Yves Albert Dauge : Entretiens sous le figuier ou initiation à l’ésotérisme


11 Feb 2012

(Revue Epignosis. No 2, Cahier 1. Octobre 1983)

I.

Deux personnages.

L’un mène le jeu: c’est une femme, Khadoma Loccord. Nous l’avons bien connue, sous un autre nom: elle irradiait la bonté, la science, l’enthousiasme. Ses études furent particulièrement brillantes dans des domaines fort divers, et une carrière royale s’ouvrait devant elle. Brusquement, toute jeune encore, elle se convertit à une royauté d’un autre ordre: elle quitta tout pour se consacrer, dans la retraite, dans ces « marges » du monde où bat la vraie vie, à l’expérience spirituelle. Sans polémique ni prosélytisme, par un total effacement d’elle-même, elle demeura longtemps un canal intelligent et bénéfique des Énergies créatrices. Elle éveilla bien des esprits à leur propre voie, et eut une influence considérable dans le champ secret des consciences. Nous tenterons, à travers ce texte, de restituer quelque chose de sa lumière: elle y jouera, naturellement, le rôle de l’initiatrice.

Le second personnage, Irénée Kitège, se trouve dans la situation de l’intellectuel habile et curieux de tout qui commence à percevoir les pièges du mental, les limites des idéologies, et qui voudrait découvrir d’autres perspectives du savoir. Cependant, ses habitudes de pensée pèsent toujours sur lui, et il n’ose pas trop se lancer dans l’aventure périlleuse de la Gnose. D’où ses réticences comme ses élans, ce mélange de scepticisme et d’ouverture.

Le lieu: quelque part en Europe, dans un jardin clos. Un fort beau jardin en vérité, où la végétation, extrêmement dense et variée, faisait faire en un instant le tour du monde. Au milieu, un vénérable figuier, chargé d’ans et de fleurs, s’essayant à ressembler à l’arbre divin sous lequel le Bouddha reçut l’illumination. A moins que ce ne fût une réplique de l’Udumbara, dont la floraison, plutôt rare, coïnciderait avec l’apparition d’une nouvelle Lumière en ce monde…

IRÉNÉE. — Tu seras toujours pour moi un sujet d’étonnement. Qu’est-ce donc que cet ésotérisme auquel tu as sacrifié ta carrière? A-t-il seulement une consistance quelconque en dehors de ton esprit? Il faut être, je crois, un romantique d’un autre âge pour s’immerger dans cette extravagante nébuleuse de l’occulte, de l’irrationnel, pour évoluer parmi ces clairs-obscurs qu’on appelle hermétisme, alchimie, astrologie, magie, parapsychologie, théosophie, mystique, etc. Cultiver la chimère, c’est s’acheminer vers la folie: « Le sommeil de la raison engendre tous les monstres … »

KHADOMA. — Il y a en fait deux nébuleuses, qui sont jumelles: celle que tu portes en toi pour n’avoir jamais fait l’effort de chercher la pure lumière du réel au-delà des limites ordinaires et des catégories imposées; et celle dont s’enveloppent tous les charlatans de l’occultisme, les passionnés de l’étrange, les affamés de pouvoirs, qui sont légion.

L’ésotérisme authentique, qui n’est ni exhibitionniste ni fréquent, exige non seulement de hautes qualités, mais une discipline fort rigoureuse; c’est une aventure pleine de périls, qui vous demande tout, pour vous donner le Tout. De quoi s’agit-il? De comprendre le réel dans son ensemble, de s’intégrer dans le circuit des Énergies créatrices, d’être capable de participer à la métamorphose universelle.

Fig.l. Le Charadrius

C’est l’un des motifs du célèbre vitrail symbolique de la cathédrale de Lyon, exécuté d’après le Speculum Ecclesiae d’Honorius d’Autun (voir Émile MALE, L’art religieux du XIIIe siècle en France, 8e éd., Armand Colin, 1948 = « Le Livre de Poche », 1968, tome I, pp.90 sq. et principalement 96-97). Noter la graphie kladrius pour charadrius.

« Il y a un oiseau appelé charadrius, dit Honorius d’Autun, qui permet de deviner si un malade échappera ou non à la mort. On le place près du malade: si le malade doit mourir, l’oiseau détourne la tête; s’il doit vivre, l’oiseau fixe son regard sur lui, et de son bec ouvert absorbe la maladie. Il s’envole ensuite dans les rayons du soleil, et le mal qu’il a absorbé sort de lui comme une sueur. Quant au malade, il guérit ». Suit une assimilation du Christ au charadrius blanc (op. cit., p.97).

Laissant de côté l’interprétation christologique, nous pouvons attribuer au symbole une signification proprement universelle. Il figure alors l’Esprit de Vie, l’appel de la voie ésotérique, le Maître intérieur. Chacun d’entre nous, malade de sa psyché, de son ego, de son incarnation, de sa fermeture sur lui-même, de la pesanteur et de l’impermanence du monde phénoménal, est visité par cet oiseau. Si le contact s’établit entre le regard du messager ailé et celui du malade, ce dernier est « sauvé ». Sa négativité disparaît, son Cœur s’éclaire, les Énergies divines pénètrent en lui. Et l’envol de l’oiseau vers le soleil traduit non seulement la guérison, mais le mouvement ascensionnel de l’être éveillé qui ne fait plus qu’un avec le céleste Médecin. La voie ésotérique, vers Dieu, et en Dieu, s’ouvre royalement… Mais si le malade refuse d’entendre l’appel d’en haut, l’oiseau se détourne de lui, et c’est l’échec — un retard supplémentaire dans l’évolution humaine.

Ici, Khadoma est comme le charadrius: Irénée répondra-t-il à son invitation?

IRÉNÉE. — Mais c’est insensé! J’approuve totalement la sagesse grecque qui recommandait à l’homme de ne pas viser plus haut que sa condition mortelle, sous peine d’être écrasé par Némésis. Nous disposons d’un pré carré pour y travailler: ceux qui prétendent en sortir sont voués à la catastrophe.

KHADOMA. — La sagesse grecque dit aussi: Par la connaissance, imite Dieu, deviens dieu. La formule delphique: Connais-toi toi-même, nous révèle précisément notre destinée: émanés de Dieu, éloignés de Dieu, et rappelés par Lui. Pour réussir notre retour vers le Soi, il faut user de dialectique — c’est-à-dire de discernement dynamique — entre audace et humilité, élan et circonspection, foi et lucidité. C’est ainsi que nous pourrons devenir parfaits comme est parfait notre Père céleste.

IRÉNÉE. — Jésus enseignait donc l’ésotérisme? Ce n’est pas l’avis du clergé, en tout cas…

KHADOMA. — Jésus, et la chaîne initiatique issue de lui, qu’il ne faut pas confondre avec les institutions ou la pastorale, exigent une connaissance essentielle, évolutive, totalisante, libérée, opérative et pacifique. C’est la définition même de l’ésotérisme, tel qu’on le retrouve, sous des voiles ou des vêtements divers, partout et toujours.

« La puissance royale divine est à l’intérieur de vous-mêmes » (Lc. 17, 21) : comment pourrait-on mieux caractériser la nature de l’ésotérisme et sa visée propre? Éveiller le dieu qui est en nous, et par là même le dieu qui est dans les autres, dans tous les êtres: version asiatique de la même idée [1].

IRÉNÉE. — Mais, pratiquement, comment fait-on de l’ésotérisme? Il n’existe pas de manuel à cet effet.

KHADOMA. — On ne « fait » pas de l’ésotérisme, comme de la peinture, ou du cheval. On s’engage dans un processus de connaissance et de transformation, universel par son sens, mais absolument personnel par son trajet: pour un seul et même but, il n’y a pas deux voies semblables. On ne fait pas: on vit de l’intérieur une métamorphose.

IRÉNÉE. — A quoi servent donc ces forêts de symboles parmi lesquelles vous errez plus souvent que vous n’avancez, si j’en juge par les interprétations contradictoires, les exégèses confuses et arbitraires, l’ingéniosité peu convaincante de l’herméneutique? Tous les livres dits ésotériques, ou occultes, ou hermétiques, nous entraînent hors des pistes rationnelles pour nous égarer, sans viatique, sans clefs précises, dans des mondes divergents et artificiels qui semblent refléter, plutôt que la vérité, des dérèglements ou des extrapolations de la psyché.

KHADOMA. — Encore une fois, laissons de côté le pseudo-ésotérisme, et souvenons-nous que les adeptes — au sens exact du terme — n’écrivent pas, ou n’écrivent plus, à moins qu’ils n’y soient forcés par un impératif salvateur déterminé, ce qui réduit considérablement la bibliothèque des livres essentiels.

Quant aux symboles, ils sont là pour nous aider et nous stimuler dans notre travail. En réalité, il faut savoir les utiliser. Ce qui te parait forêt n’est autre que la luxuriance inutile des ombres d’explication. Par eux-mêmes, quelque vaste que puisse être leur champ d’application, les symboles sont « simples », comme on le constate après les avoir correctement déchiffrés, cohérents, parfaitement complémentaires: ce sont des relais, pour nous, de la Lumière infinie, des étoiles qui nous guident au plus profond des cieux.

IRÉNÉE. — Il y a donc un mode d’emploi. Où peut-on le trouver?

KHADOMA. —Il n’est écrit nulle part, pas même sur le sable. C’est dans son Cœur que chacun doit le découvrir, à force de volonté, de purification et de patience. Si l’on désire ardemment, par un sacrifice total de soi-même jusqu’à la mort du « moi », comprendre, aimer et créer, l’échelle d’or de la Gnose jaillit du Cœur vers l’Absolu, et à l’appel de leur nom, les symboles comme les êtres accourent en toute clarté.

IRÉNÉE. — Il me semble que tes réponses font reculer le problème au lieu de le résoudre. Tu me renvoies comme une balle de plus en plus loin, et je perds pied complètement. Qu’est-ce que le Cœur, la Gnose, l’Absolu? Qu’y a-t-il après la mort du moi? Auparavant, j’étais perplexe; à présent, je suis désorienté…

KHADOMA. — Tout cela est excellent: se poser des questions comme tu le fais est le premier pas vers l’éveil. Tu sens obscurément qu’il y a quelque chose, tu es poussé, attiré; l’indifférence ne peut plus t’atteindre; il te faut marcher. Mais je crois que des exemples précis de symboles décryptés « par le Cœur » c’est-à-dire par la Conscience éveillée et devenue opérative — t’aideront à percevoir la profondeur et la nécessité de l’ésotérisme.

I. L’Arcane « Le Mat » du Tarot.

Connais-tu le Tarot?

IRÉNÉE. — Oui. C’est un jeu de cartes qu’on utilise pour la divination, une activité, soit dit en passant, d’une exemplaire vanité.

KHADOMA. — Ne nous occupons pas de cet aspect des choses, d’autant plus que l’ésotérisme a pour fin de relativiser et de transcender le temps comme l’espace. Le Tarot, c’est un ensemble de 78 Lames, dont 22 Arcanes majeurs: support admirable de méditation, clef de compréhension des Énergies universelles, source indéfinie d’exercices spirituels, vivant inspirateur de notre itinéraire personnel…

IRÉNÉE. —Diable! Nous voilà dispensés de maître.

KHADOMA. —Non pas, car il faut l’interpréter et s’en servir correctement; et, à défaut d’un guru quelconque, ce ne peut être que le relais de la sollicitude du Maître invisible.

Les Arcanes majeurs, principalement, étudiés un par un, ou par groupes divers, ou dans leur enchaînement total, constituent à la fois un miroir de notre état de conscience, de notre niveau ontologique, et un outil propre à accélérer le processus de notre transformation [2].

IRÉNÉE. — Leur sens et leur utilité dépendent donc de la qualité de l’opérateur?

