’hésychasme, lui convient d’autant plus que, selon toutes les traditions, la méthode spirituelle la mieux appropriée à l’homme d’aujourd’hui est le «souvenir-invocation» d’un Nom divin. C’est probablement en cela que réside l’énigmatique «dixième de la loi» exigible de cet homme.

A. : Vous écrivez que «Dieu a des milliers de cordes à son arc». Comment voyez-vous l’avenir, dans l’actuelle phase cyclique de l’humanité ?

J.B. : La phase actuelle est lourde des menaces les plus concrètes. Mais la loi d’énantiodromie nous apprend que le plus obscur est la meilleure condition pour l’émergence du plus clair. Plutôt que de vouloir sauver un monde en pleine dissolution, mieux vaut œuvrer dès maintenant au futur. Sans exclure l’éventualité de purifications redoutables, l’époque comporte des «compensations» ; un certain éveil spirituel semble se faire jour par endroits. Il y a des raisons d’espérer malgré tout, à condition de recréer en soi, donc autour de soi, ce qui peut susciter les dix justes nécessaires, et de nous faire un nouveau regard, — sans oublier que l’imprévisible appartient aussi au champ du possible.