Écrire sur Krishnamurti


04 Jun 2011

Deux textes de deux amis de Krishnamurti écrits après la mort de ce dernier. On pourrait dire presque la même chose concernant d’autres libérés authentiques…

NOTE SUR LA DIFFUSION DES ECRITS ET PROPOS DE KRISHNAMURTI par René FOUÉRÉ

(Revue Être Libre. No 310. Javier-Juin 1987)

Les instructions données par Krishnamurti concernant la publication de ses écrits ou de ses propos ne pouvaient s’adresser qu’aux membres administratifs dont je n’ai jamais fait partie de ces Fondations qui avaient pour mission d’organiser ses conférences ou réunions et d’enregistrer, en vue de leur diffusion sous forme d’écrits ou, plus récemment, de cassettes ou vidéocassettes, ses propos ou ses écrits.

Ces instructions ne pouvaient s’adresser légalement, dans les pays qu’on dit libres, à des particuliers qu’on ne saurait empêcher de parler ou d’écrire sous leur propre responsabilité.

Les Fondations peuvent, et peut-être à juste titre, critiquer de tels écrits, mais, tout ce qu’elles peuvent faire, en matière de droit, c’est s’opposer à la publication, sous forme de livres ou de cassettes, de textes de Krishnamurti, de quelque longueur, qu’elles ont fait enregistrer sur-le-champ ou imprimer.

Elles ne peuvent s’opposer à ce que des particuliers, ne se donnant aucun titre, parlent de Krishnamurti et de son enseignement. Quand on édite des livres, on ne peut, dans l’état présent de la législation, interdire à leurs lecteurs d’en parler entre eux ou autour d’eux, bien qu’on puisse contester les interprétations qu’ils en donnent, si ces interprétations sont effectivement, manifestement contestables.

Si Krishnamurti a parlé ou écrit, c’est, de toute évidence, pour que son message, qui est d’une importance humaine grandiose, fût répandu, largement répandu. Et, le fait que des personnes banales parlent de ce message sans le défigurer, ne peut que le signaler à l’attention du public et contribuer à sa diffusion.

Même si l’on n’écrit rien, le fait de parler de ce message contribue à le répandre. Et comment pénaliser légalement les propos que les gens tiennent dans le privé ?

Encore une fois, il est de la plus haute importance humaine, de la plus haute importance planétaire, que le message de Krishnamurti soit diffusé en tous lieux. Or, maintenant que Krishnamurti n’est plus, il ne lui est plus possible, à vues humaines, de protester contre les erreurs que pourraient commettre, que pourraient aussi commettre, des membres des Fondations, concernant le sens de son message.

D’autre part, il faut très heureusement s’attendre à ce que ce message, l’étude de ce message, soient l’occasion pour quelques personnes de se libérer ces personnes pouvant n’avoir aucun rapport avec les responsables des Fondation.

Non seulement il faut s’y attendre, mais encore le souhaiter. Car, si Krishnamurti a parlé ou écrit, c’était avec la ferme, l’ardente intention d’être entendu ou lu, de provoquer des libérations, qu’elles fussent ou non reconnues de prime abord.

Autrement, son action aurait été, pour l’essentiel, stérile et sans objet, sans effet pour les êtres humains qui lui survivraient.

Rien d’ailleurs ne pouvait prouver qu’il serait mieux entendu, sur le plan libératoire, par des membres des Fondations que par des inconnus, d’autant que, si dévoués soient-ils, certains de ces membres, inévitablement imprégnés par des conditionnements millénaires, ont compréhensiblement et inconsciemment tendance à le déifier.

Qu’en serait-il des efforts ardents de toute la vie de Krishnamurti si la vérité planétaire qu’il a tant voulu transmettre aux hommes non pas sa vérité à lui, mais une vérité qui, venant d’au-delà de lui, passant à travers lui, s’exprimait par ses lèvres ou sa plume si cette vérité planétaire, ne se répandait pas dans cette humanité qui en a si désespérément besoin ? Encore une fois, il est de la plus haute importance que le message de Krishnamurti soit très largement, mondialement diffusé.