KHADOMA. — Exactement: ce sont des révélateurs et des intensificateurs d’énergie. Je prendrai pour exemple l’Arcane du Mat ou du Fou, qui ne porte aucun nombre et domine ainsi le jeu tout entier. C’est sans doute la plus mystérieuse, la plus étonnante des Lames, celle dont le déchiffrement est vraiment capital. Un personnage vêtu en fou moyenâgeux pérégrine, l’air absent, vers l’Orient; un chien, ou un lynx, l’attaquant par derrière, a déchiré ses chausses, mais il n’en a cure. L’œil fixé sur une lointaine étoile, il avance en tâtant le terrain de son bâton; le sol déploie sa richesse, mais recèle des dangers. De sa main gauche, il maintient sur son épaule droite un second bâton auquel une besace est accrochée. Des grelots tintent tout autour de son corps, dont l’attitude, dans son ensemble, ne parait guère naturelle.

IRÉNÉE. —Voilà bien une étrange composition, et l’on peut se demander quel rapport elle a avec l’ésotérisme, avec la Gnose. Je sais que tu vas me l’expliquer, mais n’est-ce pas de ta part cette habileté des sophistes ou des magiciens, qui font tout parler selon leur désir?

Fig.2. « Le Mat » ou « Le Fou » selon l’Ancien Tarot de Marseille.

KHADOMA. — Ce n’est pas moi qui ai inventé le Tarot ni dessiné la Lame; je ne cherche pas à briller par l’érudition ni par l’originalité. L’ésotériste, d’ailleurs, ne vise jamais à l’originalité, mais à la vérité, « qui est le monde commun à tous les êtres éveillés », selon la formule d’Héraclite.

Revenons à notre Mat, et considérons-1e comme le symbole d’une Force essentielle qui doit passer en nous. Étant donné la vastitude du champ de l’ésotérisme, cette même Force s’y trouve exprimée, illustrée, de bien des façons. Le tout est de la reconnaitre dans cette figure ; c’est le fruit du savoir, de l’intuition, de l’expérience, et du contact avec l’Esprit. Et mon explication, naturellement, vaudra ce que je suis.

Je dirai donc qu’il s’agit là de la pérégrination, selon une dialectique présence / absence, de l’Amour libéré, thème majeur de la Gnose, et but fort difficile à atteindre.

IRÉNÉE. — Jusqu’à présent, tu remplaces une énigme par une autre!

KHADOMA. — Patience: je ne puis faire comprendre en une minute ce que j’ai mis des années à assimiler. Le thème du Fou est ambivalent: ce peut être un homme « défiguré » ou un homme « transfiguré ». Ou bien il est étourdissement, irresponsabilité, vide, ou bien il est conscience transcendante, liberté divine… Phénomène périlleux de « déconnexion » par rapport à la raison ordinaire: si on ne réussit pas à la dépasser par en haut, on en sort par en bas! Envisageons pour l’instant la réussite, le Fou au sens noble, supérieur du terme.

IRÉNÉE. — Si j’ai bien saisi, ce Fou est celui qui, par sa recherche ou par son indépendance, constitue un défi au « bon sens » de l’humanité en général.

KHADOMA. — C’est cela: un défi pour l’humanité « psychique ». Ce type de délivré vivant se retrouve partout, dans le bouddhisme, l’hindouisme, le taoïsme, le soufisme, le christianisme. Mais celui qui m’a vraiment initiée au contenu essentiel de la folie, c’est le Tibétain ‘Brug-pa Kun-legs, dit « le Fou » de ‘Brug (XVe-XVIe s.), mystique et poète plutôt mal vu du clergé conformiste, comme il se doit, et qui a laissé de lui un souvenir étrange et éblouissant.

Affranchi des règles et des convenances, inspiré et imprévisible, il est à la fois absent du monde et présent au monde, ailleurs et ici. Du reste, tout pour lui « a la même saveur », puisqu’il connaît la Réalité « ultime ». Il transcende le bien et le mal, toutes les dualités, les formes et les normes: son Âme et son Esprit sont au-delà, à la table de Dieu, ou dans le lit de la Déité. Sans se soucier de son propre personnage, il irradie, en n’importe quelle situation, une joie surhumaine et une infinie compassion. Partout et toujours, il accompagne et sert tout être dans la plus haute liberté. Il est comme un rais de soleil bouleversant les ténèbres qu’il traverse, comme un oiseau migrateur dont le vol fascine et déconcerte. Sa totale spontanéité fait jaillir sur son passage la végétation subtile et inattendue de l’Art souverain.

IRÉNÉE. —Alors, ce n’est pas de la rhétorique? Il est bien question d’un personnage réel?

KHADOMA. —Assurément; et il y en a bien d’autres, fidèles témoins de la « Grande Union » dans le Divin. Écoute ce que chante Kun-legs à propos de l »‘athlète danseur » — lui -même [3] :

« N’allant nulle part, il va aux dix orients; il ne voit rien du tout, et pourtant il voit tout.

Allant lentement, il court et va; les trois étages du monde, d’un seul pas il les franchit…

Par force activité, il trouve le non-agir; la notion même de non-agir, il l’a tout oubliée.

Le chant de joie n’est point fini; la force innée de la pensée reste insouciante, à l’aise, à l’aise.

Dans l’espace du Sens, il n’y a plus rien à dire; et tout ce qu’on dit, pourtant, du Sens est bien issu ».

Telle est la sérénité de la transcendance, pour laquelle tout se résout en unité par le jeu constant d’une dialectique sans faille.

IRÉNÉE. — J’aimerais pouvoir te suivre, mais cela demeure trop abstrait à mon gré. Saurais-tu préciser ton analyse de la condition du Fou?

KHADOMA. — En tout cas, il est hors condition, inconditionné, comme l’indique l’absence de nombre sur cette Lame: il n’entre plus dans une série, car il se situe par-delà les catégories de l’être. Compter n’est plus son fait. Angelus Silesius, dans son Pèlerin chérubinique — que je te conseille de lire pour comprendre notre Arcane —, dit ceci après avoir énuméré cinq degrés de progression en Dieu: « Qui va plus loin s’abîme et ne sait plus rien du nombre » (II, 255). Voilà donc notre Lame sans numéro, notre Fou sans condition. Ce n’est pas le zéro, c’est le transnumérable.

Je t’ouvre maintenant trois voies pour saisir l’essence du Fou.

C’est d’abord celui qui renonce à la raison commune, à la société organisée, aux rites, aux ornières, aux bornes, celui qui renonce à son « moi » — corps et psyché —pour retrouver un « Je suis » à un autre niveau, celui qui sort d’Égypte, de Mizraïm, c’est-à-dire du pays « confiné », ainsi que l’explique la Cabbale, pour rejoindre sa vraie patrie, céleste ou supracéleste.

C’est Énée, quittant Troie et Carthage, « l’or et la femme », à la poursuite d’une lumière surréelle. Ce sont ces oiseaux que ‘Attâr, le soufi, nous montre ayant tout abandonné pour la quête de leur roi infiniment lointain, Simorgh. C’est saint Paul, étranger et voyageur sur la terre, fasciné par la Cité sainte, et déjà hors du monde [4].

L’autre nom du Fou est le Mat, ce qui implique l’idée de mort: mort au plan des phénomènes, des apparences, des passions, des pseudo-sagesses, afin de renaître dans la gloire spirituelle. Cette mutation l’a rendu invulnérable: la bête — soit un chien, figure des sphères inférieures, soit un lynx, symbole de l’intellectualité orgueilleuse — a beau le déchirer, il ne sent rien. Etre « mat » de cette manière n’a rien de négatif: c’est le signe de la réussite.

IRÉNÉE. —Subtilement argumenté. Mais es-tu sûre qu’il ne s’agisse pas d’un vrai fou?

KHADOMA. —Nous y reviendrons. Je continue sur ma lancée en abordant un second aspect du personnage. Il représente l’Autre, ou encore l’Étranger, celui qui est devenu lui-même au milieu d’une humanité non évoluée, objet d’étonnement de méfiance, ou de haine. Complètement affranchi des pesanteurs, des conventions, des carcans et des limites, il incarne la vraie spontanéité, le jaillissement imprévisible du jeu divin, la souveraine aisance, l’humour libérateur, et le caractère proprement invraisemblable de la Vérité. C’est notre Tibétain, l’extraordinaire Kun-legs; c’est le « fou en Dieu » de la littérature soufie; ce sont le hommes « ivres de Dieu » de toutes les ascèses radicales.

Mais remarque bien que cet Autre, cet Étranger, est le seul à être réellement au cœur du monde, par sa force de compréhension et d’ouverture. Son héroïsme, en effet, est double: à celui de la sortie du monde, de la distanciation, est lié celui de la présence au monde, du dévouement. Il est à la fois au dessus et au-dedans de tout, en fils de Dieu qu’il s’est fait.

Et cela suppose une puissante capacité dialectique, une intensification réciproque indéfinie des opposés-complémentaires. A quoi te fait penser CE personnage avec ses deux bâtons, l’un pour la verticalité, l’autre pour l’horizontalité? Et cette curieuse manière de faire passer le second sur son épaule droite en le tenant de la main gauche, ce qui donne l’impression qu’il tourne sur lui-même?

IRÉNÉE. —Je vois où tu veux en venir: à la structure « absolue » de ton ami Abellio, représentation lumineuse du travail dialectique.

KHADOMA. —Il y a autre chose. La lettre hébraïque dévolue au Fou — puisqu’aux 22 Arcanes majeurs correspondent les 22 lettres-nombres de cet alphabet — est le Shin, qui ressemble à une lampe d’où s’élèveraient trois flammes, avec un point surmontant celle du milieu. Ce Shin, réplique du triple Arbre de Vie dont parle à mots couverts la Genèse, signifie la maîtrise des énergies complémentaires grâce au dynamisme médian d’intégration et de fructification. Figure et fonction dialectiques, par conséquent. Notons aussi que cette lettre est affectée au Verbe artiste, au Fils de Dieu, dont elle souligne l’activité vivificatrice universelle [5].

Lettre Shin

Toujours est-il que cet Autre qu’est le Fou manifeste le jeu suprêmement délié, subtil, des Forces divines, dans une joie libre et sereine. Tel est, par exemple, le sens du vaste panneau central du « Jardin des Délices », triptyque de Hieronymus Bosch: c’est le paradis des « fous en Dieu », participant à la fois de la pureté de l’Un et de la luxuriance, de la magnificence du multiple.

IRÉNÉE. — Et que dis-tu de la célèbre « nef des fous »?

KHADOMA. — C’en est tout simplement l’antithèse, ou l’inversion.

Passons au troisième caractère de l’Arcane.

Ce personnage est celui à travers qui se révèle l’AMOUR divin, dans la déconcertante spontanéité de son comportement, le trésor infini d’une compassion salvatrice, l’omniprésence ardente et bénéfique. C’est Hallaj, devenu le reflet dansant de la Vérité, ou de l’Âme du Monde; c’est Ramakrishna, enivré par la découverte de la Mère divine; ce sont les allées et venues de cet « amour fou de Dieu » dont a si bien parlé Paul Evdokimov… [6]

IRÉNÉE. — Mais qu’est-ce qui te prouve, ici, la prépondérance de l’Amour? Ce n’est pas inscrit sur notre Lame.

KHADOMA. — Revenons au chien-lynx, qui représente l’agression du mal: le Fou ne le chasse pas, ne le bat pas. Il ne répond pas à cette agression par la violence, de manière à rompre ce circuit de fureur et de haine qui enchaîne notre monde; il regarde ailleurs, soit qu’il prie, soit qu’il visualise son ennemi en ami. N’est-ce pas là la preuve de l’amour?

« Moi, je vous dis de ne pas tenir tête au méchant… Moi, je vous dis: Aimez vos ennemis, priez pour vos persécuteurs…  » (Mt. 5, 39 & 44): paroles de Jésus, admirables de folie. C’est ainsi qu’une vague de bénédictions, émanant de l’Étoile sur laquelle se guide le Mat, et amplifiée par les vibrations positives du « non-agir », peut submerger et transformer notre vie. Et, tout en étant fixé en Dieu, au pôle de l’être, cet athlète de l’Amour, infatigablement, pérégrine à travers monde pour que chaque créature puisse bénéficier de la bonté qu’il irradie et entendre son appel silencieux.

