swami Sivananda Hridayananda : Entretiens sur la Bhagavad-Gîta


30 Sep 2010

(Revue Panharmonie. No 207. Juillet 1986)

Conférence donnée à Roscoff en Juillet 1981

Je vais d’abord vous donner la signification de ce que je vais chanter, afin que vous en sachiez le sens. Ce que je vais chanter est appelé « La Méditation de la Gîta ». Il est important de savoir que toute la Gîta a été transmise par une incarnation de l’Absolu à un disciple Arjuna.

Krishna est une incarnation de l’Absolu et ne doit pas être pris pour un individu. Bien qu’il ait une forme humaine, il est une manifestation totale de l’Absolu. Bien sûr tout est manifestation de l’Absolu, mais dans ce cas présent, Krishna est constamment conscient de ce qu’il est. Il n’est pas soumis à l’influence de Maya, c’est-à-dire au pouvoir d’illusion.

Il y a une différence entre incarnation et réincarnation. Une incarnation est la descente de l’Absolu sur terre, il prend une forme humaine, il est là pour aider l’humanité. Réincarnation veut dire qu’un individu renaît sous l’influence de ses actions passées dans les vies précédentes.

Tout l’enseignement de la Gîta a été connu intuitivement par un grand Sage appelé Vyasa. La Bhagavad Gîta est partie de nos Écritures qui s’appellent le « Mahabharata », elle se trouve à son centre, parce que c’est vraiment l’aspect essentiel de tout le Mahabharata. L’enseignement de la Gîta c’est l’Advaita, c’est-à-dire la non-dualité.

La Gîta se présente en dix-huit chapitres. Dix-huit est un chiffre important car sa somme, 1 + 8 = 9 et 9 est un chiffre constant qui ne change jamais. Vous pouvez multiplier 9 par n’importe quel chiffre, si vous faites la somme du chiffre trouvé, vous retrouvez toujours 9. Car l’Advaita, cette Conscience Absolue, qui fait l’objet de l’enseignement de la Gîta, cette non-dualité, n’est pas soumise au changement. Elle demeure conscience à jamais.

La tradition indienne demande de commencer la lecture de la Gîta par la prosternation devant Vyasa, ce grand Sage à qui nous la devons. Nous essayons ainsi de rentrer en communion avec lui, afin de comprendre la signification de cet enseignement. « Le Bharata, dit-il, est comme l’huile dans une lampe. La mèche est la Gîta et la lumière de cette mèche est l’essence de l’enseignement, parce qu’elle donne la véritable sagesse ».

Krishna est présenté se tenant sur l’arbre qui exauce les désirs, c’est-à-dire que sous cet arbre vous faites n’importe quel vœu et ce vœu est exaucé. Cela signifie que nous ne pouvons rien faire et rien obtenir tout seuls, sans la coopération divine. Krishna tient un fouet dans une main et de l’autre il reproduit le « Janan Mudra », le mudra de la connaissance. Les doigts sont étendus, les quatre doigts serrés l’un contre l’autre et le pouce est détaché. L’index représente l’ego, le majeur sattva, l’annulaire rajas et l’auriculaire tamas. Sattva veut dire l’énergie subtile, raja l’énergie plus dense et tamas l’énergie la plus dense qui soit.

Ces trois énergies sont présentes partout et sont la cause de tout l’Univers que nous pouvons percevoir. La condition naturelle de l’être humain est d’être en relation avec ces trois énergies. Mais sattva prédomine, c’est la raison pour laquelle le majeur est le doigt le plus long.

Tant que nous sommes en relation avec ces trois énergies nous n’avons pas conscience de notre nature essentielle qui est l’Absolu Lui-même.

Dans le Yoga nous essayons de transcender ces trois énergies, d’annihiler l’ego et de nous abandonner complètement à l’Absolu. En séparant l’index on transcende l’ego et on s’abandonne. Alors le doigt se plie et finalement il entre en contact avec l’Absolu, on éprouve son identité avec l’Absolu. Voilà la signification de ce mudra.

Je disais que dans l’autre main Krishna tenait un fouet. Lorsque vous voulez accélérer l’allure d’un cheval vous vous servez d’un fouet. Ainsi avec son fouet Krishna symboliquement vous pousse vers la connaissance.

Quelle est l’essence de la Gîta ? C’est l’essence de toutes les Upanishads. Arjuna est comparé à un veau et toute la Gîta est comparée à une vache. Le lait de la vache est l’essence de la Gîta. Dans notre pays et peut-être est-ce la même chose ici, nous commençons à donner le lait de la vache au veau avant de le prendre pour notre usage personnel. En effet, lorsque le veau s’approche de sa mère pour boire son lait, le lait de la vache se met à couler. Une fois que le veau a commencé à téter, cela devient très facile de traire la vache. Donc ici, nous avons un disciple de Krishna plein de mérite, alors le lait, c’est-à-dire l’essence de la Gîta lui est d’abord donné et après lui, l’enseignement de la Gîta s’adresse à l’humanité toute entière.

On nous décrit Krishna comme détruisant toutes les tendances négatives, mauvaises, il représente la destruction des démons. On nous le décrit comme étant la félicité parfaite de sa mère. En effet, tous les enfants quand ils sont bébés remplissent leur mère de joie. Mais ici il ne s’agit pas d’un bonheur ordinaire, c’est une félicité parfaite puisqu’il est une incarnation divine.

Nous nous prosternons devant cette Divinité ainsi décrite et on le nomme le « Jagad Guru » ou « le Guru de l’Univers », puisque le Guru véritable c’est la Conscience Absolue Elle-même. Pour tous les êtres humains il n’y a qu’un seul Guru, c’est la Conscience Absolue. Et lorsque la Conscience Absolue peut irradier librement d’un être humain, parce que celui-ci est tout à fait pur, nous appelons aussi cet être un Guru.

Dans la bataille — puisqu’il s’agit d’une bataille — les personnages principaux dans le camp adverse sont le grand-père d’Arjuna et aussi son Maître d’armes et tous les deux sont comparés aux deux rives d’une rivière. L’eau de la rivière est tout à fait bleue parce qu’elle est très claire et nous pouvons voir les objets qui se trouvent au fond delle. Puis on nous donne les noms de certains qui combattent dans le camp d’Arjuna. Il faut faire très attention pour mener cette bataille, c’est aussi la bataille de la vie et c’est aussi la bataille qui se livre dans notre esprit. En effet, dans notre mental se livre une bataille constante entre les aspirations justes et les désirs qui ne sont pas justes. Donc à moins de faire très attention, de connaître quel est notre devoir, nous risquons de céder à ces désirs mauvais.

En effet, les sens poussent sans cesse l’homme à céder à des plaisirs. Mais il faut réfléchir constamment aux conséquences fâcheuses que cela peut entraîner si l’on cède sans discrimination à ces désirs sensuels. Les désirs sensuels, comme la colère, sont causés par rajas. Quand rajas dicte des désirs sensuels et qu’on ne peut pas les réaliser, qu’il y a une opposition, cela se transforme en colère. Et quand vous êtes en colère, votre mental est agité, c’est-à-dire qu’il y a des vagues grossières, irrégulières, qui passent et cela cache la vue de l’Absolu qui est au-delà de cela. Le pouvoir de discrimination provient de l’Absolu Lui-même, car c’est de l’Absolu que nous vient l’intelligence cosmique. C’est à partir de l’intelligence cosmique que nous venons à l’intelligence individuelle. A ce moment-là l’intelligence cosmique est tout à fait obscurcie. On devient la victime de l’intellect individuel et cet intellect individuel a, au niveau du subconscient, tous les désirs des sens qui ont été assouvis jusque-là et lorsqu’il y a un empêchement, une obstruction, la condition naturelle est la colère. Le pouvoir de discrimination est perdu et alors, fatalement, on profère de mauvaises paroles et on commet de mauvaises actions qui finalement peuvent nous détruire. Il nous faut sans cesse réfléchir profondément afin d’empêcher des éléments négatifs, destructeurs, de faire irruption dans notre vie.

On nous met donc en garde : il y a deux rives de la rivière qui sont très fermes. On croirait qu’elles sont presqu’un tremplin et qu’il est possible de plonger dans l’eau. On peut être tenté de le faire, mais il faut comprendre qu’il peut y avoir au fond de la rivière des rochers que vous ne voyez pas. Ainsi si on plonge sans voir le fond de l’eau, on peut se fracasser la tête ou avoir toutes sortes de blessures.

Certains des ennemis d’Arjuna sont comparés aux rochers qui sont au fond de la rivière. Mais au fond de la rivière il peut aussi y avoir des crocodiles qui attendent l’homme pour le dévorer et ceux-ci sont comparés à d’autres membres de l’armée ennemie. Il peut y avoir des tourbillons très forts, mais à la surface de l’eau tout peut paraître calme et inoffensif. Cependant des tourbillons très forts peuvent vous aspirer vers le fond. Et là il peut y avoir toutes sortes d’algues qui s’accrochent autour de vos pieds et vous empêchent de remonter. Ceux-là représentent d’autres ennemis encore. C’est pour cela qu’on dit : « Faites très attention à cette rivière, à la bataille que vous devez mener. Réfléchissez bien et ne plongez qu’après avoir utilisé votre pouvoir de discrimination. » Le pouvoir de discrimination est donné par l’Absolu et de même, nous ne pouvons commettre aucune action sans le pouvoir de l’Absolu.

La Création elle-même est la première des actions et toutes les autres actions n’en sont que la conséquence. Donc toute action de haut en bas a un but et ne doit pas être faite pour des motivations égoïstes. Toute action a pour but le bien de tous, car au niveau cosmique il n’y a pas d’individualité, il n’y a que l’universalité il n’y a pas de partialité, il n’y a que l’impartialité. Donc si vous êtes en harmonie avec ce Pouvoir Cosmique et si vous vous en remettez complètement à l’Intellect Cosmique en comprenant que vous êtes une partie de cet Intellect, et si vous laissez agir cette force et que vous la laissiez agir sur vous, alors toutes vos actions seront harmonieuses et n’entraîneront pas de complications. Elles seront pour le bien de tous.

Mais en général les actions sont toutes égoïstes, intéressées. A ce moment on n’est plus en harmonie avec la Volonté Cosmique et c’est alors que nos actions créent des difficultés, des complications pour nous-mêmes et aussi pour ceux qui nous entourent.

La Gîta ne nous empêche pas d’agir, au contraire elle nous dit que nous devons accomplir tous nos devoirs, faire face à nos responsabilités. Mais nous devons agir avec une compréhension et une attitude juste.

