Pascal Ruga : En marge d’un paradis oublié


20 Jul 2015

(Extrait de Pascal Ruga – Au temps des anges. Éditions Être Libre & Aux sources du présent. 2e édition 1976)

En ce temps-là, Jésus prit la parole, et dit : « Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, de ce que tu as caché ces choses aux sages et aux intelligents, et de ce que tu les as révélées aux enfants ; oui, Père, je te loue de ce que tel a été ton bon plaisir. »

(Évangile selon Saint Matthieu, X I: 25)

Ce qui ravit et surprend l’esprit lorsqu’il explo­re en profondeur les souvenirs de son enfance, c’est de découvrir dans les images qui revivent à la périphérie de sa conscience, une fraîcheur d’âme qui n’est pas soumise à la vision de la texture habituelle des choses. C’est plus qu’une vision, plus qu’une sensation ; à vrai dire, c’est inexpri­mable par le simple truchement du langage, et chacun peut comprendre et s’ouvrir à cela s’il consent à ne point le laisser se figer autour de quelques mots. Ce qui étonne, c’est de percevoir un climat qui à première vue paraissait cristallisé dans le passé, et pourtant il n’est jamais semblable à lui-même ; toujours différent de ce qu’il fut, il continue de vivre en une recréation constante. Cette part plus ou moins secrète d’un souvenir d’enfance rend celui-ci vivant, présent, actuel. L’erreur serait d’avoir le désir de le revivre à tout prix tel que nous l’avons vécu jadis ; ou de le repousser si sa résurgence nous gêne. Jamais les conditions d’où il naquit autrefois ne se repro­duiront, vouloir les renouveler serait manquer de sagesse.

Le vivant est spontanéité, jeu d’une création qui ne procède d’aucune origine, d’aucune fin, d’aucun devenir ; il se manifeste sans corrompre les résultats de son action, car celle-ci n’a pas de fin en soi et ne se limite à aucun objet. L’action réelle, non seulement magnifie la vie, mais rend aussi témoignage de l’existant sans se soucier de poursuivre un but. L’acte s’intègre au sein d’une plénitude intérieure qui rejoint cette valeur inexprimable de notre enfance. C’est une action sans mobile qui nous délivre de l’illusion qu’oc­troie tout désir de conquête. Il n’y a rien à con­quérir, et ce qui nous envahit comme une révéla­tion n’est que le retour de quelque chose qui ne demande pas à être atteint, car nous compre­nons qu’il nous avait toujours habités. Nous nous éveillons à lui, nous savons qu’il existe en nous, et si rien ne nous permet de le situer, nous le savons cependant présent au cœur de la création ; et ainsi, d’autant plus au cœur de tous les hommes, même si la majorité de ceux-ci est endormie et lovée dans l’imbroglio de ses passions et de son ignorance. Cependant, un regain de calme dans le flux de nos préoccupations passionnelles, peut nous inciter à entendre l’appel qui monte des profondeurs de notre être, et souvent ce n’est pas la logique ou la raison qui détermine cette incli­nation.

Cet appel de la voix maternelle, dont le gé­nie s’incarnait dans la certitude d’une présence géante, il n’y avait rien dans le décor de nos pre­mières années qui ne fût baigné de sa puissance. Elle était un océan de sécurité et d’amour. Même l’homme le plus alourdi par ses appétits peut l’entendre et en éprouver une déchirante nos­talgie, comme si abruptement il découvrait l’éten­due de sa misère. Le culte de la Mère que l’on trouve dans la plupart de nos religions est un essai de réponse à cette faim. Les mères ont un pouvoir terrible sur leurs enfants qui en garde­ront les stigmates indélébiles tout au long de leur vie. Ce lien de chair, ce sang nourrissant qui équi­libre (avant la première angoisse de la venue au monde) la lente et silencieuse formation du fœtus, la mère en est l’ordonnatrice et la prêtresse su­prême. Elle contient la vie, et elle a le pouvoir de la modeler avant de la donner. Dès que la souf­france tient l’homme sous sa loi et atteint son point culminant, l’appel à la mère vient aux lèvres du patient ; c’est le dernier refuge, le désir d’un oubli secret dans la sereine inconscience du petit être qu’il fut autrefois, confié à la tendre sécurité du giron maternel.

Mon souvenir le plus ancien n’est presque pas une image, tant il est immergé dans les demi-limbes d’un sentiment à peine saisissable ; impres­sion fugitive d’un bien-être intime fait de blanc et de rose, berceau de tendresse, mouvement à peine esquissé que je suppose être d’étoffes clai­res comme si toute ma vision du monde se résol­vait en un ciel de soie et de dentelles mouvantes. Je fausse déjà cette vision en essayant de la fixer dans une forme, car ce qui me séduit en elle cha­que fois que je tente de la renouveler, c’est préci­sément une non-objectivation du réel. Dans le milieu où je venais d’ouvrir les yeux, peut-être vivais-je d’une réalité plus ou moins uniforme ; à ma place au cœur d’une création à laquelle j’appartenais entièrement sans m’opposer à au­cune de ses revendications. Dans ma quiète incons­cience je n’étais pas encore soumis aux tyranni­ques manifestations d’un moi qui n’allait pas tar­der à se former, et dont la fonction accumulative exigeait qu’il se séparât des choses, afin de mieux les distinguer, – les marquer du sceau de la possession. À moins de troubles exceptionnels, les premiers mois de la vie d’un enfant sont d’une nature particulièrement privilégiée ; c’est sans au­cun doute le temps de notre vie où la souffrance est la moins intense ; où il suffit que nous ayons satisfait notre besoin de nourriture et de tendresse inconsciente, pour qu’une sérénité repue nous garde dans le repos et la paix. Notre sommeil est un moite retour aux matrices originelles, aucune ambition ne nous meut, et nos désirs sont trop empreints de passivité animale pour que nous les distinguions. Le désir n’est pas encore une idée ; il est tout au plus une impulsion, et peu nous importe qu’elle nous domine ou que nous la domi­nions. L’intellect ne tresse pas encore la mémoire affective dont l’ego se sustentera. Nous sommes abandonnés dans le vrai sens de ce mot, résolu­ment abandonnés au monde qui nous contient et que nous acceptons sans le savoir. Dans cette con­dition, nous pouvons aussi bien être dévorés par une louve que nourris par elle. Quelle impor­tance ! qu’une de ces deux solutions soit préférée à l’autre, ne sommes-nous pas dans le domaine de l’indifférencié ? Ne sommes-nous pas au centre de l’univers dans l’instant même qui nourrit la louve et l’enfant ? L’image du destin qui plus tard habillera notre moi n’est pas encore à demeure en nous, Que nous vivions ou que nous dispa­raissions, n’indique qu’un déplacement d’équili­bre, qu’un transfert de force au-delà de toute individuation, au-delà de tout bien et de tout mal et de cette sensiblerie qui n’est que désir pusilla­nime de nous garder saufs, malgré l’évidence des formes périssables. Qui peut reprocher à une louve de manger à sa faim ? Qui peut trouver anormal que l’homme obéisse à l’impérieuse nécessité de se nourrir ? N’est-ce point folie que de vouloir vivre en dehors de notre condition humaine ? Et pourtant nous en faisons déjà des problèmes, nous nous délectons de toutes nos complexions, avec délice nous prenons position pour ceci ou pour cela !… Il nous importe sur­tout d’être quelque chose en évitant avec pru­dence de nous arrêter à la connaissance de ce que nous sommes réellement, car l’illusion est notre chimère bien-aimée, notre soutien, notre compen­sation chérie.

