Yves Albert Dauge : Éléments sous forme de dictionnaire pour un yoga du cœur


31 May 2012

(Revue Epignosis.  No III, 1erCahier. Février 1984)

AMOUR :  L’homme est un être assoiffé d’amour. Parce que les sphères supérieures d’où il vient l’ont habitué à une densité d’amour qu’il ne retrouve plus sur terre. Il cherche alors désespérément à recréer ce paradis perdu, ce Jardin des délices, dont la disparition à la fois le traumatise et le stimule.

Dieu est l’être affamé d’amour. Il a créé l’univers pour la joie de se donner. Mais la création est aussi, nécessairement, retrait du Divin, et l’homme ne parvient guère à reconnaitre les voies de l’Amour. Celui-ci, alors, s’incarne dans la lignée des Avatars et des Bodhisattvas.

Évolution du mystique. Il commence par penser: « J’aime Dieu, j’aime tous les êtres ». Il finit par comprendre: « Dieu, par moi, S’aime en tout ».

BÉNÉDICTION : Le bourreau et la victime, celui qui nuit et celui qui subit, le mutilateur et le mutilé, le violenteur et le violenté, demeurent liés l’un à l’autre par-delà la mort dans une intrication complexe de haine, de ressentiment, de fureur, de méchanceté, de vengeance. C’est pour les psychés ainsi enchainées une sorte d’enfer qui se nourrit de lui-même, une possession réciproque qui se perpétue d’incarnation en incarnation.

Ce lien infernal ne peut être rompu que d’une seule manière: par un acte de pardon, c’est-à-dire de  compréhension et d’amour, venant de la victime. C’est là, le feu qui brulera tous ces déchets psychiques, la lumière qui abolira toutes ces ténèbres. C’est l’acte souverain et difficile qui consacre le Sage et le Fils de Dieu. « Qui est bon, je suis bon avec lui; qui n’est pas bon, je suis bon quand même. Voilà la vraie bonté » (Lao-tseu). « Moi je vous dis: Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent » (Mt. 5, 44). Briser le cycle de la violence, pardonner en nous insérant dans le circuit d’Amour (cf. Mt. 6, 11-12).

Pardonner ne se peut faire que par qui possède le « regard divin », habitué à discerner les essences et les phénomènes. Ainsi que le déclare Râmakrishna (Enseignement, n°1504): « Quand je vois les hommes dissemblables, je me dis: Dieu sous la forme du saint, Dieu sous la forme du pécheur, Dieu sous la forme du juste, Dieu sous la forme du méchant ». — Par qui a compris la nature du triple Amour suressentiel, par qui est capable de prier pour les démons eux-mêmes (cf. saint Isaac le Syrien). Dans la légende judéo-chrétienne qui montre Satan disputant à Michaël le corps de Moïse, on voit le démon se laisser persuader par l’archange de renoncer à sa volonté propre pour l’aider à enlever Moïse au ciel. Pourquoi ce résultat? Parce que Michaël ne l’avait pas maudit… (A. Volguine, L’ésotérisme  de l’astrologie. Paris, Dangles, 1953, p.56).

Pardonner, aimer, bénir, c’est l’acte créatif par excellence, le seul moyen de venir à bout de la violence et de l’opacité des âmes. A Keshab, partisan de réformes brutales, Ramakrishna propose ce programme magnifique:  » Le Progrès véritable est suscité par celui qui bénit. Serez-vous capable de faire déferler sur nous la vague de bénédictions qui inondera et transfigurera tous les rivages de notre vie? » (D. G. Mukerji, Le Visage du silence. Édit. Victor Attinger, 1932, p.100).

BIEN-ET-MAL (Par-delà le) : Pour sauter dans l’infini de la liberté spirituelle, il faut sortir de la « morale » par en haut, dépasser le plan de la dualité bien-et-mal, de l’ordre et de la défense, de la comptabilité orgueilleuse et de la transgression répétitive, de la satisfaction et du désordre.

« Celui qui a uni son intelligence (au Divin) rejette, même ici-bas, le bien et le mal » (Gîta 11, 50). De Ramakrishna (Ens., n°1438): « Le bien et le mal ne lient plus celui qui a réalisé l’unité de nature entre Brahman et lui ». Le bouddhisme déclare: « Celui qui vit pleinement et fidèlement selon la Doctrine, qui, par la sagesse, a surmonté ce que le monde appelle le bien et le mal, qui vit dans la clairvoyance, celui-là peut vraiment être appelé un ascète » (Dhammapada). Selon ‘Attar, l’homme qui a pénétré dans la sphère de l’Amour s’est élevé par-delà les distinctions du mental et le domaine de la Loi: « Je suis hors de bien-et-mal, hors de mécréante et religion, hors de théorie et pratique… » Même considération dans le Message retrouvé (XI, 63b) : « Celui qui s’est délivré de la volonté de bien faire et de la peur de mal faire, est près de la liberté de Dieu ».

Il faut donc s’affranchir des vices et des vertus, qui représentent en fait des blocages énergétiques, des obstacles à l’Amour véritable.

« Nul ne peut entrer au Paradis avec ses limites, vices ou vertus » (sentence cabbalistique). Les bouddhistes disent: « Après s’être purifié de ses défauts, il faut se purifier de ses vertus » (F. Schuon, Perspectives spirituelles et faits humains, Les Cahiers du Sud, 1953, p. 265) ; les chrétiens disent: « Seul est digne de contempler le Divin celui qui n’est l’esclave de rien, pas même de ses vertus » (Ruysbroeck). Et le Message retrouvé (XI, 64b) : « Le saint qui veut aller à Dieu doit se libérer des liens du péché et de ceux de la vertu » (Louis Cattiaux, Le Message retrouvé Bruxelles, 1978).

Le Codex D (Bezae, Cambridge), à la place de Luc 6, 5, comporte ce court récit: « Le même jour, voyant quelqu’un travailler alors que c’était le sabbat, Jésus lui dit: Mon ami, si tu sais ce que tu fais, bienheureux es-tu. Mais si tu ne le sais pas, tu es un maudit et un transgresseur de la Loi ». On ne peut s’élever au-dessus des règles et des devoirs moraux ou religieux que si l’on a compris leur relativité par rapport à l’essentiel, qui est l’Amour pour Dieu et pour tous les êtres. Comme le précise Angelus Silesius (Pèlerin chérubinique V, 276): « Le saint ne fait rien selon les commandements. Le saint, en ce qu’il fait, ne fait rien selon la Loi: il le fait purement, par amour de Dieu ».

Ainsi doit-on quitter le plan de la « morale »: polarisé par des Énergies supérieures, par l’Intellect-Amour, par la Beauté de Dieu.

CIRCUIT (le) DES ENERGIES DIVINES : « Nous sommes tous en Dieu, mais peu le savent, et quelques-uns à peine l’expérimentent dans ce monde » (Message retrouvé XIII, 5b).

Nous naviguons tous sur l’océan des bénédictions divines. Cependant, les uns, fermés, enroulés sur eux-mêmes, caparaçonnés contre l’Amour, refusent de se laisser pénétrer par ces influx bénéfiques qui deviennent alors pour eux maléfiques; les autres acceptent ces forces, mais veulent les retenir pour eux, les mettre au service de leur ego, ce qui constitue en eux une source d’empoisonnement; quelques-uns, peu nombreux, laissent libre passage à ces bénédictions, qui les vivifient, et ils les irradient autour d’eux comme autant de relais de l’Amour divin.

Le Lama Anagarika Govinda écrit: « Au lieu de réaliser les éléments d’immortalité qui se trouvent dans le processus même du devenir, nous nous accrochons à ses formes extérieures, à ses sous-produits matériels, et ainsi nous endiguons le fleuve vivant qui nous relie à l’univers. Lao-tseu exprime une idée analogue lorsqu’il compare l’homme à une vallée basse dans laquelle coule une rivière ou un canal de forces universelles. Une rivière ou un canal a deux fonctions: recevoir et donner, mais non pas conserver. Celui qui essaie de conserver la vie ou l’un quelconque de ses dons perd la vie et ses dons. L’ego ferme le canal et en fait un étang putride, un bouillon de culture pour la mort et la déchéance » (Méditation créatrice et conscience multidimensionnelle (Albin Michel, 1979, p. 259). Tout l’enseignement des Dialogues avec l’Ange est une illustration de cette vérité.

CŒUR :   Il faut distinguer avec soin le « cœur », ou psyché profonde, et le « Cœur » (avec une majuscule), qu’on appelle aussi l’ »âme du cœur » ou le « cœur du cœur ». Ainsi la sagesse de l’Égypte ancienne ne confondait-elle pas le cœur Hati, correspondant à la psyché profonde, et le Cœur Ab, le « roi du corps », la clef secrète de la Vie pour l’homme, le lieu où se combinent les courants involutifs et évolutifs.

Donc, au sens large, le cœur n’est autre que la psyché profonde (volitive, affective, intellective), qui est comme le reflet et l’enveloppe du Cœur central, et qui, selon les modalités de la conscience individuelle, est plus ou moins proche ou distante de lui. Ce cœur-là peut alors être opaque ou transparent, mauvais ou bon, hostile ou relié à son noyau immortel. Il doit être purifié pour que le principe-germe de la divinité et du Je véritable en nous (le Cœur) puisse se développer et transformer notre personne. Lorsque Jésus dit: « Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu » (Mt. 5,8), il fait allusion à la transparente unité de la psyché, condition d’éveil  de l’œil du Cœur.

Le Cœur est en nous la « racine des puissances », la « mine des secrets », la « source des lumières » (Philocalie); il est feu divin et céleste, royaume solaire; il est le « lieu de Dieu » et de ses Énergies (Sephiroth) dans ce microcosme que nous sommes.

Essai de définition:

Cœur: incarnation du Principe divin, du Je; concentration de l’Esprit et de l’Ame essentielle pour former le noyau fondamental de l’être humain; point de jonction des champs théo- et bio-énergétiques; source de vie pour la psyché et le corps; agent du retour vers le Je divin. Il comporte sept modalités ou fonctions, qui sont: la Mémoire (visée: le Soi), la Volonté (visée: le Reliement), la Kénose (visée: le Vide, l’Ouverture), l’Intellect (visée: la Gnose), l’Amour (visée: le Reliement), la Créativité (visée: l’Art, la Théurgie), et l’Unification (visée: la Paix).

Lorsque la psyché, livrée à elle-même, n’est pas reliée au Cœur, il y a dégradation de ces fonctions. A la Mémoire s’oppose l’accumulation quantitative; à la Volonté déificatrice, la volonté de puissance; à la Kénose, l’enroulement de l’ego sur lui-même; à l’Intellect, le mental diviseur; à l’Amour, le complexe impulsif amour/haine; à la Créativité, le complexe construction/destruction; à l’Unification, l’activité fragmentaire et la discorde.