C’est l’ego qui recherche un résultat donné pour une action donnée et quand vous décidez du résultat à atteindre, celui-ci ne sera pas forcément pour votre bien et peut-être ne sera-t-il pas non plus pour le bien des autres.

Il faut donc comprendre que dans la vie vous êtes placés dans une situation particulière et que certaines circonstances vous poussent à accomplir certaines actions. Comprenez que cela est nécessaire pour votre évolution, la Volonté Cosmique a provoqué cela pour votre évolution.

Que ce soit agréable ou désagréable, absorbez-vous complètement dans ce que vous faites sans penser au résultat, parce que si vous pensez au résultat, vous êtes anxieux, vous devenez nerveux et alors votre pouvoir de discrimination s’en trouve gêné. Vous ne pouvez plus prendre de décisions correctes et toutes vos pensées sont des dépenses d’énergie, des dispersions d’énergie. Et alors, ce que vous faites ne pourra pas être couronné de succès Le succès, c’est votre motivation, mais en fait, vous agissez à l’encontre de celui-ci. Exactement comme quelqu’un qui voudrait nager et qui veut absolument s’attacher au cou une grosse pierre en disant : « Et bien, maintenant, je vais nager ! ». Évidemment le poids de la pierre vous entraîne vers le fond et vous ne pourrez pas nager ! C’est ainsi que nous agissons ! Les actions ne sont pas un obstacle à notre évolution spirituelle. Le pouvoir qui est donné par le Divin a pour but le bien de tous, votre bien à vous, le bien de votre entourage et le bien universel. Oubliez donc le résultat ! Si vous agissez en étant complètement absorbé dans ce que vous faites, vous ne pensez à rien d’autre, vous devenez en partie conscients de l’Absolu, c’est-à-dire que vous êtes en harmonie avec l’Intelligence Cosmique et à ce  moment-là, vous constaterez que vous agissez dans la bonne direction. C’est comme cela que nous devons agir pour mener la bataille de la vie.

Comprenez que si vous étiez sourds, boiteux ou muets et que si telle est la Volonté Divine, le boiteux pourra gravir une montagne, le muet donner une conférence. La seule chose c’est de s’abandonner à ce Pouvoir Divin. L’impossible alors deviendra possible si vous êtes tout à fait en harmonie avec cette Force. Essayez donc de vous mettre en harmonie avec cette Force avant d’accomplir une action quelconque. Il y a tant de déités, tant de manifestations inférieures de Dieu. Toutes ces déités ont des pouvoirs, uniquement parce qu’elles sont soumises à cette Force ultime. Krishna lui-même est une manifestation de cette Force.

Donc, avant de commencer à étudier la Gîta, nous nous prosternons devant cette Force. C’est cela que vous devez rappeler pendant que je vais chanter les mantras.

Le mantra que je vais chanter a pour but de rentrer en communion avec Krishna, car lorsque vous entrez en communion avec ce Pouvoir Absolu, votre mental devient très calme et seul un esprit calme peut absorber OM NAMO BHAGAVATE VASUDEVAYA…

L’enseignement de la Gîta est donné sur le champ de bataille, un doute peut surgir à ce sujet : Comment est-il possible de donner un enseignement aussi long sur un champ de bataille ?

Rappelez-vous que le temps est une création de l’esprit. Si à l’état de veille vous alliez en Inde et que vous en reveniez, cela vous prendrait beaucoup de temps. Mais en rêve vous pouvez aller en Inde, visiter de nombreux endroits, puis revenir, et tout cela en trois minutes ! Lorsque vous êtes dans l’état de sommeil profond vous n’avez plus aucune conscience du temps. En effet, quand vous vous réveillez il faut que vous regardiez l’heure pour savoir combien de temps vous avez dormi. Vous n’avez aucune idée du temps, parce que dans l’état de sommeil profond le mental ne fonctionne plus. Ainsi pour différents états de conscience, il y a différentes notions du temps. Au niveau cosmique il n’y a ni passé, ni présent, ni futur. Tout se passe simultanément. Ce n’est que lorsqu’on fait intervenir le facteur temps tel que le conçoit l’esprit, qu’on le divise en passé, présent et futur.

Ici Krishna élève la conscience d’Arjuna au niveau cosmique et lui transmet en très peu de temps tout l’enseignement de la Gîta. Quant à Vyasa, le grand Sage, ayant eu le pouvoir d’intuition, il a pu saisir tous les détails de l’enseignement et les transcrire.

Le second doute que l’on a à propos de la Gîta, c’est comment Krishna qui est une incarnation de l’Absolu peut-il demander aux gens de combattre ?

En effet, dans la philosophie indienne on insiste beaucoup sur l’importance de Ahimsa ou « ne pas nuire ». On peut dire que l’on nuit lorsqu’on agit avec une motivation égoïste, c’est-à-dire lorsqu’on agit pour un bénéfice personnel, un bénéfice uniquement pour soi-même ou pour ceux que l’on aime. Car ceci est aussi indirectement pour soi-même. Donc dans ce cas présent, Krishna, avec sa vision cosmique, sait que la bataille doit être livrée, il l’a déjà vue. Tout ce qu’il fait, c’est de demander à Arjuna d’accomplir son devoir tel qu’il lui a été prescrit par le Pouvoir Absolu.

Duryadana, l’individu ignorant et cruel, a persécuté le peuple pendant longtemps, si bien que des vibrations négatives ont saturé la terre. Or à moins qu’il n’y ait un certain équilibre entre le positif et le négatif, la création ne peut être maintenue, l’équilibre cosmique serait rompu et généralement, c’est à ce moment-là que se produit une Incarnation divine. C’est ce qui est entrain de se passer à notre époque, le monde est saturé de vibrations négatives. C’est pourquoi il y a des guerres partout, des catastrophes naturelles et je crois que, dans les différentes religions, tous attendent une Incarnation divine.

Cette bataille devait donc être livrée pour neutraliser les vibrations négatives et rétablir les vibrations positives. Il n’y avait aucune motivation égoïste en cela. Krishna n’est pas une personne qui pousserait Arjuna à se battre pour réaliser des satisfactions personnelles. C’est en fait la Force Cosmique qui utilise Arjuna pour rétablir la justice et le droit sur terre. Krishna n’est pas un homme ordinaire qui demande à un autre homme ordinaire de se battre !

(A suivre)

(Revue Panharmonie. No 208. Octobre 1986)

(Suite)

Avant le début de la bataille plusieurs cousins sont concernés. D’un côté ils sont cinq frères, ce sont les justes et Arjuna est leur chef. De l’autre côté il y a cent frères, le chef est Duryadana. C’est le camp des méchants. Les cinq personnes justes dirigent le pays de façon convenable et juste, le pays est prospère, tout le peuple est heureux et ils sont aimés du peuple. Or les autres deviennent jaloux, d’où la bataille. Or celle-ci représente la bataille qui se passe dans notre esprit. Car dans chaque être humain il y a d’innombrables mauvais désirs et seulement quelques aspirations justes. Notre nature ultime est la perfection elle-même et la perfection sans cesse attire l’esprit pour qu’il s’établisse en elle. Le mental n’est qu’une manifestation de l’Absolu et c’est le mental qui est responsable de toutes les actions mauvaises que nous commettons dans ce monde.

La paix parfaite ne peut être acquise que lorsque l’esprit s’identifie à la perfection originelle. Mais puisque les désirs mauvais sont si nombreux, ils maintiennent le mental dans un état de grande agitation. Notre pouvoir de discrimination est presque totalement annulé, parce que cela cache l’Absolu. En effet, l’Absolu est au-delà du mental, il faut donc transcender le mental pour devenir conscient de l’Absolu.

Au début ces désirs mauvais l’emportent, nous sommes heureux parce que nous faisons ce que nous avons envie de faire et nous cédons à ces désirs. Mais nous oublions qu’en faisant cela, nous allons vers la destruction. En effet, lorsqu’on continue à mal agir, on commet de plus en plus de mauvaises choses qui nous font recevoir les contrecoups de la nature, c’est-à-dire les déceptions, nous sommes trompés, nous échouons, jusqu’au moment où nous sommes frappés si durement que cela nous ébranle et que nous nous réveillons. A ce moment-là nous essayons de retourner à notre état naturel.

Je voudrais à ce sujet vous donner quelques détails :

Vous faites une action très mauvaise sous le dictat de vos sens, mais les sens ne sont pas responsables, car ils sont impuissants si le mental ne s’en mêle. C’est le mental qui est responsable de nos actions. Ainsi vous faites quelque chose de très mal et vous en recevez le contrecoup. Dans cet état de choc vous laissez tomber pour un instant complètement votre ego. C’était pour satisfaire votre ego que vous avez accompli cette action mauvaise, mais lorsque vous recevez ce coup, l’ego disparaît. Pendant un bref instant l’ego ne se manifeste pas, le mental devient silencieux et, dans ce silence, vous prenez conscience des aspirations justes et de l’attraction exercés par l’Absolu. C’est cela qui crée en vous le repentir, il se produit un petit éveil spirituel. Vous cherchez une réponse : comment faire pour éviter cela ? Car, en général, les gens ne se rendent pas compte de tout cela, mais si vous vous mettez à prendre conscience de vos erreurs, c’est signe que vous progressez dans la vie spirituelle.

Ne soyez pas déçus par cette attitude, car lorsque vous prenez conscience de vos erreurs, vous recevez une aide de l’Absolu.

Enfin, si l’on continue à commettre de mauvaises actions, on arrive un jour à un état de grand désespoir et on en ressent un coup violent. C’est alors que l’on ressent l’attrait de l’Absolu et que l’on commence son voyage spirituel. On essaye d’abandonner ses désirs mauvais et on cherche à aller dans le sens des aspirations spirituelles.

C’est cela qui se passe dans cette bataille du Mahabharata, les nombreux frères mauvais continuent à agir mal, ils détruisent les personnes justes et finalement ils reçoivent un choc très dur, ils sont détruits et ce sont les justes qui l’emportent. Cela nous enseigne que le bien l’emportera toujours sur le mal, cela peut prendre du temps, mais finalement c’est la victoire du juste sur l’injuste.

Ce n’est que lorsqu’on a abandonné ses actions mauvaises que l’on peut être heureux. Cela seul peut vous procurer une paix durable et toute cette histoire de la Gîta représente cela.

Ainsi donc ces cent frères méchants s’emploient par toutes sortes de méthodes à détruire les cinq frères justes. Leur dernière tentative pour les détruire, c’est de les inviter à faire une partie d’échecs truquée.

Là un autre point devient très clair : vous pouvez être une personne juste, mais cela n’empêche pas que parfois ce sont les personnes justes qui ont des difficultés si elles ne sont pas très vigilantes.

