En inde la vie est danse cosmique rencontre avec Malavika danseuse de Bharata Natyam


24 Feb 2011

(Millésime 1984)

Malavika [Malavika est le nom d’une danseuse et amoureuse indienne, héroïne d’un conte de Kalidasa, poète du IVe ou Ve siècle] n’est pas d’origine indienne, mais française. Elle est née au sein d’une famille d’artistes, d’un père (Jean Klein) musicologue et indianiste et d’une mère artiste peintre et musicienne. Sa sœur deviendra comédienne. Bercée dans ce monde de l’Art et influencée par l’intérêt de ses parents pour l’Inde, elle se révèle en outre très douée pour la danse. Enfant, elle danse déjà et apprend la danse moderne, jusqu’au jour où elle a l’occasion de découvrir la danse indienne par l’intermédiaire de très grands danseurs dont Ram Gopal qui fut pour la connaissance de la danse indienne en Occident ce que fut Ravi-Shankar pour la musique indienne. Grâce à l’extraordinaire ouverture de ses parents, elle peut dès l’âge de 13 ans partir pour Londres y travailler avec Ram Gopal la danse indienne. Après une année en Angleterre, Ram Gopal l’engage dans sa compagnie et elle se produit sur les scènes de presque toute l’Europe. Ainsi a-t-elle son premier contact avec l’Inde et différents styles de danses folkloriques indiennes. En 1954, elle part avec sa famille pour l’Inde, où elle restera 5 ans, tandis que ses parents retournent en France. C’est alors qu’elle décide de devenir danseuse professionnelle, c’est-à-dire de se spécialiser dans un style précis de l’Inde : le Bharata-Natyam. La danse fait partie du culte hindouiste et Malavika s’imprègne des valeurs de l’Inde. Religieuse, mais sans dogmatisme, elle cherche désormais à faire connaître la danse et les grands textes de l’Inde ; elle est aidée en cela par sa sœur et d’autres comédiens. Malavika nous parle ici de la beauté et de l’histoire de son art.

Le Bharata-Natyam ou danse (= Natyam) de Bharata, style de danse plus particulièrement de la région de Madras sur la côte Est tient son nom d’un grand sage Bharata, qui aurait reçu du Dieu Shiva lui-même, le dieu de la danse, la connaissance de la danse. Roi mythique de l’Inde, il laissa aussi son nom à son pays, Bharatavarsha et en hindoustani Bharat. Il transmit ensuit l’art de la danse par un grand traité, le Natya-Shastra. [Les Shastra sont les grandes écritures qui ont trait aux arts, à la politique, à toutes les lois de la société et que l’on date entre 200  avant et 200 après Jésus-Christ]. La danse fut également codifiée à travers la sculpture : sur les murs des temples, des frises représentent des danseuses dans différentes positions et l’on écrivait la manière de passer d’une figure à une autre. L’enseignement de maître à élève a perpétué l’art de la danse en gardant un contact très étroit avec la tradition. Enfin dans cette région de Madras, de très grands temples comme celui de Chidambaram (XIVe siècle) qui est le lieu de Shiva, et celui de Tanjore (XIe siècle), pourvoyaient selon les dires et les écrits, à l’éducation de 1.000 danseuses grâce aux généreuses subventions des Maharadjahs.

La danseuse de Bharata-Natyam faisait partie du culte. Prêtresse, elle était appelée Deva-Desi (servante de dieu). Elle racontait les grandes histoires mythologiques et célébrait le culte au même titre que la musique et les officiants. La danse a comme support le chant. Celui-ci se sert des sublimes poèmes écrits par de grands rois qui étaient souvent de grands sages et chantaient la gloire de Dieu sous ses multiples formes.

On peut distinguer deux parties dans le Bharata-Natyam : la première est faite de rythme pur où tout le corps participe (un peu comme le flamenco). Mais le Bharata Natyam se situe moins au niveau des pieds qu’au niveau d’un véritable code de mouvements dans l’espace, composés de sauts et de tours ce qui rend cette danse très athlétique mais toujours enserrée d’une manière très rigoureuse dans le rythme puisque la danseuse porte des clochettes. L’autre partie est narrative avec le langage des mains, le moudra, et les expressions du visage, la danseuse possède un moyen très riche pour raconter les grandes épopées.