Une peinture indienne du XIXe siècle nous présente le dieu-singe Hanuman: il contient dans son Cœur l’image des grands dieux (Shiva, Parvati), ce qui symbolise la présence des forces spirituelles au sein de la forme de chair (David V. Tansley, Le Corps subtil (Seuil, 1977, p. 7). D’autre part, lorsque le « voyageur » du Livre des Morts des anciens Égyptiens déclare: « En vérité, je porte en moi les germes et possibilités de tous les dieux », ou encore: « Je suis le Seigneur des métamorphoses, car je possède en moi, virtuellement, les Formes et les Essences de tous les dieux » (Édition par G. Kolpaktchy, « Omnium Littéraire », 1973, pp. 166 et 312.), c’est de son Cœur qu’il porte témoignage.

Quelques réflexions de Ramana Maharshi sur le Cœur.

« Le Cœur n’est pas physique, il est spirituel. L’expression hridaya, cœur, (hrid + ayam), veut dire: ‘Ceci est le centre’. () Le Cœur est le centre de tout. () Brahman est le ‘Cœur’… Le Soi, c’est le Cœur. Le Cœur est lumineux par lui-même. La lumière part du Cœur, puis atteint le cerveau, qui est le siège du mental. () Si le mental est orienté vers la source de lumière, la connaissance objective s’abolit, et le Soi seul demeure, en tant que Cœur resplendissant ». « Le lieu de la réalisation, c’est le Cœur ». « Le Cœur est la seule réalité. Le mental n’est qu’une phase passagère. Rester soi-même, c’est entrer dans le Cœur ». Et le sage d’Arunâchala souscrit à cette déclaration: « Du côté droit, dans la poitrine, il y a le Cœur, le siège de l’Atman. L’illumination est dans ce centre lorsque le Soi est réalisé » (L’enseignement de Ramana Maharshi, Albin Michel, 1972, pp. 92 -93, 112, 198, et 84).

Suivons le conseil d’un autre sage: « Alors, dans l’ombre de la terre (le monde matériel et psychique), considère le triangle de ton Cœur, et vois le mystère, le Hûm (c’est-à-dire l’Infini « personnalisé »), qui y réside; au milieu du lac calme (thème du miroir), il y a une sainte montagne (thème de la montée vers le Divin). Au sommet est ton Guru qui, la tête tournée vers le Levant, le chapelet entre les doigts, contemple la Lumière de l’Ineffable (thème du médiateur, du Maître intérieur). Mon fils, écoute les paroles du Suprême Guru qui réside en toi (c’est Dieu, le Satguru de Kabir, dont le Maître intérieur est un aspect). Tout composé est périssable (= l’individualité). Mais ton Cœur est un monastère pur et resplendissant qui renferme la merveille des merveilles (c’est l’Amour du Dieu-Père et du Dieu-Fils, ou la Pierre de Lumière) » (Jean M. Rivière, A l’ombre des monastères thibétains. Éditions Victor Attinger, 1956, p.180. Et aussi Petite Philocalie de la prière du Cœur, trad. et présentée par J. Gouillard,  Seuil, 1968 et Epignôsis I, 1 « Pour une anthropologie globale et opérative« ).

COMPASSION :   Le Bouddha envoya Manjushri prendre des nouvelles de Vimalakirti (laïc et grand bodhisattva) malade. « De quoi souffrez-vous, demanda Manjushri, et que pourrait-on y faire ? — Je souffre, dit Vimalakirti, d’être né de l’amour d’un homme et d’une femme. Ma maladie est l’impermanence, le mal dont souffre tout le genre humain. Guérissez l’humanité et mon mal cessera. La maladie est un accident dans la rotation des naissances et des morts. Pour la supprimer, il faudrait supprimer cette rotation. Je ne veux pas guérir, pour ne pas me distinguer des autres êtres, au sort desquels j’unis le mien. — Et comment vous consolez-vous, dans vos souffrances ? s’enquit Manjushri. — Je me console, répondit Vimalakirti, non pas en pensant que la fin de mon corps approche, que vient le repos du nirvana, que l’extinction de mon moi est imminente. Je me console en pensant, d’abord, que par ma patience et ma résignation, je dissous le mauvais karma amassé au cours des âges; ensuite, que par ma patience et ma résignation, j’apprends à faire de même à beaucoup d’êtres. Je me console en m’unissant aux souffrances de tous les êtres qui expient, au travail de tous les êtres qui progressent. Je me considère comme un médecin universel, et m’occupe à guérir les malades. Cette idée change mes pensées en joie » (Il s’agit du récit intitulé « Manjushri visitant Vimalakirti malade ». Voir Dr Ed. Bertholet, La Réincarnation. Lausanne, 1978, pp. 94-95).

Telle est la véritable compassion.

CONCENTRATION (la) SUR LE POSITIF : La méditation ne doit pas porter sur le vide, ni se concentrer sur la vacuité de la psyché: travail pénible, trop grand consommateur d’énergie, et qui laisse libre passage à n’importe quel influx.

La méditation doit porter sur une force qui, une fois éveillée, va s’accroitre d’elle -même, sur un élément divin qui, à mesure qu’il remplit l’être, en élimine la négativité et en transmue le caractère.

De même, pour se corriger d’un défaut, il ne faut pas se concentrer sur son éradication, comme s’il s’agissait de quelque chose qui puisse être retranché. Ce qu’on nomme défaut n’est autre que l’aspect négatif ou excessif d’un ensemble énergétique qui ne doit pas être mutilé, mais seulement modifié. Il suffit donc de développer son aspect positif, créateur, pour que disparaisse de lui-même, peu à peu, l’aspect contraire.

Laisser les combats dans l’âme; se concentrer sur l’accroissement du Divin. Ne pas s’hypnotiser sur les forces négatives, faire siennes les forces positives. Appeler la lumière, pour que l’aurore remplace la nuit.

CONNAISSANCE (Le chemin de la) : L’esprit humain, toujours, n’a que trop tendance à s ‘enfermer dans un système, par peur du « Sans Fin » et désir du « repos ». Il faut sans cesse méditer cette page du Mantiq ut-taïr (Le Langage des Oiseaux) de ‘Attar, concernant la vallée — ou le chemin — de la Connaissance (ma’rifat) [Mantiq ut-taïr, Éditions d’Aujourd’hui, 1975, chap. XL, p.194. Voir aussi PÈLERIN) :

« 1. Lorsque le soleil de la connaissance brille à la voûte de ce chemin, qu’on ne saurait décrire convenablement, chacun est éclairé selon son mérite, et il trouve le rang qui lui est assigné dans la connaissance de la vérité.

2. Quand le mystère de l’essence des êtres se montrera clairement à lui, la fournaise du monde deviendra un jardin de fleurs. L’adepte verra l’amande bien qu’entourée de sa pellicule (= Dieu à travers ses voiles). Il ne se verra plus lui-même, il n’apercevra que son ami; dans tout ce qu’il verra, il verra Sa Face; dans chaque atome il verra le tout; il contemplera sous le voile des millions de secrets aussi brillants que le soleil.

3. Mais combien d’individus ne se sont pas perdus dans cette recherche pour un seul qui a pu découvrir ces mystères? Il faut être parfait si l’on veut franchir cette route difficile et se plonger dans cet océan orageux.

4. Quand on a un goût véritable pour ces secrets, on ressent à chaque instant une nouvelle ardeur pour les connaître. On est réellement altéré du désir de pénétrer ces mystères, et on s’offrirait mille fois en sacrifice pour y parvenir.

5. Quand même tu atteindrais de la main le Trône glorieux, ne cesse pas un instant de prononcer ces mots du Qorân: ‘N’y a-t-il rien de plus?’ Plonge-toi dans l’océan de la connaissance, sinon mets du moins sur ta tête la poussière du chemin ».

1. Chacun reçoit selon sa capacité, mais cette capacité est susceptible d’accroissement constant. — 2. Pour celui qui sait, l’ici-bas et l’au-delà, le temps et l’éternité, le samsara (monde phénoménal) et le nirvana (royaume des Essences), constituent une seule et même Réalité; Dieu — ou le Soi — se révèle partout; chaque élément contient tous les autres et se reflète dans tous les autres (cf. la vision de la nouvelle physique). —3. Thème de l’aventure périlleuse et de l’héroïsme lucide. — 4. Thème de l’ardent désir, du Feu sacré. — 5. Ne jamais s’arrêter, pousser toujours par-delà (avis a ceux qui parlent d’initiation suprême, d’expérience définitive).

CONTINUITÉ (la) DE LA CONSCIENCE-ÉNERGIE : C’est sur quoi doit porter notre effort principal: non seulement s’éveiller à la conscience, mais disposer continûment de cet éveil, sans plus de coupure ni d’interruption. Qu’un même courant de conscience parvienne à relier, à travers le sommeil, les jours aux jours, comme ensuite, à travers la mort, les vies aux vies!

« L’idéal de Bodhisattva », dit le Lama Govinda, « c’est-à-dire la ferveur à atteindre un but spirituel, peut seul transformer la conscience en une force vitale unifiée et dirigée vers une fin unique, et ainsi permettre de franchir l’abîme de la mort, et donner l’impulsion qui relie une vie à l’autre dans un éveil toujours plus subtil et conscient de ses responsabilités comme de la plénitude de son but » (Les fondements de la mystique tibétaine. Albin Michel, 1960, pp. 371 sq., illustrent clairement cette phrase, extraite du Chemin des nuages blancs, ibid., 1969, p.197) .

 

Quant à Gustav Meyrink, il déclare dans Le Visage vert: « Ne te laisse pas effrayer par la peur de ne pas pouvoir, peut-être, atteindre le but dans cette vie! Celui qui a mis une fois le pied sur notre chemin (celui de l’évolution  consciente) revient toujours au monde avec une maturité intérieure qui lui permet de continuer son travail. Il naît comme ‘génie’ » (Paris, La Colombe, 1964, p.227).

CRÉATION / POURQUOI LA CRÉATION ? Un célèbre hadith prête à Dieu cette déclaration fondamentale: « J’étais un trésor caché: J’ai voulu être connu et J’ai créé le monde ».

Voilà, transposée dans le temps, l’éternelle intention de l’activité créatrice déployée par la Déité: former des miroirs de sa Beauté, des partenaires pour son Amour, des regards pour son regard, des visages pour son visage, des icônes de sa Splendeur, des conquérants de sa Vérité; projeter aux alentours de sa puissance, sur les rives de son abîme, des dieux avides de liberté et d’expériences, pour les rappeler ensuite vers Elle des extrémités du cosmos, chargés des soieries de la connaissance, des épices de vies sans nombre, et des gemmes de l’art sacré.

Chacun, en fait, doit considérer cette parole divine comme proférée pour lui personnellement: car chacun d’entre nous, émanation du Feu essentiel, monade fulgurée par l’Éternel, microcosme ordonné à la totale compréhension du monde, est là, en cet instant, pour découvrir le « trésor caché » qu’est en lui — comme en tout — la Présence divine, et pour répondre, par un désir ardent, à cet incommensurable désir d’être  connu qui donne à Dieu son visage.

DÉCOUVERTE (la) DU SOI : « L’homme est un dieu qui ne sait pas qu’il est tel — et c’est uniquement ce non-savoir qui le fait homme » (J. Evola, La doctrine de l’éveil. Adyar, 1956, p.117). La connaissance du Soi en soi est donc le moyen infaillible de dépasser la condition humaine.