Il ne faut pas non plus avoir d’attachement pour la vertu : il faut être vertueux, mais il ne faut pas être vertueux pour avoir la réputation de l’être. Car cela aussi vous créera des difficultés. C’est ce qui s’est passé : les frères justes sont des gens merveilleux et le frère aîné est sensé être un homme très vertueux. Il a une grande renommée d’être vertueux. Donc lorsqu’il a été invité à faire une partie d’échecs et à jouer pour un enjeu, son devoir était de refuser ou tout au moins de dire : « Je veux bien jouer, mais pour rien ! » Or il voulait montrer à ses frères qu’il était quelqu’un de très bien et c’est là la première erreur qu’il a commise. « Comment puis-je refuser, que vont-ils penser de moi ? Ils vont peut-être penser que j’ai peur, que je suis lâche, que j’ai peur de perdre mes richesses ! » Et il accepta.

Il commence la partie d’échecs truquée et à chaque fois le juste la perd. Il perd tout le royaume qui en était l’enjeu. Lorsqu’il perdit tout ce qu’il possédait il proposa de s’arrêter. Mais les autres dirent : « Mais non, tu as des frères, jouons tes frères ». Il accepta et il perdit tous ses frères. Puis il dit : « C’est fini, je ne peux pas aller plus loin ! », mais les autres de répondre : « Pas du tout ! tu as ta femme, jouons ta femme ! » Il perdit aussi sa femme. Il dit : « Bon ! Maintenant j’ai tout perdu ! » Mais les autres répondirent : « Non, non, il y a encore quelque chose à faire, nous allons recommencer une partie et si, tu gagnes, tout ce que tu as perdu te sera restitué, mais si tu perds, tu devras aller dans les bois pendant douze ans et une année supplémentaire pendant laquelle tu devras vivre incognito sans que personne ne sache où tu te trouves et lorsque tu reviendras, tu retrouveras la moitié de ton royaume. » Et il perdit, bien sûr cette dernière partie !

Vous voyez où l’a entraîné le fait d’avoir cédé à la première tentation, il a perdu non seulement tous ses biens, mais aussi tous les siens. Même en étant très vertueux il faut faire très attention à ses pensées, à ses paroles, à ses actes. Sinon on peut être détruit.

Par la grâce de Dieu, les frères vertueux remplirent toutes les conditions qui leur avaient été imposées et ils reviennent après treize ans. Ils revendiquent la moitié du royaume, mais les méchants refusent de la leur abandonner. Puis toutes sortes de propositions leur sont faites : ne leur donner ne serait-ce que cinq villes, cinq villages, cinq maisons. La réponse des méchants est : « Non, vous n’aurez même pas l’espace pour y mettre une épingle ! » Et, finalement, Krishna Lui-même va trouver les méchants pour essayer d’éviter une guerre, mais il est insulté et renvoyé.

Car vous savez, quand quelqu’un agit mal, et que quelqu’un vient lui conseiller d’agir bien, cette personne est considérée comme un ennemi. Ce sont ceux qui aident à agir qui sont considérés comme des amis. C’est pourquoi un proverbe dit : « Qui se ressemble, s’assemble ! »

C’est alors que fut prise la décision d’une bataille. Avant la bataille les deux camps savent que Krishna est un très grand homme, mais ils ignorent qu’il est une incarnation divine ou tout au moins ils l’oublient sans cesse.

Les deux chefs décident alors d’aller trouver Krishna pour avoir sa bénédiction avant la bataille. Tous les deux se rendent auprès de lui en même temps. Krishna est entrain de dormir. A la tête du lit se trouve un siège et c’est Duryadana qui immédiatement se précipite pour s’asseoir sur cette chaise, afin d’être tout près de la tête de Krishna. Il a pleine conscience de son pouvoir, de sa position, il est arrogant. Arjuna, le juste, l’humble, lui, va s’asseoir au pied du lit. Krishna, ayant fait semblant de dormir, ouvre les yeux. Or quand on ouvre les yeux on ne regarde pas en l’air ou à droite, on regarde devant soi. Si bien que celui qu’il vit d’abord, ce n’était pas Duryadana qui était assis au niveau de sa tête ; mais Arjuna qui était assis à ses pieds. Il lui demanda la raison de sa venue. Et c’est Duryadana qui se manifesta et dit : « Mais moi, je suis là aussi ! » et tous les deux expriment à Krishna la raison de leur présence. Krishna dit : « Je suis prêt à vous aider tous les deux, l’un de vous aura mon immense armée divine et l’autre pourra m’avoir moi, mais je ne prendrai pas les armes, je ne combattrai pas, tout ce que je ferai c’est de conduire le char et puisque mes yeux sont tombés d’abord sur Arjuna, c’est à lui de choisir le premier ce qu’il veut. » Duryadana, naturellement, se fait beaucoup de soucis de peur qu’Arjuna ne choisisse l’armée, se demandant ce qu’il adviendrait de son camp à lui. Arjuna dit : « C’est Toi que je veux ! » Krishna lui rappelle : « N’oublie pas que je ne combattrai pas, je ne ferai que mener le char. » Mais Arjuna répond : « Ta présence seule suffit à mon succès. » Et c’est cela qui arrive lorsque le mental est dans un état sattvique…

Dans un état de pureté l’influence du Divin est présente et votre discrimination devient correcte. Vous réalisez que c’est la Grâce Divine qui est la chose la plus importante pour réussir dans la vie.

Duryadana qui est plein d’orgueil et dont le mental est obscur se dit : « Je vais avoir toute son armée », et il est enchanté, il pense avoir réussi là quelque chose de merveilleux !

Les deux camps sont prêts à se battre. Krishna conduit le char d’Arjuna, or ce char est un char spirituel. C’est un beau char, en parfaite condition, des chevaux blancs le tirent, les rênes des chevaux sont dans les mains de Krishna, et Arjuna est assis dans le char. C’est pourquoi Arjuna a pu gagner la bataille.

Nous aussi, si nous pouvons mener une vie pure, nous pouvons gagner la bataille de la vie. Le char représente notre corps, il doit être maintenu en excellent état et en très bonne santé. C’est la raison pour laquelle les postures du hatha-yoga et le pranayama sont si importants. Les sens doivent être gardés purs comme les chevaux blancs, le blanc étant le symbole de la pureté. Les chevaux, nos sens, veulent courir, ils sont toujours prêts à aller vers l’extérieur, à aller vers des objets. Mais les rênes qui représentent le mental, ne doivent pas être tenus par nous-mêmes, mais par le Divin. C’est-à-dire que nous devons maintenir dans toute la mesure du possible, notre mental dans un état de silence, afin qu’il puisse être en communion avec le Divin. Arjuna représente l’âme individuelle qui aura du succès dans cette poursuite spirituelle où nous aurons à livrer beaucoup de batailles.

Cela n’est pas très facile, car ce n’est pas tout le temps que nous nous en remettons totalement au Divin, sans cesse l’ego essaiera de se manifester pour s’affirmer. Si nous nous abandonnons complètement au Divin, Il nous guidera comme il convient et si nous agissons selon Ses suggestions, nous pourrons alors gagner la bataille de la vie.

C’est cela qui est arrivé à Arjuna qui avait déjà remporté tant de batailles difficiles. Il était devenu trop sûr de lui et avait oublié qu’il avait gagné toutes ces batailles grâce à la coopération Divine. Donc son ego commence à se manifester, il est si sûr de gagner cette bataille et c’est à ce moment-là qu’il oublie que c’est Krishna qui conduit le char. Il lui donne des ordres, il lui ordonne de conduire le char devant ses ennemis. Krishna, immédiatement, comprend dans quel état se trouve Arjuna, il sait très bien que si Arjuna mène la bataille inspiré par son ego, il la perdra. Donc la première des choses à faire pour Krishna, c’est d’amener Arjuna au-delà de son mental et l’amener à combattre sans aucune motivation égoïste. Il conduit le char et l’arrête devant le grand-père, et les maîtres les plus chers d’Arjuna.

Nous avons tant d’empreintes dans notre subconscient qui peuvent demeurer pendant très longtemps à l’état latent. Mais lorsqu’une occasion favorable se présente, ces impressions subconscientes peuvent surgir de façon inattendue, à tel point que nous-mêmes nous pouvons être surpris des actions accomplies à de tels moments. Mais Krishna pouvait voir ce qui se passait dans l’esprit d’Arjuna et il pensait que ces impressions subconscientes devaient monter à la surface et se manifester. Son esprit devait se purger de toutes ces impressions subconscientes et seulement alors, il pourrait mener une bataille désintéressée. C’est ainsi que lorsqu’Arjuna voit son grand-père et ses maîtres, son esprit est stimulé par les souvenirs du passé, il se rappelle tout ce que son grand-père et ses maîtres ont fait pour lui, et son cœur se remplit d’attachement, d’affection pour eux, lui faisant oublier complètement la raison pour laquelle il doit se battre. Il perd toute sa détermination car, plus l’ego est grand, moins le Pouvoir peut se manifester à travers vous. Si bien que ses membres tremblent, ses cheveux se dressent sur sa tête, il se sent fiévreux, sa bouche est desséchée, son esprit est confus et il lâche même l’arc qu’il tenait à la main.

Mais, en même temps, son ego l’empêche de confesser à Krishna ce qui lui arrive, parce qu’il veut maintenir sa réputation d’homme le plus courageux qui puisse exister. Trouvant toutes sortes d’excuses pour ne pas se battre, il dit : « Peut-être eux, ont-ils la volonté de se battre, de tuer, puisqu’ils sont mauvais, quant à nous qui sommes justes, nous ne voulons pas tuer. » Mais tout cela il le savait déjà ! Il dit encore : « A quoi sert de conquérir un royaume si c’est au prix du sang, nous pouvons très bien vivre dans la pureté. Si nous tuons tous les hommes, les femmes resteront seules et elles auront des difficultés et des ennuis. Prenons donc plutôt un bol pour recevoir des aumônes et vivons une vie de renoncement, de préférence à livrer cette bataille ! » Il trouvait ainsi toutes sortes d’excuses pour ne pas se battre.

C’est exactement ce qui se passe pour un être juste qui a un peu d’ego. On sait qu’il est une personne vertueuse. Il y a des désirs qui le poussent à maintenir cette réputation. Le mental va donc lui suggérer des raisons apparemment bonnes, des excuses, et il va le faire agir de telle sorte qu’il sera persuadé d’agir comme il se doit.

