Jacques de Marquette : Eschatologie ou perspectives finales


07 Dec 2015

(Extrait de Panharmonie par  Jacques De Marquette. Édition Panharmonie. 1959) 

Toutes les religions enseignent que l’entité humaine, quelle que soit la forme sous laquelle elles la considèrent, survit à la mort du corps. Cela est même le cas pour celles des traditions Hindoues et Bouddhistes qui nient l’existence d’une âme immortelle dans l’agrégat humain.

Les conceptions de la vie qui attend l’homme après la mort dépendent naturellement de celles que les diverses religions se font de sa nature, de celle de Dieu et des rela­tions des créatures avec le Créateur.

D’une façon générale, on considère que la vie post-mortem dépend de la qualité morale de la vie terrestre. Mais la va­leur morale attribuée aux actes humains dépend étroitement des conceptions sur la nature de Dieu. Dans les grandes religions encore vivantes, on peut discerner deux conceptions complémentaires de la Divinité. La conception personnaliste accorde à Dieu des attributs personnels variant suivant le degré d’évolution des fidèles. Il y a deux ou trois millénaires et encore actuellement pour les simples, les attributs de Dieu étaient assez proches de ceux des Monarques omnipotents régnant sur les empires terrestres. Dieu était non seulement puissant, mais aussi jaloux. Il était sensible aux hommages et même aux offrandes au point d’atténuer les châtiments mérités par des infractions à ses lois si ses fidèles lui sacri­fiaient des offrandes agréables. À ce stade, Dieu est non seu­lement le Régent de l’Univers mais aussi un Juge. Les in­fractions aux lois morales sont non seulement des fautes, mais aussi des offenses à la majesté du Législateur, si bien que la culpabilité d’une faute contre la loi est aggravée par la commission d’un péché. Celui-ci, quelle que fut l’impunité apparente du Pécheur au cours de sa vie, devait être chère­ment puni par le Jugement après la mort.

Pour éviter ce châtiment ou en atténuer la rigueur, l’hom­me adressait aux Dieux des prières et des sacrifices. Aux âges barbares, ces sacrifices étaient choisis parmi ceux qui, coûtant le plus cher au pécheur, étaient ainsi censé être les plus appréciés par Dieu considéré comme un monarque Oriental sadique et sanguinaire. On lui offrait non seulement les plus belles génisses si chères aux peuples pasteurs, mais même les fils premiers nés dans chaque famille. Ces sacri­fices humains étaient encore courants à la fin du 3e millé­naire non seulement chez les peuples féroces comme les Phéniciens, mais même dans de nombreuses républiques Grecques. Ils étaient encore si familiers vers le début du 2e millénaire qu’Abraham loin de trouver monstrueuse la re­quête de l’Éternel demandant le sacrifice de son fils, et de la repousser avec horreur et indignation, se préparait à y satisfaire, la mort dans l’âme évidemment, mais prêt à s’in­cliner devant un ordre qui, pour un homme qui avait été témoin des cultes mésopotamiens, ne paraissent pas incom­patible avec la nature de Dieu.

Les progrès de la civilisation entraînant ceux des concep­tions morales, une grande révolution se produisit dans la conception de la nature de Dieu et de ses attributs. Cette révolution s’accomplit en deux étages. La première consista à doter exclusivement le Créateur des plus nobles attributs humains, portés à leur plus haute perfection. L’Éternel cesse d’être un « Dieu jaloux » et un « Dieu Vengeur » pour em­ployer les expressions bibliques, un «assembleur de Nuages» comme Zeus maniant des foudres vengeresses, pour devenir la plus haute cime des perfections morales, de la grandeur, de la générosité, de la Justice, de la Miséricorde, de la Man­suétude, etc… La nature des offrandes requises des fidèles changea rapidement. Au lieu de sacrifices matériels et ter­restres dont un Dieu élevé au-dessus des passions humaines n’avait plus que faire, il fallait lui offrir des biens d’une essence supérieure aux biens de la terre, à savoir l’innocen­ce, la pureté et l’amour. De plus, on cessa de considérer les prières et les sacrifices, même moraux, comme une sorte de troc un « do ut dès » où Dieu était considéré comme mora­lement tenu de « compenser » avec une générosité plus que royale, les dons qu’on lui faisait.

