Dominique Casterman : D’une vision du monde restreinte à un point de vue généreux et sans limite


02 Sep 2017

L’intérêt pour l’ultime réalité peut pointer vers de nombreuses disciplines, les unes sont essentiellement intellectuelles, les autres consistent en exercices d’attention méditative et, dans certains cas, de l’expérience spontanée. La réflexion ici proposée est orientée vers l’étude de la perspective non-duelle mise en avant par un penseur hors norme comme Krishnamurti, par le Bouddhisme Zen (Ch’an), l’Advaïta Vedanta et, dans une certaine mesure, par des modèles scientifiques axés sur l’étude des phénomènes macro/micro physiques. En adoptant et cultivant ces différentes vues à propos de la réalité, nous entrons dans la vie spirituelle par l’examen intellectuel stimulé par un questionnement existentiel, plus que par expérience spontanée.

Ceci expliquant cela, il apparaît clairement que les doctrines philosophiques procédant de la perspective non-duelle, plusieurs fois millénaire pour certaines d’entre elles, rencontrent les concepts incroyables, déroutants et paradoxales de la physique moderne. La quête de la vérité dans la perspective non-duelle et la physique moderne affirment, à la lumière de leurs investigations, l’une tournée vers l’intériorité du ‘‘sujet’’ et l’autre vers l’intériorité de l’‘‘objet’’, que la réalité est indivisible, non fragmentée et que, par voie de conséquence, aucune entité n’existe en soi puisque toute chose est une modalité provisoire de la totalité une. Après quelques lignes, le langage dévoile déjà ses propres limites car au regard d’un modèle non fragmenté du monde, la sacro-sainte dualité qui oppose le sujet à l’objet s’effondre d’elle-même et fait place au participant qui se substitue à l’observateur se croyant illusoirement indépendant de l’objet de son information. Au niveau macroscopique tout fonctionne ‘‘comme si’’ il y avait un sujet indépendant de l’objet, mais notre compréhension commence à saisir le subterfuge ayant pour conséquence, au niveau psychologique, la mise en doute de l’existence d’une entité personnelle séparée. Interpréter le mirage pour ce qu’il est n’empêche pas qu’il soit toujours perçu ; mais l’hallucination étant démasquée, la tromperie, la dissimulation de la vérité, l’illusion ne sont plus aux commandes. Notre environnement procède d’une prodigieuse activité énergétique qui s’actualise singulièrement par interférence avec l’observateur ou plus généralement avec quelque chose avec quoi interagir. Le monde tel que nous le voyons n’existe pas en soi, toute conception séparatrice est comparable à un mirage fondé sur une vue superficielle et une absence de discernement philosophique. Krishnamurti disait : « Vous êtes le monde ». En d’autres termes, l’ultime réalité est un acte de présence en nous et en toute chose, ainsi qu’au-delà de nous et de toute chose. Le monde, à la fois un et composite, est une manifestation provisoire de l’ultime présence. Nous sommes cela qui est, nous sommes le monde ; ‘‘Celui qui est’’ est à la fois être et existence. Nous pouvons penser que l’être, l’existence et la connaissance du monde découlent du même substrat, de l’ultime présence transparente et lumineuse. Rien n’est en dehors d’elle, rien n’est causé par elle, si ce n’est en mode de manifestation éphémère comme l’association vague et océan : Elle est. Le vécu de ce qui précède procède de l’éveil dans la perspective non-duelle ; Krishnamurti évoque la vision pénétrante ; Gurdjieff nous parle du rappel de soi ; le Ch’an en évoquant la liberté intérieure met en avant le satori ; Husserl suggère l’époké (suspension du jugement) : « la vision impartiale de la vanité, à l’œuvre en nous-mêmes, de toute ‘‘réflexion naturelle’’, de tout conditionnement psychologique.[1]»