L’enfant qui vient de naître, lui, n’est RIEN ; il n’est pas encore imbriqué dans notre monde fantastique de l’être et du non-être, aucun tour­ment moral, aucun refoulement ne le contractent sur lui-même, dût-il naître avec ce que l’on appelle une hérédité chargée. Il est là, merveilleusement abandonné à notre pauvre pouvoir d’adulte. Il peut donner souffrance si nous le perdons, – car de sa présence nous en avions fait notre bien ; mais il ne sera que retourné au sein du grand jeu universel envers lequel aucun pouvoir n’existe, si ce n’est celui que de s’y donner entièrement. Peut-être est-ce là tout le secret de la beauté de l’enfant.

Je revois mes premiers souvenirs comme s’ils avaient été vécus dans une autre vie, tant leur contenu m’apparaît lointain et presque irréel. J’y distingue difficilement le rêve de la réalité, d’ail­leurs le rêve est souvent plus près du réel que ne l’est l’état de veille. À vrai dire, il ne s’est passé dans cette période de mon enfance aucun événe­ment particulier, je la vois comme une simple fresque, tranquille et paisible, qui occupe l’ar­rière-plan de ma mémoire. C’est en vain que j’y chercherais une grande peur, ou une angoisse devant l’inconnu comme il est courant de la rencontrer chez un enfant de trois ans ; non que je n’eusse pas déjà connu la peur, mais celle-ci devait être si admirablement compensée que je n’en trouve aucune trace dans les divers faits dont je me souvienne. Je suis touché par l’étrangeté d’une grâce dont je sens qu’elle fut totale, et que seul un petit enfant ou un sage peut pressentir, sinon vivre. Nous devons nous mettre à la place de l’enfant, pour qui tout va de soi et ne saurait être mis en question, pour comprendre ce monde fabuleux. De ce monde, j’en savoure la tonalité sans emphase, si justement équilibrée, que je n’ai que faire de ce dernier mot. Les odeurs, les cou­leurs, les sons, me pénétraient sans que l’idée d’y résister puisse me circonvenir. Bien plus tard, souvent je reconnaissais dans l’odeur d’un feu de cheminée ou dans l’égrènement d’une cloche solitaire, le rappel de ces temps heureux, chaque fois, je redécouvrais une tendresse lumineuse et tranquille. Ce leitmotiv de la joie fut au long de ma vie mon soutien le plus intime, mon acte de foi. Puisque cela avait été et m’illuminait encore malgré les cicatrices qui ensuite sillonnèrent ma condition d’adulte, je me trouvais donc devant un état de révélation dont je ne pouvais ignorer la présence. Révélation à laquelle jadis j’étais entiè­rement abandonné, et je sais que la souffrance d’aujourd’hui est née de la résistance à cet aban­don. J’entends, malgré le brouillard du temps, les voix de ceux qui m’ont nourri de leur tendresse ou que j’ai aimés ; elles ne se sont jamais tues ces voix étrangement chéries, je continue de les entendre, si étouffées, si terriblement éloignées soient-elles. Elles sont mon viatique, je n’ai qu’à fermer les yeux pour que mon cœur les écoute et que ma vie s’éclaire de ce qu’elles m’ont donné, je retrouve cet enfant, nous refaisons connais­sance. Je sais que je ne suis plus semblable à ce qu’il était alors, mais quelque chose nous unit que je ne saurais traduire en aucun mot. C’est un po­tentiel de création qui me fait écrire ces lignes où ce quelque chose est singulièrement illimité, relié à tout ce qui existe ; et si l’enfant d’autre­fois est présent, tous les enfants de notre terre le sont aussi, qu’ils soient vivants ou morts.

Pendant une longue et triste période, je l’avais quelque peu oublié, ou tout au moins je ne m’en souvenais qu’en surface sans trop lui prêter atten­tion, bien qu’il n’ait jamais cessé de me sourire et de m’appeler ; mais je ne l’entendais pas, le monde de violence et de sensation dans lequel j’étais pris m’empêchait de l’entendre ; et voici, le temps s’est effacé, une collaboration est née entre nous, un dénominateur commun nous oriente, nous savons qu’il est au cœur de ce tout auquel nous appartenons ; toute séparation est désormais révolue. Notre vie brûle dans ce ciel d’autrefois qui est aussi notre ciel d’aujourd’hui. Nous ne poursuivons plus le temps, il n’y a pas deux ciels.

Nous participons à mille et un jeux : pluie mul­ticolore des formes, des dieux, des hommes, de la vie, de la mort ; mais lorsque tout s’apaise aux sources de la paix, une force indicible nous libère de tous les jeux. Nous pressentons un accomplis­sement où tout ce qui est, tout ce qui fut, et tout ce qui sera, disparaît dans le grand ciel de vérité. Peut-être est-ce cela être libre. Certes, nous ne nions pas que la nature humaine soit une des composantes du jeu, qu’elle est conditionnée dans son mouvement par l’impérieuse présence des formes ; mais nous savons aussi que nous ne pouvons plus juger de notre être selon le principe linéaire de notre nature biologique. « Je est un autre », disait Arthur Rimbaud, dont le drame nous arrache à l’hypnose du faux confort de notre entité humaine située dans un espace-temps déterminé. Cet « au­tre », c’est l’annonciation que notre moi peut être dépassé, c’est la perception en jet de lumière, que ce monde immédiat des apparences dans lequel nous vivons, n’offre qu’une seule facette de la réalité. Nous savons aussi que nous sommes autre chose que cet amas de désirs et de passions dont l’envahissante chronique meuble tous les faits et gestes de notre espèce ; autre chose, dont la vision éclaire cet enfant de jadis pour qui les yeux se suffisaient à eux-mêmes. L’existant n’était pas pourchassé selon un désir particulier, rien ne nous isolait de sa présence et nous étions vivants au sein de son action. Cette acceptation permet­tait une interpénétration au cœur des multiples apparences du réel ; en lui se manifestait le jeu de vivre sans qu’aucune ségrégation ne vienne heurter la tendresse unitive qui maintenait encore l’enfant au berceau du monde, – comme le soleil s’unit à la fleur.

