Robert Linssen : Du rêve a la réalité


18 Jan 2009

(Revue Être Libre, Numéro 330, Août-Novembre 1994)

De tous temps, deux approches différentes de l’éveil intérieur ont existé. L’une est progressive, l’autre est instantanée, abrupte. Ces différences ont de tous temps suscité des antagonismes et pertes d’énergies inutiles. La qualité d’approche dépend du niveau spirituel atteint par le méditant.

Nous savons que le passage de l’état de rêve à l’état de conscience normal est instantané mais nous ne pouvons transposer complètement cette instantanéité dans le cheminement de l’Eveil. En fait, les deux approches apparemment inconciliables sont complémentaires.

Il est vrai que nous sommes la Réalité suprême et qu’elle est prioritaire. Il est vrai que l’univers et nous-mêmes ne sommes qu’un rêve ou un mirage. Beaucoup de chercheurs ayant compris intellectuellement que seule la Réalité suprême ou l’absolu existe, ont confondu leur compréhension intellectuelle avec une réalisation authentique. Le cas est très fréquent.

Comment le savoir ? La réponse est claire. Si le chercheur s’est vraiment libéré de l’emprise du mirage, il est instantanément et à titre définitif libéré de son égo. Dans ce cas, le spectacle de ceux qui s’attachent d’abord à se libérer de leurs conditionnements sans dire d’office que ces conditionnements sont fréquents ne peut être un sujet de colère, d’intolérance ou de violence. Or, ces exemples sont fréquents.

J’ai tenté, au cours de révolutions constantes et irrégulières dans mes techniques d’expressions verbales, de communiquer l’essentiel d’une Flamme de vie créatrice résidant dans le cœur de tous les êtres humains. Celle-ci s’est révélée dans son omniprésence, son omnipénétrabilité, son universalité balayant les limites artificielles de l’ego, de ses formes.

Tel est le cœur de l’univers… notre cœur ! Notre être véritable est Non-Né. Il est un témoin suprême antérieur à l’univers créé par le mental des hommes. Il y a en nous une source toujours jaillissante, intarissable. Seule, l’identification à l’image de nous-mêmes et au corps ainsi que le réseau énorme des mémoires accumulées voilent notre vision intérieure.

Par les poèmes ou les révélations scientifiques, j’ai tenté d’en proclamer l’existence et la priorité absolue de son rôle.

Les progrès spectaculaires de la physique quantique, de la biologie et de l’astrophysique nous rapprochent de la vision mystique des plus anciennes traditions ésotériques. Celles-ci nous présentaient l’univers comme corps d’un seul vivant dont la réalité profonde est un océan de « conscience, de lumière et d’amour ». Ces trois termes doivent être pris dans une acception différente de celles qu’ils nous suggèrent généralement.

J’ai tenté d’en présenter les aspects les plus importants dans mon essai « L’Univers, corps d’un seul et même Vivant » sous la forme d’un corps cosmique dont chacun de nous est un membre. Nous avons la faculté non seulement de participer à cette vivante unité mais de nous y intégrer.

Il nous semble cependant que nos divers entretiens livres, articles et conférences n’ont pas suffisamment insisté sur une vérité fondamentale enseignée par les maîtres des   « Voies abruptes ». Ceux-ci sont de plus en plus confirmés par les sciences nouvelles : l’univers « qui nous est familier » n’est cependant qu’un mirage, il n’a pas le caractère de réalité absolue, indépendante que nous lui accordons. Il n’est qu’une image résultant de l’activité de notre système nerveux au cours de nos diverses perceptions sensorielles. Ceci est difficilement accepté par la plupart d’entre nous.

Nous allons en résumer le mécanisme. Sa compréhension complète est d’une importance fondamentale. Depuis des siècles, des Maîtres de l’Eveil, tels un Bouddha, Sri Sankaracharya et Abhinavagupta dans l’Advaïta védanta, ou des Eveillés contemporains tels Sri Nisargadatta, l’ont enseigné de façon simple, claire, évidente. Un ouvrage récent de Gérard Tiry, intitulé « La connaissance du Réel », nous précise l’importance du fait que nous ne connaissons ni ne voyons jamais le Réel lui-même, mais seulement l’image que nous en donnent nos diverses échelles l’observation sensorielles. Il s’agit en vérité d’un véritable piège et d’une fraude ainsi que le déclarent Sri Nisargadatta et Gérard Tiry. Nous allons tenter d’en exposer le processus dont la prise de conscience s’impose d’urgence dans le cheminement nous conduisant à l’Eveil.