Ne rien chercher hors de soi-même, car tout se trouve, depuis toujours, au cœur, au centre, au sommet de notre être, dans ce mode original du Soi qu’est réellement chacun d’entre nous. « Purifie-toi des attributs du moi », déclare Rumi, « afin de pouvoir contempler ta propre Essence pure, et contemple dans ton propre Cœur toutes les sciences des prophètes, sans livres, sans professeurs, sans maitres » (Mathnawi II, 159).

On demande à Ramana Maharshi: « Est-ce que Vaikuntha (le paradis de Vishnou) est compris dans le Paramapada, le Soi transcendant? » Sa réponse: « Où voulez-vous que soient Vaikuntha et Paramapada si ce n’est en vous? »(L’enseignement de Ramana Maharshi, p.330. Voir aussi ÉVEIL). Angelus Silesius, quant à lui, affirme: « Le Royaume des cieux est en nous. Chrétien, mon ami, où cours-tu? Le ciel est en toi. Pourquoi donc le chercher à la porte d’un autre? » (Pèlerin chérub., I, 298). Il dit également: « La Pierre philosophale est en toi » (III, 118), cette Pierre de Lumière tissée de l’Amour réciproque du Père et du Fils. La « conversion » consiste donc à tourner toute son énergie vers l’intérieur, vers cet abîme intérieur qui implique celui de la Déité.

Tout est ici, en face de moi, près de moi, en moi, depuis le commencement des temps: les puissances du Cœur, la Connaissance totale, l’Amour suressentiel, les Energies créatrices, le Royaume de Dieu, la Vie de l’Arbre séphirothique, la lumière du Bouddha et du Christ, les vingt-et-une Taras, Khezr et le XIIe Imam, la Cour des Abeilles, Shambhala, la Jérusalem céleste, la Merkabah, tous les saints, tous les sages, tous les maitres, tous les Amis de Dieu… Mais par aveuglement, par opacité, par ignorance, par fermeture, je n’en ai pas conscience : je crois que tout cela est éloigné de moi, hors de portée. Il me faut donc devenir vide, vide de ténèbres et d’obstacles, transparent, réceptif, hypersensible au souffle divin. Je renonce au néant pour gagner le Tout. Et, selon  l’adage, « rien n’est atteint: tout est découvert ».

DÉSIR (le) ARDENT DE DIEU : C’est la clef de la réussite sur la voie fulgurante de la transfiguration. De Râmakrishna : « Ceux dont la concentration et le désir d’atteindre Dieu sont très ardents, L’atteignent (Le découvrent en eux) plus rapidement que les autres hommes » (Ens., n°933). Le Message retrouvé va dans le même sens: « Dieu délivre seulement ceux qui L’implorent avec un désir furieux et un amour insensé » (V, 17).

Que faire de mieux que de méditer ces vers extraits du Diwan de Rumi, le musulman?

« Je ne suis ni chrétien, ni juif, ni guèbre, ni musulman;

Je ne suis ni d’Orient, ni d’Occident, ni de la terre, ni de la mer;

Je ne proviens pas de la nature, ni des cieux en leur révolution. ( )

Je ne suis pas de l’empyrée, ni de la poussière; pas de l’existence ni de l’être…

Je ne suis pas de ce monde, ni de l’autre, ni du paradis ni de l’enfer…

Ma place est d’être sans place, ma trace d’être sans trace;

Ce n’est ni le corps ni l’âme,  car j’appartiens à l’Ame du Bien-Aimé.

J’ai renoncé à la dualité, j’ai vu que les deux mondes sont un:

Un seul je cherche, Un seul je sais, Un seul je vois, Un seul j’appelle.

Il est le Premier, Il est le Dernier, Il est le Manifeste, Il est le Caché. ()

Je suis enivré de la coupe de l’Amour, je n’ai que faire des deux mondes… »

Eva de Vitray-Meyerovitch, Anthologie du soufisme (Paris, Editions Sindbad, 1978), p.262.

 — DÉTACHEMENT Qu’est-ce que le détachement, ou le non-attachement ? Ce n’est ni l’indifférence, ni l’éloignement, ni la sécheresse.

 C’est avoir placé son Cœur dans le Soleil, ou résider dans son Je véritable, par-delà les événements, les phénomènes, les mirages de l’ego et tous les prestiges de Maya. C’est être, quoi qu’il arrive, inattaquable, invulnérable, hors de portée.

 

Et c’est également, grâce à cette sagesse toute-puissante, à cette énergie inépuisable, s’intéresser à tout événement et aimer tout être, librement, efficacement, souverainement, sans aucun risque de tomber dans les pièges passionnels.

 

Le détachement, c’est la plénitude invincible du Soi qui se manifeste partout et toujours en pluie de bénédictions et en courants de lumière.

DEVENIR Ce que nous sommes :   Nous sommes des dieux, mais ignorants de notre condition divine. Chacun de nous porte en lui, virtuellement, la gloire tout entière du Fils unique de Dieu. Chacun de nous possède un Cœur, étincelle du Feu divin, principe-germe de son immortalité, garant de son appartenance au Circuit trinitaire, de sa ressemblance avec Dieu.

Si seulement nous prenons conscience de cette réalité fondamentale, si nous comprenons qu’il nous faut devenir pleinement ce que potentiellement nous sommes, c’est le premier pas vers l’Éveil, le premier pas sur la route sans fin qui nous mènera de l’ego séparé et enténébré au Je de lumière relié à tous les modes du Divin, et de l’agitation illusoire à la toute-puissance bénéfique.

Une race de dieux: c’est la nôtre, si nous le voulons vraiment. « Vous êtes des dieux et vous êtes tous des fils du Très-Haut », déclare Élohim à l’adresse de ceux qui participent du Feu sacré (Psaume 82, 6), et Jésus reprend cette formule dans un contexte franchement universaliste (Jn. 10, 34). C’est donc bien de nous qu’il s’agit.

Certains, plus avancés que les autres sur la voie, nous prouvent la réalité de cette affirmation, et ils nous appellent à leur suite. C’est leur enseignement qu’il faut méditer et mettre en œuvre pour se trouver soi-même en trouvant Dieu et tous les êtres. Et c’est cet enseignement que nous proposons à nouveau, immuable noyau de fruits divers, pour nous stimuler nous-même, pour aider tous ceux qui l’attendent, pour régénérer et accroître notre race divine.

Voir aussi ÉVEIL.

DIALECTIQUE ENTRE PRÉSENCE ET ABSENCE : La maîtrise de la dialectique est la clef de l’évolution, de l’équilibre, de l’efficacité. Dialectique entre au-dessus et au-dedans, au-delà et ici-bas, retraite et retour, absence et présence, contemplation et action, repos et mouvement, etc.

Il faut des êtres capables de vivre « essentiellement » dans le monde des « formes », des êtres pour qui nirvana et samsara peuvent s’interpénétrer. Il faut des âmes citoyennes de la Cité du sommet, commensales du Pôle, et pérégrinant avec autant d’intelligence que de compassion parmi toutes les cases de l’échiquier cosmique.

Les quatre hommes et le jardin clos (Enseignement de Râmakrishna, n° 1066). « Il y avait une fois un jardin enclos de grands murs, et ceux qui étaient au dehors ne pouvaient le voir. Quatre hommes bien décidés à le découvrir apportèrent un jour une échelle pour escalader le mur. Quand le premier eut grimpé en haut de l’échelle, il éclata de rire: « Ha, ha, ha! » et sauta dans le jardin. Le second monta à son tour, se mit à rire et sauta, lui aussi. Le troisième fit de même. Quand le quatrième arriva au faite du mur, il vit devant lui un grand jardin avec de beaux vergers pleins de fruits délicieux. Bien que fortement tenté de s’y  rendre et de jouir de ce qu’il y trouverait, il résista à cette impulsion, redescendit l’échelle, et s’en alla raconter à ceux qui n’avaient pas vu le jardin la beauté de celui-ci.

Brahman est comme ce jardin clos; ceux qui Le voient oublient leur existence propre et se précipitent en Lui pour être absorbés dans Son essence. Ce sont les hommes saints et les libérés. Mais les Sauveurs de l’humanité sont ceux qui, ayant vu Dieu, et désirant en même temps faire partager à d’autres la Vision divine, refusent l’occasion de passer dans le nirvâna et se réincarnent volontairement dans ce monde pour instruire l’humanité et la conduire à son but ». En fait, ce quatrième homme se trouve à la fois dans le jardin et dans le monde: dans le jardin par l’essence de son être, dans le monde par l’ardeur de sa compassion. Il y a donc, dans son cas comme dans celui de tout bodhisattva, dialectique entre absence du monde et présence au monde.

Que dit le bouddhisme? « Le profane voit uniquement le samsâra (= le plan phénoménal) ; le buddha-pour-soi tend au seul nirvana (= le royaume des Essences). Le bodhisattva s’efforce de les égaliser en faisant pénétrer le nirvâna dans le samsâra, et la paix inonde alors le devenir; puis quand le samsâra pénètre dans le nirvana, l’univers flotte dans la paix. L’égalisation achevée, nirvana et samsâra s’identifient dans la ‘Connaissance de Miroir’, à tel point qu’il n’y a plus ni samsâra ni nirvana, mais la seule et inexprimable Ainsité » (Le Bouddhisme, Fayard, 1977, p.260).

Il s’agit en fait d’une subtile dialectique entre l’Essence et le phénomène, qui s’appellent mutuellement en une perpétuelle intrication; et le bodhisattva vit pleinement cette dialectique qui le fait participer à la Conscience-Énergie divine, omniprésente et multimodale.

Nous devons, à la fois, être au-dessus du monde et vivre au-dedans du monde, être ailleurs et ici. Le maitre du Tch’an qui signe Wei Wu Wei déclare: « Il faut vivre ‘nouménalement’ parmi les phénomènes »(La Voie négative, Édit. de la Différence, 1979). Avec son sens heureux de l’image,  Râmakrishna précise: « Comment l’âme  libérée vit-elle en ce monde? Elle y vit comme l’oiseau plongeur. Celui-ci en effet plonge dans l’eau, mais cette eau ne mouille pas son plumage. Si quelques gouttes adhèrent à son corps, il les secoue en battant des ailes » (Ens., n°1428).

La réussite dialectique nous met en possession des « deux Royaumes », celui de la Terre et celui du Ciel, celui du temps et celui de l’éternité. Il en est ainsi du héros du Visage vert, dont Meyrink dit: « Comme la tête de Janus, Hauberisser pouvait plonger ses regards à la fois dans l’au-delà et dans le monde terrestre, et en distinguer nettement les détails et les choses: Il était un Vivant ici-bas et dans l’au-delà » (Conclusion du roman, p. 303).

Et Râmakri4ina: « Il est des hommes qui préfèrent rester dans le monde après avoir réalisé Dieu. Ils peuvent voir à la fois au-dedans et au-dehors… » (Ens., n°1433).