Pendant qu’Arjuna se libère de toutes ses impressions subconscientes, Krishna demeure silencieux. L’agressivité de quelqu’un ne peut pas durer longtemps si en face de lui il trouve le silence. Car, en effet, ce que cherche la personne agressive, c’est une réaction de la part de l’autre et si, en face d’elle, il n’y a aucune réaction, l’agressivité mourra d’elle-même. Si les deux personnes ont un ego très fort, ces deux egos vont bien sûr s’affronter et il y aura une bataille entre les deux. Car chacun essayera de s’affirmer en prétendant que ce qu’il fait est bien. Par contre si quelqu’un a très peu d’ego et s’il se trouve confronté à quelqu’un qui en a et qui est très agressif, mieux vaudra qu’il se taise et ne discute pas.

Comme Krishna est resté silencieux, Arjuna ne continue pas très longtemps à argumenter. Ayant épuisé toutes ses impressions subconscientes, il dit : « Je ne sais plus du tout où j’en suis ! » Car, en effet, ayant épuisé toutes ses impressions subconscientes, il se retrouve avec un mental pur. A ce moment-là, il est prêt à s’abandonner et il dit : « Je ne sais pas ce qui est bien et ce qui est mal, s’il te plait dis-moi ce que je dois faire, car moi, je ne peux pas décider ! » C’est alors que, durant toute la Gîta, Krishna sourit pour la première fois, car il sait que son disciple est prêt à recevoir une connaissance élevée.

En effet, lorsque le mental est obscurci et qu’il y a un ego très fort, aucun enseignement ne peut pénétrer en la personne. La personne continuera à agir avec des informations conditionnées et ne sera pas prête à recevoir un enseignement. Dans cet état un enseignement élevé ne fera que provoquer des discussions. C’est seulement lorsqu’Arjuna s’est complètement abandonné à Krishna, que Krishna commence son enseignement, l’enseignement de la Gîta.

Question: Au sujet des bonnes raisons que l’on peut se donner pour agir ou ne pas agir, comment distinguer le discours de notre ego de l’inspiration divine ?

Réponse : La première des choses, c’est de se rendre compte si l’on est dans un état d’agitation ou au contraire, de calme. Car si on est agité, toute suggestion viendra certainement du mental conditionné. Ne prenez donc pas de décision dans ces moments-là, mais essayez par tous les moyens possible de calmer le mental et ce n’est que lorsque le mental est très calme, que la décision pourra être inspirée par le Divin.

Bien sûr il n’est pas possible de réaliser tout cela en un jour. C’est pourquoi méditez régulièrement, réfléchissez, maintenez le mental dans un état de calme. On ne peut sur le champ faire taire un mental qui est agité. Afin d’y parvenir mettez en pratique dans la vie de tous les jours les enseignements que vous connaissez qui visent à calmer le mental. Alors le temps viendra où votre mental sera très calme et où les décisions que vous prendrez seront les bonnes.

Et naturellement, avant d’atteindre ce point-là, si vous avez des décisions très importantes à prendre, vous pourrez demander conseil à quelqu’un qui a atteint un degré de calme, de pureté.

(A suivre)

(Revue Panharmonie. No 209. Décembre 1986)

Nous avons publié, plus haut, des commentaires de Swami Sivananda Hridayananda (Mataji) sur les enseignements de la Bhagavad Gîta et leur relation étroite avec notre comportement dans la vie quotidienne. A présent nous abordons ce même sujet, en réalité inépuisable, puisqu’il contient toute la sagesse du monde quelle qu’en soit son orientation. Mataji qui y consacra trois conférences, entre cette fois-ci dans le vif du sujet, se référant davantage au texte lui-même. Certaines redites sont inévitables.

Pour bien comprendre ces différentes causeries sur la Bhagavad Gîta, il faut avoir des notions de ce qui constitue l’arrière-plan de la Gîta. Certaines personnes se posent la question : « Pourquoi Krishna a-t-il perdu tout ce temps sur le champ de bataille à énoncer tous les versets de la Bhagavad Gîta ? ». Elles croient que cela ne contient aucune vérité.

Il faut comprendre que nous avons différents états de conscience : la conscience d’éveil, de rêve et de sommeil profond. Et, au-delà il y a la Conscience Cosmique. Le temps, l’espace sont différents selon chaque type de conscience. Ainsi, si vous voulez aller en Inde et en revenir, cela vous prendra beaucoup de temps. Mais, en rêve, vous pouvez aller en Inde et où vous voulez, en quelques minutes.

Ceux qui ont lu la Bhagavad Gîta savent que dans l’un des chapitres Krishna a élevé la conscience d’Arjuna à la Conscience Cosmique. Dans cet état de Conscience Cosmique Arjuna peut voir simultanément le passé, le présent et l’avenir et comment toutes ces pensées à la fois ont pu pénétrer dans son esprit. Ils comprendront.

C’est le grand Sage, VYASA qui a plus tard, mis en vers ces enseignements grâce à la connaissance intuitive qu’il en a eue.

La deuxième question posée est celle-ci : comment une Incarnation Divine a-t-elle pu pousser un être humain au combat, puisque la morale indienne recommande l’Ahimsa, c’est-à-dire la non-violence ? Comment, malgré tout cela, Krishna a-t-il pu demander à Arjuna de se battre ? La réponse se trouve dans le premier verset de la méditation de la Gîta. En effet, ce n’est pas un homme ordinaire qui a demandé à Arjuna de combattre, c’est la Conscience Divine elle-même, incarnée, qui demande à Arjuna de combattre et il n’est pas demandé de combattre pour que soit remportée une bataille, mais pour que soit mis fin à une injustice qui régnait alors.

Krishna qui est une Incarnation du Divin a une connaissance simultanée du passé, de présent et de l’avenir. En conséquence il sait que cette bataille doit être livrée et il connaît également l’issue de cette bataille. Il sait que c’est la Volonté Divine qui veut ce combat, donc Krishna ne peut que pousser Arjuna à se conformer à la Volonté Cosmique. Ce n’est pas une bataille ordinaire comme on l’imagine.

Le deuxième verset montre ce qu’enseigne la Gîta : l’enseignement de la Gîta, c’est la non-dualité. Il n’y a qu’une Conscience, une Conscience Unique dans l’Univers et tout dans l’univers est une manifestation de cette Conscience Unique. C’est probablement la raison pour laquelle la Gîta est divisée en dix-huit chapitres, car 18 est un chiffre très signifiant : 8 + 1 = 9 et 9 est un nombre constant, il ne change jamais. Vous pourrez multiplier 9 par n’importe quel nombre, le résultat de la somme des chiffres se réduira toujours à 9. Cette non-dualité, cette constance est ainsi maintenue pendant les 18 Chapitres.

Vyâsa, le grand Sage a eu cette connaissance intuitivement et il l’a introduite au milieu de la grande épopée indienne, la Mahabharata. Il dit que si l’on assimile l’ensemble de la Bhagavad Gîta à de l’huile, celle-ci est comme une mèche dans l’huile et la connaissance apportée par elle est comme la lumière de la mèche. Ainsi, pour démontrer l’importance de la Gîta, de son enseignement, il faut faire prendre conscience à ceux qui la lisent de leur propre unité avec le Divin. En réalisant la Conscience Éternelle, Impérissable qui est en chacun de nous, on est capable d’éprouver un sentiment d’unité avec tout ce qui vit, avec tout ce qui existe.

Krishna, en faisant le geste du « jnâna mudra », suggère tout l’enseignement de la Gîta : la position normale de la main, ce sont les doigts réunis ensemble et, en face, le pouce en est séparé. Le pouce représente le Divin, l’index représente l’ego et les trois autres doigts, les trois Gunas, Sattva, Rajas et Tamas. C’est ainsi que le jnâna mudra nous apprend qu’il faut séparer les trois autres doigts, les trois Gunas de l’ego. Il faut transcender Sattva, Rajas et Tamas. On replie alors l’index, ce qui signifie que l’ego doit être annihilé, afin d’entrer en contact avec le Divin. Vous réalisez alors que vous êtes un avec la Conscience Divine.

Krishna exécute donc le jnâna mudra de la main droite et de l’autre main il tient un fouet. Les fouets sont généralement utilisés pour faire avancer le bétail, mais ici, symboliquement il représente une force qui permet à cette connaissance de pénétrer dans les gens, afin qu’ils atteignent cette unité avec le Divin.

C’est également le sens de l’enseignement de toutes les Upanishads. En effet, elles parlent toutes de cette unité et du Soi intérieur. C’est aussi cela qu’enseigne la Gîta.

L’ensemble de la Gîta est aussi comparé à une vache et Arjuna à un veau. Le lait de la vache est comparé à l’essence des Upanishads, c’est-à-dire à la Bhagavad Gîta elle-même. En Inde, avant de traire une vache on laisse d’abord boire le veau, ce qui permet au lait de venir facilement dans le pis et ensuite on éloigne le veau et on peut traire la vache plus facilement. Grâce à Krishna Arjuna recueille l’essence de la Gîta et ensuite l’enseignement peut être distribué à l’humanité toute entière. L’enseignement de la Gîta est destiné à tout le monde quelles que soient ses occupations sur cette terre. En effet, on peut trouver dans la Gîta une solution à n’importe quel problème elle est donc très utile à tout le monde et pas seulement à des gens religieux.

Le monde est comparé à un grand fleuve et, de chaque côté du fleuve se trouvent des ennemis. Or vous devez traverser d’une rive à l’autre, ce n’est pas facile, car les rives sont en mauvais état. Bien que l’eau paraisse normale il faut faire attention. En effet, le monde peut paraître très attrayant parce que nos sens sont attirés par toutes sortes d’objets et c’est sans arrêt que nous sommes esclaves de nos sens. Imaginant que nous allons obtenir un plaisir, un bonheur par ces objets, nous nous précipitons vers eux. C’est alors que surgissent toutes sortes de difficultés. Dans cette eau sont cachés des tourbillons dangereux : cela veut dire qu’il y a des gens qui peuvent paraître extérieurement très bons et vertueux, mais lorsque nous les connaissons mieux, de plus près, nous nous apercevons qu’ils sont capables de nous jouer toutes sortes de tours. Dans l’eau il peut aussi y avoir des crocodiles que l’on ne voit pas de la rive. Ce sont des crocodiles gloutons, des gens qui sont prêts à vous dévorer. Dans l’eau il peut aussi y avoir des rochers pointus et si on plonge dans cette eau on peut se fracasser contre ces rochers.

Cela signifie qu’il y a dans ce monde des gens très dangereux, des traîtres qui peuvent nous faire commettre des actions mauvaises qui amènent bien des complications. Donc, pour surmonter tout cela, la grâce du Seigneur est nécessaire. C’est la raison pour laquelle nous répétons sans cesse une prière au Tout-Puissant. Nous adressons une prière au Tout-Puissant qui a le pouvoir de détruire tous les dangers de ce monde et qui peut nous guider dans le chemin qu’il convient de suivre.