Ne souriez pas si je dis que ce village est pour moi d’une substance savoureuse, et comprenez que je ne le puisse décrire. Toute description ne peut qu’altérer cette saveur. Je le porte dans l’in­timité de mes rêves, il en est souvent le miel sacré, un haut lieu de ma prime enfance, le premier dont je me souvienne. Peut-on demander à un enfant de trois ans de décrire un village où il fut parti­culièrement heureux ? Il ne comprendrait pas la nécessité de notre préoccupation. Pourquoi ? nous demanderait-il de sa voix claire ; et que pourrions-nous lui répondre qui ne soit l’expres­sion de notre confusion ? Non, je ne veux pas trahir cet enfant retrouvé. L’ignoriez-vous ? Tant qu’un enfant n’est pas en souci d’imiter les adul­tes, il garde son secret, un secret innocent de lui-même, une lumière qui ne se soucie pas de savoir ce qu’elle est mais dont l’existence épouse la beauté de la fleur. Un secret bien vite enfoui sous les accumulations d’un moi abusif, et l’on ne trouvera plus tard, bien plus tard, que quelques poètes pour poser de mélancoliques questions à son sujet.

Si je vous décrivais ce village, je repousserais le secret de cet enfant. Ce lieu, je m’interdirai même de le situer géographiquement afin de ne pas vous égarer. Sa présence est presque un mirage, il faut une patience monacale pour l’ap­procher, pour qu’il vienne et s’éclaire devant mon cœur en éveil. Parfois, la note subtile que j’attendais, s’en détache, s’isole et vient jusqu’à moi. Je la reçois comme un oiseau de la grâce dans le creux de ma main ouverte et abandonnée. Immobile, je l’entoure de mon silence, sa pré­sence me brûle ! Bientôt, ce sera une autre note, que j’attendrai avec la même patience. Peu à peu ce village d’étrange tendresse prend place dans la symphonie qui l’attend. A-t-on jamais vu un village avec une telle gravité ? Quel était donc l’élément qui soulevait la puérile vision d’un enfant jusqu’au plain-chant de la joie ; si ce n’était cette force neuve qu’aucune mémoire n’avait nourrie, cette pétulance vierge où le ciel se mirait sans trouble, cette ardeur de vivre que la connaissance de la mort n’avait pas encore blessée !… Ce village n’est que le symbole d’une fraîcheur de perception, en lui-même il n’est rien,. c’est parce qu’il a été vu par un enfant qu’il prend ici son relief.

Quarante-huit ans me séparent de ces premiers souvenirs, années où je n’ai revu ce village que trois fois ; mais les froides photographies qui se gravèrent en moi par la suite sont si étrangères à ma première vision, que je pourrais m’enquérir si c’est bien là le même village. En fait, ce n’est pas le même village. Il est aujourd’hui différent de ce qu’il était autrefois, comme ma perception serait nouvelle si je devais le revoir ; et si main­tenant je désire qu’il renaisse tel que je l’ai connu, ce ne sera jamais le village de mon enfance qui surgira dans ma mémoire, mais celui qui naîtra de l’accord entre l’enfant que j’étais et l’adulte que je suis. Dès qu’un souvenir se cristallise autour d’une image, il meurt. Ce qui compte ce n’est pas tant la fraîcheur de perception de nos premières années, mais celle qui passe en cet instant précis. On ne peut parler d’un passé sans que celui-ci ne se recrée dans le présent. La vie ne se manifeste que dans un jaillissement continu. En définitive, les notions que nous avons du passé et de l’avenir ne sont que des abstractions voulues par notre désir de durée.

L’image est semblable au fleuve d’Héraclite, mille fois recommencée, mille fois différente à l’infini. Richesse bouleversante, l’image nous happe, nous tient dans sa féerie ou dans son horreur ; elle porte dans son intériorité les mul­tiples visages de sa propre rédemption. L’image purifiée est une image que nous aurons libérée de nos affects, non pas désensibilisée, mais déli­vrée des sensations cristallisatrices, qui en nous, tentent de l’enrouler autour d’elle-même aux dépens de son renouvellement vital. C’est déjà fausser une image que de la classer : subjective ou objective. Une image n’est pas séparée de l’univers ; c’est nous qui l’isolons arbitrairement pour nous complaire en elle, à moins que ce ne soit pour l’abstraire et nous protéger de sa pos­sible nocivité. Deux extrêmes qui ne pourront que troubler et quelquefois bloquer l’image jus­qu’au pathos obsessionnel. L’image la plus pauvre de notre imagination garde au plus secret d’elle-même ce filigrane intime qui la maintient dans le mouvement de sa propre transcendance. Une pomme de Cézanne nous surprend plus par sa présence d’éternité que par l’expression de sa valeur comestible. Plus une image appelle la sen­sation, plus elle est vulgaire, plus elle se cristallise et finit par se stéréotyper dans le chromo.

Quelque image que nous regardions, tout à coup, ce n’est plus le même sapin, le même étang, la même fourmi. Quelque chose semble s’y ajouter que l’on découvre subitement, – un voile vient de se lever. Notre notion habituelle de temps se transforme ; nous ne voyons plus le sapin comme une manifestation de vie organique dans un temps limité, nous le voyons au-delà de sa forme appa­rente, il rejoint dans l’infini le tout qui le con­tient et dont on ne peut plus l’abstraire. Il en acquiert un regain de réalité dans notre esprit et une plus forte résonance dans notre âme. Nous percevons, en une ferveur joyeuse, que nous ne sommes pas séparés de lui, qu’une fraternité complexe et profonde nous unit à sa présence, – c’est la fraîcheur du premier regard. L’univers aupa­ravant n’était qu’une boîte fermée dont les angles nous tenaient lieu de réalité. Maintenant, ce qui a surgi est indicible : un monde purifié de fron­tières vient de naître.

Aucun mot ne peut nous donner cela. Tous les mots ne sont que des approximations. Notre or­gueil est de vouloir opérer un choix parmi eux, – nous ignorons qu’ils nous choisissent !… Dans le poème authentique, le mot n’est jamais choisi, il surgit au sein d’une signification qui le dépasse. Il est surpris, presque honteux de lui-même, il n’est qu’un instrument. Derrière lui, il y a le verbe, où le mouvement et l’expression sont unis en une seule gerbe que le mot ne peut embrasser. Peut-être la poésie n’est-elle qu’un dernier atta­chement ; ce qui impliquerait paradoxalement que le souci de la forme pour le poète serait son dernier obstacle avant qu’il ne parvienne au poème pur, à la vie pleine, non morcelée.