Il semble bien que cette importante révolution par laquelle la religion entra dans ce que nos contemporains considèrent comme l’ère de la moralité religieuse, se manifesta pour la première fois dans toute sa plénitude chez les Persans, dont la religion dix siècles avant notre ère, ne demandait aux fidèles que de vivre en vrais Aryens, nobles et purs, offrant à Ahûra Mazda, le Dieu de la lumière et de l’Harmonie, le sacrifice d’une vie consacrée aux pensées pures, aux paroles pures et aux actes purs. Il eut été grossier et présomptueux de demander à Dieu des faveurs personnelles dans les prières. Il fallait seulement lui rendre grâce pour tous Ses dons. La seule « rogation » permise était de l’implorer d’ins­pirer le Monarque pour qu’il conduise ses peuples dans la voie de la lumière et de la pureté. En même temps, on de­vait prier pour les « Touraniens » les féroces nomades des steppes de l’Asie Centrale, les mortels ennemis des Iraniens. Ceci probablement avant l’arrivée des Perses en Asie Mineu­re, vers la fin du 2e millénaire, 10 à 15 siècles avant notre ère. Il est vraisemblable que la Théologie Iranienne avait été inspirée par le fond commun des conceptions religieuses Indo-Iraniennes, notamment par la loi de Karma enseignant que le bonheur ne peut s’obtenir qu’en le méritant par une vie bienfaisante et innocente.

Ces idées pénétrant en Grèce à peu près à l’époque des Grands Empereurs Perses et des Philosophes, commencèrent à remplacer l’idée plus ou moins anthropomorphe d’un Zeus, par celle d’un Dieu très supérieur aux mortels, et qui au lieu d’intervenir activement dans leurs minuscules affaires, était promu à la dignité de Source Suprême du Vrai, du Beau et du Bien et, comme le Dieu d’Aristote, beaucoup trop transcendant à l’Univers, pour pouvoir participer à ses peti­tes histoires.

Il était trop supérieur même aux lois, régnant imperturba­blement sur le cours de l’univers et le sort des humains, pour intervenir dans l’ordre grandiose du déroulement du processus cosmique. Les Stoïciens disaient que c’était un outrage à la dignité souveraine du Créateur que de le consi­dérer comme « Astreint à une fonction publique » dont celle de dispensateur de la justice.

L’Hindouisme nous a fourni un tableau typique des divers étages des conceptions que les hommes se forment de Dieu. Au-dessus des petits dieux naturistes agissant d’une manière caractérisée en un lieu déterminé, au-dessus des dieux toté­miques également attachés à un territoire, mais étendant leur empire à toutes les formes vivantes, au-dessus du Dieu tribal qui, tout en ayant un autel de prédilection dans la capitale du peuple, est plus attaché à l’ensemble humain de celui-ci qu’à son espace vital ; l’Hindouisme place les dieux plus ou moins démiurgiques qui régissent l’ensemble de l’Univers solaire qu’ils ont créé. Ces dieux, dans leur essence, sont inhérents à toutes les créatures grâce à la pression de leur activité créatrice, protectrice et rénovatrice qui les main­tient en vie. Mais ils sont aussi individualisés dans les per­sonnes de la Trimourti qui, en dehors de leurs histoires my­thologiques, sont cependant aussi et avant tout, des essences omniprésentes dans tout l’œuf de Brahma. Ceci les rend éminemment accessibles aux prières des fidèles qui ressen­tant leur présence intime partout autour d’eux, peuvent les considérer comme des témoins des péripéties de leur vie, et auprès desquels on peut trouver un réconfort moral dans les épreuves.