Dialectique entre agir et non-agir. « Celui qui, dans l’action, voit l’inaction, et dans l’inaction, l’action, est un sage parmi les hommes; c’est un yogin et il a accompli toute son œuvre » (Gitâ IV, 18). Action: référence au dynamisme du devenir; inaction: référence à la stabilité de l’être. Le sage participe des deux. L’Évangile selon Thomas comporte cet admirable logion (50): « S’ils vous demandent: Quel est le signe de votre Père qui est en vous?, dites-leur: C’est un mouvement et un repos (kinèsis / anapausis) ». Une puissance créatrice et une plénitude de paix. Corrélation de l’œil et du corps. Une belle illustration de la dialectique repos / mouvement nous est fournie par l’icône de la Sainte Trinité de Roublev: les trois Anges sont assis, plongés dans une contemplation mutuelle, mais leurs bâtons, fermement tenus, signifient leur vocation d’éternels voyageurs.

DIEU : Ensemble infiniment complexe, quoique parfaitement un, de modes d’être et d’énergies qui défient la connaissance ou l’imagination. D’innombrables « points de vue » peuvent s’exprimer sur Lui, selon les capacités et les expériences personnelles.

Non pas prouver, mais éprouver Dieu, en se rendant capable de Lui, car seul le semblable peut connaître le semblable.

Angelus Silesius, Pèlerin chérubinique, IV, 21: « Le Dieu inconnu. Ce qu’est Dieu, on ne le sait. Il n’est ni lumière, ni esprit, ni vérité, ni unité, ni Un, ni ce qu’on appelle Déité; ni sagesse, ni raison, ni amour, ni volonté, ni bonté; ni chose, ni non-chose, ni essence, ni cœur. Il est ce que moi, toi, et toute créature, nous n’apprenons jamais avant d’être devenus ce qu’Il est ».

Que « Dieu existe », l’élite de l’humanité est là pour le prouver. Mais il ne s’agit pas de prouver Dieu: il s’agit de se rendre capable de Dieu.

Point de vue n°1. L’Abime infini, l’Inconnaissable, le Rien inaccessible et incompréhensible, l’Absolu (nous disons: inconnaissable par la personne humaine, sous réserve d’une suite de mutations transpersonnelles). C’est le Aïn de la Cabbale (Aïn Soph signifiant le « Sans-limites »), le Qui ?, l’Ungrund de Jacob Boehme, la Sur-déité (Über-Gottheit) d’Angelus Silesius, l’Au-delà de l’Au-delà (le Para-Brahman de l’hindouisme).

Point de vue n°2. L’Inconnaissable qui, pourtant, veut être connu. Selon l’intention essentielle de la Création, révélée par le hadith déjà cité: « J’étais un trésor caché: J’ai voulu être connu et J’ai créé le monde ».

Point de vue n°3. L’ensemble Essence, Personnes, Idées-Forces et Énergies. J.-G. Bardet donne cette définition de l’Essence: « Dieu est la Vibration pure, autonome, incréée », qui se diffuse partout et toujours. Ce sont les expressions « Ténèbre », « Ténèbre translumineuse », qui désignent cette Essence par opposition aux Énergies, qui sont des « sorties de Dieu » dans la manifestation. « Dieu est Ténèbre et Lumière. Dieu est un Eclair brillant (Sephiroth, Énergies), et aussi un Néant sombre (Essence)… » (Pèlerin chérub., II,146).

Le « Nous » divin est constitué par ce qu’on appelle les « Personnes » du Circulus trinitaire, qu’exprime le Tétragramme Y H W H. Ce Tourbillon trinitaire doit être considéré en même temps comme étant « au repos » (Y = Père, W = Fils, HH = leur Amour mutuel) — c’est Dieu éternellement épris de Sa propre Beauté —, et comme étant « en action » (Y = Père, W = Verbe, HH = le double Esprit descendant et montant) — c’est Dieu animant éternellement l »‘espace » de Sa Création.

Le « Je » divin, ou JE par excellence, est dans la Cabbale Anî, anagramme de Aïn. « Nul ne dit JE si ce n’est Dieu, car la personnalité réelle appartient à Dieu seul » (Kitab al-Luma’) ; « Le mot Je n’appartient à personne sauf à Dieu dans Son Unicité » (Maitre Eckhart). D’où le « Je Suis » et le « Je Suis Qui Je Suis » (ou « Je serai Celui que Je veux être ») d’Exode III, 14.

Les Idées-Forces, émanées du Père, proférées par le Verbe, et portées par l’Esprit, sont des modes spécifiques de la Conscience-Énergie divine, qui animent, entre autres, tous les « Je véritables » auxquels nous nous rattachons, tous les partenaires et miroirs du Je unique. Chacun peut dire, d’une certaine manière: « Je suis une Idée de Dieu ».

Quant aux Énergies, ce sont ces Sephiroth que nous avons déjà mentionnées.

Point de vue n°4. L’immanence de Dieu. Par sa kenôsis ou limitation, Il constitue le noyau éternel de chaque être; Il est, à l’intérieur de tout, la Source pérenne et omniprésente (mais à des degrés divers) de Vie. Ce sont les Vestigia Dei (traces, empreintes divines) selon saint Bonaventure, c’est la Signatura rerum selon Jacob Boehme. « Le Seigneur réside dans le Cœur de tous les êtres… » (Gitâ XVIII, 61) , « Dieu est tout en tout. En Christ, Dieu est Dieu, en l’ange icône d’ange, en l’homme homme, et en tout, tout ce que tu voudras » (Pèlerin chérub. , V,214).

Point de vue n°5. La complexe unité des trois modalités fondamentales: (1) Dieu transcendant — (2) Dieu créateur — (3) Dieu intérieur (ou: Abîme — Verbe — Germe).  Éphésiens IV, 6: « Il n’y a qu’un Dieu et Père de tout, qui est au-dessus de tout (transcendance), qui agit à travers tout (Énergies), et qui vit au-dedans de tout (immanence) ». Cette simple phrase vaut tout un traité de théologie. Triple saisie de Dieu, donc, indispensable pour éviter toute erreur grossière Le concernant. A noter la prodigieuse dialectique au-dessus / au-dedans (qui doit d’ailleurs nous servir d’exemple) : « Dieu est rien et tout. Dieu n’est rien, et Il est tout, sans sophisme, à la fois. Peux-tu dire ce qu’Il est? ou nommer quelque chose qu’Il ne soit pas? » (Pèlerin chérub., V, 197). « Au moment précis où Dieu est immanent, Il est totalement transcendant. A l’instant où Dieu est ‘plus près de l’homme que la veine de son cou’ (Qorân L, 16), Il est au-dessus de toute forme, pensée et chose présentes dans l’univers »(Laleh Bakhtiar, Le Soufisme ; Seuil, 1977, p. 9).

Point de vue n°6. Le Couple divin éternel et indissoluble.

La duellité de Dieu, ou du Je-Suis, est le secret de la Vie divine: c’est la bi-unité du Yod (le Père) et du Waw (le Fils), le constant échange d’amour, le monologue à deux voix, l’incessant retour sur soi de la Lumière. A l’image de ce Bipôle Père – Fils, la relation de chacun d’entre nous avec Dieu se présente, en réalité, comme un exemplaire particulier du Couple éternel. Relation entre LUI – Dieu – Père et MOI – Dieu – Fils. Éveillé, l’homme est vraiment le « double » de Dieu, son Alter Ego, et un jumeau du Fils unique… Voici un distique d’Angelus Silesius intitulé Gottes ander Er (I, 278): « Je suis l’autre Lui de Dieu, c’est en moi seul qu’Il trouve ce qui Lui sera semblable et analogue de toute éternité » (Voir notre étude sur le Miroir dans « Clefs symboliques de l’Énergie » ; 3e Millénaire 12, 1984). Voir aussi: « Tout consiste en Moi et Toi. Moi et Toi, rien de plus; si nous ne sommes deux, Dieu ne sera plus Dieu, et le Ciel s’écroulera » (II,178).

Point de vue n°7. En Lui-même et pour nous, Dieu, c’est l’Amour. Expression de l’Amour est le Circulus trinitaire. Expression de l’Amour est la Création. Expressions de l’Amour, l’Appel, la Grâce, l’Avatar, l’Incarnation. Le Message retrouvé dit justement: « Dieu est comme un océan infini d’essence lumineuse et vivante, dans lequel tout se pénètre et se connait par l’Amour » (IX, 1).

But asymptotique de toute entité fille de Dieu: vers la Sur-déité. « Ce qu’on a dit de Dieu ne me suffit toujours pas: la Sur-déité est ma vie et ma lumière » (Pèlerin chérub., 1,15).

DYNAMISME (le) PERPÉTUEL : C’est un principe absolu: rien n’a de fin, ni la Connaissance, ni la montée en Dieu, ni la transmutation de l’homme et de la Création. Toute conception conditionnée ou statique des choses ressort de la psyché (mental). Rien n’est jamais définitif, ni terminal, ni suprême. Le mouvement dialectique entre « neti, neti » (ce n’est pas cela) et « iti, iti » (c’est cela) doit être continuellement relancé: il est infini.

Novalis écrit avec son intuition merveilleuse: « Toutes les limites qui existent, c’est seulement pour qu’elles soient franchies, — et  ainsi de suite » (Œuvres complètes, vol. II, Les Fragments ; Gallimard, 1975, p. 246).

ÉCHELLE (l’) DE DEIFICATION : Un jour que, submergé par la beauté du monde, je croyais pouvoir toucher le Divin comme la substance même de mon être, je posai cette question: « Quel est l’itinéraire qui nous mène en Dieu? »

Mon maître me répondit en citant un distique d’Angelus Silesius (II, 255): « Il y a cinq degrés en Dieu: Serviteur, Ami, Fils, Fiancée, Époux; qui va plus loin se perd et ne sait plus rien du nombre ».

— Qu’est-ce à dire?, poursuivit-il. Interprétons ces cinq degrés.

 

Serviteur          :          mon Cœur est un silence.

Ami                  :          mon Cœur est un feu ascendant.

Fils                   :          mon Cœur est un feu consubstantiel au Père.

Fiancée             :          mon Cœur est un miroir fidèle.

Époux               :          mon Cœur est le relais de l’Amour infini.

 

La montée en Dieu se parfait alors indéfiniment, selon un monologue à deux voix, Dieu demandant sans cesse: « Es-tu Moi ou Toi? », et moi interrogeant en écho: « Suis-je Toi ou Moi? »

 

On peut également assimiler ces cinq degrés à cinq plans ontologiques supérieurs, suivant la progression:

 

Serviteur           :          le Cœur,

Ami                  :          l’Âme essentielle,

Fils                   :          l’Esprit, en tant que Loi et Grâce,

Fiancée             :          l’Esprit, en tant que Synergie et Miroir,

Époux              :          le Je singulier (premier accès au Je Suis), après quoi, toute personne séparée ayant disparu, nous pénétrons dans l’abîme de la Déité.