Mais alors ! le fait d’écrire un poème, ou ce livre, n’est-ce pas déjà les condamner ? Oui, sans conteste. Les grands poètes et les prophètes des temps antiques le savaient. Ils ne ternissaient pas la vie qui jaillissait d’eux en la momifiant dans l’écriture, et si des textes nous furent transmis, souvent ce ne le fut que par la piété agissante de quelques disciples. Cependant, on peut considérer que l’écriture est une nécessité technique pour communiquer avec nos semblables, mais il s’im­pose que nous regardions ce mode d’expression à sa juste valeur, que nous comprenions qu’il n’est qu’un cimetière de symboles figés. L’odeur qui règne dans les grandes bibliothèques rappelle les musées d’histoire naturelle ; toute cette pensée en conserve nous serre le cœur. On voudrait que dans ces salles où domine l’effluve du phénol, passât de temps à autre un enfant turbulent com­me un torrent près de sa source. Bien entendu, entre la vie momifiée dans des livres et l’homme qui les consulte, peut s’établir une relation, un appel peut se faire entendre, s’exprimer dans la vie par la vie, les symboles recréés au travers d’un nouveau crible ; en définitive, ces derniers ne peuvent vivre qu’en mourant constamment à eux-mêmes.

N’accordons jamais à un mot un sens absolu. Un mot, malgré la somme d’affects qui l’entoure, ne sera qu’un artifice de ce qu’il veut désigner. Aussi l’analyse psychologique d’un mot dépasse-t-elle sans cesse le contenu de celui-ci, et dans une certaine mesure le détruit. Ce qui est, se trouve indéfectiblement hors des limites d’un mot. Les mots ne peuvent exister que dans la relative suc­cession qui les révèle à chaque instant. Ils coexistent tout en se dépassant. Ils sont une danse. Seul le poème spontané (toute poésie authentique d’ail­leurs est spontanée, c’est-à-dire non analytique), peut les libérer de leurs tendances à s’agglomérer autour d’une idée. Un mot isolé, abandonné à sa dogmatique, ne peut être qu’un mot sans contenu réel, un mot mort. Dès que nous nous accrochons à un mot, nous nous détruisons avec lui. Nous nous sclérosons dans une croyance. Nous arrêtons la vie, nous lui enlevons son éternelle nourriture de vérité. Donc, nous ne devons jamais nous achopper à un mot, mais considérer sans répit dans notre esprit, ce qui le dépasse.

Pour concrétiser cette pensée, prenons un exem­ple. Prenons le mot : Prière. Un homme, en se soumettant à une « volonté » qu’il appelle divine, peut être si absorbé par l’acte de prier, que par­fois il en perd la notion de son moi. Selon une expérience mystique classique, il se perd en Dieu. Ce phénomène d’absorption n’est donc plus un dialogue entre Dieu et sa créature, ou une simple requête de cette dernière. Nous devons alors bien admettre que le mot prière est dépassé dans son explication au profit d’une valeur qui exigera un autre vocable, qui à son tour se corrompra, et ainsi de suite. Le désir de s’arrêter à un mot n’est pas autre chose qu’une peur, qu’un besoin de sécurité. L’homme préfère exploiter l’affect qu’il identifie à un mot, afin de se sentir vivre en fonc­tion d’une sensation, plutôt que de se perdre hors de son cher moi. Les mots ont une force ségrégative dont les hommes nourrissent leur illusoire volonté de puissance. Être pour ou contre quoi que ce soit, voilà la grande affaire qui les main­tient dans le cycle des antagonismes, se liant ainsi dans leurs passions aux roues de la douleur et du plaisir hors de toute vraie liberté.

Si nous ne dépassons pas un mot sitôt que nous l’avons prononcé, il se vide de la vie dont il est le symbole ; il n’est plus qu’un instrument sans âme qui se meurt. Un mot vivant est un mot qui se nie. Ce que l’on nomme l’inspiration n’est pas autre chose que des mots qui se transmuent en d’autres mots, sans effort. Ce non-effort est la marque de l’authenticité d’un univers dont ils sont le reflet. Nous avons une trop évidente satis­faction à nous projeter dans les termes. La vérité est en poche !… Le devoir est accompli, et hardi ! donc, nous voilà trop facilement satisfaits. Ayons le courage de nous dire qu’aucun mot ne nous détermine ; les mots ne sont que symboles. Ils sont nécessaires, mais ne nous sont vraiment uti­les que dépouillés des appétits que nous accro­chons à leur signification. Nous serions étonnés de la synonymie qui relie tous les mots si nous avions simplement le courage de les voir tels qu’ils sont (des à peu près, rien de plus) si au lieu de nous identifier continuellement à eux, nous nous placions dans le silence qui les dépasse ; les résul­tats en seraient surprenants, car aucun mot n’étant alors absolu, aucune idée ne le serait.

Nommer, c’est déjà situer quelque chose dans le miroir de notre être. Prononcer les mots de réel ou de Dieu, c’est construire des abstractions où s’élaborent les entités du moi et du non-moi. Aucun mot n’exprime la vérité, la vérité n’étant exprimable par aucun artifice. Quoi que nous fassions, presque toujours nous nommons en obéissant à un désir d’identification. Nous pré­férons être en situation dans le monde des solides sur lequel nous avons prise, plutôt que de n’être rien. Ce qui nous pousse à connaître en nommant, c’est l’angoisse.

Lorsque l’enfant commence à nommer les cho­ses, il élabore les prémices de son moi. Il découvre qu’il existe en situant les objets et en se distin­guant d’eux. Voilà comment débute le périple des identifications et de toutes les peurs. Les mots naissent avec leur charge affective. Le moi est formé par la peur, c’est un jeu étonnant en vérité qu’il faille prendre conscience de son moi avant de le dépasser, à savoir encore qu’il se dépasse !… Cependant le mot chez l’enfant garde une émou­vante fraîcheur, il est si directement relié à la vie instinctive qu’il épouse de cette dernière la beauté animale. C’est plus tard que le mot se corrompt, qu’il s’intellectualise, qu’il devient morne répétition de la mémoire, sèche nomenclature sans contenu, – ce qui ne signifie pas qu’il soit dénué d’affect, mais il ne répond plus, c’est un mot qui va mourir, qui est las, secrétant l’en­nui. Chez l’enfant, le mot existe en fonction d’une adéquacité à la vie. L’enfant est un être qui vient à peine de surgir du cosmos informulé dont il est encore tout imprégné ; ce qui donne à ses pre­miers balbutiements une saveur qui nous remue au plus profond de notre prison de vieux crabe adulte.

Le temps est une griffe qui déchire tout ce qui a goût d’éternité. Aujourd’hui, je ne suis plus que le récipient obscur dans lequel s’illuminait jadis une féerie. Cette féerie, je sais que le seul souvenir ne suffit pas à la faire renaître. Je ne cher­cherai donc aucune image dans les dédales de ma mémoire, à moins qu’elle ne soit donnée, immédiate, c’est-à-dire non guettée, – renouvelée dans la trame intime d’une vision que le temps n’empri­sonne pas.