Dans le processus de formation du « mirage » masquant à nos yeux la réalité de ce que nous sommes et de ce qu’est l’univers, la pensée et la mémoire jouent un rôle capital. Telles sont les raisons pour lesquelles les Sages de tous les temps ont déclaré que « le mental est le destructeur du Réel ». Ainsi que le déclare souvent Krishnamurti : « le mental est le fabricant de problèmes ». Il peut réaliser des miracles dans la technique, mais son usage à des fins pour lesquelles il n’est pas fait conduit à des désastres individuels et collectifs.

Ainsi que l’écrit Gérard Tiry (« La connaissance du Réel », p. 84), La pensée est repliée sur elle-même et devient partielle. Elle se développe en une rumination sans fin, dans laquelle la mémoire joue le rôle du monde extérieur et se substitue à lui. Nous vivons des images et des sentiments que nous avons accumulés dans notre système nerveux. La mémoire est un monstre. Nous nous servons à tout moment de l’évocation mentale, l’imaginaire crée ses propres réalités, nous donnons des formes à la matière, ces formes sont élaborées en nous et restent en nous, nous continuons à les manipuler et elles font partie de notre univers propre d’objets, de relations, de sentiments ».

En fait, les perceptions sensorielles, avec la complicité du système nerveux et de l’enregistrement neuronal contribuent à la substitution de la mémoire aux dépens de la réalité du monde extérieur. Celui-ci n’est pas vu tel qu’il est, sans les interférences déformantes de l’observateur. La vision adéquate du monde extérieur et celle de notre nature véritable sont usurpées par les images continuelles du mental. Au cours de cette constante imposture, nous croyons naïvement connaître l’univers alors que nous n’en percevons que les images résiduelles résultant des interférences entre l’observateur et l’observé.

En fait, ces images se recréent constamment: elles ne sont jamais les mêmes en raison de la constante recréation des particules et cellules constituant autant l’observateur que les éléments du spectacle observé. Ce fait est fondamental.

Mais à ce qui vient d’être évoqué concernant les interactions entre l’observateur et l’observé, d’autres faits beaucoup plus importants méritent d’être signalés.

COMMENT LA PHYSIQUE QUANTIQUE MONTRE LE ROLE DE LA PENSEE DE L’OBSERVATEUR DANS LA STRUCTURATION DU MIRAGE UNIVERSEL ?

Ainsi que le déclare le physicien John A. Wheeler : « Dans tout acte d’observation, l’observateur et l’acte de mesure, non seulement participent à la formation de l’image de l’observé mais sont responsables de la création du spectacle. »

L’importance du rôle de l’observateur, de ses échelles d’observation, de son attitude mentale, est mise en évidence par des faits expérimentaux très simples.

Le Dr Danah Zohar en cite des exemples surprenants dans son ouvrage remarquable (D. Zohar : « Le « moi quantique » », éd. du Rocher, 1994).

Si l’on observe un photon à l’aide d’un détecteur de particules, on obtient une particule. Si l’on observe un photon avec un détecteur d’ondes (un écran capable d’enregistrer une image d’interférences ondulatoires), on obtient une onde !

Ainsi que l’écrit l’auteur :
« Le physicien et le photon sont engagés dans un dialogue créatif qui transmet une des multiples possibilités quantiques en une réalité quotidienne déterminée. En conséquence, le fait même de procéder à une mesure joue un rôle important dans la décision de ce qui sera mesuré ».

Le physicien John A. Wheeler parle à ce propos d’un « univers participatif » et déclare (dans « Quantum theory and measurement », Princeton University Press, 1983) :
« Au-delà des particules et des champs de forces, de l’espace et du temps, le constituant ultime de tout ce qui est, serait-il encore l’acte encore plus éthéré de la participation de l’observateur ? ».