IRÉNÉE. — Je reconnais la cohérence générale de ton interprétation. Pourtant, ne charges-tu pas le symbole de plus de sens qu’il n’en a? C’est le défaut de tout intellectuel passionné par son sujet.

KHADOMA. —Je te répète que ces Lames sont des supports de méditation et des invitations à la Connaissance, et qu’elles ont été conçues par des initiés, et non par des « intellectuels »: par le minimum de traits amener à découvrir la plus ample et plus profonde réalité, tel est le but. L’objet chargé de sens est devant nos yeux, tout bruissant de vie et de lumière: la richesse de la perception dépend de la qualification de l’observateur.

Ah! j’oubliais d’attirer ton attention sur la grande taille du Fou, qui déborde, en haut comme en bas, du cadre de la Lame, cadre pourtant maximal du fait de l’absence de numérotage. Cet aspect gigantesque traduit l’importance de cette « réalisation de Dieu » ainsi obtenue et manifestée — folie de la quête, de la liberté, et de l’Amour —, et la prééminence de cet Arcane vis-à-vis des autres.

IRÉNÉE. — N’aurais-tu rien à dire de la besace accrochée au bâton?

KHADOMA. — Si fait, j’y arrive. Que peut-elle bien contenir? Un symbole de puissance, comme la pierre Cintamani (satisfaction de tous les désirs), ou la coupe d’émeraude (source pérenne de vie), ou le rameau d’or (capacité de transmutation), ou les clefs de Janus, ou la Pierre philosophale [7] ? Ou bien des hardes, ou du vent?

Je pense que c’est son Cœur que porte ainsi le Mat, son Cœur flamboyant, dont il lui faut cacher la trop intense fulguration, tout en le présentant au monde dans cette espèce d’ostensoir mystérieux, reconnaissable aux seuls regards purs. Et ce Cœur, c’est également le Puer aeternus, l’Enfant de l’Éternité, le Fils de Dieu dont un trait dominant est: « Ne pas être enserré par le plus grand, être cependant contenu par le plus petit » [8]. Alors, pour boucler la boucle, je te rappellerai saint Christophe, le géant, transportant sur son dos l’enfant Jésus…

IRÉNÉE. — Bravo! Je vois, je sais, je crois, je suis désabusé! Et si nous parlions quand même du « vrai » fou?

KHADOMA. —Réaliser Dieu n’est pas une mince affaire; vouloir dépasser la raison ordinaire, sauter par-delà la psyché, est une entreprise périlleuse. Ce parcours initiatique, visant à un changement total de centre de gravitation, de niveau d’être, nécessite des qualités fondamentales: désintéressement, courage, discernement, équilibre, etc. Sinon, c’est l’aliénation, la catastrophe; l’individualité s’égare, déchoit, ou vole en éclats c’est le fou au sens banal du terme, celui du bas. Si l’on déplace à droite ou à gauche le point médian du Shin hébraïque, ou si l’on inverse ce signe, lui mettant la tête en bas, le circuit énergétique perd sa normalité: il est déséquilibré, perverti, rompu; on s’enferme dans l’impossible, on sombre dans la magie, la psychose, le vide [9].

A ce propos, disons un mot des grelots qui abondent dans la vêture du Fou. Qu’est-ce qu’un grelot? Une sphère creuse qui tintinnabule — symbole de la folie qui s’agite en vain. Mais c’est également un rappel de cet emblème de la plus haute puissance spirituelle et créatrice que la mystique indo-tibétaine dénomme vajra (diamant-foudre), et la tradition grecque keraunos (foudre de Zeus) d’une sphère centrale, plénitude de résonance de l’Un, jaillissent, par groupes opposés, des éléments végétaux et lumineux figurant la multipolarité énergétique [10]. Celui qui possède le vajra — le « porteur de foudre » — est maitre du dynamisme universel…

IRÉNÉE. — Encore un symbole dialectique, à ce que je comprends.

KHADOMA. — … et semblable au « Je Suis » de la révélation hébréo-chrétienne. Le Fou d’en haut a cette qualité d’être et ce pouvoir. Vajra contre grelot.

Résumons-nous. La folie est « déconnexion »: soit négative, pathologique, c’est-à-dire altération ou rupture de l’activité psychique ordinaire, ou du circuit psycho-spirituel normal; soit positive, transfiguratrice, par libération de tous les conditionnements et ouverture sur l’Absolu.

J’ajouterai que, sur la voie de la métamorphose, il y a une période critique où joue l’ambigüité, où le sens du courant est difficile à contrôler. Il faut la surmonter par la prière et le travail dialectique, jusqu’à parvenir à la parfaite spontanéité, à la sagesse agile, hors d’atteinte de toute rupture et de toute aliénation.

IRÉNÉE. — Et passer pour fou à force d’intelligence et d’amour est la récompense promise au saint… Tout cela est fort intéressant. Mais qui peut s’adonner à l’ésotérisme tel que tu le conçois? Il exige d’immenses recherches, une vie entière — et encore! — vouée à l’étude, de l’intuition, une rare capacité de synthèse, une totale disponibilité, une liberté d’esprit qui parait impossible. Qui aura la faculté, le courage et le temps d’engager tout son être dans une aventure aussi démesurée? Et qui saura goûter réellement cette nourriture que tu proposes?

KHADOMA. — Il est certain que l’ésotérisme — le processus ésotérique —réclame beaucoup d’efforts; c’est la plus difficile des disciplines. Je pense à la question de l' »homme ordinaire » demandant au Christ « Est-ce le petit nombre qui sera sauvé? », et à cette remarquable réponse: « Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite » (Lc. 13,23-24); car cette réponse remplace le point de vue quantitatif par une perspective énergétique et oriente la volonté vers la perfection qui doit être le but de chacun.

Mais ce processus de connaissance et de transformation qu’est l’ésotérisme peut être facilité et accéléré de plusieurs manières. Par l’assimilation des quelques règles fondamentales qui permettent d’obtenir la pénétration du regard, de passer du « monde plat » de la vision banal à la Réalité profonde, multidimensionnelle. Par la rencontre d’un maitre qui soit en affinité avec le chercheur; ou par l’inspiration d’un Maitre invisible — « esprit de lumière » d’un grand mystique d’autrefois, Ange personnel, bodhisattva, figure avatarique « remontée au ciel », etc.; ou encore par un contact direct, illuminateur, avec l’Unité divine: on est alors vraiment, pour reprendre l’expression de Virgil Gheorghiu, un « théodidacte », un homme qui s’instruit de Dieu même.

Et il existe certains procédés qui font gagner du temps sans nuire à la qualité de l’initiation: je te parlerai plus tard, par exemple, de la méthode de Padmasambhava, de la formule de saint Ignace, du yoga intellectuel de R. Abellio. Mais vois-tu, de toute façon: Ars longa, vita brevis; une existence est trop courte pour l’entier développement de cet art.

IRÉNÉE. — Que profères-tu là? Une condamnation de la démarche ésotérique? Si nous n’aboutissons pas avant de mourir, à quoi auront servi tous ces efforts?

KHADOMA. — Tu viens toi-même de démontrer la nécessité de ce que nous appellerons, non pas la réincarnation — terme inadéquat —, mais la doctrine des vies multiples. Le Visage vert de Gustav Meyrink nous révèle ceci, destiné à Fortunat Hauberisser, héros en pleine mutation: « Ne te laisse pas effrayer par la peur de ne pas pouvoir, peut-être, atteindre le but dans cette vie! Celui qui a mis une fois le pied sur notre chemin revient toujours au monde avec une maturité intérieure qui lui permet de continuer son travail », jusqu’à l’expérience décisive, libératrice [11].

IRÉNÉE. — Si seulement c’était vrai!

KHADOMA. —Tu le reconnaitras tôt ou tard.

II. Le Nom divin ou Tétragramme.

Figure 3.

Interprétation dynamique du Nom divin sous sa double forme: tétragrammique (Y H W H) et pentagrammique (Y H Sh W H).

Ce schéma est essentiel pour la compréhension de l’ésotérisme hébréo-chrétien et la mise en œuvre correcte des Énergies divines.

Si tu le veux, poursuivons notre incursion dans le vaste champ de l’ésotérisme en méditant sur un second thème, tout à fait différent de l’Arcane du Fou, mais qui, d’une certaine manière, lui est lié, car la Gnose n’admet aucune séparation. Celui qui récite l’oraison dominicale dit, en s’adressant au Père; « Que ton NOM soit sanctifié » (Mt. 6,9). As-tu une idée du sens de cette formule?

IRÉNÉE. — Je crois que cela signifie qu’il faut vénérer Dieu; mais je soupçonne, à ton sourire, que je m’exprime comme un béotien.

KHADOMA. — C’est bien plus complexe et plus intéressant. Laissant de côté pour l’instant le mot « sanctifié », attachons-nous au problème du Nom. Certes, le Nom est quelque chose de relatif, et l’Absolu ne peut être nommé. C’est pourquoi le Zohar le désigne par Mî, qui signifie « Qui ? », et Maitre Eckhart comme saint Grégoire Palamas affirment: « Dieu est sans nom ». Cependant, cet Absolu, en tant que source éternelle d’activité créatrice, se manifeste, et c’est alors qu’apparait le Nom divin, dans la mesure où l’Essence suprême se relativise. Tout dépend donc du « point de vue », de la manière d’envisager Dieu: sans nom, ou avec Nom.

IRÉNÉE. — Mais s’agit-il du même Être?

KHADOMA. — Assurément, car l’Être est un sous d’innombrables aspects, et l’ésotérisme est justement la capacité de discerner la hiérarchie entière des niveaux ontologiques, c’est-à-dire des vibrations de l’Un.

IRÉNÉE. — Alors pourquoi la Création?

KHADOMA. — Ta question est peut-être prématurée; j’y réponds pourtant, provisoirement. Un célèbre hadîth qudsî — « sentence sacrée », au cœur de l’enseignement soufi — prête à Dieu cette déclaration fondamentale: « J’étais un trésor caché: J’ai désiré être connu et J’ai créé le monde« .

Voilà, transposée dans le temps, l’immuable intention de l’activité créatrice déployée par la Déité: former des miroirs de sa Beauté, des partenaires pour son Amour, des regards pour son Regard, des visages pour son Visage, des icônes de sa Splendeur, des conquérants de sa Vérité; projeter aux alentours de sa puissance, sur les rives de son abime, des « dieux » avides de liberté et d’expériences, pour les rappeler ensuite vers Elle des extrémités du cosmos, chargés des trésors de la connaissance et de l’art.

IRÉNÉE. — C’est une réponse fort poétique.

KHADOMA. — Sache que la vraie poésie est l’expression de la vraie philosophie, et que la philocalie « amour du beau » — est la couronne de la métaphysique [12]. Reprenons: dans notre formule, il est question de Dieu avec Nom. Il s’agit bien sûr du Nom incomparable de quatre lettres, dit pour cela Tétragramme, qui soutient toute la Bible: Y H W H. Plutôt que de savoir s’il est prononçable ou non — il l’est —, il importe de comprendre sa structure, son sens, son dynamisme, son efficacité, pour pouvoir l’utiliser en tant que source inépuisable d’énergie transmutatrice. Il faut lire les pages remarquables consacrées à cette herméneutique par Jean-G. Bardet, qui a pour ainsi dire ressuscité le Nom devant nos yeux éblouis [13].

Il nous montre que la première lettre, le Yod, la plus petite de l’alphabet hébraïque, désigne le Père, point de départ de la Volonté divine, et que la troisième, le Waw (ou Vav), ressemblant à un Yod prolongé vers le bas, correspond au Fils, image manifestée, incarnée du Père.

Les deux Hé s’intercalent dans le Nom pour en exprimer la texture d’Amour: ils représentent l’Esprit Saint, « qui procède du Père et du Fils », double spiration d’une seule et mêe Essence. Il y a d’abord l’Esprit descendant du Père qui déploie sa bénédiction vers le Fils, et ensuite l’Esprit ascendant du Fils qui déploie sa ferveur vers le Père.