Enfin, au-dessus des myriades de galaxies avec leurs my­riades de Trimourtis, fidèles agents exécutant les volontés du Créateur suprême, trône l’Absolu, l’origine Transcendante du Tout. Situé en dehors du temps et de l’espace oit évoluent les petits univers locaux et transcendant même à l’Être, il l’est aussi aux valeurs les plus élevées qui consti­tuent le diadème de lumière et de gloire dont les hommes pieux couronnent l’image qu’ils se forment de leur Dieu et à laquelle ils adressent leurs hymnes et leurs litanies. Dénué de tout caractère, il est impensable, inconnaissable et trans­cendant à l’essence même de l’homme. Mais si le Vrai Dieu de Vrai Dieu n’est pas présent dans la série des sept sphères au sein desquelles se déroulent les diverses altitudes de vies humaines, l’homme porte en soi la possibilité d’élever de plus en plus ses pensées et sa conscience, de sphère en sphè­re des modalités de la pensée créatrice, jusqu’à ce qu’il arri­ve non pas au contact de l’intangible, ni jusqu’à une vision de ce qui est au-delà de toute lumière, mais jusqu’à se dé­pouiller de toutes les caractérisations individualisantes qui sont autant de chutes et d’inclusions dans le monde de l’es­pace-temps et de ses œuvres périssables. Ce dépouillement de toutes les limitations des facultés et même de l’indivi­dualité résultant de la succession des instants de l’écoule­ment de la durée intérieure duquel naît la conscience, amè­ne celle-ci au point où le Temps est tangent à l’Intemporel et où l’âme humaine atteint à la Vie Éternelle.

De même que l’Humanité a accès à trois mondes, ceux de la nature naturée, de la nature naturante et celui de l’Esprit immuable, il y a trois étages dans la hiérarchie des entités spirituelles ou universelles qui sont tenues pour régir les affaires des hommes. Au plus bas de l’échelle se trouvent les petits Dieux inférieurs, les esprits lumineux favorables à la fécondité, les puissances bénéfiques qui protègent les foyers domestiques, comme les Lares et les Pénates des Romains, les puissantes présences conjurées par les Rangoli, ces symboles magiques dessinés par les ménagères Indiennes sur le seuil de leurs maisons, ou bien encore les esprits qui font pleuvoir ou cesser de pleuvoir comme St Médard, ou même ramènent à leurs propriétaires les objets perdus com­me St Antoine.

Sur le plan immédiatement supérieur se trouvent les dieux personnels « à la mesure de l’homme » auxquels on peut présenter ses problèmes en sollicitant leur intervention pour rétablir l’harmonie dans les situations embrouillées, qu’on peut prier de nous assurer gain de cause contre nos enne­mis, lesquels représentent le principe du mal puisqu’ils nui­sent à nos intérêts. Leurs prototypes par excellence sont les dieux de la Trimourti, Brahma, Vishnou et Shiva, et leurs innombrables répliques à l’origine des myriades d’œufs de Brahman, tous les systèmes solaires de l’Univers. Le Judaïs­me décrit des entités spirituelles à peu près correspondantes, les Sarim, qui sont comme les âmes des diverses planètes un peu à la manière de l’Anima Mundi de Platon. Cepen­dant, il est difficile de savoir à quelle époque cette notion fit son apparition chez les Talmudistes après le retour de Baby­lone. En effet, le Scripteur de la Genèse décrit un univers bien différent de la cosmologie Hindoue déjà semblable à notre conception moderne dès avant l’époque de Moïse. La terre y était décrite comme plate, carrée, occupant le centre de l’univers. Le Soleil qui fut créé pour l’éclairer toute la journée et la lune et les étoiles pour l’éclairer pendant la nuit, tournent fidèlement autour d’elle. Mais avec les siècles, les Sages changèrent d’avis et furent amenés comme Thalès à peupler l’Univers d’êtres lumineux qui étaient les âmes des diverses étoiles comme le grand Sar Mikhaïl, l’Ange pro­tecteur d’Israël qui était aussi celui de notre terre.

Nous avons vu qu’avant la Gnose dont les débuts remon­tent à peu près à l’époque de la captivité à Babylone, la notion d’un Dieu unique, supérieur à tous les autres et placé au-dessus de l’espace « au plus haut des cieux », et même hors du temps comme le Zerwan Akarana des Mazdéens s’était imposé aux élites religieuses. Tandis que les mysti­ques, forts de leurs expériences spirituelles s’efforçaient d’en décrire les étapes le long de la hiérarchie des sept « Demeu­res dans la maison du Père » ces Hekhaloth de la Mercaba dont parlait Jésus ; les Théologiens insistaient avec une énergie croissante sur la nécessité de n’adorer que le Créateur suprême, seul Vrai Dieu de Vrai Dieu. Les mondes qui attendaient l’homme après la mort se compliquent encore par les descriptions des plans séparant l’homme de Dieu, et aussi par celles des cercles inférieurs du règne de l’ombre avec le Shéol et la Géhenne.