Incluse dans un tout où se mêlait théâtre, chant, architecture et danse, comme les Mystères joués devant nos cathédrales, la Danse permettait à ceux qui ne savaient ni lire ni écrire de connaître les histoires des dieux. Peu à peu, elle est sortie de son contexte et est devenue un art de soliste, où l’artiste peut, grâce à ce langage codifié très rigoureux interpréter tous les rôles : la Bien-Aimée, l’Amant, Dieu, et elle continue à avoir un rôle d’enseignement religieux et culturel ; vêtue d’un sari comme une jeune mariée, la danseuse incarne l’être humain à la recherche de l’union avec Dieu. Lorsqu’elle monte sur scène, elle consacre la scène qui devient le centre de l’univers, elle-même est alors habitée par l’essence de Shiva. Le sens de la danse est donc d’être le reflet de la vie. La danseuse, si elle doit posséder une grande technique n’est que le réceptacle à travers lequel passent les grands mythes qui nous font vivre, consciemment ou non.

A la différence de la danse classique occidentale qui est une esthétique et une technique, marquées par le nom du danseur, la danse indienne est l’expression même d’un pays, d’une culture, d’une religion, d’une manière de penser. Alors que le Bharata Natyam est essentiellement dansé par des femmes l’art du Katha-Kali, art beaucoup plus théâtral que le Bharata-Natyam est uniquement réservé aux hommes. Là, les Dieux et les Démons s’affrontent. On assiste à la lutte entre le Bien et le Mal, entre la Lumière et l’Ombre. Les danseurs de Katha-Kali interprètent toute leur vie le même rôle. Ils se transforment non par des masques, mais par des maquillages très compliqués et portent de grandes tiares et des robes immenses. L’être humain alors disparaît pour incarner et danser un personnage divin pendant toute une nuit à l’intérieur du temple. L’art du Katha Kali est plus un art de transe, utilisant les forces particulières que porte la nuit.

L’art du Khatak (mot signifiant « parler ») est dansé par les hommes et les femmes, dans la région de Dehli et de Jaipur et se rapproche du Flamenco, car les danseurs parlent avec leurs pieds. Influencé par les musulmans, c’est un art de la cour des grands Mogols, plus distrayant quoiqu’il raconte aussi les histoires des dieux.

La danse indienne s’intègre dans la vie de l’Inde, reflétant sa philosophie. Les Indiens ont une manière extraordinaire d’envisager notre cosmos, notre situation dans cet univers. Pour eux il n’existe que le macrocosme et le microcosme et nous ne sommes rien d’autre que le reflet de notre univers. Ainsi s’instaure un dialogue. Tous les symboles représentés par les dieux sont une expression de notre vie, de pulsions internes et personnelles.

Shiva ainsi, dieu de la Danse, « danse au cœur de l’Univers et son théâtre est la lune et les étoiles. Sa danse rythme le cycle éternel de la vie et de la mort. Si Shiva cessait de danser, le monde ne serait qu’une illusion. [On retrouve ce principe à toutes les échelles : si l’on cesse de respirer, on meurt…]. Ce mouvement perpétuel est reflété par les symboles de Shiva qui est aussi le dieu de la mort, puisque pour qu’il y ait naissance, il faut qu’il y ait mort perpétuelle. Chaque dieu que l’on peut glorifier en Inde n’est rien d’autre que la représentation d’une énergie qui correspond à quelque chose d’intérieur en nous.