C’est le sens des versets de la Gîta que je viens de chanter, et ce n’est qu’alors que nous pouvons aborder la Gîta elle-même.

Prenons le premier et le deuxième chapitres. Le premier chapitre apparaît à beaucoup de gens comme dénué d’importance. Or il y a dans la Gîta une signification ésotérique et une signification exotérique. Comme vous le savez peut-être la bataille a été livrée par des hommes vertueux, appelés les Pandavas. Alors quelles sont les conditions dans lesquelles ils se sont battus, quelles sortes de chariots ont-ils utilisé dans la bataille, quel est le sens caché de ce mot char ou chariot ? Le char est comparé à notre propre corps. Il est dit que c’est un très beau char, ce qui veut dire que nous devons avoir une santé parfaite. Si vous voulez gagner la bataille de la vie, vous devez avoir un corps vigoureux, car si votre corps est malade, votre esprit, votre mental lui-même sera perturbé.

Qui est-ce qui est assis à l’intérieur de ce char ? Arjuna. Arjuna représente l’âme individuelle, l’âme égoïste. Et qui est-ce qui conduit le char ? C’est le Seigneur Lui-même. Il tient à la main les rênes des chevaux, or les rênes, c’est le mental et les chevaux sont les organes des sens. Ils sont blancs, les organes des sens doivent donc être purifiés et ils ne peuvent l’être que si le mental lui-même est purifié. Car aucun organe des sens ne peut fonctionner si le mental n’est pas mis en relation avec lui. Bien que nos oreilles ne soient pas bouchées lorsque nous dormons profondément, nous n’entendons rien. Certaines personnes dorment les yeux ouverts, mais elles n’en voient pas davantage. Tout cela, parce que dans le sommeil profond, le mental est séparé des organes des sens.

Le mental peut donc être séparé des sens et tourné vers le Divin. En effet, il y a en nous à la fois le Royaume des Cieux et l’égo. Si les sens ne sont contrôlés que par l’ego, nous ne ferons qu’essayer de les satisfaire. Mais une satisfaction non discriminatoire de nos sens nous amène à de nombreux problèmes et difficultés. Mais si nous nous tournons vers le Divin, nous pourrons détacher les sens de notre mental grâce à la méditation. On s’aperçoit qu’après la méditation le mental n’est plus l’esclave des sens. Dans la méditation l’esprit, le mental entre en contact avec la Conscience Absolue et quand il sort de sa méditation il est doué d’un pouvoir accru de discrimination. La leçon à en tirer est celle-ci : nous devons avoir un corps physique sain et vigoureux et un mental soumis totalement au Divin. Alors, même si le mental reste lié aux organes des sens, ceux-ci n’auront pas de désirs impurs. Et c’est en menant ce type de vie qu’il nous sera possible de remporter la bataille de la vie.

Avant le début de la bataille Krishna fait tout ce qui est en son pouvoir pour que la bataille soit évitée. En effet, il ne demande pas tout de suite que la bataille soit engagée contre les ennemis ou cousins d’Arjuna. Cela aussi est une représentation de notre propre esprit. Au sens ésotérique la bataille du Mahabharata se livre dans notre propre esprit. Un être humain moyen n’a que quelques bonnes qualités mais, par contre, il aura de très nombreuses mauvaises qualités, notamment des désirs incorrects. Cela ne se manifestera peut-être pas extérieurement, mais néanmoins c’est là. Ces désirs sont là et livrent une bataille intérieure pour être assouvis. Peut-être cela ne se manifeste pas extérieurement par manque de courage ou d’opportunité, mais la bataille se poursuit intérieurement et on constate qu’en général, au début, tout au moins, ce sont les désirs mauvais qui l’emportent, même si les désirs justes nous disent : « cela n’est pas bien pour toi ! ». Car les désirs mauvais si nombreux nous poussent à satisfaire nos envies. Souvent, après une courte bataille de notre moi intérieur nous trouvons de bonnes raisons d’assouvir nos mauvais désirs. En effet nous ne voulons pas voir notre faiblesse et le mental voile ce qui n’est pas agréable à regarder en face. C’est pourquoi au début les gens vont commettre des actions mauvaises ou répréhensibles. Qu’est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire que ce sont des actions qui nous entraînent de plus en plus loin de notre Soi intérieur et cela nous empêche de prendre conscience du Royaume des Cieux au-dedans de nous. C’est cela que nous appelons une action mauvaise.

Toute action qui maintient le mental dans un état d’agitation est une action mauvaise. Ce sont les vagues, les oscillations qui sont produites dans notre mental par les mauvais désirs qui nous empêchent de prendre ou d’avoir conscience du Royaume des Cieux qui est en nous. Plus nous perdons conscience de cette Conscience Divine en nous, plus nous sommes entraînés à mal agir. Cela nous amène à commettre des actions qui engendrent beaucoup d’ennuis, de désagréments, de conflits et, en général, lorsque ces expériences désagréables se répètent, et cela arrive forcément, si on continue dans cette voie non juste, alors arrive un moment où on se pose la question : « Mais pourquoi suis-je dans des situations aussi pénibles, pourquoi suis-je si malheureux, pourquoi ne suis-je pas en paix ? ». Et c’est souvent à ce moment là que dans beaucoup d’êtres a lieu l’éveil spirituel.

Or cela se produira forcément, car le rôle de la nature ou du Pouvoir Cosmique, c’est de nous faire prendre conscience de la Conscience Divine en nous. C’est nous ramener à la conscience de notre nature essentielle.

Je n’oublierai jamais une phrase que mon Maître répétait souvent. Il disait : « L’épreuve est un creuset dans lequel la nature précipite l’homme pour le modeler en un Maître Sublime ». Vous savez que pour purifier l’or on le chauffant dans un creuset. Lorsque le mental est purifié vous entrez en méditation et vous prenez conscience de votre moi intérieur, car la Conscience Divine exerce sans cesse une attraction, mais les mauvais désirs nous empêchent d’en prendre conscience en nous extravertissant. Lorsque le mental est purifié nous pouvons être sensibles à l’attraction du Divin en nous et nous introvertir. Il y a une vérité très simple : si un esprit n’est pas capable de méditer, c’est parce qu’il n’est pas purifié. Ainsi si on ne peut pas méditer, il faut observer son mental et se demander ce qu’on peut faire pour le purifier.

Le premier verset de la Gîta dit que la bataille a eu lieu dans le Champ de la Rectitude. Pourquoi le champ de bataille est-il appelé « le Champ de la Rectitude » ? Parce que le Divin nous attire sans cesse à l’intérieur de notre moi et qu’un jour ou l’autre nous remporterons la victoire. C’est la rectitude qui l’emportera un jour ou l’autre, nous pouvons faire des erreurs, commettre des fautes, avoir de nombreux défauts, de nombreux échecs ; chaque échec permettra de franchir un pas de plus vers la rectitude.

C’est ce qui se passe dans la bataille du Mahabharata, il est dit que ce sont les neveux qui semblent gagner. Ils étaient très jaloux des cinq frères vertueux, parce que ceux-ci étaient très populaires dans le pays. Le pays était prospère et cela aussi rendait jaloux les cousins. Ils essayaient d’écraser les Frères Vertueux et on aurait pu croire que ce soient les désirs mauvais qui allaient gagner. Or les cinq Frères Vertueux avaient tout perdu, leur Royaume d’abord, puis eux-mêmes, leurs femmes, etc. dans un jeu d’échecs au cours duquel les méchants avaient triché. Le dernier enjeu était d’obliger les Frères Vertueux à se retirer dans la forêt pendant 14 ans, incognito. Mais finalement, malgré tout cela, la victoire est remportée par les Frères. Lorsque les gens sont vertueux, la Grâce Divine leur est accordée et une personne vertueuse est une personne dont l’esprit, le mental sont excessivement calmes et les vibrations de leur mental sont alors très subtiles. Ce qu’on appelle « Grâce », c’est le pouvoir de Dieu. Les vibrations du Pouvoir Divin étant très subtiles aussi, la communication peut s’établir facilement entre le mental d’une personne vertueuse et le Divin. C’est cela qui a donné aux cinq Frères Vertueux la capacité, la force de se sortir des épreuves que leur imposaient leurs cousins et, finalement, d’en sortir victorieux.

Ils avaient donc accompli ce qui leur avait été imposé, l’exil, l’incognito, etc., et maintenant, revenus, ils réclament la moitié du Royaume. Mais les mauvais qui pourtant le leur avaient promis, refusèrent. Alors les Frères demandèrent cinq villages, puis cinq maisons, mais les autres refusaient toujours jusque même leur accorder l’espace pour poser leurs pieds. C’est à ce moment que Krishna alla trouver les cousins pour négocier, mais il fut insulté et ils essayèrent même de lui faire du mal et Krishna s’en alla.

C’est exactement ce qui se passe dans le monde lorsque les gens commettent des actions répréhensibles et qu’ils en tirent du plaisir, de la jouissance. Les gens vertueux qui désirent les mettre en garde, sont très mal reçus par eux, car ils constituent des obstacles entre leurs désirs et la réalisation de ces désirs, si bien qu’on les chasse. Les cousins ont donc chassé le Seigneur Krishna et ce n’est qu’à ce moment que fut décidé qu’une bataille devait être livrée, afin de mettre fin à cette injustice.

Il était normal selon la coutume de cette époque là d’aller avant la bataille faire bénir les deux armées. Arjuna du côté des Frères Vertueux et Duryadhana du côté des méchants, se rendant auprès de Krishna pour recevoir sa bénédiction, le trouvent endormi. Arjuna se tient à ses pieds, tandis que Duryadhana se précipite pour s’asseoir sur un siège à la tête du Seigneur Krishna. Lorsque le Seigneur Krishna ouvrit les yeux, regardant devant lui, il voit Arjuna et lui demande pourquoi il venait demander sa bénédiction. Arjuna expliqua qu’il venait demander sa bénédiction avant la bataille et Duryadhana dit : « Moi aussi je suis là et pour la même raison ». Krishna répondit : « Oui, mais mes yeux sont tombés d’abord sur Arjuna, je commencerai donc par lui ». Le symbole de tout cela c’est que seuls les gens humbles peuvent obtenir la Grâce Divine. Krishna dit encore : « J’ai une nombreuse armée que je peux mettre à la disposition de l’un des deux camps. En ce qui concerne l’autre camp il m’aura moi, je serai avec lui. Mais je ne me battrai pas, je ne prendrai aucune arme dans mes mains, tout ce que je ferai, ce sera de conduire le char. Alors décidez ce que vous voulez ! C’est Arjuna qui peut choisir le premier ». Arjuna dit alors : « Si vous êtes dans mon camp, cela me suffit, je ne demande rien d’autre ». Arjuna, parce qu’il était un être pur, savait que la Grâce Divine est bien plus importante que toutes les armées et les forces matérielles. Duryadhana pensa : « Quel imbécile ! Refuser une grande armée, c’est donc moi qui l’aurai ».