Les textes Juifs sont assez avares de descriptions des étapes de l’âme après la mort. Tandis que de grands Maîtres comme Maïmonides affirmaient que les fidèles qui avaient pu créer une âme spirituelle atteindraient à la Vie Future, beaucoup de Rabbins pensaient qu’après avoir subi certai­nes épreuves les âmes s’assoupissaient en attendant l’heure du Jugement Dernier, après quoi les « élus » jouiraient des félicités du Paradis. Certains textes fixent même le nombre des élus à 144.000 probablement 12.000 pour chacune des 12 tribus. Inutile de dire qu’au cours des trente derniers siècles les docteurs d’Israël ont considérablement évolué, adaptant comme tous les autres théologiens, leurs commentaires aux progrès des « lumières » de leur époque. L’aspect essen­tiel de leurs doctrines était que les hommes devaient mériter leur salut en menant des vies conformes aux commande­ments du Sinaï et en suivant fidèlement les prescriptions des Mitzwoth. Dans la mesure où les Israélites étaient pieux, ils pouvaient participer à la Shékina, la grâce lumineuse de l’Éternel qui sanctifie le cœur de tous les Israélites assez justes et fidèles dans leurs observances pour mériter de la recevoir ; tandis que la diffusion de plus en plus abondante sur la terre des grâces de la Shékina, grâce aux vertus du peuple sacerdotal choisi par Dieu, devait préparer l’avène­ment de l’Ère Messianique du millénium. Mais les non Juifs pouvaient recevoir des grâces célestes s’ils devenaient des Ghers Tsedeck, des Justes devant l’Éternel en respectant fidè­lement toutes ses lois.

Le Christianisme apporta deux grandes modifications :

1° l’extension de l’Alliance à tous les Baptisés qui rece­vraient en Baptême l’Esprit-Saint, le Rouach Hakadosh dont Jean-Baptiste avait été le dispensateur par ses baptêmes et qui était une forme universelle de la Shékina.

2° le salut assuré à tous par le sacrifice de Jésus se char­geant volontairement des péchés des hommes à la façon du bouc émissaire de la Pâque, et ouvrant le Paradis à ceux qui croiraient suffisamment en lui pour vivre conformément à ses enseignements.

On voudra bien croire que c’est sans aucune intention de sacrilège et bien pénétré de la fragilité de nos opinions, que nous soulignons que pendant sa « divine incarnation » Jésus correspond à Vishnou, principe de l’amour, de la cohésion, de l’harmonie, projection dans la Trimourti de la deuxième personne de la Trinité Transcendante de l’Inde et incarnée passagèrement dans un corps humain, tandis qu’après son ascension, il est Saguna Brahman dans l’aspect médian de la Trinité Transcendante du Védantisme, dont il n’avait du reste jamais quitté la transcendance ; ce qui correspond à la place occupée par le Christ dans la Trinité Chrétienne. On sait que le Christianisme attribue à chaque homme une âme éternelle créée à sa naissance. Celle-ci se chargeant du poids moral de ses actions, subit à sa mort un jugement semblable à ceux décrits par la plupart des religions commençant par celle des Égyptiens et, suivant ses démérites et mérites, est soit précipitée directement en enfer éternel ou soumise aux tourments purificateurs du purgatoire, après quoi elle s’élè­vera au Paradis où elle jouira éternellement de la félicité des Élus. La description de cette félicité revêt des formes corres­pondantes à l’évolution mentale des fidèles. Les simples s’attendent à contempler le Créateur siégeant sur son Trône de Gloire, dans toute sa majesté et entouré de légions d’anges, jouant de la harpe comme David et chantant ses louan­ges dans des chœurs d’une splendeur inimaginable. Pour les métaphysiciens, il ne peut s’agir que, bien au-dessus des visions aux formes définies, déjà interdites par Moïse, de la contemplation purement intellectuelle et théorique de l’Essence de toutes les perfections, contemplation qui pour le mystique s’achève dans la nuit obscure d’une éternelle extase.