Je suis posé là, comme un objet lourd et tenace, vivant presque en marge de mon siècle dans une société qui m’ulcère tant je souffre de son man­que d’amour. Pourtant le groupe social dans lequel s’épanouissait cette enfance était tout aussi avide que celui auquel j’appartiens aujourd’hui et de ce fait, je découvre ceci ; je prends cons­cience que ce manque d’amour n’existe que dans la mesure où, par l’effet d’une discrimination provoquée par cette même avidité, je me suis mis en état d’être avide ! Je ne désire l’amour qu’au profit de mon désir. Ce n’est point l’amour. L’amour ne peut exister dans sa plénitude que dans un non-choix. La coexistence de l’amour et de la haine est un non-sens.

Qu’est-ce donc qui se pourrit en moi et main­tient vivace ma souffrance comme un sombre sacrifice dont je ne puis éviter le mystère ? Pour­quoi tendrai-je à percer ce mystère ? Dois-je aboutir à quelque chose ? Vais-je de nouveau me per­dre aux confins de mille désirs ? Cependant, qu’est-ce qui m’arrête et tourne autour de mon cœur comme un oiseau sacré ? Cet oiseau de silence veut-il m’avertir, afin que je ne laisse échapper aucun mot de ma quête, que je ne ter­nisse point cela qui me tient immobile ? Veut-il me dire qu’en cela précisément rien ne change ? Un grand vent d’acceptation me submerge, je vois l’homme que je suis dans ce qu’il est, dans ce qu’il fut, dans ce qu’il sera dans la vie et dans la mort, – homme à qui importent peu ces catégories, il sait qu’aucune ne le révèle dans sa nature propre. N’est-ce point recevoir l’empreinte d’un Dieu secret ? N’est-ce point sentir le sceau imprimé dans ma chair, d’une force qui me projette hors du temps dans l’immobile présence de mon indicible réalité, comme un gouffre au bord d’un gouffre ? Un vertige qui ne m’appartient pas en propre et qui me guide hors de moi-même en dépit de mes fixations ? Cela agit en moi presque à mon insu, et il ne saurait être question de m’en défaire ; à l’égal de ma souffrance je m’y abandonne. Ce n’est pas un acte volontaire, c’est la découverte d’une évidence, une décantation de plus en plus subtile de tout ce qui me tirait en bas, c’est une cruci­fixion de la durée ; une urgence pour laquelle on voudrait prier, mais prier qui ? Il n’y a rien à prier !… La tendresse unit l’aimé à celui qui aime sans que l’un ne se distingue de l’autre.

Au temps lointain de cette enfance, je ne priais pas, et pourtant tout m’était donné. Rien n’était demandé à ce royaume de lumière dont je sens encore en moi le calme et la force infuse. De ce royaume j’étais le prince innocent, le démiurge enfant pour qui tout vient de naître à chaque instant, – sans d’ailleurs qu’il s’en souciât. À chaque pas se levait un flot d’images, sitôt levées, sitôt défaites – aucune d’elles ne cherchant à prévaloir sur l’autre. Tout était accepté. Chaque chose avait une bonne odeur de bête sauvage, et accomplissait docilement son destin sans être séparée d’un « Principe Premier » dont elle se sentait inconsciemment en même temps créature et créatrice. Le canevas des relations n’avait pas la dureté de ce monde d’angles et d’agressions qui ensuite fut si longtemps mon hypnose majeure. Aucun échange ne présidait à l’échange ; alter­nativement, presque sans transition, les larmes succédaient aux rires avec la capricieuse douceur d’un jour d’avril dont on ne sait trop bien si l’on doit en aimer les nuages ou les ondées, les bleus tendres, ou les rayons primesautiers et malicieux de notre vieux et bon soleil qui rayonne en plein ciel. Chaque action était neuve, aimée pour elle-même, je ne cherchais pas à la garder comme un avare garde son trésor. Rien n’appartenait à rien, et tout appartenait à tout. Le désir d’être ne m’em­portait pas dans l’enfer de son devenir. La vie était une harpe, où le musicien, l’instrument, et l’harmonie qui en fusait, formaient une seule et unique réalité.

Je suis tenté de définir le fait d’être adulte, comme l’état d’envoûtement d’une action ; c’est-à-dire qu’elle nous affecte, qu’elle nous empri­sonne dans la réalisation de son but. Notre soif de posséder veut voir en chaque action une utilisa­tion absolue, nous n’imaginons pas qu’elle puisse servir à autre chose qu’à la satisfaction de nos désirs les plus immédiats. Il est commun pour l’homme qu’il cherche à isoler chacun de ses actes, qu’il cherche à le domestiquer, à le soumettre à son pouvoir afin d’alimenter le cortège de ses appétits ; mais il ne tardera pas à souffrir de ses limites, il sentira obscurément que la vie ne peut être qu’une simple satisfaction de ses appétits.

Nous ne comprenons pas la foncière gratuité de l’acte. Qu’avons-nous donc perdu de si pré­cieux pour que cette ignorance soit si puissante au cœur des hommes ? Nous subordonnons l’acte au fruit qu’il nous donne, mais nous ne savons pas le voir en lui-même, nous ne savons pas nous détacher de lui, nous libérer de lui.