Il faut, du reste, bien voir que, depuis que l’auteur de ce message n’est plus, il lui sera impossible de protester, au su et vu de tous, contre les erreurs que des membres des Fondations pourraient aussi commettre, en son absence, quant au sens des propos ou des écrits que ce « premier homme planétaire » nous a laissés.

A moins qu’on ne prétende que ces membres de ces Fondations ne soient mystérieusement reliés à l’âme du défunt par des lieus invisibles grâce auxquels ils pourraient, à l’image du Pape dans l’Eglise romaine, s’attribuer une sorte d’infaillibilité dans l’interprétation des textes ou propos que Krishnamurti nous a légués. De toute évidence, une telle affirmation équivaudrait à édifier autour de Krishnamurti, ou du souvenir de Krishnamurti, une religion nouvelle.

Ce que, de son vivant, il redoutait le plus. Ce qui serait une trahison flagrante de son plus haut enseignement dont la vérité essentielle ne dépend d’aucune autorité, la sienne comprise, puisque, dans sa donnée majeure, elle est directement perceptible par celui qui l’entend, si cet auditeur est capable d’une observation directe, authentique et impartiale, de soi.

Ce que je viens de dire s’accorde entièrement, quant à son inspiration, avec l’avant-propos « Pour ne pas devenir disciple » de mon dernier ouvrage « La Révolution du Réel Krishnamurti », p. 23, dont j’extrais les lignes suivantes :

« Je suis de ceux qui pensent que, des paroles du sage indien, peut surgir une civilisation nouvelle, immense, inimaginable et indicible. Mais elle n’adviendra, ne s’édifiera, que si ceux qui ont entendu Krishnamurti ne deviennent pas les exploiteurs inconscients de sa lumière; s’ils ne l’enveloppent pas dans le réseau étouffant de leurs sollicitations tentaculaires; s’ils ne font pas de lui ce que, selon ses propres dires, on a fait des sages du passé : un failli. Peut-être est-il temps encore de prendre conscience d’un si grave péril, de prévenir l’attentat à la liberté humaine qui se pourra commettre, de s’opposer au déraillement effroyable qu’à la mort de Krishnamurti, ou de son vivant même, on pourra provoquer ? Je n’en sais rien. Mais, s’il était déjà trop tard, une des plus grandioses tentatives de tous les temps aurait affreusement avorté, une flamme géante se serait éteint une occasion unique se trouverait perdue et, des siècles durant, l’humanité pâtirait cruellement de cet échec. Telle est du moins mon intime conviction ».

« Je souhaiterais donc que ceux auxquels il a été donné de connaître la personne et la pensée de Krishnamurti prennent une pleine conscience de la responsabilité, en quelque sorte planétaire, qui charge leurs épaules. J’adresse un ardent et pressant appel à leur lucidité et je voudrais passionnément qu’il fût entendu ». (pp. 25 et 26)

On notera que cet appel ne date pas d’hier, car les lignes que je viens de citer furent extraites d’un article que j’avais fait paraître dans le n° 36-37, du printemps 1952, de la revue de Pierre Boujut « La Tour de Feu ».

Mon propos s’accorde également avec ces autres lignes incluses dans la dernière lettre que j’aie adressé à Krishnamurti, lettre qui lui est parvenue quelque deux jours avant sa mort et que, selon le dire de témoins, il a été heureux de lire :

« Quoi qu’il puisse advenir, je peux vous assurer que, tant que j’en aurai la force, je travaillerai à faire connaître, à répandre votre enseignement que je tiens pour le plus grandiose et le plus humain que notre monde ait jamais connu.

« Je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour qu’il conserve sa forme la plus haute et la plus pure; pour qu’on se ne construise pas, à son propos, quelque nouvelle église; pour qu’il demeure dépouillé de toute autorité personnelle, comme de toute appartenance à quelque groupe que ce soit, national, politique, social, racial, « religieux » ou autre; pour qu’il conserve toute sa beauté et sa pureté originelles ».