D’autre part, dans le courant du vingtième siècle, un certain nombre de chercheurs, de savants et de penseurs éminents ont amorcé une mutation sans précédent en vue de dégager la conscience de l’emprise de la matière. Ils ont commencé à concevoir que la conscience n’était peut-être pas un épiphénomène de la complexité du cerveau, c’est-à-dire de la matière. C’est précisément cette Conscience, nous dit la Dr Thérèse Brosse dans les années 1980 « que vient de découvrir au plus profond d’une matière qui est toute énergie, la nouvelle science de la microphysique. C’est là son magnifique prestige et son incomparable valeur. Tout est Énergie mais Énergie Consciente car la Conscience est Énergie (…) La jeune science ‘‘subquantique’’ ou ‘‘néoquantique’’,… établit qu’un champ universel et unitaire de particules conscientes, un monde a-causal et intemporel constitue la Réalité et l’‘‘endroit’’ d’un univers dont nous n’appréhendons que l’envers (…) Lawrence Domash n’écrit-il pas : ‘‘La Conscience pure est maintenant considérée comme l’ultime essence de l’Univers, y compris l’univers physique’’[2]. »

Nous pouvons supposer que la Dr Thérèse Brosse était très optimiste car la science physique est encore à ce jour en quête des ‘‘briques élémentaires’’ qui fondent l’origine de l’univers, et pourtant la physique quantique met en avant que c’est le processus de mesure (y inclus l’observateur) qui détermine singulièrement le comportement de la matière à la ‘‘limite quantique’’. Plus généralement, même à la ‘‘limite classique’’, l’observateur est l’observé puisque voir le monde, c’est participer effectivement à sa manifestation singulière. Réciproquement, nous existons parce que quelque part, en un lieu spatio-temporel qui nous échappe, nous sommes les objets, ou la manifestation singulière d’un processus programmé sur base de connexions invisibles. Sujet et objet en tant qu’aspect indépendant n’existent pas, toute chose est simultanément les deux ; seul l’angle de vision accompli la spécificité illusoire d’une dualité inconciliable.

La physique moderne à accompli un saut conceptuel révolutionnaire dans la pensée contemporaine en démontrant expérimentalement que les constituants élémentaires de la matière sont foncièrement différents des objets coutumiers. Les particules subatomiques, qui constituent les objets ‘‘séparés’’ par une programmation sensorielle pratique et adaptée, ne sont pas des entités matérielles solides, immobiles et isolées, mais des structures ondulatoires de probabilité. C’est-à-dire une somme d’interconnexions entre des champs d’énergie et, comme l’exprimait Heisenberg, « le monde apparaît donc comme un tissu complexe d’événements interconnectés, où les liaisons de tous genres alternent, se chevauchent ou se combinent, déterminant ainsi la texture de l’ensemble. »

Le saut conceptuel réalisé à la ‘‘limite quantique’’ est aujourd’hui estimé par la communauté scientifique. Cependant, les conséquences philosophiques qu’il implique ne sont pas suivies ou comprises par la majorité des êtres humains, à savoir : l’observateur est inséparable de la chose observée ; il participe à la construction d’une réalité observable dont la description reste étrangère à tout idéal d’objectivité absolue. Le discernement philosophique poussé à ses extrêmes limites, et associé à l’attention présente, indique donc qu’il n’y a pas de mental affranchi du penser, qu’il n’y a pas un monde en dehors de la perception, pas plus qu’un corps séparé du sentir. La réalité est affranchie par nature de toute forme de dualité, elle est l’ultime présence consciente, la substance lumineuse à la fois de l’existence et de la connaissance de tout ce qui est.

Il semble impossible de concevoir une réalité purement intérieure, impossible aussi de concevoir une réalité purement extérieure car les deux se suscitent mutuellement. Évoquer l’une implique la conscience, même tacite, de l’autre. Intérieur et extérieur existent par leur mutuelle dépendance, comme la naissance et la mort au regard desquelles la Vie est l’élément qui relie les termes contradictoires. On pourrait, analogiquement, parler de la Vie comme d’une covariance au sens mathématique du terme, c’est-à-dire d’une valeur correspondant à une relation existant entre les deux variables que sont la naissance et la mort. C’est au cœur de cette tension relationnelle entre les contraires, au cœur de cette rupture de symétrie que s’enracinent toute création, toute perception et aussi l’éveil au soi qui lève une partie du voile sur le mystère du monde et de nous-mêmes.