 

— Puis, contemplant le frissonnement lumineux des feuillages autour de nous, il ajouta: Cela me fait penser à la parole de Jésus dans l’Évangile selon Thomas (logion 19): « Vous avez cinq arbres dans le paradis qui ne bougent ni été ni hiver, et dont les feuilles ne tombent pas. Celui qui les connaîtra ne goûtera pas de la mort ». Comme reflet, et à la fois comme moyen de connaissance de ces cinq arbres célestes, Ramakrishna avait sa Pañchavati, un bosquet sacré, sanctuaire de silence et de méditation, précisément composé de cinq arbres d’essences différentes. Voici le nom et la signification de chacun d’eux:

vata, banian ou Ficus indica                :           image du Cœur;

bilva, un genre d’oranger                     :           image de l’Âme essentielle;

ashoka, un arbre à fleurs rouges          :           figurant l’Esprit du Fils;

amalaka, ou myrobalan                       :           figurant l’Esprit de la Fiancée;

et ashvattha, figuier sacré,

pippal (et aussi: soleil)                         :           symbole du JE…

C’est ainsi que, musicien de la métaphysique, mon maitre charmait mon âme par le jeu éblouissant des gammes de l’être et des accords de la gnose.

Si je considère que Dieu est autre que moi-même, je suis aveugle. Mais si je crois que je suis Dieu, je suis fou.

Pour atteindre le Soi, il me faut cheminer périlleusement sur le fil d’une épée.

« Un homme qui n’a jamais tenté de se faire semblable aux dieux, c’est moins qu’un homme » (P .Valéry, Œuvres, Pléiade II, p.486).

Voir aussi Montée, Retour.

EGO ET JE : Selon le bouddhisme, nous sommes des « agrégats impermanents », et le moi est purement illusoire. Soit. Mais pourquoi y a-t-il des agrégats égoïques plutôt que rien? Tout simplement parce que derrière ces phénomènes il existe des « grains lumineux et magnétiques », des monades émanées de Dieu, fulgurées par le Feu divin, qui provoquent ces agrégats constamment recommencés. Ces monades, en effet, sécrètent des véhicules divers, animent des personnages variés, captent ou disséminent des ondes spirituelles, psychiques, corporelles, en un ballet incessant. L’essentiel pour nous est de bien distinguer l’agrégat passager du noyau éternel, du principe divin (le « Je suis Qui Je suis » qui nous constitue fondamentalement, selon Ramana Maharshi). Ne pas prendre l’éphémère pour l’impérissable, ni le véhicule pour le conducteur, ni le masque pour la personne, ni le reflet pour le soleil. Le « bébé » (cf. le Puer aeternus) ne doit pas non plus être jeté avec l’eau du bain (c’est-à-dire de la manifestation)…

 

« Je Suis » est un regard sans commencement ni fin, qui puise sa force dans un autre regard avec lequel il est éternellement lié, comme le Waw (le Fils) est lié au Yod (le Père) dans le Bipôle.

Livrés à eux-mêmes, le corps, la psyché, l’ego, se développent comme des obstacles à la Lumière. Mais si le Je divin qui réside dans le Cœur parvient à percer cette opacité et à s’accroître en pilier de Lumière, le corps, la psyché et l’ego se trouvent alors plongés dans sa clarté transfigurante, et deviennent de ce fait ultravivants et suractifs. Autrement dit, ils ne sont pas supprimés, ils sont transmutés.

Voir aussi JE SUIS.

 

 

Saint Christophe, par Albrecht Dürer (Les Gravures sur bois Paris, Art & Culture, 1978, planche  n°126)

 

Figure exemplaire pour nous, saint Christophe est le passeur: ici le passeur de sa propre personne, de sa propre destinée d’homme-dieu. Il s’avance avec précaution parmi les eaux de la manifestation, redoutant les pièges et les erreurs. Bien que paraissant près de l’ »autre rive », il redouble d’attention. Il s’aide d’un immense bâton, qui n’est autre que l’Arbre du Milieu ou l’Arbre des Vies, sec d’aspect, mais plein d’une force contenue qui bientôt va jaillir de partout : c’est l’axe théandrique, celui de la descente et de la monté des Énergies. L’Enfant divin (le Puer aeternus), qui représente l’Ange médiateur et le Je essentiel, rayonnant d’une flamme (cf. le Shin hébraïque et son symbolisme), n’est pas vu par le saint,

mais il est ressenti dans tout son être et perçu par l’œil du Cœur. Noter le double geste de cet Enfant, analogue à celui  des derviches tourneurs pendant leur danse, une main levée vers le ciel, l’autre ouverte vers le bas: celle-ci, touchant le Brahmarandhra (« porte pour l’Absolu ») du passeur, éveille son chakra coronal, de manière à faire circuler la Loi et la Grâce à travers sa personne tout entière.

Par ailleurs, l’envol des vêtements contraste avec la circonspection des attitudes: signe de la nécessaire dialectique entre hâte et prudence.

Le vieillard à la lanterne, à droite, est l’Ermite, IXe Arcane du Tarot, image de la foi totale jointe à la totale lucidité. C’est l’éternel Pèlerin du Cœur, allant de découverte en découverte et de lumière en lumière; il a su harmoniser l’action et la contemplation, le mouvement et le repos, la présence et l’absence. Il se trouve là comme l’alter ego de saint Christophe, pour témoigner qu’en fait le voyage vers Dieu et en Dieu n’a point de fin.

 

ÉMERVEILLEMENT : Qu’est-ce que la capacité d’émerveillement? Le constant renouvellement du regard porté sur les êtres et les choses, l’accueil ébloui des richesses offertes, des mystères proposés, l’étonnement, l’admiration perpétuels devant la profondeur et la beauté du monde (« miroir de Dieu »), et la joie pérenne, l’allégresse jamais déçue, à cause du trésor inépuisable des signes divins.

Le Lama Govinda écrit: « La sagesse ne consiste pas à accumuler des connaissances abstraites ni à collectionner des faits, mais à rendre l’esprit  ouvert et réceptif, ce que donne le sens de l’émerveillement, tandis que l’ignorance — la véritable ignorance — est caractérisée par l’absence de ce sens » (Méditation créatrice, p. 259).

Les Dialogues avec l’Ange, pour leur part, affirment: « L’émerveillement et la curiosité sont deux. Il y a beaucoup de curieux, mais il y a eu des émerveillés… » (p.52), et ceci, qui est d’une grande importance: « Autour de celui qui sait s’émerveiller, éclosent les merveilles » (p.53).

Chez les soufis, le rôle de la stupeur, de l’éblouissement, de l’émerveillement (hayrat), est essentiel dans l’itinéraire du mystique (ou du gnostique): c’est la prise de conscience sans fin de la splendeur de l’Être.  « Vends l’intelligence », conseille Rûmi, « et achète l’émerveillement en Dieu »; quant à Shibli, il fait remarquer que « la gnose est un émerveillement continuel »; de sorte que cette intensification spirituelle est à la fois génératrice de découvertes et nourrie de découvertes, en une incessante relance de la quête du Divin.

Terminons par cette déclaration de Jésus, au seuil de l’Évangile selon Thomas (log. 2) : « Qu’il ne cesse, celui qui cherche, de chercher, jusqu’à ce qu’il trouve, et lorsqu’il trouvera, il sera bouleversé, et quand il sera bouleversé, il sera émerveillé; il régnera alors sur le Tout, et, dans cette royauté, se reposera ». Il faut donc chercher avec la capacité d’émerveillement, et on accédera à la contemplation souveraine dans l’émerveillement.

ÉSOTÉRISME : Le voile de l’ésotérisme n’est autre que la taie qui recouvre l’œil du profane.

Qu’est-ce que l’ésotérisme? C’est la voie qui mène à l’intérieur des choses, des êtres, et de soi-même, qui fait découvrir, au cœur de la multiplicité, la même Vie, le même Art, et l’unique Logos. C’est une ascèse qui s’épanouit en gnose, une discipline rigoureuse de la volonté, de l’intelligence et de l’amour. C’est la seule manière d’intégrer toute connaissance et d’orienter correctement toute énergie, en prenant le Soi comme principe et comme but. Ainsi parvient-on à la transformation de la personne, ainsi a-t-on accès au plan des Je véritables, des « dieux, fils de Dieu ». Lorsque le Christ affirme: « La puissance royale divine est à l’intérieur de vous-mêmes » (Lc.17, 21), il donne une claire définition de l’ésotérisme: cherchez la clef de l’être au fond de vous-mêmes, intériorisez méthodiquement toute votre expérience, toute votre science, car c’est en vous que doit se produire la genèse de l’Homme-Dieu, condition de la transfiguration du monde.

L’intériorisation du champ et de ses éléments.

L’ésotérisme authentique équivaut à l’intériorisation radicale de la sphère tout entière du Logos, qui doit être comprise, vécue, maitrisée par l’opérateur même. Au centre de l’ensemble s’accroît et agit le Je divin, tandis que tous les éléments du réel, incorporés en structures dynamiques, constituent pour lui une nourriture de lumière et une couronne de gloire.

Intérioriser le monde et vivre au cœur de chaque parcelle du monde: une seule et même opération, qui est le but incontestable de l’ésotérisme.

Autre formulation. L’ésotérisme, c’est: l’utilisation totale des forces qui sont à l’intérieur de nous-mêmes, la capacité de pénétrer à l’intérieur des êtres et des choses, et la faculté de s’avancer à l’intérieur du Divin.

I. En quoi consiste l’ »intérieur de nous-mêmes »? C’est ce qui est au-delà des couches psycho-somatiques de notre être, au-delà des éléments secondaires, inférieurs et périphériques de l’individu. Donc, l’ensemble énergétique essentiel, supérieur, central et axial de notre personne. Il s’agit de reconnaître et d’utiliser au mieux cette « puissance royale divine » mentionnée par Jésus. Quelle est-elle? Malkhuth (le Royaume) et toute la suite séphirothique; la Claire Lumière Primordiale (Bardo Thödol) ; la pleine participation aux Énergies créatrices, au Feu divin… Une telle puissance ne « viendra » pas, car elle « est »; il suffit de la laisser agir.

II. La pénétration à l’intérieur des êtres et des choses est l’accès à la Perception divine. Celle-ci est excellemment résumée dans la formule suivante: « Reconnais en tout ce qui t’entoure le Nirvana; entends en tous les sons le Mantra; vois en tous les êtres des Bouddhas » (John Blofeld, Le bouddhisme tantrique du Tibet ; Seuil, 1976, pp. 83-85).

a) « Reconnais en tout ce qui t’entoure le Nirvana ». Nous avons déjà parlé de l’équivalence — ou plutôt de l’identité fondamentale — samsara (monde phénoménal) = nirvâna (royaume des Essences) aux yeux de l’adepte (voir DIALECTIQUE). Comme le dit un texte tantrique : « La connaissance parfaite de l’écoulement des choses (= le samsara), c’est le nirvâna » (Le Bouddhisme. Fayard, 1977, p. 310). Et Kun-legs, le « Fou de ‘Brug », s’exclame: “Samsara, nirvana: une seule et même chose, c’est ma joie, c’est ma joie, c’est ma joie!  » (Ibidem, p. 358). D’ailleurs, si l’on considère les deux caractéristiques essentielles du bodhisattva, shûnyata (vacuité / ouverture) et karuna (participation / compassion), on voit aisément qu’elles se rapportent, l’une au nirvâna, l’autre au samsara.

Autre forme d’équivalence: « Celui à qui temps est comme éternité, et éternité comme temps, celui-là est délivré de toute souffrance » (Jacob Boehme).

