Élie-Charles Flamand : Érotique de l’alchimie


24 Aug 2014

Élie-Charles Flamand est un poète français

(Revue Question De. No 51. Janvier-Février-Mars 1983)

En essayant de se tourner vers ce qui nous est parvenu en Occident du vieux savoir ésoté­rique afin d’y trouver des données concernant l’érotisme mystique, le chercheur n’aura que déception. En effet, il constatera qu’il n’existe plus chez nous de tradition de cet ordre. Pra­tiqué durant toute l’antiquité, encore très vivace chez les derniers Romains par la perpé­tuation de mystères de Bacchus, de Cybèle et d’Isis, l’érotisme sacral a été violemment combattu par le christianisme qui, avec son mépris de la chair, ne pouvait admettre de telles pratiques. Toutes les survivances de ces cultes ont été détruites, telle, par exemple, le Sabbat des sorcières et sorciers du Moyen Age. Pourtant l’al­chimie, qui compte parmi les rares disciplines ésotériques encore vivantes en Occident, véhicule un grand nombre de données concernant l’érotique sacrée. Nous avons donc décidé de nous reporter aux meilleurs textes de la science d’Hermès afin de savoir ce qu’ils pourraient nous enseigner en ce domaine.

L’alchimie affirme la nécessité d’une base matérielle pour l’édification d’une œuvre spirituelle. Selon ses concep­tions, les transformations que l’alchimiste fait subir à sa matière première sont analogiquement liées au pro­cessus initiatique qui s’opère spirituellement chez celui-ci. Du fait de l’Involution, la matière semble être ce qui demeure le plus éloigné du Divin. Pourtant, c’est au tréfond de la masse hyléenne déchue que l’opérateur trouvera l’étincelle du Feu incréé et pourra alors se transmuer spirituellement en communiant avec la trans­cendance. Le monde n’est en vérité qu’une forme illu­soire sous laquelle l’Absolu peut apparaître. C’est pour­quoi, comme le note Limojon de Saint-Didier dans son Triomphe Hermétique (Amsterdam, 1710), « les Philosophes disent qu’on doit chercher la perfection dans les choses imparfaites et qu’on l’y trouvera ». Selon la Cosmogonie hermétique, la Création s’accomplit par une union, décrite sous sa forme la plus charnelle, entre deux potentialités initiales de nature sexuellement opposées. Aussi les meilleurs auteurs se sont-ils « contentés de décrire allégoriquement l’union du soufre et du mercure, générateurs de la pierre qu’ils nomment soleil et lune, père et mère philoso­phiques, fixe et volatil, agent et patient, mâle et femelle, aigle et lion, Apollon et Diane (dont quelques-uns ont fait Apollonius de Tyane) Gabrititus et Beya, Urim et Thumim, les deux colonnes du Temple : Jakim et Bohas, le vieillard et la jeune vierge, enfin, et de manière plus exacte, le frère et la sœur » (Fulcanelli). Cependant, nous devons signaler l’existence d’un autre « couple » alchimique que l’on pourrait qualifier de « vertical » si l’on veut bien admettre que l’autre agit « horizontalement ».

PANSEXUALISME

C’est celui de la « Terre » et du « Ciel » et les maîtres l’ont tenu beaucoup plus secret. Ces deux dernières enti­tés hermétiques sont, elles aussi, liées par un principe d’amour et, de même que pour les précédents, l’alchimiste doit provoquer leur union qui se manifeste par la péné­tration en quelque sorte charnelle de « l’esprit matéria­lisé », (le Spiritus Mundi) dans la « matière spiritualisée » ou Terre Sainte des Sages. « Ainsi, dit Le Breton dans Les Clefs de la philosophie spagyrique (Chez Claude Joubert, rue Saint-Jacques, à Paris, 1722), par l’union des deux spermes, fixe et volatil, dans lesquels sont renfermés les deux esprits, le sujet des influences et vertus célestes est spécifié et sublimé au plus haut degré de la puissance magnétique ; le Ciel est rendu terre et la terre est faite ciel et les énergies de l’un et de l’autre sont réunies. » Comme on le voit, le pansexualisme alchimique est tout à fait explicite ; il se manifeste presque à chaque page des traités. La plupart des opérations de détail sont volontiers décrites sous le voile d’allégories érotiques.

LE LIVRE D’ENOCH

C’est ce que remarquait déjà un chimiste du XVIIIe siècle dont les conceptions étaient orientées vers la science moderne, mais qui, tout en critiquant les souffleurs, ne niait pas la valeur de la vieille alchimie et croyait à la réalité des transmutations : « On ne croiroit pas, dit-il, que des Philosophes sérieux, appliquez, toujours enfon­cez dans des laboratoires cherchassent dans l’amour l’origine de la chymie ; ils sont allés plus loin : dans leurs travaux on ne voit que des allusions à l’amour : la couche nuptiale du Roy Philosophique, le réseau de Vulcain et de Vénus, le mélange des semences, l’écoulement des menstrues, en un mot tout ce qui a du rapport à la géné­ration de l’homme est appliqué au Grand Œuvre 1. Plus loin, le même auteur étudie le mythe de la naissance de la science d’Hermès et après avoir affirmé à nouveau que « la Chymie est née de l’amour », il poursuit : « Moïse dit dans la Genèse que les enfants de Dieu s’allièrent aux filles des hommes ; là-dessus Zozime Panapolite parle ainsi : « Il est rapporté dans les Livres Saints qu’il y a des génies qui ont eu commerce avec les femmes ; Her­mès en fait mention dans ses Livres sur la Nature : il n’est presque pas de livre reconnu ou apocryphe où l’on ne trouve des vestiges de cette tradition. Ces génies aveu­glez d’amour pour les femmes, leur découvrirent les mer­veilles de la nature ; pour avoir appris aux hommes le mal et ce qui étoit inutile aux ames, ils furent bannis du Ciel : c’est de ces génies que sont venus les géans ; le livre où furent écrits leurs secrets, fut intitulé Kema, et de là est sorti le nom de Chymie ». » Cette curieuse tradition est évidemment empruntée aux fragments du Livre d’Enoch.