Un certain moment, pour aller plus avant dans la démarche, il faut voir les limites de l’analyse intellectuelle et en sortir afin d’accéder au discernement philosophique qui, au regard de l’expérience courante, apporte une nouvelle subtilité. La pensée rationnelle s’inscrit dans l’explicable et le démontrable et cela par le jeu des ‘‘acrobaties’’ intellectuelles que sont la logique, l’induction, la déduction, l’analogie…, et leurs outils comme la recherche expérimentale, les mathématiques, l’analyse descriptive, etc. À priori, la pensée intuitive, qui monte de l’inconscient sans qu’on puisse en saisir clairement l’origine inspiratrice et créatrice, n’offre pas des similitudes avec la démarche rationnelle. Nous voudrions montrer que le discernement philosophique, en dépassant un certain formalisme intellectuel qui sectarise les voies de la connaissance, peut mettre en évidence la possibilité de rendre complémentaire des points de vue différents. La pensée intuitive et la pensée rationnelle peuvent s’enrichir mutuellement dans l’esprit de ceux qui veulent bien voir au-delà des routines de l’habitude. André Lamouche à trouver une excellente formule pour exprimer cela : « Opposant à la simpliste rigidité de la logique classique une logique dynamique et nuancée du Rythme, la théorie harmonique établit que le monde est à la fois harmonieux et intelligible, parce qu’à l’aide du Rythme, il fait de l’opposition des contraires l’alternance des complémentaires [3]. »

Il est encore aujourd’hui peu courant de penser que l’interdépendance entre ce qui observe et ce qui est observé pouvait être une caractéristique de la nature même de la réalité. W. Heisenberg disait « ce que nous observons, ce n’est pas la nature en soi, mais la nature exposée à notre méthode d’investigation [4] ». Le point de départ vers lequel pointe le discernement philosophique n’est donc pas le réel en soi mais, plus exactement, le savoir à propos du réel [5]. Ce n’est cependant pas d’aujourd’hui que nous savons que les données issues de nos perceptions sensorielles, et les concepts qui en découlent, sont d’abord porteurs d’informations pratiques en ce qui concerne le monde extérieur. Ces informations, ces images et sensations de toutes sortes ne sont pas le monde lui-même. Rien ne prouve qu’en soi il existe comme une objectivité indiscutable. Il est certainement plus prudent de simplement constater que quelque chose qu’on nomme le système nerveux décode, à partir d’une réalité inconnue, une autre chose qu’on nomme le monde. Chaque entité, à ce qui semble, a son propre système de décodage avec des critères de signification et de sélectivité qui leur sont propres et dont l’activité opérationnelle est cohérente. C’est cela qui rend signifiant, au regard d’une conscience individuelle, ce que nous appelons communément la réalité. Ceci ne veut pas dire que nos visions du monde sont étrangères à la nature ou que le monde n’existe pas, quelle drôle d’idée ! Rappelons cette phrase de Whitehead : « La nature c’est ce dont nous avons l’expérience dans la perception [6]. » Cependant, le savoir à propos du réel évoqué précédemment et vers lequel pointe le discernement philosophique, n’est autre que le penser d’où procède le mental, le percevoir d’où procède le monde et le sentir d’où procède le corps. Le penser, le percevoir et le sentir procède de l’ultime présence consciente, conscience pure identifiée à l’unique réalité nouménale dont l’existence et de la connaissance de tout ce qui est sont consubstantielles. La compréhension, et puis l’intuition définitive, de cette consubstantialité est l’unique dimension métaphysique non-duelle : Elle est.

_____________________________________________

1 Philippe Muller, Méditer, p. 308. Édition Revue 3e Millénaire.

2 Extrait de la préface du livre de Robert Linssen, Au-delà du hasard et de l’anti-hasard, Le Courrier du Livre, 1982.

3 A. Lamouche, L’homme dans l’harmonie universelle, p.p. 14-15.

4 W. Heisenberg, Physique et philosophie, p. 55.

5 « La réalité n’existe pas en tant que concept indépendant de son image ou de la théorie qui la représente. Nous allons donc adopter un point de vue baptisé réalisme modèle-dépendant. Dans cette approche, toute théorie physique ou toute image du monde consiste en un modèle (en général un formalisme mathématique) et un ensemble de lois qui relient les éléments du modèle aux observations. » (S. Hawking, Y a-t-il un grand architecte dans l’Univers ?, Paris, Odile Jacob, 2011, p. 54).

6 Cité par I. Stengers, Penser avec Whitehead, p. 45.