Comme l’Esprit est féminin en hébreu, les deux Hé sont pareils à des « sœurs jumelles », inséparables, qui font circuler l’Amour. Par ailleurs, l’un peut être qualifié de « Mère » —Jésus n’a-t-il pas dit: « Ma Mère le Saint-Esprit me saisit par la chevelure et me transporta sur la montagne du Thabor« ? [14] — et l’autre de « Fille ».

IRÉNÉE. — C’est donc une vraie famille que contient ce Nom surprenant!

KHADOMA. —Tout juste, si par famille on entend circuit de vie, échanges interpersonnels d’énergie, pluri-unité divine. Pour te faire plus clairement saisir cet ensemble, recourons à la géométrie. Le Père, c’est le point; le Fils, la ligne, à la fois parce que, réplique du Père, il constitue avec lui un axe, un bipôle, et parce que, avatar, descente du Divin, il traverse tel un rayon tous les plans de l’être; l’Esprit correspond au cercle — ou mieux à la sphère — ayant pour diamètre la ligne Père-Fils. Angelus Silesius l’a parfaitement compris en écrivant (Pèlerin chérubinique, IV, 62): « Dieu le Père est le point (le Yod); de lui découle Dieu le Fils, la ligne (le Waw, formant bipôle avec le Yod); de tous deux Dieu l’Esprit (le double Hé) est la surface et le couronnement« .

Pratiquement, on peut considérer le Nom comme un mouvement circulaire indéfini, une sorte de tourbillon éternel de Feu, d’Amour et d’Énergie dans lequel il faut nous intégrer pleinement.

IRÉNÉE. — Soit. Mais ce serait quand même plus facile de pouvoir le prononcer.

KHADOMA. —Je ne puis te livrer qu’un à peu près, car si les sons bases sont connus, leur véritable tonalité et leur suite mélodique restent à déterminer. Comptant deux fois le Yod, point de départ et de retour, on aura:

Y – hé – ou – ha – ï. La méditation patiente et la prière du Cœur peuvent faire découvrir à chacun la prononciation adéquate.

Ce qui est non moins intéressant, c’est qu’on retrouve la structure du Tétragramme dans le fameux « signe de la Croix », et que l’icône des icônes, celle de la Sainte Trinité réalisée par André Roublev au début du XVe siècle, en est une splendide illustration.

IRÉNÉE. — Comment cela, puisqu’il n’y a que trois Anges?

KHADOMA. — Œuvre d’art par excellence, en cette icône se condensent des trésors de connaissance, de méditation et de savoir-faire. Entre autres significations symboliques, elle représente le Nom divin.

L’Ange du milieu figure le Père, et l’Ange de gauche, le Fils [15]. Tournés l’un vers l’autre, ils se contemplent et leurs regards se reflètent. Voilà le Bipôle. La couleur mauve caractéristique du Fils annonce la « septième race », violette, des hommes surévolués. L’Arbre des Vies, derrière le Père, signifie l’Un qui se multiplie; la Cité, derrière le Fils, c’est le multiple qui s’unifie. Allusion à la Mère et à la Fille.

L’Ange de droite, qui est à part, personnifie l’Esprit. C’est le plus féminin des trois, son bâton est le plus incliné, ses mains sont parallèles, son visage, fort penché, est illuminé par un regard intérieur: c’est ainsi que l’artiste a imaginé de rendre cet Amour à double spiration procédant du Père et du Fils.

Le bleu est commun aux trois Anges. Le dernier est inondé de vert: le vert translucide de l’énergie qui circule, le vert principe de vie, omniréceptif — rappelle-toi la coupe d’émeraude ou Graal — omnipénétrant songe au Maître invisible du soufisme, al-Khadir au manteau vert —, omni-évoluteur, omni-enveloppant. Derrière ce troisième Ange, la Montagne sainte, incurvée vers le centre, symbole de montée et de descente…

L’ensemble irradie une atmosphère de plénitude silencieuse, de lumière surréelle, de beauté, d’Amour, et de dynamisme immobile.

IRÉNÉE. — C’est certainement l’un des rares chefs-d’œuvre qui nous laissent éblouis, bouleversés, et meilleurs.

KHADOMA. — J’ajouterai, pour en terminer avec cette icône, qu’elle présente en son centre, sur la table autour de laquelle sont assis les Anges, une coupe, une simple coupe, qui figure sans aucun doute possible la circularité du Nom et l’unité des Personnes-Énergies qui le constituent.

IRÉNÉE. —Tout en suivant volontiers ton exégèse, je me demande en quoi nous sommes concernés par ce Y H W H, qui me semble bien lointain.

KHADOMA. — C’est que ce Nom est notre Nom…

IRÉNÉE. — Comment est-ce possible?

KHADOMA. — Je te citerai ces paroles de Maitre Eckhart: “Le Père ne voit, n’entend, ne dit, et ne veut rien d’autre que son propre Nom. Le Père te donne son Nom éternel, et c’est Sa propre vie, Son être et Sa divinité qu’Il te donne en un seul instant par son Nom« . Essayons d’expliquer cet apparent paradoxe. Ainsi qu’il ressort de l’enseignement néotestamentaire, des Apocryphes, du christianisme authentique — principalement oriental —, le Fils est l’archétype de tous les Fils de Dieu, et nous sommes tous des Fils de Dieu en puissance. Pour être plus précise, je dis que nous sommes émanés de Dieu, créés et formés par lui, projetés dans ce monde de l’incarnation, et rappelés en lui [16]. Nous sommes donc, en quelque sorte, le Nom en pérégrination.

Ce processus serait sans problème, si nous ne cessions de posséder la plénitude de l’éveil et la rectitude de l’orientation; mais ce n’est pas le cas. Nous disposons toujours bien d’un modèle et d’un médiateur, qui est le Christ Jésus. Témoin son Nom, qui reprend celui de Y H W H en y intercalant au centre le Shin, cette lettre dont nous avons déjà parlé, et qui figure la maîtrise des énergies divines, cosmiques et humaines dans un perpétuel dynamisme dialectique, soit le Pentagramme Y H Sh W H —qu’on prononcera Y – hé -sh- ou – ha – ï.

Ce Nom, que toute la mystique chrétienne nous recommande de répéter constamment jusqu’à nous identifier à lui — ce qu’on désigne comme la prière « monologique » de Jésus — , est destiné à nous rendre le pouvoir d’être des Fils de Dieu, des frères « jumeaux » du Waw, c’est-à-dire de devenir (réellement) ce que nous sommes (virtuellement) .

C’est l’idéal oriental, exaltant et périlleux, de l’ »isochrist », de l’homme qui tend à égaler le Christ. C’est la déclaration sans équivoque, en Occident, d’Angelus Silesius (IV, 150) : « Le culte le plus haut est de devenir semblable à Dieu, d’être en forme de Christ par l’amour, la vie, la conduite« .

IRÉNÉE. — Mais n’est-ce pas de la pure utopie, de la démesure, de la folie?

KHADOMA. — Il s’agit d’un enseignement ontologiquement vrai, difficile à comprendre, et encore plus à mettre en œuvre. Surtout étant donné nos habitudes mentales. Mais ce serait tricher que de le supprimer, sous prétexte qu’il dépasse les capacités de la raison ordinaire. Cette « folie », comme tu dis, rejoint notre explication de l’Arcane du Fou.

C’est donc par cette porte christique, par la « prière de Jésus », que nous pouvons nous introduire dans le tourbillon d’amour et de lumière du Nom, à notre vraie place. Avec une rare perspicacité, la Centurie des moines Calliste et Ignace (fin du XIVe siècle, époque de Roublev) considère que le Ressuscité a légué aux siens trois choses essentielles: l’invocation de son Nom, le secret de la Paix, et le pouvoir d’aimer (la première conditionnant les deux autres).

Ainsi, cette médiation du Fils de Dieu nous aide à comprendre que chacun de nous est virtuellement le Nom: être évolutif par excellence puisqu’émané de Dieu, l’homme doit occuper la place du Waw dans cette pluri-unité de vie, et se concevoir comme la réplique, l »‘alter ego » du Yod.

Il faut qu’il se pénètre de cette idée que pour lui Dieu se révèle en tant que « duellité », que Bipôle, que « couple » indissoluble, infrangible, éternel, constitué par « LUI – Dieu – Père » et « MOI – Dieu – Fils »… Alors, par sa conscience et sa volonté jointes à la Grâce, il actualisera en lui la puissance royale de cet axe Y — W, en s’enveloppant de la double spiration de l’Esprit, recevant pleinement les ondes de feu de la Mère (H) et faisant monter la ferveur flamboyante de la Fille (H). Il deviendra, dans l’immensité de l’Être divin, un mode « personnalisé » du Nom Y H W H.

IRÉNÉE. — Mais es-tu sûre que ce soit bien là la doctrine évangélique? Je ne l’ai jamais vue sous cet aspect.

KHADOMA. —Il suffit d’ouvrir les yeux. « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, et mon Père l’aimera, et nous viendrons à lui, et nous ferons chez lui notre demeure » (Jn. 14,23); « Celui qui croit en moi fera, lui aussi, les œuvres que je fais. Il en fera même de plus grandes, car je vais au Père, et tout ce que vous demanderez en mon NOM, je le ferai, pour que le Père soit glorifié dans le Fils » (Jn. 14,12-13), etc.

Et n’oublions pas l’enseignement lié à la personne de l’apôtre Thomas, « frère jumeau du Christ », à qui fut dévoilée par le Maitre, en « trois mots » fulgurants, sa vraie nature divine: « Tu es moi-même ». L’Évangile selon Thomas rapporte d’ailleurs cette affirmation de Jésus (108): « Celui qui s’abreuvera à ma bouche deviendra comme moi« . Ce ne sont pas les preuves qui manquent; c’est notre regard qui est émoussé, et notre volonté, affaiblie [17].

IRÉNÉE. — Il faudrait donc méditer sur le Nom pour tenter de s’assimiler à lui.

KHADOMA. —Oui; c’est à peu près cela. Revenons à notre formule: « Que ton Nom soit sanctifié ». Nous l’avons vu, ce Nom est double: Y H W H et son miroir Y H Sh W H. Que signifie alors « sanctifié »? Le verbe grec utilisé veut dire « traiter comme saint ». Traiter: se servir de, travailler sur ou avec, invoquer, prononcer, etc. Saint recouvre l’hébreu qadosh, qu’on peut traduire par: possédant une puissance extraordinaire, surnaturelle, infinie — à la fois bénéfique et périlleuse.

La première épître de saint Pierre recommande (3,15): « Traitez comme saint, dans vos cœurs, le Seigneur Christ« . Donc, dit le Pater: « Que ton Nom soit reconnu et mis en œuvre comme saint, en tant que puissance souveraine, transmutatrice, mais aussi dangereuse« . En se servant, correctement du Nom, ou du Christ — qui a dit: « Hors de Moi, vous ne pouvez rien faire » (Jn. 15,5) —, l’homme éveillé s’ouvre aux Energies divines, les laisse agir en lui, et peut ainsi se déifier.

IRÉNÉE. — Comment se fait-il que ces Energies puissent être dangereuses?

KHADOMA. — Les forces subtiles, spirituelles, ou divines agissent en fonction de la disposition d’esprit de qui entre en contact avec elles: elles libèrent, sauvent, transfigurent les uns; elles enchainent, perdent, défigurent les autres. Le sang du Christ peut ressusciter comme empoisonner — tel celui de Méduse; et si l’on compare le Seigneur à une Pierre vivante, celle-ci peut aussi bien faire tomber qu’élever.

Un thème essentiel, et cependant méconnu, est celui du double effet de l’Amour divin selon le « milieu » qu’il rencontre. Écoute saint Isaac le Syrien: « L’Amour agit de deux manières: il devient souffrance pour les rebelles, et joie pour les amis de Dieu. L’Amour brille ou réchauffe. La flamme produit la vie ou la destruction« . Le Feu céleste est le même que le Feu infernal: ce qui fait la différence, c’est le cœur de l’homme, qui se laisse attirer ou s’enferme en lui-même.