Bien que le mythe du paradis perdu puisse avoir autant une valeur d’appel qu’une valeur de présence, il n’en reste pas moins qu’il n’est et ne peut être qu’un pur symbole. Cela dit, il est clair que le symbole de la connaissance dans ce mythe avait pour tâche de nous faire comprendre le pro­cessus de corruption de l’état d’innocence ; ce qui est déjà une gageure, la connaissance étant uti­lisée ici à des fins qui la nient. L’innocence d’avant la fameuse faute n’est pas à comprendre. Certes ! la connaissance était toujours présente dans le fruit défendu, mais elle n’avait toute sa valeur plénière que vue par les yeux de l’inno­cence. Elle était vue sans que le désir de l’utiliser ne tourmentât l’homme, car celui-ci n’était pas séparé de Dieu ; il en était le pur mouvement, l’innocence était cette Présence si entière en lui-même, qu’il ne s’en distinguait pas. Seuls des êtres corrompus peuvent se poser des questions au sujet de ce qui concerne l’innocence. L’innocent n’est pas heurté, il est à sa place dans la création sans qu’une seule pensée de propriété le frôle. Il n’est pas une volonté d’être, il EST, rien de plus. Rien n’est appréhendé dans sa durée, il n’y a point de devenir et cependant toutes les formes insufflées d’esprit divin sont à chaque instant nouvelles. La mort et la vie ne sont pas encore séparées. La mort n’est qu’une valeur transitoire de renouvelle­ment au sein d’une création qui jaillit éternelle­ment, et en qui se rejoignent la fin et le commen­cement. Dans le crépuscule chante déjà l’aurore. Tout est empreint d’une saveur que notre langage d’homme est bien impuissant à exprimer. Ce que dans ce mythe l’on appela la faute, fut le premier acte où l’homme s’identifia à lui-même. Il vio­lenta le sens profond et impersonnel de la connais­sance, en en faisant SA connaissance. Ainsi, la terre et le ciel furent séparés, comme disent les Chinois. De ce premier drame naquit l’ignorance de notre nature propre. Nous nous étions séparés de Dieu en fonction d’un pouvoir accumulatif que nous allions désormais poursuivre sans cesse. Notre enfer n’est pas ailleurs. Se prenant à son propre jeu, le monde des hommes ne fut bientôt plus que bruit et fureur, victoires et défaites, plaisirs et souffrances. L’histoire devint l’écran lamentable de nos perversités. Non seulement nous avions perdu l’innocence, mais la connais­sance elle-même, dont nous espérions qu’elle ferait de nous des dieux, fut pervertie en un vul­gaire objet de possession. Or la connaissance réelle n’est assimilable à aucune possession ; elle est la vision même des choses sans que rien ne les sépare, elle est pure relation. L’homme, hélas ! ne pouvait que la corrompre dans sa signification réelle ; elle devenait un moyen d’affirmation de la personne ; elle était utilisée comme un objet par l’homme pour l’homme. La sacro-sainte pro­priété se développa dans ses multiples aspects, et en contre-partie, la grande destruction établit son empire de folie et d’ombre. On ne se maintient qu’en détruisant, tout objet n’existe plus que pour la bouche avide du désir. Tout s’établit dans la durée. Se préserver !… se préserver à tout prix, par la violence, par la ruse, peu importe, mais la grande affaire est de se préserver. Aux cata­clysmes naturels, comme s’ils ne nous suffisaient pas, nous ajoutons par notre tragique méprise nos propres catastrophes, guerres, révolutions, crimes sur tous les plans. Moins nous voulons mourir, plus nous mourons. Les naissances et les morts deviennent une ronde infernale. À quelle folie obéissons-nous, pour que nous nous perdions avec tant de conviction passionnée dans les abîmes qu’ouvrent sous nos pieds nos luttes sans espoir ? Folie d’autant plus insolite, qu’au départ, selon les mêmes sources mythiques, cette lutte fut assumée par celui qui fut appelé « Le plus beau des anges ». Pourquoi était-il le plus beau des anges ? Qui a opéré cette première différencia­tion, si ce n’est le jeu que se donne Dieu lui-même ? Et savons-nous bien garder toute mesure avec nos questions ? Qui questionne ? Qui ré­pond ? N’est-ce point alimenter notre démence ? Sommes-nous les inquisiteurs de l’univers ? Re­connaissons la pauvreté des mots et les limites de nos recherches. Bien qu’il semble impossible d’épuiser l’angoisse qui nous serre de près, notre condition humaine nous rend impudents et fron­deurs ; nous sommes de race questionneuse et soupirons sans cesse vers l’empyrée. Par le tru­chement de tous les mythes nous voulons des ré­ponses. La création n’est-elle pas déjà une divi­sion que nous introduisons au sein du divin par le concept tout humain que nous en avons ? À moins qu’elle ne soit le premier élément d’un jeu que Dieu se joue à lui-même, et dans lequel il se meut en une complexion inexplicable : Un et Mul­tiple. Notre difficulté c’est d’accepter ce jeu ; et n’oublions pas que nous introduisons la notion de jeu dans un domaine proprement indéfinissable, – nous savons qu’un mot n’est toujours qu’un mot, un à peu près symbolique de ce que nous sentons obscurément vivre dans les profon­deurs. Sommes-nous vraiment bien en mesure de rechercher une justification à cette création ? Ne dépassons-nous pas les bornes de ce qui nous est dévolu ? Il est un moment où l’écho seul répond à nos questions. Qui serait assez fou pour tenter de justifier l’acte de vivre ? Ce que nous appe­lons la création n’a que faire de notre logique. Des mots comme : vivre, Dieu, réel, sont des mots qui ne correspondent en réalité à aucune de nos images mentales. Nous pouvons forger des mythes et encore des mythes, mais en dernier ressort nous savons qu’un mot n’est qu’un symbole vide de substance. Les mots ne sont que des conventions, des points de repère qui nous permettent de communiquer, nous l’avons déjà dit, nous le savons. Tous les grands symboles des religions tra­ditionnelles de notre planète dont se repaissent les hommes, ne sont encore que des images par les­quelles ils adoucissent leur angoisse.

Prenons un exemple d’interprétation de cer­tains symboles dans le christianisme. Prenons les symboles divins du Père, de la Mère et du Fils ; essayons de les considérer sans nous attacher aux fixations d’un conformisme religieux créé pour le plus humain des asservissements : le désir d’être protégé.

Selon le mythe du paradis perdu, Dieu est le Père des créatures, géniteur d’Adam et d’Eve. Sa création est pure, gratuite, inexplicable à l’hom­me non adamique pour qui toute création doit obéir à une nécessité. Dieu ne crée pas pour !… mais parce que cela est dans sa nature de le faire. Dans l’Éden, rien n’est encore corrompu, tout est dans les mains de « Hywh », et le fruit de la Connaissance ne trouble pas l’équanime exis­tence de ce premier couple en qui Dieu veut bien se reconnaître. Il ne se passe rien parce que rien n’est choisi contre rien. Les dualités existantes : homme et femme, bien et mal, chaud et froid, etc., sont assez pures pour ne pas buter contre elles-mêmes. Elles sont jeu divin. À ce degré, l’in­telligence créatrice s’identifie à sa création. Ainsi de Père elle devient Mère. C’est la première grande dualité du jeu où l’acte s’assume en une réalité passive : « Que Ta volonté soit faite ». Cependant, n’oublions pas que nous sommes dans le domaine des symboles, et que si les mots de Père et Mère surgissent dans notre pensée, ils ne peuvent être encore que l’expression de nos pro­jections humaines. En fait, le réel est inexplica­ble, et nous avons l’intime certitude que nous ne l’atteindrons jamais avec des mots. Dans la me­sure où notre connaissance n’est qu’une pour­suite, elle se pervertira indéfectiblement ; et il faudra bien que nous dépassions la dualité : Père-Mère, pour savoir que toute dualité (bien qu’elle apparaisse à l’homme sous l’angle d’une vision presque fatale), n’en n’est pas moins illusoire, car elle est constamment traversée par une valeur unifiante qui la nie. L’intelligence réelle est la prise de conscience qui décèle cette valeur. C’est un pur mouvement sans mobiles. Connaître, ce n’est pas vouloir ; c’est être dans la non-identité. Connaître pour devenir est une forme de l’igno­rance. Si nous comprenons ceci, nous compren­drons pourquoi l’enfant n’avait pas de place dans le jardin d’Éden. Eve n’enfantait pas parce que tout précisément était enfant de Dieu. Chaque objet participait de cette pureté originelle, l’es­prit divin était visible partout, rien n’était séparé. Il n’y avait pas d’attachement au processus d’exis­tence, car toute conscience de ce qui participe de l’éternel survole le devenir que conditionne la fixation à l’existence. Adam et Eve avant la faute (prenons garde au piège de cette chrono­logie ! …), étaient vraiment les enfants de Dieu, des anges ; émanation du divin, ils représentaient ce qui existe toujours au plus profond de l’âme de la créature. Seulement ceci ne peut être que le symbole de notre pressentiment ; en fait, la majorité des hommes est engagée en des dualités si puissantes, qu’elle songe bien plus à se « sau­ver » qu’à s’intéresser à ce qui dépasse sa condi­tion. Aliéné par le choix, soumis aux forces dualisantes qui en découlent, l’homme s’identifie aux éléments multiples de la création en perdant le fil conducteur qui lui permettrait de comprendre et de sentir le plan divin. Alors ne nous étonnons pas que la notion de ce qui est laid et de ce qui est beau fût déjà toute chargée du corrosif de la destruction, lorsque l’on nous initia à la révolte « du plus beau des anges ». Dans ce mythe, une conscience opérait un choix, et ce choix don­nait naissance à l’ignorance. Une partie se sépa­rait du tout pour s’identifier à elle-même, et c’est exactement cela qui permit en une logique impla­cable qu’Adam et Eve fussent chassés du paradis terrestre. À la formation de cette dualité s’en ajouta une autre : De l’obéissance ou de la non-obéissance à Dieu est née la dualité du bien et du mal. C’était le chemin qui devait nous amener à la conception d’un Dieu personnel, qui n’est en somme que la projection de notre identification au père. Du judaïsme et des religions qui s’y rattachent, se développa peu à peu une formi­dable barrière de culpabilité fermant la porte à cette pureté unitive que nous apercevons maintenant comme étant vraiment l’une des formes de notre intégration au réel (bien que celui-ci ne procède d’aucun aspect particulier, puisque rien ne le divise) mais nous sommes ici au centre de problèmes pour lesquels le paradoxe est iné­vitable.