Donc, perception de l’omniprésence, hic et nunc, du Divin. « Chaque atome », déclare Rûmi, « est un lieu pour la vision de Dieu » (Mathnawi I , 3766). « Dieu est partout dans sa gloire. Nul grain de poussière n’est si méprisable, nul point n’est si petit que le sage n’y voie Dieu dans toute sa gloire » (Pèlerin chérub., IV,160) .

b) « Entends en tous les sons le Mantra ». Reconnaître le Dieu musicien, le Verbe créateur (cf. Orphée-Logos chez Virgile), le Nom divin, l’harmonie des sphères, les modulations secrètes de l’interdépendance universelle, les « soupirs de la Colombe » (cf. Aum, Amen).

D’Eichendorff : « La Parole se cache en toutes choses Que le Créateur appela par la Parole; Et tu les entends apporter la réponse Si tu les nommes par leur nom »; ou encore: « Un chant sommeille en toutes les choses Qui poursuivent leur rêve éternel, Et l’univers se met à chanter Dès que tu trouves le mot magique » (la clef divine de la symphonie cosmique).

c) « Vois en tous les êtres des Bouddhas ». La nature de Dieu est perçue dans tout ce qui existe. Un passage du Visage du silence décrit ainsi l’illumination: « L’Univers entier est baigné de clarté; toutes choses — depuis la poussière du chemin jusqu’au vol de l’oiseau — ont rejeté leur vêtement d’apparence, et se montrent à nu, tels des glaives de lumière. Les choses ne sont plus des choses, car elles sont devenues Essence » (p.176). Angelus Silesius a fort bien évoqué ce qu’il appelle le regard divin: « Qui ne voit rien en son prochain que Dieu et Christ, voit dans la lumière qui s’épanouit de la Divinité » (I, 218), et Râmakrishna a trouvé ces splendides paroles: « Dieu sous la forme du saint, Dieu sous la forme du pécheur, Dieu sous la forme du juste, Dieu sous la forme du méchant » (Ens., n°1504). Mais déjà, rapporté par Clément d’Alexandrie, un agraphon (parole extra-canonique de Jésus) recommande: « Après Dieu, considère tout homme comme Dieu » (Voir L’Amour fou de Dieu, par P. Evdokimov. Seuil, 1973, p. 123), et saint Nil du Sinaï déclare: « Un moine parfait estimera après Dieu tous les hommes comme Dieu même ». N’est-on pas là au cœur du christianisme ésotérique? Cette sentence du Message retrouvé pour conclure: « Celui qui Le voit partout, qui L’aime en tout, et qui Le manifeste en lui-même, est vraiment éclairé » (VIII, 28).

Récapitulation:

NIRVANA     : omniprésence de Dieu, sans séparation                     -> Philosophie

MANTRA       : omnirésonance du Nom divin et du « Oui » créateur -> Philologie

BOUDDHAS : les êtres et les choses comme émanations de Dieu   -> Philocalie

En somme, c’est la perception vécue du Circuit énergétique universel.

III. Pour la faculté de s’avancer à l’intérieur du Divin, se reporter à MONTÉE sans fin vers Dieu et en Dieu.

Note sur le « triangle ontologique fondamental ». Il s’agit de la relation interpersonnelle essentielle MOI – DIEU – TOI, Moi conçu comme Je véritable, Dieu comme Je Suis, et Toi comme l’ensemble des autres Je véritables. Que dit Jésus, interrogé sur la règle primordiale? « Le premier commandement, c’est: Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit et de toute ta force. Le second lui est semblable: Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Mc.12, 29-30 et Mt. 22, 39). Cela établit d’abord une relation LUI-Dieu-Père et MOI-Dieu-Fils (c’est le Couple divin éternel); et elle se complète nécessairement par la relation MOI-Dieu-Fils et TOI-Dieu-Fils dans l’unicité de LUI le Père.

Pour être correcte et fructueuse, toute relation d’un être avec un  autre être doit passer par un pôle supérieur (que ce soit le Christ, le Bouddha, Dieu, ou le Soi) qui la libère et l’élève. Se considérant soi-même comme expression de Dieu, et l’autre comme expression complémentaire de ce même Dieu, on quitte les antagonismes périphériques des egos pour la profonde paix des Cœurs et des Esprits, pour la libre circulation de l’Amour.

D’où le fameux texte de la Brihad-Aranyaka Upanishad: « Si la femme aime son mari, c’est pour l’amour de l’Atman,  de l’étincelle divine, qui est en lui. Si le mari aime son épouse, c’est pour l’amour de l’Atman qui est en elle ». Voilà ce qu’illustre magnifiquement le mariage d’Adam et d’Ève par le Christ, tel que l’a représenté Hieronymus Bosch dans le triptyque du Jardin des Délices: ce couple ne se voit et ne se connaît que par l’intermédiaire du Verbe, placé en son centre comme le garant de son unité et le signe de son dynamisme axial. Rappelons, dans le même ordre d’idées, une anecdote notée par Jean Herbert (Yogas, christianisme et civilisation, Derain, 1951, p. 27): « Un jour, en partant d’un monastère hindou où j’avais  habité et où j’avais été traité véritablement comme Dieu descendu sur la terre, je ne pus dans mon émotion m’empêcher de remercier le vénérable abbé de son accueil. Mais il me regarda d’un œil sévère: ‘Alors, me dit-il, vous n’y avez rien compris! Nous n’avons rien fait pour vous. C’est Dieu en nous qui a servi Dieu en vous’. Je n’ai jamais oublié cette leçon ».

ESSENTIEL (l’) :  C’est de réaliser Dieu au plus vite, c’est-à-dire de s’unir définitivement à Lui, sans s’attarder en vaines démarches. Écoutons ce que nous dit Premananda, un disciple de Râmakrishna:

« Nous ne sommes pas ici-bas pour nous quereller sur nos divergences, mais pour trouver Dieu.

Entre dans le jardin, mange les douces mangues qu’il renferme, et puis va-t’en. Tu n’es pas entré dans le jardin pour compter les feuilles du manguier. Que Dieu soit dans la forme ou qu’il soit sans forme, que la théorie de la réincarnation soit juste ou qu’elle ne le soit pas (c’est un hindouiste  qui parle), tout cela est sans importance.

Si tu désires connaître la Cité Éternelle, interroge ceux qui ont été à Bénarès. Puis, ayant entendu tout ce qu’ils avaient à dire, avance-toi, entre dans la ville et deviens-en le citoyen. Mais si tu demeures chez toi à discourir: ‘La Ville sacrée est comme ceci… Oh non! elle est plutôt comme cela!’, tu pourras continuer de cette manière indéfiniment sans t’approcher d’un fil de Bénarès.

Que j’aie déjà vécu ou non d’autres existences ici-bas, ceci est sans rapport avec ma résolution de le voir Lui, présentement, et dès ce monde. Non seulement l’adhésion rigide à certains dogmes n’est pas une chose utile, mais encore elle peut faire du mal à ton âme. Si tu connais Dieu, tu ne t’embarrasseras pas de doctrines religieuses! Tu pourrais avoir lu tous les saints livres, croire à tous les messages révélés par tous les fils de Dieu et cependant n’être pas capable de trouver Dieu. Élève-toi au-dessus des livres et des maîtres, et contemple Celui qu’ils ont contemplé… Alors tous les mystères te dévoileront soudainement leurs secrets!

C’est Lui, c’est ton Soi, qui a la Clef. Implore sa compassion; consacre-lui ta vie. Dieu ne se laisse pas attirer dans le piège de rituels bien ordonnés. C’est ton Cœur, ton ardent désir, ta sincérité, qui doivent le gagner » (Le Visage du silence, pp. 196-8).

Tout le Yoga du Cœur est contenu en ces lignes. Mémoire du Soi, Volonté d’atteindre Dieu au plus vite, Purification de tout l’inférieur et de tout l’inutile, déploiement de l’Intellect-Amour opératif, Unification avec le Divin. Tout le reste n’est que leurre de la psyché.

ÉTRANGER (l’) :  Le « marginal », celui qui vient des marges du monde: le prophète, le poète, le visionnaire, l’Étranger. Il vient de la montagne, du désert, de la solitude et du silence.

Ces marges du monde sont en fait le Centre du Monde, voilé par les brumes de l’ignorance, rejeté par les orchestres de l’ego.

Lorsque l’Étranger est reconnu, il devient insupportable, car il trouble le repos de l’ignorance et l’agitation de l’ego. Alors on le chasse, ou plutôt on le crucifie, pour tenter de faire mourir avec lui cette encombrante étincelle divine qui est présente en chacun, et qui refuse de mourir.

ÊTRE POUR AGIR : Il faut être (véritablement) pour agir (efficacement): c’est la loi fondamentale de toute évolution, de toute création; c’est la principale préoccupation de Virgile, de Sénèque, de Jésus, du Moine, de Rumi, de Ramakrishna ou d’Aurobindo. L’autogenèse est la condition de la cosmogénèse.

Si l’on  souhaite : « Puissions-nous être de ceux qui transfigureront la Terre! », il faut d’abord  se transfigurer soi-même. Nous devons avoir acquis cette puissance royale qui permet d’être à la fois au-dessus du monde et au-dedans du monde, qui apporte d’Ailleurs le seul feu transmutateur souverain —  aucun  plan ne peut évoluer à partir des seuls éléments qui lui sont propres. Nous devons être montés sur la Montagne sainte, avoir parcouru l’au-delà, nous être intégrés dans le circuit des Énergies divines, avoir été reconnus et missionnés par l’Âme du Monde.

Certes, il faut sans attendre pratiquer la bénédiction et le dévouement, mais ce n’est qu’en possession de notre être véritable (autogenèse) que nous pourrons contribuer à la transformation authentique du monde (cosmogénèse), que nous pourrons conférer leur pleine valeur au dévouement et à la bénédiction.

S’être réalisé: condition nécessaire pour aider les autres. « Les sages d’autrefois, dit Tchouang-tseu, obtenaient d’abord le Tao pour eux-mêmes, et l’obtenaient ensuite pour les autres ». Ce sont les passionnés de Dieu qui sont utiles à l’humanité entière. « De tels hommes non seulement se libèrent eux-mêmes, ils emplissent ceux qu’ils rencontrent d’un esprit libre » (Philon); et Maître Eckhart d’affirmer: « Ce qu’on reçoit par contemplation, on le reverse en amour ». Le Message retrouvé dit de même: « Le premier devoir, c’est faire paraître Dieu en soi; le second, c’est contribuer à le manifester dans les autres » (XI, 62b) — cf. « Seul le Dieu qui est en nous peut réveiller le Dieu qui est dans les autres » (Le Visage du silence, p.101).

La vraie solution des problèmes de société dépend de la réalisation métaphysique. A des réformateurs exaltés Ramakrishna conseille: avant toute chose, « réalisez Dieu; c’est alors seulement que l’inspiration et le pouvoir vous seront donnés et que vous pourrez parler de faire du bien, pas avant » (Ens., n° 1218). Il dit aussi à l’un  de ses visiteurs: « Tu parles de réformes sociales. Avant de les entreprendre, réalise Dieu. Souviens-toi que les rishis de jadis renonçaient au monde pour atteindre Dieu. C’est la seule chose nécessaire; le reste te sera donné en surplus si vraiment tu le désires » (ib., n° 5). Enseignement identique de Ramana Maharshi: « Si l’homme parvient à obtenir la paix suprême du Soi, celle-ci se répandra autour de lui, sans aucun effort de sa part. Quand l’homme ne trouve pas la paix en lui-même, comment peut-il songer à la répandre hors de lui-même? » (p. 282), et: « La réforme de soi entraîne automatiquement la réforme sociale » (p. 225).