Les modalités de la bataille sont alors organisées. Or même les gens justes peuvent avoir des ennuis : lorsque vous êtes juste vous obtenez souvent des succès dans ce que vous entreprenez et les gens vous louent. Cela peut renforcer votre ego : « J’ai le Divin avec moi… », etc. Nous appelons cela un ego sattvique ou spirituel. Il faut donc faire attention. Arjuna avait avec lui sans cesse la Grâce Divine du Seigneur Krishna, par conséquent il était très sûr de lui et cela le poussait à se battre, parce qu’il était certain de l’issue de la bataille. Il est donc plein d’enthousiasme pour partir sur le champ de bataille et c’est le Seigneur Krishna qui conduit le char. Arjuna a tant de confiance en lui, c’est-à-dire que son ego est tellement gonflé, qu’il en oublie le Divin et qu’il donne ordre à Krishna comme si celui-ci était un simple conducteur de char : « S’il te plaît, emmène-moi en face de l’armée ennemie pour que je puisse la voir ». Mais Krishna se rendit alors compte que l’ego d’Arjuna était encore très fort et que ce qui allait se passer n’était pas une bataille ordinaire, c’était son Karma-Yoga. Or pour pouvoir réaliser ce Karma-Yoga il ne faut pas qu’il y ait égoïsme, égoïcité. Il sait que pour pouvoir remplir ce Karma-Yoga comme il convient, il faut d’abord que le mental soit purifié, que l’ego s’efface.

On pourra penser parfois que l’ego est purifié, on rencontre parfois des gens qui sont très vertueux pendant longtemps et soudain, ils accomplissent des actes très répréhensibles et on a peine à croire que telle personne ait pu agir de la sorte. Pourquoi cela ? Il y a dans notre subconscient des couches superposées d’impressions, d’empreintes et, sous l’effet d’une très forte impulsion, ces empreintes peuvent être stimulées et donc vous faire agir d’une façon opposée à ce que vous êtes d’habitude.

Krishna connaissait bien les conditions psychologiques d’Arjuna. Que fait alors Krishna ? Il conduit le char exactement devant le grand-père d’Arjuna, devant son Maître et de tous ses parents qu’il aime tendrement.

Dès qu’il se trouve confronté à tous ces gens, Arjuna devient un autre homme. La pensée de tout l’amour que ces gens lui ont témoigné, le soin avec lequel son Maître l’a éduqué et a fait de lui un combattant si valeureux toutes ces impressions, toutes ces empreintes qui se trouvaient dans son subconscient sont stimulées et il est tout-à-coup subjugué par l’amour qu’il éprouve pour ces gens. Si bien qu’il en oublie la bataille à livrer entre rectitude et non-rectitude. Il se dit : « Comment puis-je tuer des personnes qui ont tant fait pour moi ? ». Il ne peut l’admettre et il oublie que rien ne peut être dissimulé à Krishna qui est une Force qui connaît tout, qui voit tout.

Je vous ai déjà dit que le mental a la capacité de se trouver des excuses qui paraissent valables, lorsqu’il veut faire quelque chose qu’il ne conviendrait pas de faire. C’est exactement cela qui se passe pour Arjuna. Il dit qu’en face de lui se trouvent des gens mauvais, prêts à tuer, mais « nous, nous sommes des gens vertueux qui ne peuvent pas tuer ». Et il ajoute : « Comment pouvons-nous nous octroyer le royaume et tout le reste par des effusions de sang ? ». Or il sait très bien que la bataille n’est pas livrée pour cela, mais il essaye de se justifier. Il ajoute encore : « Tous les hommes vont être tués au cours de cette bataille, alors, que vont devenir les femmes, elles vont se livrer à l’immoralité. Dans ces conditions, pourquoi ne pas devenir moine et aller mendier sa nourriture, plutôt que d’engager cette bataille ! ». Il profère excuses après excuses, mais Krishna ne répond pas parce qu’il sait que pour purifier le mental il faut laisser remonter toutes ces empreintes à la surface du subconscient. Il permet à toutes ces empreintes de surgir, si bien qu’après quelque temps Arjuna est à cours d’arguments et il s’aperçoit aussi que Krishna ne lui répond pas. Alors il se dit : « Je ne sais plus que faire, mon corps brûle, mes cheveux se dressent sur ma tête, ma bouche est desséchée, j’ai de la fièvre et mes bras tremblent. Je ne sais plus ce qui est juste, mon esprit est dans la souffrance. Je te prie de me guider ! ». C’est ainsi que toutes les empreintes ayant été extériorisées, qu’elles aient surgi, qu’elles se soient manifestées, son ego s’est remis en place et il se soumet au Seigneur.

Dans la Bhagavad Gîta, pour la première fois on voit sourire le Seigneur Krishna, car il sait qu’à présent son disciple est prêt à entendre la vérité. En effet, tant que le mental n’est pas purifié, vous pouvez bien entendre toutes sortes d’arguments, des discours sur la spiritualité, ils entreront par une oreille et sortiront par l’autre. Et c’est alors que le Seigneur Krishna commence à enseigner à Arjuna une Vérité Supérieure.

Question : Les empreintes du subconscient sont-elles celles de cette vie et celles de vies précédentes ?

Réponse : Les empreintes superficielles sont de cette vie et les plus profondes proviennent de vies précédentes.

Question : Je sens mal ce que représente l’ego spirituel ?

Réponse : Il y a trois types d’ego : sattvique, rajasique et tamasique. L’ego qui crée les vibrations les plus grossières ou denses dans le mental, c’est l’ego tamasique. Celui qui crée des vibrations moins grossières, moins denses, c’est l’ego rajasique et celui qui crée des vibrations les plus subtiles, régulières, nous l’appelons l’ego sattvique ou spirituel.

Tout ce que l’on trouve dans la Gîta a un rapport avec notre vie quotidienne et peut être pris comme une leçon.

Les méchants ont choisi l’armée Divine, alors que les gens vertueux ont choisi, préféré, l’aide de peu de gens, mais qu’ils connaissent bien et qu’ils estiment être fidèles.

Voici Duryadhana, arrivant avec une énorme armée pour battre les Pandavas dirigés par Arjuna et, en route, ils rencontrent les Pandavas, ceux qui viennent aider Arjuna. Ils essayent de les retenir par toutes sortes de plaisirs et de distractions, de nourriture, etc. Ceux-ci s’arrêtent effectivement en route et commencent à se divertir, finissant par louer Duryadhana et son armée.

C’est donc à nouveau le mental qui se donne des excuses pour agir comme il ne convient pas de le faire. Ils se disent que s’étant amusé ainsi, qu’ayant joui de l’hospitalité de Duryadhana, ils ne peuvent plus se battre contre lui et que, par conséquent ils vont rester dans son camp. Cela veut dire que les gens sont emportés par le pouvoir en ce monde. Ils peuvent être vraiment honnêtes et bons, avoir de très bonnes intentions, mais si leur mental n’est pas purifié, s’ils rencontrent quelqu’un de plus impressionnant ou qui les flatte, ils se laisseront attirer vers ce personnage. Si on leur dit que quelqu’un d’autre a davantage de pouvoirs ou autres possibilités, ils abandonneront les premiers et iront vers les autres. Ce sont vraiment des choses qui arrivent couramment.

On dit aussi que si la Grâce Divine est sur vous, la victoire est à vous. Peut-être, au début, aurez-vous des difficultés, des souffrances, les gens vous laisseront peut-être tomber, mais la victoire ultime sera pour vous. Donc Arjuna et son camp, faute de ceux qui l’on trahi, n’ont qu’une petite armée comparée à l’autre.

Duryadhana regarde du côté des Pandavas et il dit au chef de son armée : « Mais regarde donc, ils ont une armée énorme ! ». Parce que la Grâce Divine lui fait croire que le camp d’Arjuna est très fort, qu’il possède une immense armée, alors que la réalité est toute autre. Ils en sont tout contrits et apeurés.

Arjuna n’était pas un homme ordinaire, mais un aspirant de haute qualité. En fait, il est de la même famille que Krishna. Il ne réalise pas qui est Krishna jusqu’au moment où il reçoit la vision cosmique. Très souvent il prend Lord Krishna pour un homme ordinaire, par exemple quand il le voit se conduire comme un tel homme. Il n’est convaincu de l’essence de Krishna que quand il a une vision cosmique par la grâce de Krishna.

C’était le cas pour le Maître de Mataji, Swami Sivananda, car très souvent Swami Sivananda paraissait très ordinaire aux gens qui allaient le voir et ceux-ci ne comprenaient pas toujours ce qu’il était vraiment, alors qu’il était toujours prêt à plaisanter, à se conduire comme n’importe quel homme. Un jour, ayant donné une conférence à Madras à laquelle assistaient de nombreux adorateurs de Rama, il dit : « Si vous adorez Rama, vous ferez d’immenses progrès sur le chemin spirituel, vous aurez la prospérité ». Un officier de police fut très impressionné par ce discours et voulut revoir le Swami. Mais celui-ci était déjà parti pour Ceylan où on adore principalement Kartilaaya. Cet officier l’a alors suivi à Ceylan et il entendit Swami Sivanada dire que les gens qui adorent Kartilaaya progressent sur le chemin spirituel et auront la prospérité. Swami Sivananda bien sûr avait raison, puisque Rama, Kartilaaya et bien d’autres, ne sont qu’une des différentes manifestations de l’Unique. Mais l’officier de police n’en savait pas tant et il trouva que Swami Sivananda était un être trop hypocrite et diplomate, qu’il ne voulait plus le revoir de sa vie. Il retourna alors chez lui, mais ne pouvait oublier Swami Sivananda. Il revient donc à Rishikesh pour le revoir au cours d’un entretien particulier. Il est d’usage quand on vient voir Swami Sivananda à Rishikesh de lui apporter toutes sortes de douceurs et, évidemment tout le monde veut voir Swamiji manger un peu de ce qu’on lui a donné. Et, en effet, c’est ce qu’il fait. Il mange un peu et en offre autour de lui. L’officier de police dit alors : « Regardez un peu la vie qu’il mène à se gaver de bonbons, etc. ». Il était accompagné par son aide de camp et, furieux, il lui donna toutes les douceurs qu’il destinait à Swamiji. Swamiji dit : « Qu’on apporte une autre assiette », ce qui déplut de plus en plus à l’officier qui s’en alla, renonçant à passer une semaine à l’Ashram. Le lendemain l’officier rencontra Swamiji en train de faire sa promenade matinale et il lui dit : « Je m’en vais, j’ai décidé de partir ». Swamiji répondit : « Mais vous vouliez passer une semaine ici ? ». L’officier : « Non, non, j’ai changé d’avis, je m’en vais »… Mais ensuite, racontat-il, Swamiji l’ayant juste regardé pendant quelques instants, il vit à la place de Swamiji une grande lumière. Il se prosterna alors aux pieds du Maître et le pria de lui pardonner l’erreur qu’il avait commise : « S’il vous plaît, permettez-moi de rester une semaine à l’Ashram ». Il devint ensuite un très grand disciple de Swamiji.