Je n’appelle pas le souvenir de cette enfance, je vis avec lui, et parfois, il m’engloutit dans ses profondeurs sans que ma pensée ait eu le temps d’en suggérer un épisode. Ce n’est que dans un état d’extrême passivité que j’y accède le plus facilement. Cet état, je ne le cherche pas, il s’im­pose à moi sous la forme d’un abandon plus ou moins impersonnel de mes préoccupations habi­tuelles. Il se présente souvent comme une lente chute dans une demi-veille obscure et bienfai­sante. Incontestablement je quitte quelque chose, ou plutôt, j’ai le sentiment que plus rien ne m’ac­croche. C’est un voyage dans un infini particulier où le grain grossier de mes conditionnements ne me blesse plus. Puis, une fois ce tunnel de calme et d’abandon traversé, voici que peu à peu des images naissent ; elles apparaissent comme la révélation d’un temps très ancien de l’amour, elles sont nimbées d’une qualité de lumière pro­prement indicible. Une porte s’ouvre sur un monde qui, à première vue, peut paraître magi­que, et le miracle, c’est que ce monde existe !… continue d’exister !… Ce n’est pas un « paradis perdu », comme nous pourrions le croire de prime abord. Rien n’a jamais été perdu et rien ne pourra se perdre. Cela est dans la nature des choses, car en elles rien n’existe qui ne se prolonge déjà au-delà des formes transitoires qu’elles nous pro­posent ; mais nous savons que nous ne vivons pas en regard de cette lointaine enfance ; ou tout au moins, ce que nous appelons vivre n’est qu’un succédané, une sorte de pourrissement de la vie. Cette grâce naturelle qui était propre à l’enfant que nous avons tous été, ne nous a jamais quittés, puisque nous la percevons dans le présent de notre existence malgré cette vie adulte qui nous écrase et nous rive à elle comme le boulet au forçat.

Plus nous désirons nous débarrasser de notre condition d’adulte, plus elle nous pèse. Nous pres­sentons que dans les vains efforts que nous fai­sons pour nous en libérer, il y a une loi fonda­mentale de la vie que nous ne comprenons pas. Non que nous ne tentions pas de voir la réalité de notre être ; mais entre l’intellect qui essaye de nous la faire percevoir et l’état de réceptivité de notre sensibilité, il y a un abîme qui ne peut être comblé que par l’union de ces deux valeurs. Toute pensée que nous ne SENTONS pas au niveau de sa compréhension n’est pas une pen­sée réelle, mais simple jeu de l’intellect. Peut-être est-ce notre obstacle majeur ! Rien ne sert de nous entêter sur un obstacle avec le désir de nous en délivrer, nous ne faisons ainsi que le fortifier.

Et maintenant, assez de logique, assez de ce stuc maussade qui veut que nous expliquions sans arrêt l’inexplicable. Oui, bien entendu, nous n’al­lons jamais à l’essentiel, nous préférons nous lais­ser ficeler par les mille détours de notre dialecti­que ; l’acte qui permettrait que celle-ci explose comme un gigantesque final d’apocalypse, nous ne l’accomplissons pas parce que la logique est la plus sûre justification de notre chère entité. La logique permet que nous nous maintenions au cœur d’une conquête qui suffit à émoustiller notre raison d’être, assez toutefois pour ne pas nous laisser dépérir dans la sombre et secrète insatis­faction qui nous ronge comme une maladie incon­nue. Nous n’osons pas nous abandonner dans ce vide, et les relations nous semblent presque aussi fatales que l’existence de la personne que nous incarnons. Pouvons-nous perdre pied une bonne fois, nous abandonner à toutes les morts, et ainsi, ce qui nous tient se déjetterait et se puri­fierait en une vaste détente ?