La non-séparabilité complète des êtres et des choses, tant aux niveaux biologiques qu’aux niveaux quantiques, surtout, avait déjà été démontrée et reconnu officiellement en physique par l’effet « Bohm-Aharonov ». Nous ne soupçonnons pas l’ampleur des effets de la non-séparabilité dans nos relations.

Les particules élémentaires, telles les électrons et les photons, semblent prévoir et connaître les transformations que les actes d’observation ou de mesure vont opérer dans leur environnement et elles agissent instantanément en conséquence avec un adéquacité étonnante.

La plupart des physiciens qualifient de « mystérieuse » cette interaction des particules ultimes de la matière. Le mystère s’éclaircit lorsqu’on admet l’hypothèse de David Bohm postulant l’existence d’une réalité unique sous-jacente, omniprésente formant la toile de fond substantielle sur laquelle se profile le monde dualiste qui nous est familier. A ce niveau, l’univers est « monobloc » d’un seul tenant. Les transports d’énergie ne sont plus nécessaires.

La non-séparabilité et les interactions entre les observateurs et l’observé confirment le bien-fondé des enseignements de l’Advaïta védanta et de Shankaracharya concernant le rôle du mental dans la formation du monde extérieur qui n’est qu’un mirage.

LE FLUX DES « SAUTS QUANTIQUES » ET LA RECREATION DU MONDE

Le livre du Dr Danah Zohar nous fait entrevoir le prodigieux processus de recréation constante de l’univers au niveau des « sauts quantiques ». Envisagé dans la globalité de ses aspects macroscopiques et microscopiques, l’univers grandit et évolue par sauts quantiques. A chaque milliardième de seconde, ceux-ci possèdent deux aspects. L’un « virtuel » au cours duquel toutes les possibilités d’un système sont instantanément et simultanément explorées. L’autre, « actuel », au cours duquel se produit l’effondrement de la fonction d’onde conférant au « saut quantique nouveau » un caractère unique, ne se représentant plus jamais tout en ayant mémorisé le patrimoine informationnel de tout le passé. Tel pourrait être résumé de façon simpliste et caricaturale le caractère vertigineux de l’imprévisible recréation universelle.

Ce sont les raisons pour lesquelles des savants, tels que Ilya Prigogine, déclarent (cité par G. Tiry, p. 68), « Les processus de la nature présentent une prédominance d’irréversibilité, de création et d’improvisation. Chaque instant présent comporte un patrimoine informationnel absolument unique qui ne se représentera plus jamais. Son contenu change constamment ».

Nous comprenons mieux les appels à la vigilance constante du Ch’an chinois, du Zen japonais, des Maîtres taoïstes des « Voies abruptes ». Ceux-ci déclarent que « l’infini est dans le fin de chaque instant » et que chacun de ceux-ci comporte quelque chose d’unique qui plus jamais ne se répétera. C’est par respect de la constante recréation et du renouvellement des particules et champs constitutifs de l’observateur et de l’observé que le Maître du Ch’an Hui-Hai enseignait la « vigilance du no abiding mind » recommandant la « non-fixation du mental sur les images résiduelles de la mémoire » (Hui-Hai, « The Path to sudden realization », Watkins, London).

Des expressions de plus en plus répandues, telles qu’« Ici et Maintenant » ou « Présent au Présent », deviennent de plus en plus le « leit-motive » du cheminement vers l’Eveil.

Il apparaît donc que les exposés considérant l’Univers comme « Corps d’un seul et même Vivant » et ceux évoquant l’existence d’une « corporéité cosmique » ne correspondent qu’à une étape provisoire du cheminement vers l’Eveil.

Il semble évident qu’une approche plus radicale s’impose enfin : celle qui insiste sur la nature illusoire du monde envisagée comme sorte de rêve ou de mirage résultant d’une perception fragmentaire des interférences entre l’observateur et l’observé. Précisons que le monde matériel n’est pas une illusion totale, mais notre mode de perception fragmentaire nous en donne une image illusoire. Seule la vision pénétrante dépassant les interférences entre l’observateur et l’observé révèle l’Etreté fondamentale dans Sa priorité absolue.

A ce niveau, le langage familier, les noms, les formes sont inadéquats et constitueront autant d’armes facilement utilisables par les logiciens qui prendront plaisir à les manipuler mais resteront prisonniers de limites qu’ils refusent de dépasser.

