Entretien avec Nisargadatta maharaj 1980


11 Oct 2012

(Revue Être. No 2. 1986. 14ème  année)

Maharaj : D’où venez-vous ?

D’Amérique.

Depuis quand êtes-vous à Bombay ?

Je suis arrivé ce matin.

Comment avez-vous eu connaissance de cet endroit ?

Plusieurs de mes maîtres sont venus ici.

Avez-vous lu le livre « je suis » ?

Oui, bien sûr. Je suis chargé de vous transmettre le bon souvenir de Nytta.

Et quel est l’objet de votre visite ?

Je n’en sais trop rien.

Souhaitez-vous poser des questions ? Y a-t-il quelque chose dont vous vouliez parler ?

Oui, la personne se demande pourquoi je suis venu.

Traducteur : Vous voulez demander à Maharaj pourquoi vous êtes venu ?

Non, la personne en moi demande pourquoi je suis venu !

Quelle réponse allez-vous lui fournir ?

Je n’en sais encore rien, j’attends.

Approchez-vous, mettez-vous devant et parlez-moi.

Nytta serait désireuse de savoir si vous vous souvenez d’elle, elle m’a chargé de poser une question…

Ne vous occupez pas d’elle, occupez-vous de vous-même. Si vous avez une question, posez-la !

Non, je n’ai pas de question.

Comment expliquez-vous cette absence de question ? Quelle en est la raison ?

Parce que je me sens perdu.

Qu’est-ce qui sait que vous êtes perdu ?

Une petite voix à l’intérieur de moi.

De qui peut-elle être la voix ?

Je n’en sais rien mais elle est presque toujours là.

Êtes-vous à l’intérieur de cette voix ?

Non.

Quelle est votre identité, qui êtes-vous ?

La voix estime être le maître.

Et vous ?

Son esclave quelquefois.

Qu’entendez-vous par esclave ?

Je réagis à tout ce qu’elle dit.

Quelle est la couleur, la forme de cet esclave ?

C’est difficile à dire.

Si vous pensez être un corps, alors il vaut mieux que vous partiez. Ici ne restent que ceux qui ont transcendé le corps-intellect.

On essaie.

Qu’êtes-vous et qu’essayez-vous de faire ?

 De vivre avec la voix.

La voix est là, d’accord, mais c’est de vous dont je parle. Vous êtes quoi ?

Je crois que je n’en sais rien.

Alors pourquoi parlez-vous ?

Parce que vous m’avez posé une question.

Vous êtes une image de chair et de sang, qu’y a-t-il à l’intérieur ? N’y a-t-il pas une entité à l’intérieur ?

Je ne la connais que par la voix.

Mais qui écoute la voix ?

C’est la plupart du temps la voix se parlant à elle-même.

Vous parlez d’irréalités… ! Avez-vous commencé par d’abord vous connaître ou est-ce la voix qui vous a connu la première ?

Je ne comprends pas.

L’auditeur de la voix s’est connu ou bien est-ce la voix qui l’a connu ?

En même temps ?

La voix formule quelque chose mais la compréhension provient de l’auditeur ! Ce qui comprend la signification de ce que dit la voix ne peut pas être la voix. Quelle valeur attribuez-vous à ce qui écoute ?

Quelquefois la voix et ce qui écoute sont une même chose.

Vous expliquez les choses tantôt d’une façon, tantôt d’une autre ! Vous, où vous situez-vous ?

Mais c’est ainsi ! La voix parle à quelqu’un et à d’autres moments elle se parle à elle-même.

Vous êtes obsédé par un fantasme.

Je le comprends, c’est pour cela que je suis venu.

Et vous avez lu « Je suis »… ! N’avez-vous pas l’expérience d’exister ? Pourriez-vous avoir une expérience quelconque sans ce savoir « je suis » ?

Oui.

Ce que vous affirmez est une impossibilité. Si votre expérience est de ne pas être comment pouvez-vous vous déplacer, parler ? Il vous faut beaucoup méditer et vous interroger clairement sur votre identité.

(Un autre visiteur) : J’ai rencontré beaucoup d’hommes éclairés, des sages, mais jamais d’homme totalement libéré. En existe-t-il ou la libération implique-t-elle la disparition du corps ?

Qu’a donc le corps de tellement incompatible avec la libération ?

Il est si faible, son existence si courte ! Il suscite des besoins, des désirs, il constitue une terrible limitation.

Les manifestations physiques sont limitées… et alors ? C’est le Soi qui est libéré de la surimposition des idées fausses et le Soi n’est contenu dans aucune expérience particulière, aussi glorieuse soit-elle.

Peut-on être libéré pour toujours ?

Toute expérience est liée au temps. Ce qui a eu un début se doit d’avoir une fin.

Alors la libération dans le sens où je l’entends n’existe pas ?

Au contraire, nous sommes toujours libres. Nous sommes à la fois conscients et libres d’être conscients, personne ne peut nous enlever cette faculté. Vous connaissez-vous inconscient ou non existant ?

Je ne m’en rappelle pas, mais cela ne prouve pas que je ne puisse être parfois inconscient.

Pourquoi ne pas vous détourner de l’observation en faveur de l’observateur et prendre conscience de l’importance majeure de la seule déclaration authentique que nous puissions formuler : « Je suis ».

Comment y arriver ?

Il n’est besoin ici d’aucun « comment ». Gardez en mémoire le sentiment « je suis », fondez-vous en lui jusqu’à ce que pensée et sentiment deviennent un. En renouvelant les tentatives, tôt ou tard vous obtiendrez le juste équilibre entre attention et affection et votre intellect sera alors fermement ancré dans cette pensée-émotion « je suis ». Quoi que vous puissiez penser, dire ou faire, ce sentiment immuable et chaleureux d’être demeurera en tant qu’arrière-plan permanent de toute activité cérébrale.

Et c’est ce que vous appelez libération ?

C’est ce que j’appelle état naturel. Que peut-il y avoir de gênant dans le fait d’être, de connaître, d’agir spontanément et dans la joie ? Pourquoi considérer cet état comme tellement exceptionnel que le corps ne puisse y survivre ? Qu’a donc le corps de si mauvais qu’il mérite la mort ? Révisez votre attitude envers votre corps et laissez-le tranquille. Ne le dorlotez pas, ne le torturez pas, laissez-le fonctionner, la plupart du temps juste en dessous du seuil de l’attention consciente.

Je suis hanté par le souvenir de mes merveilleuses expériences. Je voudrais les retrouver.

C’est parce que vous voulez les retrouver que vous ne pouvez pas les atteindre. Cet état d’avidité barre le chemin à toute expérience de quelque profondeur. Rien de grand ne peut arriver à un esprit sachant exactement ce qu’il veut, parce que rien de ce qui peut être souhaité et visualisé n’a une grande valeur.

Traduit de l’anglais par Paul Vervisch