Le Christ n’a pas dit autre chose. Il y a le fameux: « Cherchez avant tout la puissance royale de Dieu et sa justice » (Mt. 6, 33). Il y a aussi la très claire leçon donnée lors de l’onction à Béthanie (j. 26, 6-13): Jésus reproche à ses disciples leur réaction purement « humanitaire », et il affirme la prééminence sur le « service social » de la quête du Soi, du Dieu intérieur, de la Réalité divine — celle-ci étant la clef de celui-là (Bonne interprétation de cet épisode dans P.J.Saher, Eastern Wisdom and Western Thought, George Allen & Unwin, 1969, p.144. Pour saint Paul, l’agapé n’a rien à voir avec les vertus sociales: on peut même tout donner aux pauvres et manquer pourtant de « charité » (I Cor. 13,3). Cette agapé est participation intense à la nature de Dieu, pleine possession de l’Intellect-Amour opératif ; cf. Dante, Paradis 33, 143-5).

Retraite pour un retour: il faut sortir du monde (premier héroïsme), de la caverne, du « lieu des egos », pour s’accomplir, et ensuite revenir dans ce monde (second héroïsme), pour le servir. Idéal du bodhisattva. Paul Brunton déclare fort justement: « Le Dieu que nous trouvons dans notre Cœur par la méditation est le premier pas vers le Dieu que nous trouvons dans l’univers entier. La force qui nous entraîne loin du monde dans notre effort ascétique pour nous détacher de tout est inévitablement suivie par celle qui-nous ramène vers lui pour le servir dans le désintéressement » (L’enseignement secret au-delà du Yoga ;  Payot, 1970, P. 396).

On lit dans le Message retrouvé: « Celui qui cherche Dieu va à la solitude de la nature. Celui qui a trouvé Dieu revient à la société des hommes » (XIX, 12b).

ÉVEIL : L’homme est un dieu qui s’ignore.  Ce qui le fait humain, trop humain, c’est d’avoir oublié qu’il est le Soi. Si donc l’on supprime cette ignorance, cet oubli de soi-même, si l’on renonce à la fausse identification avec le corps, la psyché, l’ego — formes inférieures et limitées de l’être —, que reste-t-il? Il reste alors la pure conscience du Soi resplendissant — qu’on a toujours été, et qu’on sera toujours.

Ramana Maharshi exprime souvent cette vérité: « La réalisation consiste tout simplement à écarter les obstacles qui empêchent de reconnaître la Réalité immanente et éternelle » (Ens., p. 157); ou encore: « Le but de la pratique spirituelle est la suppression de l’ignorance, et non pas l’acquisition de la Réalité. La réalisation existe depuis toujours, ici même et en ce moment-ci » (p. 305). Tout est déjà en nous, à notre disposition: il suffit de dissiper les ténèbres pour qu’apparaisse l’Aurore.

Lorsque Jésus dit (Mc. 11, 24): « Tout ce que vous demandez en priant, croyez que vous l’avez déjà reçu, et cela vous sera accordé », il veut attirer l’attention sur cette évidence: Tout vous est donné depuis toujours; rendez-vous seulement capables de le reconnaître; éveillez-vous au Réel.

De Novalis: « Se réveiller, être éveillé, avoir conscience doublement ou triplement, voilà tout ce que c’est que philosopher » (Fragments, p. 392). « Se réveiller », c’est le travail du Cœur; « être éveillé », c’est connaître l’Âme essentielle; « avoir conscience doublement », c’est accéder au surconscient, et « triplement », au supraconscient.

Voir notre tableau des niveaux de conscience, Epignôsis II,1, p. 60. Voir aussi DÉCOUVERTE.

HAUT ET BAS : La 34e Ode de Salomon est intitulée « Le Cœur simple » (Naissance des lettres chrétiennes, Grasset, 1957, p. 60). Elle commence par proclamer: « Il n’y a pas de route pénible là où le Cœur est simple, ni de blessure dans les pensées droites, ni d’ouragan dans le creux d’une âme pure ». Par le yoga du Cœur, par l’unification de l’être, on passe aisément par-delà la psyché, on est polarisé par le haut.

L’ode poursuit: « Où la vérité se trouve de toutes parts, il n’est point de discordance. Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut; tout est en haut, il n’y a rien en bas. Le contraire est une illusion de ceux en qui ne réside pas la science ». Double démarche par conséquent:

a) relier le bas à ses racines supérieures. C’est ce que fait Novalis lorsqu’il écrit: « Tout le visible tient à l’invisible — à l’inaudible tient l’audible — au  non-sensible le sensible. Peut-être aussi tout le pensable tient-il à l’impensable… » (Fragments, p.191);

b) laisser le bas, le phénoménal, au profit de la Réalité, des Archétypes, des Énergies créatrices, du noyau divin indestructible (le Je), de l’abîme de la Déité. En bas, il n’y a rien d’essentiel: tout est en haut. Le Cœur, de même nature que la Réalité suprême, tend normalement à remonter à sa source (le Je véritable, le Fils unique, le Père, la Déité).

La science contemporaine, certes, nous pousse vers le haut, mais insuffisamment loin, et sans viatique.

JE SUIS : Je suis une Idée de Dieu, coéternelle à Lui, et voyageant dans ce monde créé pour elle.

Dieu veuille que ce soit une bonne idée!

Voici, derrière mille masques changeants, ma véritable nature:

j’émane  de Dieu comme Je divin,

je suis créé par Lui comme Esprit personnel,

je suis formé par Lui en tant qu’Âme essentielle et Cœur de feu,

je suis greffé par Lui sur l’arbre du monde pour fleurir et fructifier,

je suis rappelé par Lui, ou encore par Moi-même, grâce au ministère de l’Ange médiateur.

Je suis émané de Dieu, comme partenaire de son Amour,

créé par Dieu, comme messager de sa richesse,

formé par l’Esprit, comme miroir de sa beauté,

projeté dans le monde, pour y être l’alchimiste de l’Éternel,

et rappelé par Dieu, comme son Fils unique, son autre Moi.

(Adaptation de l’enseignement cabbalistique et soufi).

JE  (le) VÉRITABLE : « L’habit ne fait pas le moine » veut dire en fait: les corps et les psychés ne constituent pas le Je véritable.

Certitudes. Il y a la Conscience illimitée, mais il y aura toujours une conscience de cette Conscience, et ce sera Moi.

Il y a l’Amour infini, mais il y aura toujours un amour de cet Amour, et ce sera Moi.

Il y a la Lumière incréée, mais il y aura toujours un pur miroir de cette Lumière, et ce sera Moi.

Il y a le Dieu dont on ne peut rien dire, mais il y aura toujours le Fils qui écoute le Silence pour le répercuter en Verbe, et ce sera Moi.

Il y a l’Énergie incommensurable, mais il y aura toujours un lieu privilégié pour son passage, et ce sera Moi.

Il y a la Beauté indicible, mais il y aura toujours un regard émerveillé par cette Beauté., et ce sera Moi.

D’Angelus Silesius: « Moi-même dois être soleil, je dois de mes rayons peindre la mer sans couleur de toute la Déité » (I, 115). Ce qui signifie: en faisant flamboyer mon Je véritable, en formant avec Dieu ce « couple essentiel » qu’Il veut comme Père, j’ajoute la modalité, la nuance, la relation interpersonnelle, à l’immensité incolore et transpersonnelle du Divin.

JOIE (Bonheur, Félicité, Allégresse et Joie) :

Bonheur: c’est la satisfaction limitée, éphémère, illusoire, propre à l’ego séparé, à l’être incarné.

La Félicité (ou Béatitude) et l’Allégresse constituent deux aspects complémentaires de la Joie. Félicité: plénitude réceptive et communion universelle — on est immergé dans la Vie divine. Allégresse: plénitude active et bénédiction universelle — on irradie la Vie divine. La Joie est un océan de lumière et d’énergie, que seul peut comprendre l’être éveillé, mais sans jamais pouvoir en rassasier son désir.

Renonçons à la chasse crépusculaire des bonheurs pour la quête hyperboréenne de la Joie.

JUGEMENT (Du) : « Ne jugez pas, demande le Christ, pour n’être pas jugés » (Mt.7, 1). Qui, en effet, possède tous les éléments indispensables à une juste appréciation des choses? Ne percevant la réalité qu’à travers notre insuffisance et nos passions, ne connaissant du livre entier qu’une lettre à peine, n’ayant vécu de la Grande Année qu’une seconde à peine, étrangers à nous-mêmes au point d’ignorer ce qui, en nous, porte un jugement, comment serions-nous capables de juger? Si nous nous obstinons quand même à le faire, c’est notre propre incompétence que nous projetons sur autrui, et elle ne peut que nous revenir sous une forme encore plus négative.

Pour juger, il faut être parvenu au sommet de la Montagne sainte, avoir accès au maitre point ontologique, considérer la réalité avec le regard même de Dieu. Mais alors, devenu soi-même un avec la Loi et la Grâce divines, on ne juge plus: voyant le monde se juger lui-même, on ne cesse de l’appeler à soi par l’intensité d’une présence et d’un amour surhumains.

LOI (La) ET LA GRÂCE : La Loi est cosmique; elle est représentée par la Sephirah Dîn (Rigueur) et correspond au Logos. La Grâce est cosmique et hypercosmique; elle est représentée par la Sephirah Hesed (Clémence) et correspond à l’Agapé. Elles sont étroitement complémentaires.

« L’Ange sert fidèlement la Loi, mais à LUI est la Grâce. Et la Grâce plane au-dessus de la Loi » (Dialogues avec l’Ange, p.190).

 

L’activité de Dieu se manifeste sous une double forme: par la Loi cosmique et par la liberté de la Grâce. La Loi cosmique régit la structure de l’être et le cours du devenir; elle est claire, rigoureuse, constante; elle a du diamant taillé la beauté et la régularité. La Grâce correspond à la liberté des rapports interpersonnels qu’entretient Dieu avec ses créatures; elle est essentiellement amour, flux imprévisible de bonté souveraine; c’est le visage même de l’Esprit.

 Il n’y a pas de contradiction entre la Loi et la Grâce: aucune des deux n’annule l’autre. En effet, la première sert de règle et de compas au Feu artiste, dont le cœur se révèle par la seconde. Celle-ci permet à l’homme de mieux maîtriser celle-là, et d’illuminer sa connaissance par la confiance: lumière sur lumière. La Loi est adaptée par la Grâce pour corriger ou accélérer les processus évolutifs, tandis que la Grâce est canalisée par la Loi « pour accomplir les miracles d’une seule chose », la transfiguration universelle.

Complémentarité de la Loi et de la Grâce.