Ainsi que le suggère David Bohm (« La plénitude de l’Univers »), aucun élément du « mesurable » ne permet d’approcher l’Incommensurable, seul le silence intérieur révèle de lui-même sans recours aux mots l’Essentiel.

Sri Nisargadatta utilisait des comparaisons suggestives entre les états de rêve et d’éveil à divers niveaux. Quoique utilisant le langage verbal, ces comparaisons peuvent se révéler provisoirement utiles. Sri Nisargadatta évoque l’état de conscience ordinaire amoindrie dans lequel se forme l’univers des rêves et cite l’état de sommeil profond (rarement utilisé) dans lequel il n’y a plus de rêves. Il déclare « au sein du sommeil profond, la mémoire d’être, le souvenir d’exister ne sont plus !à » (« Sois »), p. 118, par Sri Nisargadatta).

Le champ de conscience ultime subsiste à l’état latent, mais soudain le souvenir de sa présence apparaît, le rêve se déploie au sein de cette conscience réduite et le monde extérieur apparaît. De même, émergeant de la Réalité suprême « témoin » sous-jacente et antérieure au champ de conscience cosmique, apparaît l’univers matériel qui n’est qu’un rêve de dualités apparentes auxquelles les interférences de champs provisoirement contradictoires confèrent une consistance éphémère qui ne dure que ce que dure notre égarement.

Maharaj Nisargadatta donne une réponse intéressante à la question relative au « rêve » de l’univers

« Ce souvenir « je suis » est apparu et instantanément son apparition a suscité le rêve. Vous avez vu là des montagnes vieilles de milliers d’années, des Sages et des ermites centenaires, etc. Ce rêve n’a duré qu’une fraction de seconde et il a pourtant contenu la durée de ces montagnes et les cent ans de ces Sages, comment pouvez-vous concilier cela ? ».

« Vous êtes dans ce rêve au sommet d’une haute montagne, tout d’un coup dans votre lit, un insecte vous pique et vous vous réveillez. Où sont allés les montagnes, les Sages, etc. ? »

« Ce monde est né au sein de votre conscience, même s’il contient une quantité d’objets immenses ou très anciens, il s’est épanoui seulement dans l’espace de votre conscience. Il s’agit purement et simplement d’une illusion et il n’y a pas de mort pour ces êtres rêvés, ils apparaissent et disparaissent. Ce monde ici et ce monde de rêve sont illusoires. Combien de temps conservent-ils leur réalité ? Tant que dure votre conscience, quand elle disparaît, le monde disparaît » (Nisargadatta, « Sois », p. 119, éd. Les Deux Océans, Paris).

Extrait d’une lettre écrite par David BOHM après le décès d’un de ses amis les plus chers

« Si l’on considère la relation entre le fini et l’infini, cela nous amène à observer que le domaine du fini est, de manière inhérente, limité, n’ayant pas d’existence indépendante.
L’évidence de ce caractère dépendant du fini nous apparaît lorsque nous constatons la nature éphémère de tout ce qui est d’ordre fini. Mais si le fini n’a pas d’existence autonome, il ne peut constituer la totalité de ce qui est. Cela nous amène donc à l’hypothèse que la base véritable de tout être est l’infini, illimité, et que cet infini contient le fini.
Le domaine du fini, c’est tout ce que nous voyons, entendons, touchons, ce que nous pouvons nous rappeler et décrire.
La qualité essentielle de l’infini, en contrepartie, est la subtilité, son intangibilité. Qualité que recouvre le mot « esprit », dont la racine signifie « vent » ou « souffle ». Cela évoque une énergie invisible mais omniprésente, dont le monde manifeste du fini est l’écho. Cette énergie, ou esprit imprègne tous les êtres vivants, et tout organisme, lorsqu’il en est privé, s’anéantit, retournant à ses éléments constitutifs. Ce qui vit véritablement au cœur du vivant, c’est cette énergie, cet esprit, et lui ne naît ni ne meurt jamais. »
L’univers est un Tout infrangible, où chaque élément interagit avec les autres et s’y intègre d’une façon qui ressemble plus aux organes d’un organisme vivant qu’aux parties d’une machine. (Stanislav Grof, préface à « La plénitude de l’Univers » par D. Bohm, éd. Le Rocher)