P.-S. Que mon sentiment fût d’accord avec celui de Krishnamurti, j’en ai l’incontestable preuve en lisant, dans le Bulletin édité à l’occasion de sa mort par l’Association Culturelle Krishnamurti, les propos qu’il avait tenus aux représentants de toutes les Fondations, réunis à Brockwood Park en juillet 1973. J’en donne ci-dessous quelques extraits caractéristiques :

« … Les Fondations n’ont aucune autorité concernant l’enseignement. La vérité réside dans l’enseignement lui-même. Les Fondations doivent veiller à ce que cet enseignement soit conservé intégralement, sans déformation ni altération. Les Fondations n’ont aucune autorité pour envoyer des propagandistes ou des interprètes de l’enseignement. Comme il a été nécessaire de le faire, j’ai souvent signalé que je n’avais pas de représentant pour continuer cet enseignement en mon nom, ni maintenant ni jamais.

« Les Fondations ne devront pas engendrer un esprit sectaire dans leurs activités. Les Fondations ne devront créer aucune adoration, ni aucun lieu d’adoration autour de l’enseignement ou de la personne… ».

(« Edition Spéciale », 2e trimestre 1986) (Cette édition spéciale était la traduction française de la « Special Issue », publiée par la « Krishnamurti Foundation » anglaise en avril 1986.)

Ce n’est pas d’hier que j’ai soutenu que la vérité de l’enseignement de Krishnamurti résidait, non dans la personne de Krishnamurti, mais dans cet enseignement même. Sans avoir eu alors connaissance des propos tenus par Krishnamurti en 1973, j’avais mentionné ce point dans la dernière édition de mon livre parue en 1985, notamment au 5e alinéa de la page 412 et aux alinéas 6 et 7 de la page 413.

Qui plus est, j’avais déjà exprimé ce même point de vue, du dernier alinéa de la page 26 au second alinéa de la page 27, dans la première édition de mon livre, laquelle datait du 4e trimestre de 1969.

René Fouéré

28-12-1986

POURQUOI ECRIRE UN LIVRE SUR KRISHNAMURTI ? par R. LINSSEN

(Revue Être Libre. No 310. Javier-Juin 1987)

La question nous est posée de temps à autre. Récemment elle était formée d’une façon significative : « Krishnamurti ayant défendu d’écrire sur lui, pourquoi avez-vous publié un livre sur lui après sa mort ? » …

D’abord, je n’ai pas attendu la mort de Krishnamurti pour écrire un livre sur lui, ni pour donner des conférences. Mes premières publications et conférences sur lui datent de 1933. Après de nombreux entretiens avec lui, entre 1930 et 1933, nos liens d’amitié n’ont cessé de se resserrer, jusqu’à la fin de sa vie.

Le fait même de la question est significatif. La façon dont elle a été posée l’est plus encore. Elle laisse en effet supposer que nous avons attendu que Krishnamurti nous quitte physiquement pour écrire sur lui. Cela témoigne d’une curieuse disposition d’esprit de la part du questionneur!

Ensuite, Krishnamurti n’a jamais défendu que l’on écrive sur lui. Il n’a formulé aucune interdiction à Carlo Suarès, Lily Heber, Claude Bradgon, Henry Miller, Lutyens, Rom Landau, David Bohm, Renée Weber, René Fouéré, etc. etc.

En raison de la fréquence de mes entretiens avec Krishnamurti, au cours de nos voyages, de nos vacances, de l’organisation de nombreuses conférences avec lui, Krishnamurti était au courant de nos activités. Il avait été convenu tacitement que mes ouvrages conférences seraient précédés d’un avertissement aux termes duquel mes écrits ou paroles n’engagent que moi-même et que je ne suis pas disciple de Krishnamurti pour la bonne raison qu’il ne prend pas de disciple et qu’il n’existe aucun interprète officiellement accrédité de l’enseignement de Krishnamurti. Les lecteurs et auditeurs ont toujours été et seront toujours engagés à lire Krishnamurti dans la forme originale de son discours publiée par les divers comités Krishnamurti de chaque pays. Tous nos ouvrages comportent en fin de volume une liste importante des œuvres de Krishnamurti.