Donc, il ne faut pas juger d’après l’extérieur, car on peut se tromper gravement.

Nous venons de voir Arjuna découragé, venu combattre l’injustice, confronté à ses proches, sous l’emprise de l’attachement qu’il avait pour eux, et dans l’impossibilité d’imaginer comment il pourrait les combattre et les détruire. C’est un exemple de ce qui nous arrive dans la vie, car la vie est une bataille qui se passe dans l’esprit de chacun, entre les aspirations justes et les désirs non justes. Au début ce sont les désirs incorrects qui l’emportent, car ils sont plus nombreux. Ils maintiennent le mental dans un état d’ébullition et cela nous empêche de prendre conscience de cette attraction magnétique de notre conscience intérieure, merveilleuse, si bien que nous ne ressentons que l’attraction des organes des sens et alors le mental automatiquement s’extravertit vers les organes des sens et les réactions qui se produisent au contact de ces objets des sens, agitent le mental encore davantage. Mais cela ne peut pas continuer ainsi pendant longtemps, car c’est un état qui n’est pas naturel. Tout être humain, même s’il l’ignore, désire se trouver dans un état naturel et cet état non naturel ne peut être toléré pendant longtemps. Un jour ou l’autre le mental devra s’introvertir et commencer à ressentir l’attraction intérieure. C’est à ce moment-là que l’on peut entrer en méditation et prendre conscience de son état naturel. Notre nature essentielle est la perfection, la félicité et l’amour.

Si vous regardez votre propre vie et celle des autres, vous constaterez que nous luttons tous pour la même chose. Ce que nous essayons d’obtenir, c’est le plaisir, le bonheur. Nous voulons vivre aussi longtemps que possible, surmonter toutes nos difficultés et être aussi parfaits que possible. Et surtout, nous voulons avoir la paix. Consciemment ou inconsciemment nous essayons de retrouver notre état naturel, mais nous nous y prenons très mal. Lorsque l’on voit les choses d’une manière erronée, lorsque nous pensons que ce sont les plaisirs des sens qui sont les joies véritables, les bonheurs véritables et lorsque nous prenons pour de la paix une satisfaction temporaire, une attirance physique éphémère pour l’amour véritable, alors nous subissons les rebuffades, les coups de la nature. Ce qui importe à la nature, à la Force Cosmique, c’est de nous ramener à notre état naturel. Et alors, après avoir essuyé divers coups, nous réalisons que nous faisons fausse route et nous prenons le bon chemin.

Notre nature essentielle est perfection et jusqu’à ce que nous atteignions la perfection, nous ne pouvons jamais être en paix. C’est exactement comme si quelqu’un voulait un enfant et qu’on lui donne une poupée. Cette personne ne serait pas satisfaite. Même un enfant comprend qu’une poupée n’a pas de vie et il cherchera un véritable enfant. Très jeunes les enfants peuvent penser qu’une poupée a vraiment une vie en elle et si quelqu’un fait du mal à cette poupée ou si elle se casse, l’enfant sera désespéré. Si la même poupée est donnée à un adulte, celui-ci comprendra qu’elle est sans vie et que tout ce que l’on peut en attendre, n’a pas d’intérêt. Les deux réactions ne sont donc pas les mêmes chez l’enfant et chez l’adulte.

C’est ainsi que Krishna commence à dire à Arjuna qu’il se lamente pour une chose qui n’en vaut pas la peine. En effet Arjuna pense que s’il tue pendant la guerre les êtres qui lui sont chers, ceux-ci seraient complètement détruits. C’est la raison pour laquelle il refuse de se battre. Mais Krishna veut lui faire comprendre quelle est notre nature réelle, ce que nous sommes en réalité. Si dans ce monde nous voulons vivre une vie équilibrée et si nous cherchons à accomplir notre devoir, qu’il soit agréable ou non pour les sens et pour le mental, alors il est nécessaire que nous commencions par comprendre très clairement ce que nous sommes. Donc Krishna dit à Arjuna : « Tu n’es pas le corps que tu crois être. En détruisant ce corps on ne détruit pas ce qui est réel en nous, c’est-à-dire l’âme. Car ce qui est réel en nous ne peut jamais être détruit. La mort n’est que la séparation du corps physique et du corps subtil. Le corps physique tombe, la réalité d’un être est éternelle et impérissable ».

Pour l’instant cette réalité est recouverte par le corps physique et par le mental. Il y a à cela une raison bien particulière. Nous avons un corps physique déterminé parce qu’au moyen de ce corps physique nous devons épuiser des réactions à des actions que nous avons commises précédemment. Dès que ces réactions auront toutes eu lieu, le corps physique tombera. Il n’est en le pouvoir de personne de contrôler cela. Certains grands astrologues peuvent à la naissance d’un enfant donner le moment précis de sa mort. Ce n’est pas quelqu’un, assis quelque part, qui décide que tel ou tel devra mourir. Ce Pouvoir Ultime est impartial, il aime chacun et tous, il est parfaite justice. Mais il y a une Loi Cosmique de la même façon qu’il y a une loi physique, qui dit que chaque action comporte une réaction égale et opposée. Cette loi est également valable sur le plan mental, c’est une Loi Cosmique. Ainsi quand les réactions attribuées à un corps physique particulier ont été épuisées, ce corps physique meurt et à ce moment-là le corps subtil prend un autre corps. Ce processus continuera jusqu’au moment où il n’y aura plus d’impressions subconscientes pour lesquelles doivent avoir lieu des réactions.

C’est exactement comme si vous habitiez dans une maison et qu’au bout d’un certain temps vous n’aviez plus rien à y faire et que vous passiez dans une autre maison. Vous changez de maison, mais vous-même vous n’avez pas changé, vous êtes toujours le même. Ou encore, vous avez un manteau qui vous plait beaucoup, auquel vous êtes très attaché. Mais ce manteau va s’user, un beau jour il deviendra immettable, il faudra bien le jeter et en mettre un autre.

Krishna veut donc faire comprendre à son disciple que nous ne sommes pas ce corps physique que nous croyons être. Il y a quelque chose d’impérissable en chacun de nous que rien ne peut détruire. Et pour rendre la chose encore plus claire, il explique que le feu ne peut pas brûler ce quelque chose d’impérissable, l’air ne peut pas le sécher, l’eau ne peut pas le tremper, les armes ne peuvent pas le couper, car c’est le plus subtil du plus subtil, personne ne peut détruire cela. Seul ce qui le recouvre extérieurement peut être détruit.

Il est également faux de penser que quelqu’un vous a quitté ; ce n’est que le corps physique qui vous a quitté, vous continuez à être sans cesse en contact avec la personne que vous croyez avoir perdue. Si vous réussissez à rester calme et à comprendre cette vérité, vous pourrez sentir le contact avec cette personne. Et la conscience de ce contact sera encore plus forte que le contact physique. Pour l’instant vous ne pensez qu’à la réalité physique et c’est la raison pour laquelle vous souffrez. Nous envoyons nos enfants à l’étranger pour qu’ils y fassent leurs études pendant quelques années, nous ne les voyons pas pendant ce temps, mais nous savons bien qu’ils sont là et cela nous rend joyeux. Dans le cas de la mort nous souffrons parce que nous n’avons pas la même compréhension et je peux vous dire par expérience que même les morts peuvent se manifester. Mon Maître m’est apparu plusieurs fois après sa mort au départ sur un autre plan, mais bien sûr cela ne se passe que dans le cas d’âmes très évoluées. Je sens sa présence continuellement et si j’ai des difficultés je sens qu’il m’aide et qu’il ne me manque jamais. Il y a une conscience en nous qui sait que nous pouvons être éveillés ou bien que nous pouvons dormir et faire des rêves, ou encore que nous pouvons dormir d’un sommeil profond. C’est cette conscience qui est la réalité en nous et ce ne sont pas ces états successifs. De la même façon nous sommes conscients d’avoir eu une naissance, une enfance, une adolescence, etc. et s’il n’y avait pas un état constant en nous, nous serions incapables de faire la différence entre ces états successifs.

Ce que nous appelons le corps et il faut y inclure le mental et l’intellect, tout cela est fait des cinq éléments grossiers et subtils, c’est-à-dire la terre, l’eau, le feu, l’air et l’éther, et aussi des trois types d’énergies qui sont dans l’univers tout entier, c’est-à-dire l’énergie subtile ou sattvas, l’énergie plus grossière ou rajas et l’énergie encore plus grossière, plus dense, tamas. Nous sommes constitués de tout cela et il en est de même pour tous les objets qui nous entourent. Le plaisir et la peine sont causés par les mêmes choses qui entrent en contact avec les mêmes choses. En effet, les objets qui sont formés des cinq éléments et des trois énergies, entrent en contact avec notre corps qui est lui-même constitué de ces cinq éléments et ces trois énergies. Cela crée une réaction, mais cette réaction n’atteint que la conscience intérieure. Comme nous ne sommes pas conscients de cette conscience intérieure, nous nous identifions avec cette réaction et nous nous imaginons que nous sommes cela.

Donc Krishna instruit son disciple pour lui faire comprendre cette vérité et pour qu’il ne se lamente pas inutilement. Ces plaisirs et peines, gains ou pertes, succès ou échecs, tout cela est éphémère, cela va et vient, il n’y a aucune permanence dans tout cela. Ne gaspillez donc pas votre vie et votre énergie à cela, mais au contraire, utilisez votre énergie pour entrer en vous-même et pour prendre conscience de cet état parfait, de ce Soi qui est votre véritable nature. Une fois que vous aurez pris conscience de cela, vous vous apercevrez que vous êtes équilibrés, sereins dans la peine et dans le plaisir, dans la perte et dans les gains, dans toutes les choses opposées. La seule façon de mener une vie équilibrée, harmonieuse sur cette terre, c’est de prendre conscience de son Soi intérieur. Le monde est fait de paires d’opposés, on ne peut rien y changer. Par contre nous pouvons nous changer nous-mêmes, devenir paisibles et équilibrés. Car alors nous constaterons que nous pouvons accomplir tous les devoirs qui nous incombent sans être troublés par les résultats bons ou mauvais, sans penser à ces résultats.