L’Inde vit encore dans un temps où le laïc et le religieux ne sont pas séparés, où le religieux fait partie du quotidien. Outre la religion, la métaphysique reste très vivante : elle est le déroulement d’une démarche spirituelle qui n’est pas forcément liée à un dogme. En Inde, gens ne vont pas tous les jours au temple, mais chaque maison possède un petit autel devant lequel toute famille vient prier. On peut avoir la chance d’assister à un spectacle extraordinaire : aux abords d’un village, une immense tente est dressée. Un sage vient parler pendant des jours sur certains versets de la Bhagavad-Gita, le chant du seigneur, texte tiré d’une grande épopée, la Mahâbhârata. La Bhagavad-Gita est le dialogue entre un grand guerrier Arjuna et Krishna, incarnation du Dieu de l’Amour, mais qui tient ici le rôle de celui qui enseigne. Arjuna devait mener une grande guerre, mais arrivé sur le champ de Korut Shetra où la bataille doit avoir lieu, en compagnie de Krishna qui est son cocher, il découvre que les ennemis qu’il va combattre sont son père, ses frères, ses oncles et son propre maître. Arjuna laisse alors tomber son arc et sa flèche et demande à Krishna le sens de cela. C’est alors que Krishna lui donne son enseignement sur le sens de la vie… Et les gens, les femmes avec leurs enfants, les riches, les pauvres viennent par milliers, restent assis toute la journée pour écouter avec vénération les commentaires de la Bible de l’Inde. Serait-il possible qu’un prêtre trouve la même audience s’il se mettait ainsi à prêcher au milieu du jardin du Luxembourg ? Non car chez nous, religieux et laïc se sont séparés définitivement. Pourtant quand Malavika danse la  Bhagavad-Gita, elle sent qu’elle touche chez les gens, même s’ils ne comprennent pas, quelque chose qui soit dort, soit cherche à être révélé… D’ailleurs l’occident, en particulier l’Allemagne avec Hesse, ou la France avec Romain Rolland, Béjart, Messian, a été fortement influencé par l’Inde.

En revanche l’Inde est restée assez fermée à l’Occident. L’art n’y est pas arrivé à cette forme d’abstraction et les artistes indiens n’ont pas pu avoir la même démarche vis-à-vis de l’Occident que les Occidentaux vis-à-vis de l’Orient. Les Indiens sont confrontés à la civilisation moderne, sous son aspect matériel et technologique. L’Inde se cherche, mais œ n’est qu’une question de temps, d’adaptation à un changement que physiquement et psychologiquement personne ne peut surmonter».

Réfléchissant sur son art, Malavika nous a confié en conclusion « Je ne cherche pas à rapprocher les deux civilisations, car nous sommes fondamentalement différents. Mais je souhaite créer un échange, comme le crée l’Amour entre deux êtres. La rencontre de l’Orient et de l’Occident doit donner naissance chez l’artiste à quelque chose de nouveau, qui est le vécu d’un cheminement. C’est la seule manière dont une Occidentale faisant de la danse indienne peut éviter de s’enfermer dans la technique. Je m’efforce donc de créer à partir de ce que je ressens et du code indien. Ainsi je ne symbolise plus la Terre par le geste traditionnel depuis qu’il nous a été donné de voir de la Lune la Terre et sa rondeur. Il convient de se demander comment procéder pour que le code des gestes continue à vivre et corresponde à œ qu’on a envie de faire. Il ne faut pas que la démarche soit intellectuelle, mais qu’elle vienne du cœur et de l’émotion. Après quinze ans de scrupuleuse fidélité aux règles de la danse indienne, j’ai commencé à danser sans support musical, ce qui est contraire.

Mais j’aime le silence. Je me suis rendue en Inde, il y a deux ans, où j’ai présenté mon spectacle de danse indienne selon mon point de vue. J’ai été accueillie avec beaucoup d’ouverture. Mais les Indiens sont pris à l’intérieur d’une tradition trop lourde et trop présente pour oser entreprendre autre chose eux-même. Mais je suis heureuse de constater que la danse retrouve ses lettres de noblesse. Sortie des temples, et après les invasions musulmane et anglaise, la danseuse de Bharata-Natyam avait été déconsidérée, voire assimilée à une prostituée. La danse ne servait qu’à apprendre à la jeune fille à bien marcher. Mariée, elle devait abandonner la danse. Mais depuis quelques années, on voit des hommes en Inde fiers que leurs femmes soient danseuses professionnelles ».

En Inde la vie est danse cosmique

Vishnou rêve l’Univers Brahma le manifeste

Shiva par sa Danse lui donne Impulsion Rythme

Mouvement dans le Temps et dans l’Espace

Ainsi naissent les Mondes les Saisons les Jours

les Nuits et l’Etre Humain dialoguant avec les Dieux

et la Joie surgit de ces Paroles d’Amour fait

danser les Hommes et ils retrouvent dans l’Extase

la Source de leur naissance et s’y dissolvent

Sans fin est le Cycle de la Vie et de la Mort

dont Shiva le Seigneur de la Danse rythme le cours ininterrompu