Pascal Ruga : D'une réalisation difficile…


12 Aug 2008

(Revue Être Libre. Numéro 237, Octobre-Décembre 1968)

Pour une réalisation pleinement humaine, le plus difficile, c’est d’être présent à ce que nous sommes à chaque instant, de ne plus nous laisser bloquer par une connaissance théorique qui est toujours en porte-à-faux sur la vie. Agrandir le champ de notre sensibilité, c’est nous soustraire à l’emprise du mental dont nous ne connaissons que trop la valeur restrictive et les illusions derrière lesquelles il nous entraîne. Se voir tels que nous sommes, ce n’est pas seulement une constatation de notre connaissance, c’est aussi prendre la température de nos réactions sensibles sans que nous obéissions à la tentation de les réduire à un jugement ou à une opinion. La sensibilité révèle notre profonde réalité, à la condition d’être coordonnée avec notre lucidité. La sensibilité séparée de sa connaissance, se détériore, devient émotivité livrée à nos défaillances, à nos aliénations, à notre ignorance. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, rien n’est absolument fatal dans notre biologie ; il n’y a régression que lorsque l’esprit s’obscurcit. Si l’esprit souffre d’une mentalisation excessive, il portera ses forces vives vers une réalisation du taux de vérité et de liberté qu’il porte en lui au-delà du mental, quoi que notre égo (limité par son affirmation), puisse revendiquer. C’est alors, qu’une possibilité de mutation pourra manifester cette réalisation. Ceci, chacun ne peut le faire, que seul, c’est une libération de soi qui ne se réalise qu’en se déconditionnant des autres (fussent-ils le Christ ou le Bouddha). Être seul, c’est faire le point, découvrir ses liens (et il en existe de subtils…), c’est s’abandonner à une méditation non volontaire (toute volonté ramène aux cristallisations du moi) ; nous disons bien, s’abandonner, car c’est passivement que nous abordons au monde de l’esprit. L’esprit ne se conquiert pas, il est là dès qu’en nous le moi tend à s’effacer, c’est une expérience qui peut donner à chacun sa plénitude de réalité ; et c’est cette expérience qui doit servir de base à notre foi au sujet de notre promotion à l’humain. C’est une concrétisation du réel.

Existe-il des moyens, des disciplines, des exercices, pour nous convaincre que les exigences d’un moi peuvent disparaître ? Il en existe au sein des multiples religions du monde, mais ces dernières commettent presque toutes l’erreur de vouloir la disparition du moi, un tel vouloir n’est en réalité qu’un déguisement de notre égo, « Qui veut faire l’ange fait la bête ». On ne peut vouloir ce qui procède du « vide », du « rien ». La grâce n’est jamais donnée au gré d’un acte volontaire, elle demande l’atténuation des désirs, et l’acceptation de notre condition débarrassée de tous sentiments de frustration. Parfois, à la suite de ces expériences où nous pouvons constater qu’un moi s’amenuise, nous éprouvons une merveilleuse fraîcheur d’âme dans notre sensation d’exister, vivre acquière une saveur et nous sommes en mesure d’observer certains phénomènes qui sont d’un apport positif pour accélérer en nous les processus de libération. L’acceptation de la solitude et du silence qui en résulte par exemple, ou la subite observation d’un détachement de notre condition, (ce qui motive la disparition d’une peur), ou simplement l’irruption en nous d’une joie dont on ne sait d’où elle vient, don inconnu qui nous baigne dans son mystère et auquel nous nous abandonnons sans réserve. Ce n’est pas par des exercices que nous découvrons cela, mais par l’abrupte et subtile révélation que c’est cela VIVRE… On ne vit qu’en s’oubliant. Tout ce que nous faisions auparavant nous apparaît comme l’erreur capitale. Ce n’est pas un art de vivre que nous polissons chaque jour, évolution que nous chérissons parce que nous aimons encore nos passions, c’est la vie elle-même renouvelée à chaque instant. C’est un état de grâce constant qui nous rend présent à sa signification. Pour sentir cela, il faut beaucoup de solitude et de silence, de contemplation désintéressée, de survol de l’histoire et de soi, être détaché des contingences quotidiennes où l’humanité s’enlise dans ses multiples drames et comédies ; n’être pas concerné par les folies que les hommes continuent de répandre, et qui risquent, par les crimes largement acceptés par les diverses communautés humaines de cette terre, de rendre impropre notre planète au grand accomplissement du mystère de vivre. Si encore ce n’était que l’espèce humaine qui doive disparaître… rendant notre astre à une nature où la destruction aurait son innocence, sa nécessité avec l’espoir d’autres recommencements… mais hélas ! Certes, nous vivons dans l’espoir d’une bombe H. propre… A pleurer non ? Ce qu’il faut éviter. Le survol de l’histoire n’implique pas notre indifférence à la souffrance, mais il est sage que nous ne nous laissions pas investir par les diverses idéologies qui par ignorance de la complexité humaine sont prêtes à mettre à feu et à sang notre pauvre monde pour imposer leurs formes d’exploitation. Est-ce une fatalité, l’instinct de la mort comme disent les psychanalystes ? Oui, si nous restons dans notre ignorance.

Malgré cela, nous continuons de vivre à la lumière falote de nos problèmes personnels, comme l’autruche, nous ne voulons pas voir l’inévitable effondrement qui menace nos sociétés, nous allons notre bonhomme de chemin encombré de toutes ces choses que l’homme croit aujourd’hui devoir posséder, et où chacun ne rencontre chacun que pour se l’approprier peu ou prou… Nous sommes à une croisée des chemins de nos dites civilisations où tout serait à transformer pour éviter le pire, mais avant toute chose, sachons découvrir notre réalité profonde, sans la connaissance et la réalisation de laquelle, tout n’est qu’illusoire.

Pascal RUGA.