En revanche, les publications de notre ami Carlo Suarès n’ont jamais été précédées de tels avertissements. Le livre de Carlo Suarès « Krishnamurti et l’Unité humaine » qui est, à notre avis un chef-d’œuvre, ne comporte aucune mention de ce genre. Les livres de Mary Luytens, qui sont les plus complets concernant les détails de la vie de Krishnamurti, en raison des liens d’amitié existant entre l’auteur et Krishnamurti depuis l’enfance jusqu’à son décès n’ont fait l’objet d’aucun avertissement ou réserve. Au contraire. L’auteur déclare que la publication de ces ouvrages a été faite à la requête de Krishnamurti lui-même. Mary Lutyens écrit : « La présente biographie qui se rapporte aux 38 premières années de la vie de Krishnamurti a été écrite à sa suggestion et avec le concours qu’il a pu me donner ». Certains diront qu’une différence existe entre la publication d’une biographie et un commentaire de l’enseignement lui-même.

Toujours est-il que si l’ouvrage est utile parce qu’il supprime les faux bruits répandus sur la vie de Krishnamurti, il se trouve empreint de certaines convictions occultes ou théosophiques assez contestables. On ne peut que regretter la publication de certains détails sur la santé de Krishnamurti, ses douleurs physiques et autres. C’est imprudent. Des réflexions et jugements défavorables de personnes opposées à la vision de Krishnamurti, en résultent. Krishnamurti a toujours eu une confiance sans réserve en Mary Lutyens et cette confiance était certainement bien fondée mais nous avons suffisamment connu Krishnamurti pour savoir qu’il n’a pris connaissance des ouvrages dont nous parlons ici que « dans les grandes lignes » et non dans la totalité des détails.

Signalons enfin la publication en 1987 du livre de la plus proche collaboratrice de Krishnamurti chez « Harper » par Pupul Jayakar.

Il est inexact que Krishnamurti ait défendu d’écrire des livres sur lui. S’il en était ainsi, il serait entré en conflit aigu avec ses amis les plus intimes qui en ont publiés ou qui en ont fait des commentaires, tels Carlo Suarès, Alain Naudé et nous-même.

Il est cependant évident que Krishnamurti était d’une méfiance extrême à l’égard de tout ce que l’on pouvait écrire sur lui. Ceci résulte de nombreux commentaires ridicules de presse. Il n’empêche que l’un des ouvrages de mon ami René Fouéré, publié en anglais sous le titre « Krishnamurti, the man and his teaching » a été édité chez « Chetana » sur les conseils de Maurice Frydman avec l’accord de Krishnamurti.

Pourquoi ai-je écrit sur Krishnamurti et pour quelles raisons des conférences sont-elles données sur lui? Quoique ces questions me regardent essentiellement je tiens à y répondre.

J’ai écrit et je donne des conférences sur Krishnamurti parce que le public qui a lu mes ouvrages et a connaissance des liens d’amitié personnelle qui existent entre nous, le demandent. Ensuite, connaissant Krishnamurti grâce à mes contacts personnels avec lui pendant près de 50 années, j’ai pu me rendre compte de son désintéressement matériel et psychologique ainsi que de l’authenticité de sa réalisation intérieure, l’estime qu’il est important d’en faire témoignage, non pour en rechercher une publicité personnelle ou un profit d’ordre matériel.

La motivation la plus importante présidant à mes diverses activités et publications réside dans le fait qu’il ne s’agit pas, à mon avis de comprendre Krishnamurti mais de se comprendre soi-même et de vivre cette compréhension. Krishnamurti ne donne pas un enseignement « à comprendre intellectuellement » comme nous comprenons généralement les choses. Il doit être intensément senti et vécu. C’est cela qui est suprêmement important. J’expose ce que l’enseignement de Krishnamurti suggère dans des transformations récentes de ma conscience et ma sensibilité et ce, sans aucune prétention.

Krishnamurti souhaite que des échanges se poursuivent entre ceux qui s’intéressent à son enseignement. Ces échanges peuvent être oraux où écrits. Ils impliquent la parole, non seulement par les conférences mais par les dialogues. Depuis de nombreuses années je provoque et suggère de tels dialogues. On pourra objecter qu’un livre n’est pas un dialogue. Cela dépend de l’approche du lecteur et de la motivation de l’auteur. Mes ouvrages suscitent une très nombreuse correspondance et de nombreuses questions. Mes interlocuteurs sont toujours renvoyés à la source : les œuvres de Krishnamurti lui-même. La part la plus importante des auditeurs d’expression française résulte de cette activité.