Michel Guillaume : Écouter


05 Jun 2012

(Revue La pensée soufie. Année 1973 No 46)

Extrait de l’éditorial. Le titre est de 3e Millénaire

Nous vivons une époque singulière où l’on voit apparaitre beaucoup de choses inattendues. C’est ainsi que l’on voit se lever aujourd’hui un nouveau mythe et des plus curieux: Le mythe de l’incommunicabilité. Ce mythe selon lequel les êtres humains seraient fondamentalement incapables de communiquer entr’eux semble inspirer beaucoup les écrivains, les scénaristes, les dramaturges.

Fleurissent en effet les pièces et les films dans lesquels des individus, engages dans un dialogue de sourde parlent chacun pour soi en désirant pourtant atteindre l’autre, s’en faire comprendre. C’est, généralement poussé l’absurde, une inquiétude très réelle, issue de conditions d’existence de plus en plus aliénantes. Inquiétude de gens qui se découvrent de plus en plus séparés de ces communautés qui autrefois soutenaient tout en la protégeant la condition humaine: communautés familiales, religieuses, villageoises, corporatives, que sais-je? Chacun finit par vivre isolé devant son travail le jour, ou son petit écran le soir, et il est impossible qu’il n’en éprouve pas, fut-ce inconsciemment, un sentiment de frustration.

C’est aussi, par réaction, ce qui fait le succès de tentatives comme le psychodrame, la psychanalyse de groupe, voire d’essais qui nous semblent aberrants comme les communautés sexuelles en Amérique par exemple, où se pratique la mise en commun des couples. Je lisais récemment une étude fort sérieuse à ce sujet, selon laquelle on aurait tort d’y subodorer un simple esprit de débauche. En fait toutes ces tentatives, qui restent encore, si l’on peut dire, dans les limites de l’expérience de laboratoire tendent à un même but: rompre l’isolement de l’individu et le réinsérer dans une communauté humaine quelconque, au besoin de manière traumatisante pour sa sensibilité ou ses habitudes individualistes de penser ou d’agir ou même pour ses idéaux.

Quoiqu’il en soit cela prouve que l’angoisse de l’isolement devient très réelle pour un nombre croissant de personnes et elle risque de devenir de plus en plus pesante au fur et à mesure que les conditions de vie se développeront dans les lignes actuelles. Il me semble que cela doit susciter en chacun de nous d’utiles réflexions sur notre rôle possible dans la communauté humaine d’aujourd’hui.

Pour contribuer à nourrir ces réflexions, j’aimerais faire ici une citation:

« Une réelle communication s’établit et cette tendance à juger est évitée lorsque nous écoutons avec compréhension. Qu’est-ce que cela signifie? Cela veut dire percevoir l’idée et l’attitude exprimés du point de vue de l’autre, sentir comment elles agissent sur sa sensibilité, assimiler le cadre de référence l’égard de la chose dont il parle »…..

« C’est l’agent le plus puissant que nous connaissions pour modifier la structure de base de la personnalité d’un individu et améliorer ses relations et ses communications avec autrui. Si je peux écouter les choses qu’il me dit, si je puis comprendre comment elles lui apparaissent, si je puis voir ce qu’elles signifient pour lui, si je puis sentir la saveur émotionnelle qu’elles ont pour lui, je libèrerai en lui des forces puissantes de changement. Nos recherches nous ont enseigné qu’une telle compréhension emphatique (compréhension avec une personne et non à son sujet) est une approche si efficace qu’elle peut amener des changements majeurs dans la personnalité.

Quelques-uns d’entre vous ont peut-être le sentiment de bien écouter les gens et de n’avoir jamais vu de semblables résultats. Il y a de grandes chances pour que votre façon d’écouter ne ressemble en aucune manière à celle que j’ai décrite ».

Ces mots sont du psychiatre américain Carl Rogers (et se trouvent dans « Pour un nouveau médecin de famille » par le Dr. P. Solignac, Flammarion 1970). Il y a là quelque chose de très remarquable, il me semble, et de très proche des enseignements de Hazrat Inayat.

Trop souvent en effet nous nous imaginons que comprendre les gens doit consister à les écouter pour les amener ensuite au point de vue que nous jugeons utiles pour eux. C’est une attitude essentiellement dirigiste, paternaliste, qui nous anime. Mais l’expérience originale de Carl Rogers est toute autre: le seul fait de notre compréhensive passivité peut amener un changement fondamental chez l’autre: en d’autres termes, en l’acceptant tel qu’il est nous l’aidons à s’accepter tel qu’il est aussi, avec ses tares, ses manques et ses faiblesses. Ce n’est pas une petite acquisition, car la première chose qui bloque notre progrès est que, tous tant que nous sommes, nous jetons un voile sur nos côtés faibles, une sorte de pudique inconscience les dérobe à notre vue; ou bien notre amour-propre s’arrange pour les justifier d’une manière ou de l’autre. Et réciproquement, accepter autrui tel qu’il est nous aide à nous voir et à nous accepter tel que nous sommes. Ensuite, dans un second temps, cette patiente et attentive tranquillité de notre part peut éventuellement faire lever chez autrui la conscience des profondeurs, lui permettant de voir plus clair en lui-même et lui révélant, avec  ses propres lumières, les chemins qu’il ignorait jusque-là.

Il n’est donc pas question de le « convertir », de lui « apporter » quelque chose, d’intervenir en un mot dans sa vie intérieure et privée. Là nous n’avons pas le droit de nous projeter nous-mêmes en avant; il faut au contraire cette patiente et attentive tranquillité qui est bien une attitude authentiquement fraternelle et qui peut se rencontrer, dans la même personne, avec une recherche spirituelle également authentique, car c’est la même attitude qui préside à l’une comme à l’autre.

Et il nous faut nous demander si Hazrat Inayat, en instituant la branche de la Fraternité, qu’il disait être la première activité par où commencer le Soufisme, n’avait pas en vue d’amener ses disciples dans cette voie.

Ce n’est là, qu’une remarque personnelle. Il ne semble pas en effet que la Fraternité Soufie ait été comprise de cette façon par les disciples du Maître, comme un lent et patient façonnage de l’attitude intérieure de disponibilité à l’égard d’autrui.

Il y a certes des réunions de Fraternité, ici et là, parmi les Soufis. Si elles peuvent se réunir dans cet esprit, alors un pas en avant aura été fait vers ce souhait de notre Maitre qui désirait unir l’humanité entière dans une seule fraternité, celle des Enfants de Dieu. Perspective vers laquelle il nous faut faire humblement, et chacun s’efforçant personnellement, les premières tentatives.

Ces préoccupations très actuelles ne doivent pas nous faire oublier les autres aspects du Soufisme, qui n’est pas seulement là pour faciliter notre harmonieuse insertion dans la vie sociale, mais qui vise aussi à nous faire comprendre des domaines plus transcendants de la vie universelle, dans l’espoir que les ayant quelque peu compris, nous en trouvions l’accès pour y vivre une vie plus large…