Il y a donc danger à faire mauvais usage du Nom. Comme l’a remarqué Louis Cattiaux dans Le Message retrouvé (27,46b): « Selon que le Nom de Dieu monte (par la prière) ou selon qu’il descend (par la magie), c’est une bénédiction ou une malédiction; car il a un endroit et il possède un envers« . Le même Nom produit la vie ou provoque la mort suivant la manière dont s’effectue la rencontre entre lui et nous. Israël avait été prévenu par le Maitre de Moise: « Tu ne prononceras pas le Nom de Y H W H, ton Dieu, à faux, car Y H W H ne laisse pas impuni celui qui prononce son Nom à faux » (Exode, 20,7).

IRÉNÉE. — Que veut dire: prononcer à faux?

KHADOMA. — Ésotériquement parlant, cela signifie utiliser le Nom dans un but impur d’orgueil, de puissance, de magie, avec la volonté propre à l’ego de détourner pour son seul usage l’Énergie divine.

C’est également entrer en contact avec cette Énergie sans précaution, sans préparation adéquate, dans le trouble et la passion de la psyché. Seul peut reconnaitre et mettre en œuvre le Nom le Cœur pur, libéré des fluctuations psychiques et des désirs séparatifs de l’ego: ainsi n’y a-t-il plus de risque de suicide. En tout cas, il faut avoir renoncé définitivement à la recherche des « pouvoirs », à la soif de confisquer des forces supérieures pour des fins individuelles et inférieures.

C’est tout cela que rappelle à l’homo viator, à l’homme pérégrinant vers Dieu, la formule du Pater.

IRÉNÉE. — Un travail de purification est donc nécessaire pour éviter d’être foudroyé par le Nom, pour le faire fructifier en soi. Mais existe-t-il des techniques précises d’utilisation?

KHADOMA. — La richesse du couple Y H W H / Y H Sh W H est telle, si abondamment impliquée dans le cosmos et dans notre être, qu’il y a mille manières complémentaires de s’en servir. Des méditations sur le Tétragramme en tant que clef fondamentale du sacré comme de la cybernétique aux yogas constitués à partir du « Nom glorieux de Jésus » en passant par la dynamique du sénaire-septénaire de R. Abellio, les applications du « Ora et labora » (Prie et travaille) à ces Réalités essentielles sont multiples. Tout dépend de la capacité de l’opérateur, de la fin poursuivie, du « climat » de l’utilisation.

Ceci me rappelle une vision que j’eus tout éveillée, à force d’essayer de vivre le Nom. Je me posais la question, toujours irrésolue: « Qu’est donc Y H W H ? » Une réponse survint, je ne sais d’où: « Prends ton cheval et sillonne les steppes et les montagnes. Lorsque tu verras deux cavaliers chevauchant de concert s’accroitre en un groupe de quatre cavaliers, alors tu comprendras le Nom divin ».

Ces paroles étranges furent presque immédiatement suivies de la vision. C’était midi, un jour d’été. Un rouan fatigué me portait à contrecœur parmi les cailloux d’une plaine désertique. Brusquement, j’aperçus deux cavaliers qui se déplaçaient silencieusement dans l’air subtil. Ils s’avançaient de front, mais en laissant entre eux un large espace.

Le premier m’apparut d’un noir éblouissant, pour ainsi dire translumineux; sa personne entière, de même que sa monture, rayonnait d’une puissance qui semblait venir d’un abîme intérieur. L’autre cavalier, sa parfaite réplique, étonnait par la brillance d’un blanc immatériel, qui vibrait autour de lui comme un trop-plein de lumière. Tout en allant droit devant eux, les personnages et leurs chevaux s’entreregardaient avec une telle intensité que je les vis reliés par une sorte d’ondoiement de feu qui faisait frissonner l’air.

Au bout d’un certain temps, je perçus nettement, dans cette déformation de l’espace qui s’étendait entre eux, un troisième cavalier aux reflets irisés, totalement incorporel, impalpable, à ce qui me semblait, malgré la précision des contours. On aurait dit une émanation des deux autres, une sorte de projection de leur mutuelle fascination.

Mais bientôt je me rendis compte que sur le même cheval, il y avait deux cavaliers, de même taille, de même beauté. Ils ne regardaient ni à droite ni à gauche, mais celui qui était devant tournait sans cesse son visage vers son compagnon, et de leurs sourires jumeaux naissait chaque fois une clarté qui se condensait en étoile dans leur sillage.

Certes, ce n’était pas les quatre cavaliers de l’Apocalypse. Cette vision, pour moi, fut évidente: j’avais surpris la Trinité dans sa pérégrination immobile. Le cavalier noir était le Père; le blanc figurait le Fils; et le double Esprit chevauchait entre eux.

IRÉNÉE. — Voilà une expérience où la poésie prend le relais de la métaphysique.

KHADOMA. — Nous avons vu que c’était un trait caractéristique de l’ésotérisme. Un exercice fructueux consiste à méditer longuement et profondément sur l’icône de Roublev, jusqu’à la visualiser dans le Cœur, jusqu’à l’intérioriser comme structure de vie et source d’énergie.

Il y a également cette triple prière fondée sur le Nom, et qui permet d’en attirer en soi le dynamisme sans danger (il ne s’agit pas de la « répéter », mais d’en faire un rythme de respiration spirituelle):

1) mention du Bipôle (Y—W): « Énergie du Père, aide-moi. Énergie du Fils, emplis-moi »;

2) mention du Circulus trinitaire (Y H W H): « Énergie du Père, aide-moi. Énergie de l’Esprit du Père, éveille-moi. Énergie du Fils, emplis-moi. Énergie de l’Esprit du Fils, élève-moi »;

3) mention du Résurrecteur (Y H Sh W H): « Énergie du Christ-Foudre, Beauté, Rigueur et Miséricorde, bénis-moi et transfigure-moi, ainsi que tous ceux que j’aime. Amen ».

Dans ces formules apparemment simples se trouvent comme cristallisés des trésors de gnose et d’ascèse.

IRÉNÉE. — Mais cette utilisation de Noms divins est-elle propre au christianisme?

KHADOMA. — Elle est universelle, comme il se doit, puisqu’elle relève de l’ésotérisme. Les exemples n’en manquent pas, dans l’hindouisme, le bouddhisme, le soufisme… La prière du Cœur, ou « oraison ignée », d’où qu’elle vienne, part du même principe: l’assimilation progressive de l’orant au Nom proposé, c’est-à-dire à la Réalité divine qu’il représente.

Je me souviens que, dans son traité sur les Noms divins, le maitre soufi Ghazali affirme sans équivoque cette chose qui peut paraitre extraordinaire: l’invocation du Nom Allah est un moyen de déification (ta’alluh; théôsis en grec). Car c’est bien de cela qu’il s’agit: de déification. Quand nous prononçons: « Que ton Nom soit sanctifié » en sachant de quoi nous parlons, cela revient à dire: « Puissions-nous devenir des dieux en Dieu! »

Je crois qu’en voilà assez sur l’ésotérisme du Nom.

IRÉNÉE. — De toute manière, tu me parais avoir une nette préférence pour la tradition hébréo-chrétienne…

KHADOMA. — C’est celle qui m’enthousiasme le plus par sa richesse. Et puis je suis une Occidentale, n’est-ce pas? En dépit de mon prénom!

IRÉNÉE. — Quant à devenir des dieux, c’est quelque chose qui, malgré tout, dépasse mon entendement: je ne « réalise » pas cette possibilité.

KHADOMA. — C’est tout à fait normal, car cela se situe au-dessus du plan mental, ou rationnel, et appartient à la sphère de l’Esprit, que caractérise le morphème trans- : transconscience, transrationalité, transparence, transcendance, etc. Mais sache que c’est le but essentiel de l’ésotérisme, comme l’attestent toutes les doctrines et toutes les ascèses: la transfiguration de l’être humain en Dieu.

Permets-moi d’ajouter une autre parole de Jésus: « Je leur ai révélé ton Nom (manifestation de l’unité humano-divine) et le leur révélerai (progression indéfinie de la connaissance opérative), pour que l’Amour dont tu m’as aimé soit en eux et moi en eux (circuit énergétique déificateur) » (Jn. 17,26). Peut-on être plus clair?

IRÉNÉE. — Soit. Un dernier détail cependant. Tu as toujours dit que le Waw, notre but, est le Fils de Dieu. Comment te situer, toi qui es une femme, par rapport à ce Waw masculin?

KHADOMA. — Spirituellement, ontologiquement, le Masculin signifie la puissance, la majesté, la sapience; et le Féminin, le don, la beauté, la compassion. Ils sont inséparables, et chacun de nous — certes, avec une dominante — les porte en lui. L’idéal est androgyne. C’est-à-dire que nous devons, chacun pour notre compte, tendre vers une plénitude masculine-féminine, vers un circuit énergétique unifié. L’homme développera aussi sa féminité; la femme « se fera male » aussi (cf. Évangile selon Thomas, 114). De manière que tous deviennent des êtres complets, des monakhoï — selon l’expression de ce même Évangile —, des monades, des unités vivantes (tel est le sens véritable du monachisme).

Ceci dit, le Christ représente l’Androgyne parfait à dominante masculine — mais également, si l’on considère l’Ange correspondant de Roublev, sans dominante du tout. Mon avis est que le Waw est le modèle et le réceptacle de tous les êtres unifiés, quels qu’ils soient, et que le « Fils » rassemble sous son Nom tout ce qui est émané de Dieu, créé par Lui, et rappelé en Lui.

Cette réponse te rassure-t-elle sur mon cas?

IRÉNÉE. —Tout à fait. Mais je suis plus inquiet pour moi que pour toi!

III. Les clefs de la vraie politique.

L’ésotérisme ne pourrait-il descendre un peu de ces cimes métaphysiques pour éclairer des zones plus accessibles? Car il m’apparaît, jusqu’à présent, comme le Jockey-Club de la philosophie.

KHADOMA. — Si tu veux, nous allons changer complètement de registre et parler de politique.

IRÉNÉE. — Je n’aurais pas pensé qu’il y eût un rapport quelconque entre ésotérisme et politique. Ah! je vois: il doit s’agir des sociétés secrètes, du type de la Triade en Chine…

KHADOMA. — Non. Nous laisserons de côté cet univers assez trouble pour nous consacrer au vrai problème.

Qu’est-ce que la politique? L’art de gouverner les sociétés humaines. Quelles sont les limites de cet art? Suffit-il de protéger, d’administrer, de gérer? La société forme un tout, avec ses trois « fonctions » traditionnelles qui sont toujours d’actualité malgré les bouleversements de l’histoire: a) relation avec le Divin, le spirituel; b) maintien de la paix et de la justice; c) production et partage des biens matériels [18]. Et l’homme constitue un tout indivisible, avec son noyau immortel, sa Personnalité (Esprit – Âme – Cœur), et son être incarné, son individualité (psyché et corps).

Où commence, où finit la politique? Plus ou moins clairement, elle tend à tout régir; et cela donne des résultats catastrophiques, parce qu’elle est le champ d’action des volontés de puissance et des intérêts particuliers, parce qu’elle est l’instrument d’hommes ou de groupes uniquement préoccupés de leur propre succès. « La politique, cet art barbare« , disait Emile Bélime [19].

Et pourtant, correctement comprise et appliquée, la politique devrait être le système nerveux et circulatoire de la communauté humaine, en même temps que sa Polaire.

IRÉNÉE. — Cependant, je suppose que tu sépares le politique du religieux, selon la fameuse formule: « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu ».