 

Il faut connaître la Loi. Il faut comprendre la Grâce.
C’est le secret de fabrication du tapis cosmique. C’est la rigueur mathématique de l’Architecte des mondes. C’est le secret d’application de la teinture universelle. C’est la bénédiction multiforme du Père de tous les êtres.
C’est l’enchaînement karmique. Ce sont les opportunités de salut.
La totale adhésion à la Loi devient maîtrise de la Loi. On est alors le jumeau du Christ Logos. La totale réception de la Grâce devient possession de la Grâce. On est alors le jumeau du Christ Agapé.
On a conquis la liberté par l’obéissance. On a conquis la liberté par la communion.
On saisit la hiérarchie des plans ontologiques et les principes de la manifestation. On voit l’interpénétration des miroirs de  Dieu et la circulation des ondes créatrices.
Le rayon des structures de Vie. La coupe des relations de Vie.

C’est le secret de fabrication du tapis cosmique. C’est la rigueur mathématique de l’Architecte des mondes.C’est le secret d’application de la teinture universelle. C’est la bénédiction multiforme du Père de tous les êtres.C’est l’enchaînement karmique.Ce sont les opportunités de salut.

La totale adhésion à la Loi devient maîtrise de la Loi. On est alors le jumeau du Christ Logos.La totale réception de la Grâce devient possession de la Grâce. On est alors le jumeau du Christ Agapé.

On a conquis la liberté par l’obéissance.On a conquis la liberté par la communion.On saisit la hiérarchie des plans ontologiques et les principes de la manifestation.

On voit l’interpénétration des miroirs de  Dieu et la circulation des ondes créatrices.Le rayon des structures de Vie.La coupe des relations de Vie.

 Strictement unies, la Loi et la Grâce forment le cœur de la Création, le Lieu de la Présence divine. Elles déploient la Toute-Beauté (cf. la Sephirah  Tiphereth) en figures et jeux de lumière, elles guident les rythmes et les improvisations du Musicien cosmique.

L’homme face à la Loi. Il faut bien comprendre que Dieu ne punit pas: l’homme se châtie lui-même (karma). Dans les Dialogues avec l’Ange, l’un des maîtres déclare, s’identifiant avec la Loi: « Je ne récompense pas, je ne punis pas, je mesure uniquement. La punition et la récompense, vous les portez en vous-même. Si vous remplissez votre mesure — vous croissez. Sinon — vous dépérissez! » (p. 144). Angelus Silesius sait parfaitement que « Dieu ne punit pas les pécheurs » (V, 55), et le Message retrouvé est d’accord avec lui: « Dieu ne punit personne; le malheur est seulement l’effet de notre éloignement de la Source première » (XI, 41). Et Swedenborg ne disait-il pas: « L’homme est la cause de son mal, c’est lui-même qui s’induit en enfer »?

 

Le salut consiste donc à connaître la Loi cosmique et à s’y conformer.

L’homme face à la Grâce. Dieu le submerge de ses dons, mais ne peut le forcer à les accepter. Il l’aide de son Amour dans toute la mesure compatible avec la liberté humaine. Il compense ou atténue, par sa miséricorde, la rigueur de la Loi cosmique, et sollicite, tel un esclave, le Cœur de sa créature. Mais si ce feu de l’Amour divin ne rencontre qu’incompréhension et agressivité, il devient pour l’homme brûlure, tourment: et c’est uniquement à celui-ci qu’en incombe la faute.

 Le salut consiste donc à recevoir la Grâce divine et à la faire fructifier. Et chacun peut en prendre autant que le lui permet sa capacité propre.

MAÎTRE :  Essai de définition: c’est l’expression, pour le disciple, ou plutôt pour l’homme en quête de réalisation, de la puissance spirituelle auxiliatrice, de la source d’énergie indispensable. Cette source peut se trouver soit dans une personne rencontrée (maître extérieur, gourou), soit dans une entité étrangère à notre espace-temps (maitre invisible, Ange), soit dans un flux énergétique déterminé (maître impersonnel), soit dans les profondeurs — ou  les hauteurs — de l’homme en question (maître intérieur), soit partout à la fois.

« Ne voyage pas seul sur la Voie! », conseille Rami (Mathnawi I, 2944). Il faut être relié, indirectement ou directement, à la Force d’en haut.

La plupart des hommes ont besoin d’un maitre extérieur, visible. Celui-ci  doit être reconnu par affinité (même gotra, même famille spirituelle)  et son rôle, temporaire, est d’éveiller le disciple à lui-même. Aucun esprit de dépendance ne doit altérer cette relation, sous peine de catastrophe pour le maître comme pour le disciple; Il s’agit de parvenir à se passer le plus rapidement possible de gourou, au profit du maitre transcendant et du maitre intérieur. En ce sens, comprenons l’ascension de Jésus comme l’archétype de la « métamorphose » du maitre, puisque du visible il passe dans l’invisible.

Le soufi iranien Abû’l Hassan Kharraqânî répétait: « Vous savez bien que je n’ai jamais reçu l’enseignement d’aucun homme. C’est Dieu qui fut mon guide, bien que j’aie le plus grand respect pour tous les maitres »; en fait, il fut inspiré par l’Ange (= l’Esprit initiateur) d’Abû Yazid Bastâmi. ‘Attar, quant à lui, eut pour maitre l’ »Etre-de-lumière » de Mansûr Hallaj. Ces soufis sans maitre humain, qui se rattachent directement à une entité initiatrice invisible, sont dénommés Oways — d’après l’ascète Oways al-Qarani. D’autres, comme Ibn ‘Arabi, se relient d’une manière privilégiée au mystérieux prophète au manteau vert Khidr (ou al-Khadir, ou Khezr), qui règne sur le « Monde du Mystère » et montre à ses élus comment être ce qu’il est. Khidr est ainsi le grand maître des Afrâd (« isolés, solitaires »; sg. Fard), ces personnalités affranchies de toute hiérarchie  temporelle et en relation immédiate avec les  Puissances de vie.

Dans le cadre du bouddhisme, nous trouvons le cas d’Asanga, le « mystique sans-attache », qui fut directement instruit, au ciel Tushita, par le bodhisattva Maitreya : parfait exemple d’une expérience décisive due au maitre transcendant (Asanga est le fondateur de la fameuse école Yogâcâra).

Ce à quoi doit tendre chacun d’entre nous, c’est l’établissement d’un rapport personnel durable avec l’ »Ange de la Connaissance et de la Révélation » (H. Corbin), condition nécessaire et suffisante pour éviter tous les pièges inhérents aux maîtrises humaines et s’avancer dans la pure Lumière divine.

Mais l’essentiel, c’est l’activité du « maître intérieur ». Quel est-il? Pour chacun son propre Esprit, ou plutôt son Je divin qui est relié à tous les autres, et à tous les vrais maitres, et qui constitue pour lui la plus précieuse source d’énergie. Dès que l’homme est en mesure de l’entendre, il se manifeste. « Purifie-toi des attributs du moi », dit Rûmi, « et contemple dans ton propre cœur toutes les sciences des prophètes, sans livres, sans professeurs, sans maitres » (Mathnawi 11,159): il s’agit bien là de l’intervention du maitre intérieur. « Conversons uniquement avec notre Âme (= notre Je véritable); elle nous apprendra tout ce que nous désirons connaître » (Message retrouvé XIII, 30b). Il est besoin, naturellement, d’une ardeur peu commune pour donner à cette auto-inspiration toute l’intensité souhaitable.

Louis Cattiaux a cette formule remarquable que nous faisons nôtre: « Si nous ne rencontrons pas le maitre, devenons le maitre en libérant notre Dieu au-dedans et au-dehors de nous-mêmes » (XIII, 30). Le contact personnel avec Dieu — Dieu-pour-nous, le Père lié au Fils — remplace tous les maitres: c’est là l’épanouissement normal du maitre intérieur.

Nous remontons ainsi jusqu’à Dieu lui-même. « Vous n’avez qu’un Maitre, dit Jésus, c’est Lui » (Mt. 23, 8). Pour Kabir (mystique hindou-musulman du XVe s., voué au culte exclusif du Dieu invisible), « la seule révélation est intérieure, c’est la Parole silencieuse dont le Satguru, le Parfait Guru (Dieu), tel un Archer infaillible, transperce l’âme » (L’Hindouisme, Fayard/Denoël, 1972, p. 585). Et Râmakrishna déclare: « Celui qui invoque le Tout-Puissant avec une sincérité et une ardeur profondes, n’a pas besoin d’un guru. Mais cette véhémence nécessaire se trouve rarement » (Ens., n° 1025). Cependant, il ne faut jamais oublier que notre vocation authentique, que notre but réel, est d’être ce que Virgil Gheorghiu appelle splendidement un théodidacte — c’est-à-dire un homme qui n’a d’autre maitre que Dieu.

Colin Wilson a écrit: « L’enseignement du Christ: ‘Soyez vos propres maitres’, ne conviendra jamais à la majorité des hommes ». Voilà qui résume fort justement ce que nous venons d’exposer: se libérer de toute dépendance, se rattacher au maitre intérieur, et, par lui, au Satguru — ce qui n’est possible qu’à la mentalité héroïque.

Voir Henry Corbin, L’Imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn ‘Arabi  (Paris, Flammarion, 1958), pp. 26 sq.; Jean Robin, René Guénon témoin de la Tradition (Paris, Edit. de la Maisnie, 1978), pp.308 sq.; Le Bouddhisme (Fayard, 1977), p.224. On pourra lire, dans Epignôsis IV, une étude de Jean Biès, « Du maitre spirituel ».

MAL (le) :  Le mal, qui est manque d’être, est éternel.

Ce n’est pas un principe: c’est l’inéluctable conséquence du « retrait de Dieu », retrait nécessaire au processus créateur.

Cependant, l’approche asymptotique de Dieu par l’homme équivaut pour lui à une diminution asymptotique du mal.

« Le mal n’a pas d’essence », déclare Angelus Silesius (11,166). Et le Message retrouvé: « Le mal n’a pas d’existence intrinsèque, il apparaît comme le ralentisseur de toute parcelle de vie qui s’éloigne de la source du bien éternel qui est l’Etre Dieu » (XI, 32). Du même: « Le mal spirituel et corporel apparaît par la diminution de l’être pur qui subsiste en nous, et par l’augmentation du non-être impur qui nous enserre de toutes parts » (IV, 35).

Ce thème est traité d’une manière particulièrement originale et positive dans les Dialogues avec l’Ange (pp.130-132) : le mal est en somme l’énergie non contrôlée, non transformée. La Création, en effet, n’est autre qu’un immense et perpétuel processus de transformation, dont l’homme est l’un des régents (« L’homme est le grand Transformateur »). Toute force qui n’est pas, par lui, correctement orientée ou utilisée, dévaste et empoisonne; toute tâche qui n’est pas reconnue ni accomplie, détruit. « Le mal est le bien en formation, mais pas encore prêt. ( ) Le mal n’existe pas, mais seulement la force non transformée ».

 

On peut dire également que le mal, c’est le « risque d’être » — ou  l’ambiguïté d’être — qui n’a été ni compris, ni assumé, ni relié à la source de l’Être.

Voir aussi SATAN.