Wolter A. Keers : Énergie, création et amour


21 Apr 2016

(Revue Être. No 1. 1992)

Traduit de l’anglais et publié avec l’aimable autorisation de « The Mountain Path » (janvier 1980).

Tout ce que l’être humain connaît, et pourra jamais connaître, est ce qui se présente à « son » esprit, ce qui se déroule dans la conscience qu’il est. Une chaise ou une maison n’existe pour lui que s’il en a la perception ; autrement dit, les seules chaises et maisons que nous connaissions sont celles dont nous avons conscience — des apparences.

Or les apparences changent continuellement, alors que la conscience demeure immuable. Si nous tournons notre regard vers nous, que nous regardions profondément en nous-mêmes, nous pouvons découvrir qu’en tant que conscience nous sommes le témoin silencieux dont jaillit toute perception se présentant à notre esprit (le mot « esprit » est pour moi un terme générique, lequel comprend tous les mouvements se produisant dans la conscience : sentiment, pensée, perception sensorielle, états de veille et de rêve). Tout cela fait son apparition dans la conscience à la manière de mouvements à la surface de l’océan. Qu’il s’agisse de vagues grosses et dangereuses ou de simples rides paisibles, leur teneur est de l’eau. De même, quelles que soient les manifestations se produisant dans la conscience, la conscience, elle, demeure inchangée.

Tout mouvement, tout produit de la perception — pensée, sentiment, perception sensorielle — n’est que mouvement énergétique. Et tout mouvement a un commencement, un point culminant et une fin. La conscience, l’Expérience Une que nous sommes, est à jamais présente — elle est là, avant le début du mouvement, durant son développement et après sa disparition, comme l’eau est là avant la naissance d’une vague, dont elle est l’essence, pendant sa manifestation, puis après, lorsque la vague a disparu.

Il est d’une extrême importance de porter son attention sur ce fait aussi longtemps et aussi souvent que nécessaire, afin de voir clairement que tout ce que nous connaissons est un jeu d’énergie dans la Présence Consciente que nous sommes, que cela nous plaise ou non.

A l’instant où nous saisissons la portée de cette découverte, il devient subitement clair que ce que nous appelons monde, gens, maison, nous-mêmes, n’est que jeu énergétique jaillissant de la conscience que nous sommes.

Ce jeu énergétique se perpétue aussi longtemps que nous nous identifions à certaines de ses parties : quand nous nous prenons pour un homme ou une femme, une entité pensant ou agissant, un propriétaire, et ainsi de suite. La paix ou amour ou bonheur profond que nous recherchons naît à l’instant même où cesse ce jeu énergétique.

Cette cessation peut se produire par deux voies différentes. La première est la voie du yogi qui voit dans la pensée une sorte d’ennemi qu’il faut vaincre et qui, par conséquent, à force d’efforts parvient à un état de tranquillité appelé « samadhi ». Or cet état ne peut être que temporaire, dans la mesure où il est créé par la personne et plus tard revendiqué par elle, lorsque le yogi s’imagine qu’il a été en samadhi, ne se rendant pas compte que son état était dû précisément à l’absence de ce il.

La deuxième voie est celle du jnani, qui comprend que la pensée n’est que mouvement dans la Présence Consciente qu’il est. De ce « point de vue », rien ne peut être un ennemi ; chaque pensée, chaque sentiment, chaque perception sensorielle est mouvement dans la conscience, par conséquent une part de « moi-même ». Aux yeux du jnani, il n’y a plus d’états ; il sait qu’il n’y a rien en dehors de la Pure Conscience, l’Expérience en soi, et que tout jaillit de lui en tant qu’Expérience, non pas de sa personne. L’unique Présence Vivante qu’il est le « matériau brut » de toutes les apparences. Il est tout individu, toute pensée, rien n’est à maîtriser, pas même un quelconque « je » qui, comme le reste, n’est que mouvement énergétique. La Présence est son unique réalité, qu’il y ait ou non mouvement énergétique. C’est pourquoi son état (ou plus exactement son non-état) est permanent, toujours présent, bien qu’il n’y ait pas de « moi » pour le déclarer ou le revendiquer.