Une fois de plus nous voici liés à une question, et il ne faut plus de questions !… il ne faut plus de questions !…

Dans cette première enfance, rien ne prend la forme d’un événement, car aucune image ne se superpose et ne se préfère à une autre. C’est un état qui se situe sur un autre plan que celui de la connaissance telle que l’envisage notre intellect. C’est un monde que nous n’avons pas su maintenir, et que la société a détruit en par­tie. Pourtant l’or merveilleux de notre vie d’en­fant est toujours à portée d’âme, mais nous pré­férons vivre à la périphérie de notre réalité plutôt que de nous abandonner résolument à cette présence. Nous vivons à la périphérie, parce que toutes les sensations par lesquelles nous nous différencions, tous nos appétits, tout ce que nous appelons nos activités semble être là et nulle part ailleurs ; alors qu’en fait, nous ne sommes crispés que sur des apparences. Ce n’est qu’à la suite d’une somme d’expériences et des souf­frances qui en résultent, que nos yeux se dessil­lent, et que nous n’accordons plus la même importance à ce qui auparavant prenait la pre­mière place dans nos préoccupations immédia­tes. Nous nous rendons à l’évidence qu’on ne possède qu’en détruisant, et en détruisant l’on se détruit. C’est le seul aboutissement de toute passion. En somme, le problème de la vie est une recherche d’équilibre entre la destruction et la création. Jusqu’où nous identifions-nous à ce grand jeu appelé vie ? Jusqu’où devons-nous soutenir les nécessités organiques qui font que nous existons en tant que forme ? À vrai dire, nous n’atteignons le centre de notre être que par une tentative d’harmoniser nos antagonismes. Aucune intégration n’est possible tant qu’un antagonisme dualise en nous la vision que nous avons de l’univers. La souffrance est née de la dualité. Tant qu’il y a de la souffrance, il y a morcellement, séparation, résistance. Générale­ment, nous appelons cela vivre !… Et alors, si vraiment se pose en nous la question de savoir pourquoi nous souffrons, nous ne tarderons pas à en rechercher les causes lointaines et secrètes.

La grande découverte, la révélation clé, c’est que le moi peut être dépassé. Le moi est notre prison, et tant qu’il nous agglomère autour de ses cristallisations successives, il se durcit et se développe à l’égal de ces monstrueux animaux préhistoriques jusqu’à la rupture d’équilibre où tout recommence. Ce que nous appelons la mort n’est peut-être en fin de compte qu’une forme de sagesse organique, l’épuisement d’une forme.

Dans la prime enfance le moi est à peine for­mulé. L’équilibre entre les choses et le petit enfant est un équilibre naturel. Ce n’est point un équilibre voulu, poursuivi, construit ; c’est la résultante d’un accord spontané avec les choses, une valeur inaliénable de notre réalité pro­fonde. Cette valeur, nous ne la possédons pas comme un objet, elle nous traverse sans se préoc­cuper de ce qui, en nous, cherche à se manifester dans l’affirmation d’une entité.

On ne s’abandonne au réel que par une accep­tation de ce qui est, mais cela est d’une grande difficulté, nous ne pouvons y parvenir qu’en nous abstenant de tout jugement. C’est le seul chemin pour que la tragédie s’éloigne de l’orbite habituelle de notre vision, car nous savons main­tenant que si grave était-elle, selon l’interpréta­tion de nos passions, elle ne pouvait être qu’un élément du grand jeu dont elle n’était qu’un attri­but transitoire. Elle se déroulait devant notre âme comme une écharpe d’image. Elle joue dans ce jeu dont le pouvoir n’est pas d’être ou de ne pas être, il n’est rendu à sa liberté que par un acte de gratuité totale. Seule une prise de cons­cience du jeu profond permet à la souffrance de disparaître l’homme ne se situe plus alors dans l’action insensée de son activité par laquelle il se détruit.

L’enfant adore naturellement, c’est-à-dire qu’il ignore sa candide adoration. Il adore avec ce même naturel qu’il donne au jeu sans trop bien distinguer l’objet même de son adoration du con­texte universel ; sans trop bien se distinguer lui-même de cet univers dont il est une parcelle vivante. Plus tard, nous découvrirons qu’il y avait dans notre enfance quelque chose qui savait au-delà de notre espèce ; mais nous n’aurons que l’intellect pour nous faire appréhender ce quel­que chose, et c’est encore lui qui nous révélera que le vrai savoir ne s’incarne que par l’immola­tion du désir de comprendre. Désir qui ne se réfère toujours qu’à une mémorisation, car ne pouvant partir de rien, son départ est déjà une dépendance. Le vrai savoir ne se révèle à nous que si nous reconnaissons pleinement l’illusion de notre affirmation. C’est une source de sagesse retrouvée au cœur de toutes les choses ; en elle tous les antagonismes se résorbent. Source dont le cristal d’amour n’a jamais cessé de couler, mais nous ne l’entendons pas, tant notre moi parade dans les innombrables agitations de la foire des hommes.

Chez le tout petit enfant, le moi n’étant pas encore formé, ce savoir lui est donné au-delà de nos concepts habituels. Le domaine des expé­riences du moi n’est pas encore réalisé en lui. Il ne peut y avoir expérience que lorsque le moi manifeste sa présence ; c’est précisément cette informulation du moi qui donne à l’enfant une telle adéquacité au monde, lui confère cette grâce qui nous émeut parfois jusqu’aux larmes sans que nous sachions pourquoi. Cette beauté enfantine, je me souviens que ce fut l’une des premières énigmes qui se présenta à ma pensée d’adolescent. En ce temps où je me nourrissais de questions, la beauté de l’enfant m’émouvait déjà comme la présence d’un secret que nous avions perdu. Je me surprenais à me demander pourquoi la beauté de l’enfant est passagère, et je frémissais devant la décrépitude de la vieil­lesse !… Je ne savais pas encore que la beauté est un élément de la relation dont le mystère transcende aussi bien les formes de l’enfant que celles du vieillard ; je ne pouvais savoir que les formes extérieures n’étaient encore qu’une con­vention arbitraire et transitoire de la sensation esthétique. En ce temps, je m’identifiais trop à l’aspect périphérique de la beauté pour en trou­ver la pure signification. Depuis, j’ai su que la beauté ne se limite pas au seul objet qui la repré­sente, elle le dépasse toujours. Limiter la beauté au seul objet qui l’exprime, c’est la détruire, car elle ne supporte la coercition d’aucun cadre, d’au­cune forme. Elle est relation harmonieuse de la partie au tout, en elle se brisent toutes résistan­ces. Beaucoup commettent la folie de vouloir saisir la beauté, mais leurs mains se referment sur les cendres de la destruction. La beauté n’est pas à saisir, il suffirait de nous y abandonner pour qu’elle nous habite ; pour elle, nous ne sommes qu’un simple temple d’accueil. Elle est une force d’éclairement et d’éveil, et la moindre parcelle de l’univers la recèle ; mais elle n’est jamais isolée, car nous ne pourrons jamais la distraire de la communion irradiante qu’elle exerce sur les choses. Elle est surtout présente là où l’innocence la chante et la loue sans le savoir, – c’est-à-dire sans déjà diviser par un acte de conscience ce qui n’a aucune raison de l’être. C’est pour cela que la beauté magnifie l’enfant d’une façon si directe qu’elle semble vouloir provoquer en nous le choc suprême de sa révélation. L’homme ne devrait jamais oublier que les enfants sont réellement « Le sel de la terre ». Comprendre l’enfant, c’est retrouver l’image d’une valeur harmonieuse, réconciliatrice, valeur que nous avons perdue en accédant à l’état adulte. Malheur à l’homme par qui l’enfant souf­fre, il n’attisera ainsi que le feu de sa propre souffrance. L’éducation de l’enfant restera pour les hommes le problème le plus crucial et le plus pressant.