KHADOMA. — Cette formule n’a pas le sens que tu crois: c’est tout simplement un refus de l’impérialisme romain qui s’annexait le Divin en le dénaturant. D’ailleurs le texte complet est conservé par l’Évangile selon Thomas (encore lui!), qui dit (100) : « Donnez ce qui est à César à César, donnez ce qui est à Dieu à Dieu, et, ce qui est mien, donnez-le moi« . Or, le Christ, qui est l’axe des Énergies créatrices traversant tous les plans du réel, est à la fois omniprésence de Dieu et transfiguration de César: il représente donc la vérité et l’intégralité politiques. C’est l’archétype qui doit nous guider.

IRÉNÉE. — Cela me rappelle une image de Nietzsche, définissant le « grand créateur », dans ce domaine, comme « un César romain qui aurait l’âme du Christ« .

KHADOMA. — Oui, mais Nietzsche n’avait pas la profondeur ésotérique de notre Évangile. Ainsi la politique doit-elle avoir sa source dans la compréhension du circuit des Énergies créatrices (cf. les Sephiroth de la Cabbale) : descente et remontée, involution et évolution, corporalisation des esprits et spiritualisation des corps, trajet de l’Avatar et trajet du Bouddha, etc.

Cette conception dynamique de la réalité est celle de la métamorphose universelle, aux aspects multiples: déification de l’être humain, transmutation du cosmos, parachèvement de la Nature, manifestation croissante du Divin, instauration de la « Grande Paix » ou « Paix profonde »… Bref, la véritable politique ne peut avoir pour fin que le bon déroulement de cette métamorphose universelle [20].

IRÉNÉE. —Voilà un programme ambitieux qui ne pourrait guère figurer dans les déclarations électorales! Cela ne saurait sortir, je crois, du ciel de l’utopie pour ensemencer notre terre.

KHADOMA. —Tout le mal vient d’une incapacité dialectique générale qui empêche ou pervertit la fonction politique. Prenons l’exemple de la Russie, tout à fait révélateur [21]. D’un côté, la famille idéaliste: saint Serge de Radonège, André Roublev, saint Séraphin de Sarov, Vladimir Soloviev, le Père Serge Boulgakov, Nicolas Berdiaev, etc., la conception de l’homme « iconique » et d’une sphère de la transfiguration. De l’autre, la famille matérialiste: Lénine, Staline, Brejnev, le bolchevisme, le goulag, l’homme « soviétique » et le domaine de l’aplatissement.

D’un coté, de hautes températures spirituelles peu propres à s’adapter aux exigences de la vie courante, un air raréfié, difficilement respirable, une flagrante impuissance à s’incarner véritablement, durablement. De l’autre, l’étroite et redoutable habileté des « enfants de ce siècle », sans ouverture sur ce qui dépasse la conscience ordinaire ou l’intérêt immédiat, comme enroulés autour de leurs appétits et de leur pesanteur, cyniques et impitoyables.

Ni l’effervescence de Dostoïevski, ni le didactisme de Soljenitsyne n’ont pu mettre au point une énergétique de la métamorphose qui fût claire et viable… La retraite du sage n’irradie pas dans un retour; la présence du puissant ne s’allège pas dans une retraite. Les deux univers, spirituel et psychique, demeurent séparés, le circuit est rompu: inefficacité et nécrose. C’est le Lucifer et le Satan d’Abellio, l’un refusant de descendre, l’autre de monter; et naturellement, la politique est confisquée par Satan.

IRÉNÉE. — Tu es dure pour la famille idéaliste en la comparant à ce Lucifer: et si la gravitation d’en bas était trop forte pour être vaincue par l’Esprit? Et si la minorité évoluée ne pouvait rien contre l’organisation psycho-matérielle?

KHADOMA. — Nous pouvons si nous voulons, car, correctement orientés, nous disposons de réserves inépuisables d’énergies transmutatrices. Quant à Lucifer, il va de soi que c’est une image; mais, avec les nuances qui conviennent, elle est très éclairante.

IRÉNÉE. — Tu as parlé d’incapacité dialectique générale. De quelle dialectique s’agit-il dans le cas présent? Je suppose qu’il n’est pas question de celle du matérialisme historique.

KHADOMA. — Sans doute. J’entends par dialectique un mode opératoire bien déterminé: la mise en œuvre simultanée, par une entité dominante qui se tient au « point crucial », de deux ou quatre pôles — opposés et complémentaires — d’un champ pertinent quelconque. Le dynamisme créateur ainsi obtenu permet d’éviter tout manque et tout excès, d’amplifier et d’intensifier les valeurs intégrées, d’en provoquer la fructification indéfinie dans la plus solide unité.

IRÉNÉE. — Ou je rêve, ou c’est la structure absolue d’Abellio.

KHADOMA. — A peu près (mais je n’aime guère qu’on la qualifie d’absolue!). C’est ainsi que le Christ, archétype de la puissance dialectique, réconcilie en lui Lucifer et Satan, rétablissant dans sa normalité le circuit énergétique universel. Voilà le Politique par excellence, maitre de la cité des hommes et de la Cité de Dieu, des deux Jérusalems, la terrestre et la céleste.

IRÉNÉE. — Mais, précisément, en ce qui concerne la politique, de quelle dialectique avons-nous besoin? Étant donné ce champ, quels en sont les pôles?

KHADOMA. — Pour les ramener à deux, être à la fois au-dessus de tout et au-dedans de tout. Au-dessus de tout, car il faut transcender tout ce qui est contingent et inférieur, voir au-delà des catégories, des formes, des limites, être fondamentalement ouvert aux Énergies divines, aux Idées-Forces créatrices. Au-dedans de tout, car il faut se manifester dans la trame du réel, participant à toute vie, communiquant avec tous les êtres, omniprésent et omni-aimant [22].

Être simultanément ailleurs et ici: art essentiel permettant d’éviter les pièges de l’action et la tentation de fuite, l' »angélisme » et la dégradation du spirituel, de briller comme « la lampe sur le lampadaire » dont parle Matthieu, d’être commensaux du Pôle tout en pérégrinant par les cases de l’échiquier cosmique. « Il faut vivre nouménalement parmi les phénomènes« , écrit le maitre du Tch’an qui signe Wei Wu Wei, et Râmakrishna nous cite en exemple l’oiseau plongeur, toujours actif et toujours sec.

IRÉNÉE. — Cela me rappelle un verset de la Bhagavad-Gitâ (IV, 18) : « Celui qui, dans l’action, voit l’inaction, et dans l’inaction, l’action, est un sage parmi les hommes; c’est un yogi et il est l’ouvrier universel aux capacités nombreuses« .

KHADOMA. — C’est cette nécessaire dialectique entre la transcendance et la participation, entre la distance et la présence, qui permet d’agir à travers tout avec aisance et efficacité, de tout maîtriser, attirer, transformer par un art souverain.

En d’autres termes, il faut que l’homme supérieur — ou que l’élite — joigne en une complexe unité la royauté, le dévouement et l’art, ou encore l’impérialité, le sacrifice et la créativité. Il faut dominer le monde, mais travailler dans le monde de manière à le servir et à le recréer.

IRÉNÉE. — N’est-ce pas ce que dit le Christ johannique, en parlant de ses disciples: « Ils ne sont pas du monde » et « Je les ai envoyés dans le monde » (Jn. 17,16 et 18)?

KHADOMA. — C’est cela même. Et puisque nous sommes dans les citations, je t’indique cette admirable formule qu’on trouve dans le Mahabharata: « Au nom de ma royauté, je travaille comme un esclave pour le monde entier« . C’est ce que j’appellerai l’archétype du roi – esclave – artiste, qui est comme la clef de voûte de la véritable politique [23].

Un tel être est réellement en possession des « deux Royaumes », celui de la Terre et celui du Ciel, celui du temps et celui de l’éternité. C’est à lui que fait allusion Rainer Maria Rilke en écrivant dans ses Sonnets à Orphée: « Est-il un être d’ici? Non. Sa riche nature s’épanouit dans les deux Royaumes« . Et c’est au même thème que se rattachent, dans la spéculation islamique, les gens d’al A’raf— la Montagne sainte —, Veilleurs à la double citoyenneté.

IRÉNÉE. — Le problème, alors, est de faire parvenir suffisamment d’homes à cette perfection dialectique.

KHADOMA. — Certes. Il est besoin d’une profonde conversion des mentalités. Ce qui doit absolument prévaloir, c’est la science et l’art de l’utile, qu’on peut dénommer la chrestique.

Ce concept d’utilité, par exemple, est dominant dans le bouddhisme: il vous est recommandé de ne pas concentrer votre énergie sur votre propre salut, mais d’être un moyen de salut pour le plus grand nombre d’êtres possible. Et ce qu’on désigne comme le « vœu de Bodhisattva » consiste à vouloir l’éveil pour un dévouement efficace et universel: « Quelle que soit la plus haute perfection de l’esprit humain, puissé-je y atteindre pour le plus grand bien de tous les êtres vivants! »

Dans l’hindouisme, nous trouvons aussi le thème de la bénédiction ou de la toute-puissance bénéfique: après avoir « réalisé Dieu » au-delà du monde, devenir pour celui-ci une source de lumière et de vie. Ramakrishna disait à Keshab: « Le progrès véritable est suscité par celui qui bénit. Serez-vous capable de faire déferler sur nous la vague de bénédictions qui inondera et transfigurera tous les rivages de notre existence? », ou encore, parlant de l’homme parfait: « Ainsi que Dieu, il rend pur et vrai tout ce qu’il touche, et ce qu’il crée échappera toujours aux embûches du-temps » [24]. Même enseignement chez les taoïstes, les soufis…

IRÉNÉE. —Nous voilà bien loin des brumes et des ténèbres de la politique ordinaire. Apparait-il également dans le christianisme, ce concept d’utilité ou de chrestique?

KHADOMA. —Il y est fort important. Bornons-nous à une preuve tirée du vocabulaire: l’emploi néotestamentaire du terme chrèstos — qui forme avec Christos un jeu de mots tout à fait symbolique. Il signifie: utile, qui rend service, — de qualité, de valeur, capable, versé en son art, — bon, dévoué, bienfaisant.

Naturellement, le Seigneur est dit chrèstos, qu’il s’agisse de Dieu ou de son Fils (Lc. 6,35; Pierre 2,3; cf. Rom. 2,4), eu égard à l’utilité pour les hommes, à la bienfaisance, à la bonté. Dans Matthieu 11,30, Jésus déclare: « Mon joug est utile, est, bon« ; joug a ici proprement le sens de discipline, ou mieux de yoga: unification de l’être pour l’union avec Dieu et avec la Création — ce qui définit de façon remarquable l’objet du travail proposé.

Et les hommes, à l’exemple des Personnes divines, doivent être chrèstoi les uns pour les autres, répandant inlassablement la bénédiction et l’ardeur désintéressée (Lc. 6,35; Éphés. 4,32). En fait, les chrèstoi, les « bons », ne peuvent être qu’une élite: l’élite de ceux qui se montrent vraiment et pleinement utiles, les plus capables de dévouement et de sacrifice.

Notons que cette bonté a sa source dans 1″au-dessus » qui efface l’ego — qu’on l’appelle amour de Dieu, réalisation du SOI, sens de la communion universelle, etc.

IRÉNÉE. — « Une immense bonté tombait du firmament »…

KHADOMA. — En effet; et Ramakrishna enseignait: « Réalisez Dieu: c’est alors seulement que l’inspiration et le pouvoir vous seront donnés, et que vous pourrez parler de faire du bien, pas avant« .

L’importance de ce concept d’utilité est telle que j’en viens à discerner en l’homme l’existence d’une faculté spécifique qui lui est liée, la faculté KHI.

IRÉNÉE. — C’est l’initiale grecque de chrèstos, chrestique…

KHADOMA. — Et du Christ. C’est exactement la « faculté d’être utile au monde » par quelques vertus clefs formant un tout indivisible: la sublimation du moi, la liberté d’esprit, la lucidité, la persévérance, le non-agir-contre, le dévouement, la force de bénédiction, l’universalisme inébranlable. Nous rejoignons ainsi la conception mahayana du bodhisattva, l’être d’éveil qui se consacre à sa vocation salvifique: « Toutes mes incarnations à venir, tous mes biens, tout mon mérite passé, présent, futur, je l’abandonne avec indifférence, pour que le but de tous les êtres soit atteint » (Shantideva).