Dans le livre immortel comprenant la Mandukyopanishad, commenté par Shankara et annoté par Swami Nikihilananda, il est dit que les objets de l’état de veille sont tout autant des produits de l’imagination que ceux de l’état de rêve, et que ce qui les différencie vient uniquement de l’organe de perception. Dans les notes venant après le paragraphe II, alinéa 13 il est dit que le monde n’est qu’une idée « intérieure » projetée à l’extérieur par les organes des sens. Que faut-il entendre par là ?

Si nous donnons à ces termes une formulation moderne, on pourrait les interpréter de la façon suivante :

Nous pensons être des êtres vivants, faits de chair et de sang. Cette croyance est tellement ancrée en nous que nous oublions avoir appris à l’école que la matière est constituée de molécules, elles-mêmes constituées d’atomes, de particules si infimes que l’on ne peut avoir idée de leur dimension. Chaque atome est un minuscule système solaire et, relativement, les particules sont tout aussi éloignées les unes des autres que le soleil des planètes. Si nous pouvions soustraire l’espace d’entre les particules, vous et moi et les gens vivant à Tiruvannamalai pourraient être contenus dans une boîte d’allumettes !

Le corps physique, autrement dit, est de l’espace vide à plus de 99,9 %. C’est une réalité défendue par les physiciens. Nous ne sommes qu’une immense bulle d’air — même pas, puisque l’air est constitué d’atomes et donc également de vide à plus de 99,9 %. Nous sommes des enveloppes pleines de vide. Les rayons cosmiques et toutes sortes de particules infinitésimales nous traversent sans pour ainsi dire rencontrer d’atomes de notre corps.

Et qu’en est-il du contenu de la boîte d’allumettes ? Est-ce de la matière ? Lorsque les particules infinitésimales rassemblées sous forme d’atomes sont examinées, la ligne-frontière entre matière, énergie, lumière et chaleur disparaît. En fin de compte nous sommes lumière, ou énergie.

Les scientifiques découvriront peut-être un jour la source de cette énergie. Nous-même avons la conviction que cette source est l’amour.

Au plan de la psyché, cela est évident. Ainsi, si nous détestons un travail, il suffit de le réaliser pour un être aimé pour qu’aussitôt il nous devienne agréable. En Hollande où le climat est pratiquement aussi détestable qu’en Grande-Bretagne, un adolescent ne répugnera pas à faire trente kilomètres à bicyclette sous un vent glacial et la pluie pour retrouver celle qu’il aime. Par contre, il serait étonnant qu’il fasse deux kilomètres seulement de gaieté de cœur pour se rendre au supermarché ou à son travail… En présence de l’amour, nous avons une énergie illimitée ; aucun effort ne paraît démesuré, aucune corvée fastidieuse.

Dans l’amour, le « je » ne se projette pas et toute notre attention se focalise sur l’être aimé. Or cette non-projection du « je » (nous le projetons des centaines de fois dans une seule journée) entraîne une extraordinaire détente, ce qui libère une telle somme d’énergie que le corps tout entier disparaît et se dissout dans l’amour. C’est uniquement au retour des pensées « je » que l’idée je-suis-un-corps se projette à nouveau dans l’espace et le temps, et avec elle la projection ayant pour nom « monde ».

Le monde matériel solide n’est véritablement qu’une idée. Pourquoi est-ce si difficile à comprendre ? A cause de notre identification à quelque chose qu’on pourrait appeler une fréquence d’onde de hasard, créant l’impression qu’ELLE est la réalité et rien d’autre. Pourtant il est facile de s’apercevoir que cela est faux, puisque dans le rêve il y a identification similaire avec d’autres fréquences d’onde, et que là nous comprenons sa nature purement mentale. Cette confusion dans le rêve avec d’autres fréquences d’onde produit un spectacle tout aussi réel que celui qui se déroule dans l’état de veille.