Comme dans toute érotique sacrée, on retrouve en alchi­mie l’idée que la rencontre charnelle provoque une disso­lution de l’être nécessaire à l’atteinte d’un état nouveau. C’est là le principe initiatique de la mort-renaissance. Nombreux sont les disciples d’Hermès qui ont insisté sur ce point de vue capital.

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(Extraits d’Érotique de l’Alchimie, Paris, Belfond, 1970. Réimpression aux Éditions Le Courrier du Livre.) Le commentaire de ces illustrations du Rosaire des Philosophes, 1610, est extrait d’Érotique de l’Alchimie d’Élie-Charles Flamand.

O lune nous voudrions te ressembler !

O soleil nous voudrions être ton serviteur bénévole ! »

Tels sont les chastes mots d’amour que s’adressent ici deux protagonistes de L’Œuvre, le soleil et la lune des Philosophes. Les illustra­tions suivantes nous montre­ront les différentes phases des amours du couple miné­ral. Dans cette première gra­vure, nous les voyons mariés par l’Esprit Universel qui descend du ciel sous la forme d’une Colombe. Chaque per­sonnification des trois prin­cipes tient une rose. Les tiges se croisent en X, symbole du feu philosophique ou feu d’amour. Cet agent secret qui unit et coordonne tout ce qui est créé est aussi, sous sa forme corporifiée, le sel, dont la connaissance et l’emploi judicieux distinguent le véri­table alchimiste du vulgaire souffleur.

Toujours unis par le Spiri­tus Mundi, le couple philoso­phal se baigne dans cette fon­taine alchimique à laquelle nous avons déjà fait plusieurs fois allusion. Précisons en­core que son eau est qualifiée de pontique par les Philo­sophes et qu’elle est caracté­risée, fort pertinemment en ces termes dans le Livre d’Ar­téphius : « Cette eau dissout tout ce qui peut être fondu et liquéfié. C’est une Eau pe­sante, visqueuse ou gluante, précieuse et qui mérite d’être honorée ; laquelle résout tous les corps en leur première Matière, c’est-à-dire en une Terre et Poudre visqueuse ou, pour le dire plus claire­ment, en Soufre et en Argent-Vif. »

Conjonctio sive Coitus » La Conjonction ou coït dit la légende de cette vignette.

Le soleil ou soufre philoso­phique pénètre maintenant la lune ou mercure. Le texte cité dans le Rosaire et qu’illustre cette gravure est celui d’Anis­leus dans sa vision où l’auteur anonyme insiste sur le fait que les deux amants royaux sont, en réalité, frère et sœur. Bien que cette conjonction incestueuse, dont nous avons déjà souvent par­lé, puisse paraître scabreuse aux yeux du profane, son caractère profondément sacré n’en est pas moins soigneuse­ment souligné par l’auteur qui la commente ainsi :

« O natura benedicta, et be­nedicto est tua operatio quia de imperfecto facis perfec­tum », « O nature bénite et bénite est ton opération parce que de l’imparfait tu fais le parfait. »

Voici le moment où le Roi et la Reine de l’Œuvre ne font réellement plus qu’un. Ils sont devenus l’Androgyne ou Rebis alchimique. Le Cor­beau qui les accompagne « exprime, dit Fulcanelli, dans la cuisson du Rebis phi­losophal la couleur noire, première apparence de la dé­composition consécutive à la mixtion parfaite des matières de l’Œuf. C’est, au dire des philosophes, la marque cer­taine du succès futur, le signe évident de l’exacte prépara­tion du compost Le Corbeau est, en quelque sorte, le sceau canonique de l’Œuvre, comme l’étoile est la signature du su­jet initial ».

Sous le titre de Fermenta­tio, fermentation, c’est le se­cond coït philosophai que nous montre cette illustration du Rosaire. La transfiguration subie par les deux protago­nistes minéraux est déjà si profonde que le soleil et la lune qui figuraient auprès d’eux, pour les bien caracté­riser l’un et l’autre, sur la planche représentant la pre­mière conjonction, ont dispa­ru. Si le Roi et la Reine ont ainsi perdu leur identité, ils viennent, par contre d’acqué­rir des ailes d’aigle, ceci car les philosophes ont appelé leurs aigles la série d’opéra­tions qui a pour résultat l’union la plus intime du Sou­fre et du Mercure.

1 Senac : Nouveau cours de chymie suivant les principes de Newton et de Sthall avec un discours historique sur l’origine et les progrez de la Chymie. À Paris, chez Jacques Vincent, rue et vis-à-vis l’Église S. Séverin, à l’Ange. M. DCC. XXXVII.


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