IRÉNÉE. — Et il y a la fameuse inscription d’Ashoka, disant: « Les caractères distinctifs de la vraie religion sont: la bonne volonté, l’amour, la véracité, la pureté, la noblesse des sentiments et la bonté« .

KHADOMA. — Cette faculté Khi est d’ailleurs en rapport étroit avec une autre, qui constitue l’essence même de l’homme, la faculté Thêta, celle de la métamorphose en dieu (théôsis) par la pleine utilisation de la théo-énergie. Mais c’est là un Chapitre différent de l’ésotérisme.

IRÉNÉE. — Ce rapport, me semble-t-il, est bien illustré par le mythe d’Hercule et par cet idéal que l’Antiquité gréco-romaine proposait aux meilleurs: se déifier par les services rendus à l’humanité [25].

KHADOMA. — Effectivement. La politique doit donc être inspire par la chrestique, l’art d’être utile à tous les niveaux du réel. Or, une vue utile des choses ne peut être que globale, ou intégrale, avec une dimension horizontale et une dimension verticale, de manière à embrasser la totalité de l’être. Toute vue partielle, fragmentaire, exclusive, est fatalement nocive.

Nous devons absolument nous débarrasser de nos politiques archaïques, dignes de l’homme des cavernes, fruits de l’ignorance, de l’égoïsme et de la violence. Nous devons absolument éliminer les conflits de groupes (entre classes, nations, religions, etc.) et d’idées (entre droite et gauche, libéralisme et étatisme, démocratie et élitisme, etc.), les systèmes préconçus, la brutalité, l’hypocrisie et l’utopie, les partis, les sectes, les trusts, les castes privilégiées, les mille et un visages de l’exploitation et de la compromission, — et remplacer tout cela par la vocation et la science de l’utile, l’art du salut universel, autour de ces deux piles: liberté et transcendance.

IRÉNÉE. — Voilà une magnifique révolution en perspective! Je ne crois pas qu’elle ait beaucoup de chances de réussir, et tu tombes dans un des travers que tu condamnes: le rêve utopique.

KHADOMA. — Comment concevoir la vraie révolution celle dont le monde a le besoin le plus urgent, autrement qu’intégrale, permanente et universelle? Ce n’est pas de l’utopie, que je sache, de critiquer le cours « normal » des choses au regard de ce que devrait en être le cours « normal », ni de s’avancer dialectiquement, comme un artiste, ayant dans son Cœur la Polaire de l’idéal, et dans son cerveau l’intelligence pratique, la prudence, le sens du possible,

IRÉNÉE. — Ainsi le « serpent à plumes » de Matthieu 10,16: il faut joindre la pureté de la colombe à la perspicacité du serpent…

KHADOMA. —Tout est dans l’attitude d’esprit, dans la qualité d’énergie, dans la capacité de comprendre et d’aimer.

D’ailleurs, et c’est une vérité d’expérience, il suffit d’un nombre relativement restreint de volontés supérieures et cohérentes pour modifier notre milieu, notre évolution. Pense au rôle des « minorités créatrices », Si bien étudié par Arnold J. Toynbee, ou à cette réflexion de Gurdjieff: « Deux cents hommes conscients, s’ils existaient et s’ils trouvaient cette intervention nécessaire et légitime, pourraient changer toute la vie sur la terre » (Fragments d’un enseignement inconnu, p.434).

Et ce que l’élite propose, par sa présence, son exemple, son autorité, influe largement et profondément sur les esprits. « Quoi que fasse un grand homme« , déclare Krishna, « d’autres le font aussi. Quelque norme qu’il établisse, le monde suit » (Gita, 111,21); et Nietzsche confirme en disant: « C’est autour de ceux qui inventent les valeurs que le monde tourne en silence« .

IRÉNÉE. — Soit. Mais ne pourrait-on être plus précis, concrétiser cette dialectique politique en un schéma commode, et — pourquoi pas? — lui donner un nom?

KHADOMA. — C’est tout à fait possible. Nous avons vu que la politique ne peut ‘être séparée de son contexte, qui est le Tout, et qu’elle doit être un élément déterminant de cette anthropologie de la métamorphose qui exprime la vocation de l’homme (« Sois! Esto »).

Il faut donc qu’elle corresponde à une intention fondamentale, ancrée dans la structure de l’être, conforme au vrai sens du devenir, adaptée aux exigences universelles, à la fois rigoureuse et souple, essentiellement motrice et dynamique, capable d’orienter efficacement l’aventure humaine — celle d’une « Âme du Monde », en quelque sorte.

Trouvons-lui un nom qui ne soit ni compliqué ni extravagant: appelons-la théo-socialisme.

IRÉNÉE. — Encore un socialisme? Ce n’est guère nouveau.

KHADOMA. — Celui-là n’a que peu de rapport avec tous nos « socialismes » connus, qui en sont comme l’ombre ou la caricature. Examinons les trois éléments de l’expression.

THÉO indique la dimension transcendante, le plan de l’au-dessus et de l’au-delà, la distanciation nécessaire, l’amour de Dieu, la prééminence du Divin, ou de la faculté Thêta. Et cette polarisation par la Source suprême des Énergies créatrices vient en premier, ce qui est normal.

Puisque nous avons parlé du bodhisattva, notons qu’il est ici question de sa caractéristique primordiale, nommée shûnyatâ: l’ouverture sur l’Absolu, la vacuité de l’ego pour la plénitude du Soi, ou du Je divin.

SOCIALISME, dans ce contexte précis, indique la dimension immanente, le plan de l’au-dedans, le dévouement et la liberté nécessaires, l’amour de tous les êtres, le règne de la faculté Khi. Ce qui vient après, selon l’enseignement des Maîtres de Sagesse, et du Christ en particulier: « Le premier commandement, c’est: ‘Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit et de toute ta force’. Voici le second: ‘Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Mc. 12,29-31).

S’agissant du bodhisattva, c’est la caractéristique complémentaire appelée karuna: l’ouverture sur autrui, la participation-compassion au sein du monde phénoménal.

IRÉNÉE. — Le service social se trouve donc subordonné à la quête de Dieu? Ceci ne plaira pas à nos progressistes de tout poil.

KHADOMA. — Je n’y puis rien: la Loi est ce qu’elle est. Mettre le service social avant la recherche et la réalisation de Dieu, avant l’union avec Dieu, voilà le péché majeur de notre époque. Telle est la première tentation proposée par Satan (Mt. 4,3-4); telle est l’attitude de Judas lors de l’onction de Béthanie, attitude sévérement blâmée par Jésus (Jn. 12,4 sq.).

Saint Paul prend bien soin de placer l’agapè — participation intense à la nature même de Dieu — fort au-dessus des vertus sociales (I Cor. 13,3), et Râmakrishna, auquel il faut toujours revenir, donne ce conseil: « Tu parles de réformes sociales. Avant de les entreprendre, réalise Dieu. Souviens-toi que les rishis de jadis renonçaient au monde pour atteindre Dieu. C’est la seule chose nécessaire; le reste te sera donné en surplus si vraiment tu le désires« …

IRÉNÉE. — Là, je t’arrête, car s’il faut attendre d’être devenu un saint pour aider son prochain, le monde peut cent fois disparaitre dans les catastrophes, et c’est oublier la parabole du bon Samaritain.

KHADOMA. — Il n’est aucunement question de remettre cette aide au prochain à je ne sais quel futur incertain: cela irait à l’encontre de tout ce que nous avons dit précédemment. Le terme « avant » peut avoir deux sens: un sens chronologique et un sens hiérarchique. En fait, c’est le second qui importe essentiellement. Et il s’agit d’inventer une ascèse qui permette de plier le temps au double impératif qui nous intéresse: de mener conjointement et correctement, sans qu’un pôle annihile l’autre, sans que cesse un instant la prééminence du premier, la quête de Dieu et le service social, la distanciation et le dévouement. C’est ce que signifie le troisième élément de notre expression, le TRAIT D’UNION, symbole de la difficile dialectique entre ces deux pôles, des constants échanges qui les lient l’un à l’autre. Il exprime la nécessaire complémentarité des deux ouvertures, sur l’Absolu et sur l’univers, et le fonctionnement du Circuit énergétique fondamental: attraction de l’Esprit dans les formes, et assomption des formes dans l’Esprit, descente et montée de la Vie, de la Lumière.

IRÉNÉE. — C’est l’échelle de Jacob. Cependant, tu ne peux nier qu’il soit plus facile de travailler ici, dans l’immanence, que de « réaliser » la transcendance.

KHADOMA. — Détrompe-toi : c’est une illusion d’optique. Les deux opérations sont, chacune pour sa part, également ardues. Mais, pour « lancer » le processus dialectique il faut commencer par la distanciation. Il sera donc utile d’effectuer d’abord une sorte de retraite, de durée variable selon les cas, afin de se pénétrer de l’importance du Divin, de percevoir l’au-dessus, de se rendre disponible pour la transcendance.

Sortie hors du monde, condition nécessaire pour revenir dans le monde; ascension de la Montagne sainte, condition nécessaire pour redescendre avec la Lumière. Une fois le processus engagé, retraites et retours, sorties et rentrées, montées et descentes ne cesseront plus de s’impliquer en une complexe activité, en une texture dialectique.

Fig.4. Métapolis.

Illustration extraite de l’excellente revue mahayaniste Message de Sagesse de Tushita (n°1, 1979, p.45. Tushita est le « Séjour de la Joie » où réside Maitreya). C’est la Cité sainte, portée vers Dieu par la verticalité de la montagne, mais solidement enracinée dans le roc, baignée de la Ténèbre divine, mais éclairée par une immense lune, au-dessus des nuages et des oiseaux, mais au cœur de la structure himalayenne: symbole de la dialectique réussie.

IRÉNÉE. — Mais, pratiquement, comment assurer cette pondération, ou cette dialectique? Comment contracter le temps?

KHADOMA. — En l’équilibrant et en le relativisant, c’est-à-dire en recourant à une « règle » analogue à celle des Bénédictins, avec leur tripartition chœur – bibliothèque – travail manuel.

Nous pouvons concevoir trois types d’exercices complémentaires, étroitement liés par le rythme et par l’esprit, pour constituer cette texture à la fois souple et serrée dont nous avons besoin: 1) la méditation-contemplation; 2) l’art médiateur, ou la pratique des « arts nobles »; 3) l’action dans le monde — le tout coordonné par un genre déterminé de prière perpétuelle, ou de visualisation perpétuelle.

IRÉNÉE. — Ne serait-ce pas là une espèce de néo-monachisme?

KHADOMA. — Précisément. Une juste analyse de la politique intégrale nous conduit obligatoirement aux thèmes de révolution permanente et universelle, de travail dialectique, d’élite artiste et de néo-monachisme. Tout se tient.

IRÉNÉE. — Cependant, bien des esprits de valeur, et désintéressés, s’avèrent incapables d’appréhender le Divin, ou franchement hostiles à tout ce qui ressemble à une religion. Les rejetteras-tu dans les ténèbres extérieures?

KHADOMA. — Nullement. Pour ceux dont la mentalité n’est pas prête à une conception adéquate du Divin, on parlera de trans-socialisme, TRANS indiquant l’ouverture sur le haut, l’exigence d’un constant dépassement, l’idée d’un absolu. Car tout être d’élite est polarisé par un « Infini », plus ou moins clair, plus ou moins efficient ce qui permet de l’associer au processus dialectique en question. Une discipline appropriée ne saurait manquer d’amener les meilleurs à une féconde prise de conscience, à un approfondissement continu, c’est-à-dire non pas à une religion ou à une idéologie, mais à la Gnose qui les surpasse.

Ainsi le type politique idéal qui ressort de cette vision des choses est-il bien le roi – esclave – artiste, celui qui possède la « puissance royale divine » (cf. 13,19), qui, sans en rien retenir pour lui-même, la met au service des autres, et qui veille à hâter la transmutation universelle.