En d’autres termes, l’apparente réalité de l’état de veille comme de l’état de rêve vient de la personne elle-même, de son assimilation avec l’entité éveillée ou qui rêve. Nous croyons dur comme fer ce que nos parents nous ont dit : que nous sommes cette entité. Notre croyance incontestée a contribué à créer ce phénomène, décrit par Shankara, qui est la projection d’une idée dans l’espace/temps à l’aide des organes sensoriels (qui eux-mêmes ne sont qu’un mode de pensée) — idée qui crée un rêve à l’apparence tellement réelle qu’il nous est pratiquement impossible de croire à sa non-réalité, alors même que les plus grands experts spirituels et laïques nous expliquent de façon on ne peut plus claire notre erreur.

Aussi une Présence vivante, un Guru, nous est-elle nécessaire (du moins à 99,9 % d’entre nous), dont la vision et la conviction sont à ce point parfaites qu’elles sont capables de déraciner nos convictions contraires héritées de nos parents et du reste de notre entourage. Un lapin — celui du monde matériel réel et solide — sort du chapeau de l’illusionniste parce que nous y croyons. Lorsqu’un authentique guru nous apporte ses arguments, et plus encore sa certitude et sa clarté, pour nous faire comprendre le côté infantile de notre croyance à la réalité du « je » projeté, celui-ci disparaît et, avec lui, la solidité du monde. C’est peut-être pour cette raison que Shankara compare le Guru, avec un certain humour, à un magicien encore plus habile que celui des foires : le premier nous montre des objets sans réalité, alors que le Guru crée l’égalité entre lui et le disciple. Autrement dit : le Guru démasque le magicien en nous — la foi aveugle dans le « lapin » que les organes sensoriels, la mémoire et nos parents brandissent ou ont brandi — et nous libère de l’illusion. Cette libération s’étant produite, il demeure la liberté, la pure conscience, l’Atma, qui est le Guru. Le Guru est en même temps le « sentier » et le but ; il est liberté, paix, amour en soi, ou tout autre qualificatif que nous voudrions donner à l’Ultime Réalité. En découvrant que nous aussi sommes liberté, rien que liberté, notre but est atteint, et nous sommes consciemment ce que le Guru est lui aussi consciemment. La seule différence jusqu’ici entre Lui et nous était qu’Il le savait et que nous ne le savions pas.

Le moi identifié à la croyance à l’image, au « je » de projection ne peut découvrir l’Ultime Réalité. Ce qui est limité ne peut ni découvrir ni comprendre le non-limité. Mais le non-limité, l’Ultime Réalité, deviendra absolument clair à l’instant où la dernière trace de croyance au limité se sera évanouie. Et cela ne se passera pas en se frappant sur la tête avec le gourdin du limité, ce qui signifierait qu’on y croit encore, même si l’on ne voit en lui qu’un ennemi indésirable. Cela ne se passera que grâce à l’observation juste, par la découverte que le limité est seulement un mirage, un mouvement dans la Présence Consciente que nous sommes et qu’il n’a pas la moindre indépendance — il est, au contraire, aussi dépendant de la Conscience que l’est la vague de l’eau.

Le « je » de projection est en conséquence totalement irréel, juste une pensée, une image projetée sur un écran de cinéma. Il ne peut être liberté, dans la mesure où il n’a pas d’existence propre. C’est très certainement ce qu’entendait Shankara par ces mots (Deuxième partie, paragraphe V) : « Il n’y a ni dissolution ni naissance, et personne qui soit enchaîné, personne qui aspire à la sagesse, personne qui soit en quête de libération ni personne qui soit libéré. Voilà l’absolue vérité ».

Ou, suivant la formulation si simple, presque simpliste, de Ramana Maharshi : « Renoncez à l’idée que vous n’êtes pas réalisé ! — que vous êtes une personne à la recherche de quelque chose ».

Traduit de l’anglais par Béatrice Jehl