Dans le cas d’Arjuna, c’est-à-dire de la nécessité de se battre, c’est très important de se rendre compte de ces choses. Ce n’est pas une personne ordinaire qui demande à quelqu’un de se battre et de tuer d’autres. Cette Force Absolue, ce Pouvoir qui se manifestent sous la forme de Krishna, qui connaît le passé, le présent et le futur, se sert d’Arjuna comme d’un instrument pour exécuter ce qu’il a à accomplir, afin de mettre fin à l’injustice et afin qu’il rétablisse la justice. Il est inutile pour Arjuna de se poser la question de savoir s’il est juste ou injuste de se battre. Ces questions du bien et du mal se posent lorsque nous considérons les choses avec notre intellect conditionné. On nous dit que telle chose est mal et telle autre est bien, que ceci aura de mauvais résultats ou, au contraire, de bons résultats. Avec un intellect limité, un mental fini, on ne peut pas comprendre ce qui est bien ou ce qui est mal. Car lorsqu’on se sert des intellects conditionnés pour décider ce que l’on doit faire ou ne pas faire, on constate que la décision peut accroître encore les problèmes, les situations difficiles, l’état de confusion et d’incertitude. Il faut bien comprendre que la création elle-même est une action et que tout dans cet univers est actif. Tout agit, le soleil, la lune, absolument tout agit. Nous le savons maintenant que la science a prouvé que même une pierre est le siège de quantité d’énergie. Mais du point de vue cosmique aucune action n’est inutile. Toutes les actions n’ont pour but que le bien de tous, car aucune action décidée par le Pouvoir Cosmique est faite pour détruire ou pour donner de mauvais résultats. D’un point de vue cosmique il n’y a ni individualité, ni partialité. Il n’est donc pas nécessaire alors de savoir si telle action est bonne ou mauvaise.

Les ennuis commencent lorsque nous pensons que c’est nous qui agissons et que nous agissons dans un but déterminé. C’est alors que nos actions deviennent égoïstes, lorsqu’on dit « moi », « je » et « vous ». A ce moment-là vous créez une séparation, vous avez l’impression d’être séparés des autres et chacun va essayer d’agir pour son propre bien sans du tout se soucier des autres, et la décision que vous prendrez, sera celle qui vous apportera un bénéfice personnel, sans que vous vous souciiez du résultat pour les autres, il faut bien comprendre que c’est le cas de chacun, chacun veut quelque chose de bon pour lui-même. Il s’ensuit des heurts, une rivalité entre les êtres et à partir de là toutes sortes de complications. On essaye d’écraser l’autre pour son bénéfice personnel, on emploie des moyens malhonnêtes pour atteindre ce que l’on veut et c’est comme cela que nous rendons notre vie misérable dans ce monde.

Krishna dit : « Accomplissez n’importe quelle action, quelle qu’elle soit, tout en restant serein dans l’échec comme dans la réussite, dans le plaisir ou dans la peine ». Mais est-il possible de faire cela intellectuellement ? Nous pouvons bien comprendre que c’est de telle façon que nous devrions vivre, mais ce n’est pas possible d’y arriver avec notre seul intellect. On nous donne donc une nouvelle méthode, celle de comprendre que nous ne sommes qu’un instrument dans les mains du Pouvoir Cosmique. Réfléchissez sur votre propre vie et sur celle des autres, est-ce que vous pouvez réaliser quelque chose exactement comme vous le voulez et, que cela se passe pour la simple raison que vous l’ayez désiré ? Rien n’est possible par votre seul effort, à moins que vous ne soyez en harmonie avec cette Force, cette Puissance. Si l’on n’est pas en harmonie avec cette Force, on ne peut obtenir de résultat personnel. En effet, nous désirons un résultat particulier parce qu’il nous profitera, mais le Pouvoir Cosmique sait que cela sera peut-être profitable pour vous, mais non aux autres. En obtenant le résultat souhaité par nous ce ne sera pas forcément bénéfique pour notre vie, considéré d’un point de vue plus large. Car que veut dire réussir, avoir une vie réussie ? Cela veut-il dire avoir de l’argent, être tout-puissant, avoir une meilleure situation ? Peut-on être heureux simplement en ayant tout cela ? Non ! cela ne suffit pas au bonheur. Si vous n’avez pas la paix intérieure, vous ne pouvez jouir de tout cela.

Le véritable succès dans la vie, c’est le progrès spirituel, car le progrès spirituel dans la vie vous donne la paix. Ses voies sont bien mystérieuses sur la façon dont cela nous est donné. Il faut donc nous remettre sans conditions à ce Pouvoir Supérieur. Mais comment faire pour s’abandonner complètement à cette Force Supérieure ? Il ne suffit pas d’en parler ! Si vous voulez éprouver ce sentiment d’abandon, il faut ressentir l’unité avec ce Pouvoir Supérieur. En fait nous sommes à chaque instant un avec cette Puissance. Au moment même où nous parlons, où nous écoutons, où nous sommes tous réunis, nous sommes un avec cette Puissance, nous ne faisons qu’un. Comment se fait-il alors que nous ayons l’impression d’être séparés des autres individus et séparés de la Puissance Ultime ? C’est à cause des vibrations, des oscillations du mental. Le mental est sans cesse soumis à des fluctuations, il cache cette Unité et nous donne la fausse illusion d’être séparés.

Il est donc très facile de comprendre comment on peut s’abandonner complètement et ressentir cette Unité. Ce n’est que dans le silence du mental que l’on peut éprouver l’unité avec la Puissance Ultime. Mais est-il possible de forcer le mental à devenir silencieux ? Si vous forcez votre mental à être silencieux, cela signifie que vous sollicitez votre volonté qui est, elle-même, un aspect du mental. Alors il sera impossible que cela se fasse.

Il y a une autre méthode, merveilleuse. L’homme, par sa nature, est sans cesse en train d’agir. Personne ne peut vivre sans accomplir d’actions. On ne peut empêcher le corps de bouger et de rester immobile en fermant les yeux, etc. Mais on peut empêcher le mental de fonctionner, de penser. Par conséquent c’est bien le mental qui doit devenir inactif. Et c’est pourquoi Krishna dit à Arjuna d’agir, d’accomplir des actions, sinon il serait frustré et il lui demande de comprendre un certain nombre de choses. Arjuna est placé dans certaines circonstances de sa vie, il a un certain nombre de devoirs à accomplir. Cela est nécessaire à son évolution, et aussi à la nôtre, pour atteindre un certain état. Mais il faut nous rappeler sans cesse que nous agissons non par notre propre volonté, mais poussés à agir par ce Pouvoir Cosmique et que ce Pouvoir, cette Puissance, ne veut pas que nous agissions pour notre propre bien. C’est pourquoi il ne faut pas penser au résultat de notre action, car il faut comprendre que cette Puissance qui nous pousse à agir connaît d’avance le résultat et que ce résultat sera pour notre bien ultime, c’est-à-dire pour notre progrès spirituel.

Par nature l’homme est sans cesse obsédé par le résultat de ses actes, il veut savoir s’il réussira ou échouera, etc. Les échecs qu’il a déjà éprouvés dans le passé le troublent et il les projette dans l’avenir. Ce que veut dire Krishna c’est que penser à l’avenir ou au passé est un gaspillage d’énergie. Chaque pensée demande une dépense d’énergie. La règle est donc de s’absorber entièrement dans ce que l’on fait sans se préoccuper des résultats, d’agir au mieux en fonction de nos compétences en tout ce que l’on entreprend. Lorsque nous nous absorbons entièrement dans ce que nous faisons, notre mental est complètement focalisé. Or un mental rassemblé complètement sur un seul point, est un mental qui se trouve presqu’en état de méditation et cela vous éloignera du conditionnement de votre intellect.

Pour agir comme il faut, correctement, vous recevrez l’inspiration du niveau le plus profond de votre être, c’est-à-dire de votre intuition. Vous constaterez alors que le résultat de votre action sera aussi bénéfique à vous qu’aux autres, il n’y aura pas de conflit entre votre bien et celui des autres. Étant sans cesse engagé dans l’action et complètement absorbé par ce que vous faites, vous ne permettez pas à votre mental de se disperser dans toutes les directions et vous l’aidez ainsi à entrer dans l’état de méditation, si bien que vos actions ne sont pas un obstacle, mais concourent à votre possibilité de méditation. Si vous pouvez vivre ainsi vous pourrez faire n’importe quelle action et vous constaterez qu’aucune tâche ne vous rebutera. Une fois que vous aurez compris que c’est cette Puissance Ultime qui vous incite à agir et que c’est pour votre bien ultime, vous ne rechignerez plus devant aucune tâche quelle qu’elle soit, vous l’accomplirez comme étant pour votre bien et pour celui des autres, si bien que vous vous mettrez à aimer ce que vous faites.

Question : Sur les trois qualités de la nature, sattvas, rajas, tamas.

Réponse : Sattvas = énergie subtile.

Rajas = agitation.

Tamas = inertie, paresse, irresponsable.

Plus les vagues, les oscillations sont fortes, plus la réalité intérieure vous est cachée. Lorsque vous êtes sous l’énergie subtile de sattva la conscience intérieure peut se refléter, vous avez de nobles pensées, élevées, et vous êtes disposé à méditer. Mais lorsque cela devient plus grossier, plus dense, la conscience s’obscurcit et on commence alors à s’agiter. Tout ce qui est agitation est sous l’influence de rajas. Cette énergie est néanmoins nécessaire pour la croissance des choses. Quand les ondulations, la vague deviennent encore plus grossières, plus denses, il n’y a presque plus de conscience du tout et alors on ne veut plus que manger, boire, dormir, sans se soucier d’autre chose.

Question : Quand Mataji parle d’absorber le mental dans ce que l’on fait, peut-on considérer que c’est un engagement de l’individu dans la vie ?

Réponse : Il faut être tout entier présent dans ce que l’on fait, quoique ce soit, pas seulement dans un métier, mais on peut aussi être complètement présent en présentant une tasse de thé à quelqu’un ou en s’occupant d’un enfant ou de tout autre chose.

Question : Oui, mais alors ne subit-on pas la vie ?

(à suivre)