Étant au-dessus du monde et, simultanément, vivant au-dedans du monde, il est capable d’agir efficacement à travers tout.

IRÉNÉE. — Nous rejoignons l’analyse que donne l’épitre aux Éphésiens des modalités de la puissance de Dieu (4,6).

KHADOMA. — Constatation qui s’impose. La charte de cette élite est parfaitement définie dans une formule frappante du Christ johannique (Jn. 12,32) : « Et moi, élevé de terre, j’attirerai tous les hommes (ou: tout) à moi« .

« Élevé de terre » a deux significations complémentaires : au-dessus de tout, par référence au sommet de la Montagne sainte, ce qui implique l’affranchissement des modes inférieurs de l’être et la plénitude de l’impérialité; et au-dedans de tout, par allusion à la crucifixion, au dévouement, au sacrifice, véritable œuvre alchimique se déroulant du cœur du monde.

Par « j’attirerai » est indiquée l’action à travers les plans ontologiques, action convergente de l’art transfigurateur fondée sur la Sagesse et l’Amour.

Et « tous les hommes », ou « tout », confirme que la fin poursuivie est la métamorphose universelle, le salut de l’humanité entière, et même de tous les êtres sans exception — démons y compris — la parfaite réorientation des énergies et des personnes vers Dieu —idée qu’on retrouve, par exemple dans le bouddhisme.

Quant aux deux « moi », au début et au terme de la formule, ils symbolisent le Je artiste, le divin Politique, ainsi que la restauration du Circuit des forces créatrices.

IRENÉE. — La vraie politique ne peut donc être exercée que par les « Fils de Dieu ».

KHADOMA. — Oui, par ces ‘êlîm (= dieux) dont parlent les Psaumes 58 (v.2) et 82 (vv.l & 6). Mais rappelle-toi que nous sommes tous, virtuellement, des Fils de Dieu, comme l’affirme Jésus en citant le Psaume 82 (Jn. 10,34-35). Il suffit de s’ouvrir aux Energies divines pour que cette virtualité Se réalise, pour posséder le Feu artiste et la clef de la royauté.

Un très beau distique d’Angelus Silesius complète admirablement la parole johannique (Pèlerin chérubinique V,110): « Si tu as le Créateur en toi, tout court après toi, homme, ange, soleil et lune, air, feu, terre et ruisseau« .

Avoir le Créateur en soi, c’est être devenu semblable à Dieu, ou au Verbe qui appelle à l’être; c’est s’être élevé au-dessus de tout, être relié à la Source primordiale des Energies créatrices et transmutatrices, bénéficier de l’impérialité propre au statut ontologique supérieur [26].

L’art authentique en découle: tout attirer à soi, c’est-à-dire à Dieu à travers soi, par la toute-puissance bénéfique, l’Amour transfigurateur, et cette faculté de révéler à chaque être sa véritable « image de lumière » après laquelle il ne peut que courir.

IRÉNÉE. — Je pense à l’Évangile selon Thomas, où Jésus déclare (84): « Lorsque vous verrez vos images (eikonas, « icones »), produites avant vous, qui ne meurent ni ne se manifestent (au regard charnel), quelle extraordinaire expérience ce sera pour vous! »

KHADOMA. — Oui, le Politique est révélateur d’images de lumière, et suscitateur d’icônes. Donc, pour en terminer avec Angelus Silesius, l’au-dessus étant en étroite relation avec l’au-dedans, la transcendance avec l’omniprésence, peut s’opérer la communion cosmique, peut se développer la politique intégrale.

IRÉNÉE. — Disons plutôt que c’est une métapolitique.

KHADOMA. — Certainement, comme il y a une métaphysique. Mais cette métapolitique, je le répète, englobe la totalité de l’activité humaine, depuis la production des richesses jusqu’à la déification des meilleurs, depuis l’économie jusqu’à la théurgie, des plans bioénergétiques aux plans théo-énergétiques. Englobe, ou, si tu préfères, régit.

IRÉNÉE. — Mais n’en arrive-t-on pas à une sorte de domination théocratique, de dictature spirituelle ou monastique, c’est-à-dire à quelque chose de redoutable, voire de détestable, malgré la pureté de l’intention? La « transcendance » ne va-t-elle pas dévorer la liberté?

KHADOMA. — Toute entreprise noble peut dégénérer. Je dirai même qu’on n’a encore jamais vu d’entreprise noble qui n’ait dégénéré. Que faire? Analyser les causes de ces processus régressifs — dus à l’entropie, à la psyché, à l’ego… —, et trouver les remèdes adéquats. Si la discipline dialectique que j’ai exposée est correctement et continûment appliquée, non seulement il ne doit pas y avoir de dégradation de l’énergie, mais bien plutôt intensification créatrice.

Au demeurant, les hommes sont les hommes.

IRÉNÉE. — En dépit de nos faiblesses, ayons toujours, comme tu le dis, l’idéal dans le Cœur. Mais voici que du haut des monts l’ombre tombe et s’allonge…

(à suivre)


[1] Se reporter à notre article « Lumière de l’ésotérisme: pérennité et actualité », dans Troisième Millénaire n°9 (juil. -août 1983), pp.36-43.

[2] Innombrables sont les travaux concernant le Tarot. Signalons L’Univers inconnu du Tarot, par Robert GRAND (Éditions du Rocher, 1979), et surtout Méditations sur les 22 Arcanes majeurs du Tarot, par un auteur qui a voulu conserver l’anonymat (Éditions Aubier Montaigne, 1980. 775 p.).

[3] Vie et chants de ‘Brug-pa Kun-legs, le yogin (trad. du tibétain et annoté par R.A. STEIN; Paris, Maisonneuve & Larose, 1972), pp.61-62; cité dans Le Bouddhisme (Fayard, 1977), p.394 (les pp.392-408 étant consacrées au Fou de ‘Brug).

[4] Voir notre Virgile, maître de sagesse (Milan, Éditions Archè); ‘ATTAR, Mantic uttaïr ou Le langage des oiseaux (Éditions d’Aujourd’hui, coll. « Les Introuvables », 1975); Epitre aux Philippiens, 111,20.

[5] Se reporter à notre article dans EPIGNOSIS I, 1, pp.34 sq. On peut ajouter que 21, valeur du Shin, est le nombre triangulaire ou trigon de 6, valeur du Waw (le Verbe artiste), car 1 + 2 + 3 + 4 + 5 + 6 = 21, indiquant ainsi le déploiement (dialectique) du dynamisme créateur.

[6] Pour Hallaj, voir Encyclopédie des Mystiques (Robert Laffont, 1972), pp. 401 sq.; pour Râmakrishna, Dhan-Gopal MUKERJI, Le Visage du Silence (Éditions V. Attinger, 1932), pp. 43 sq. Le livre de Paul EVDOKIMOV, L’Amour fou de Dieu, a paru aux Éditions du Seuil en 1973.

[7] Voir à ce propos René GUENON, Symboles fondamentaux de la Science sacrée (Gallimard, 1962), pp. 278-291; Louis-Claude VINCENT, Le Paradis perdu de Mû, II (Éditions « La Source d’Or », Marsat, 1971), pp.114 sq.; Julius EVOLA, Le mystère du Graal (tr.fr.; Éditions Traditionnelles, 1967), passim; notre ouvrage mentionné supra, p.11, Virgile, maitre de sagesse.

[8] Sur l’origine et la signification de cette sentence (Non coerceri maximo, contineri tamen a minimo, divinum est), voir Gaston FESSARD, La dialectique des Exercices spirituels de saint Ignace de Loyola (Aubier Montaigne, 1956), pp.167 sq.

[9] Se reporter à Mystique et magies, de Jean-Gaston BARDET (La Pensée Universelle, 1974), passim.

[10] Documentation dans E. A. S. BUTTERWORTH, The Tree at the Navel of the Earth (Berlin, de Gruyter, 1970), pp.124 sq.; Lama Anagarika GOVINDA, Les fondements de la mystique tibétaine (tr.fr., Albin Michel, 1960), pp.80 sq.; Robert SAILLEY, Le bouddhisme « tantrique » indo-tibétain ou « Véhicule de diamant » (Edit. Présence, 1980). Examiner de ce point de vue la ceinture du Fou.

[11] Le Visage vert (La Colombe, 1964), p.227. Même idée chez le lama A. GOVINDA, Le chemin des nuages blancs (tr.fr., Albin Michel, 1969), pp.188, 197 sq.

[12] Voir Eva MEYEROVITCH, Mystique et poésie en Islam (Desclée De Brouwer, 1972), et Paul EVDOKIMOV, L’art de l’icône. Théologie de la beauté (ib., 1972).

[13] Voir par exemple Les clefs de la recherche fondamentale (Paris, Maloine, 1978), et EPIGNOSIS 1,2, pp.35-42.

[14] Dans l’Évangile des Hébreux: E.HENNECKE-W. SCHNEEMELCHER-R. McL. WILSON, New Testament Apocrypha (Londres, 1963), tome I, p. 164.

[15] Interprétation de P. Evdokimov (op.cit. note 12, pp.209 sq.). Le frère Daniel-Ange (L’étreinte de feu, Desclée De Brouwer, 1980, pp. 81 sq.) place le Fils au centre et le Père à gauche: mais c’est toujours le Bipôle, que cette ambigüité même renforce. L’Arbre est alors celui de la Croix, et la Cité le symbole de la Création. Pour l’Ange Esprit, unanimité de la tradition.

[16] C’est la doctrine cabbalistique des quatre mondes: Atsilouth (Émanation), Beriah (Création), Yetsirah (Formation), et Assiah (Incarnation, action), et de la remontée vers Dieu (cf. Z’ev ben Shimon HALEVI, La Cabbale, tr.fr., Éditions du Seuil, 1980, pp.8 sq.)

[17] Se reporter à notre article « Trois miroirs de la Sagesse » (dans 3e Millénaire n°3, juil.-août 1982, pp.62-75), deuxième partie, pp.67 sq.

[18] Voir, par exemple, Georges DUMÉZIL, L’héritage indo-européen à Rome (Gallimard, 1949).

[19] Titre d’un article paru dans La Revue des deux Mondes (15 mars 1966, pp.200-213). Se reporter également à notre étude Le Barbare (coll. « Latomus », Bruxelles, 1981).

[20] Ce thème a été largement développé dans l’ouvrage cité note précédente, Le Barbare, pp. 677 sq.

[21] Voir EPIGNÔSIS 1,1, p.13.

[22] Texte intéressant de Hölderlin, noté par G. Fessard (op.cit. supra n.8, p.170): « L’homme voudrait bien être en toutes choses et au-dessus de toutes choses, et la sentence gravée au tombeau de Loyola: Non coerceri maximo, contineri tamen minima, peut désigner aussi bien le dangereux penchant de l’homme à tout posséder et à tout dominer que l’état le plus haut et le plus beau qu’il peut atteindre. En quel sens elle vaudra pour lui, c’est à son libre vouloir d’en décider« . Voici par ailleurs une excellente formule théologique qui peut nous servir de modèle (Éphés. 4,6): « <Il y a> un seul Dieu et Père de tout, qui < est> au-dessus de tout, et <passe> à travers tout, et <vit> au-dedans de tout » (transcendance de l’Absolu, de l’En-Soph; circulation des Énergies divines, des Sephiroth; immanence, omniprésence de Dieu en tant que Shekhinah).

[23] Voir notre ouvrage Le Barbare (cité supra note 19), pp.21 sq, et 685 sq. (exposé de cette doctrine dans le cadre de la romanité).

[24] Le Visage du Silence (cité supra note 6), pp.100 sq.

[25] Voir Le Barbare (supra, note 19), pp.681 sq.

[26] Se reporter à notre étude « La voie héroïque et gnostique vers le Soi » (Cahier de l’Herne n° 36, 1979, consacré à Raymond Abellio, pp.47-83), en particulier aux pages concernant « l’Artifex et son art dans le monde » (69-72).