Il en est de même pour l’Islam avec les Houris de son Pa­radis pour chameliers et les merveilleuses envolées spiri­tuelles de ses grands Soufis. Cependant l’Islam rejette absolument l’idée du sacrifice Vicariel qui est la base du Christianisme, affirmant énergiquement, comme les Hindous et les Bouddhistes, que, conformément au règne d’une jus­tice absolue, chacun reçoit exactement et sans aucune fan­taisie ni faveur, la rétribution de ses actes. Cependant bien que l’Islam reste fidèle à la circoncision par laquelle Abra­ham scella le principe de l’Alliance individuelle de tous ses descendants spirituels avec le Créateur, il admet la possibi­lité de salut pour tous les hommes pieux et moraux, sans distinction d’appartenance religieuse. Une sourate du Coran affirme depuis treize siècles « Tout homme qui croit en Dieu, au jour du Jugement, et fait le bien, aura la récom­pense ».

Quant à l’Hindouisme, il enseigne, comme le Judaïsme et ses filles le Christianisme et l’Islam, que l’homme est cloué du libre arbitre et absolument responsable de ses actes dont les conséquences lui reviennent avec une rigueur mathé­matique et irrésistible selon la célèbre loi du Karma. Des actions vertueuses, pures et spirituelles, élèvent ses véhicules psychologiques à travers les sept plans qui remontent à Dieu. Au contraire les actions égoïstes et nuisibles à autrui tendent à séparer l’âme des sources spirituelles de sa vie. Pour les masses populaires croyant à la réincarnation d’un principe spirituel individuel dans une série d’individualités humaines, après chaque incarnation, l’âme survit au corps pendant tout le temps qu’il lui faut pour « ruminer » toutes les mémoires accumulées au cours de la vie, par le rappel à la conscience de tous les échos psychologiques de son passage sur la terre. Cette rumination est une reviviscence de toute la vie consciente, mais elle épuise le stock de la mémoire, chaque souvenir disparaissant après avoir été ramené à la conscience. Cette sorte de régurgitation de l’expérience d’u­ne vie commence par les souvenirs les plus grossiers et péni­bles et dont la reviviscence correspond aux souffrances du purgatoire, tandis que la réminiscence des actes nobles et des pensées pures et généreuses élève l’âme sur les plans heureux correspondant aux félicités célestes. Ainsi les âmes récoltent exactement la somme des souffrances et des joies qu’elles ont méritées par la façon dont elles ont vécu.

Après quoi, selon les théories en cours dans les milieux populaires, l’âme s’assoupit pour se réveiller au moment où les circonstances terrestres l’amènent à se réincarner pour épuiser les conséquences karmiques de son passé. Celui-ci produit trois sillages de conséquences. Le premier est subjectif, représentatif constitué par la série des mémoires des actes commis, mémoires qui persistent toutes au fond du subconscient jusqu’à ce qu’elles soient épuisées par la rémi­niscence après la mort. Le second est « organisatoire » la répétition des processus mentaux engendre des habitudes qui finissent par se cristalliser en nouvelles facultés, en nou­veaux organes d’action. Le troisième sillage de conséquence karmiques est d’ordre causal, constitué par l’ensemble des répercussions dynamiques des actes commis sur le flux de leurs interactions au sein du devenir universel, ensemble qui provoquerait le retour à l’incarnation de l’âme en ques­tion pour servir de récipiendaire à ses manifestations.

Ici, il y a une bifurcation importante dans les théories Hindoues sur la vie après la mort. Les simples, sans se laisser arrêter par ce qu’on pourrait appeler les contra­dictions psycho-cosmiques, pensent que chaque individu porte en son sein une âme Divine le Jivatma, qui survit à la mort des enveloppes psychiques, et après un moment de sommeil, de repos, revient s’incarner dans un milieu familial dont l’élévation spirituelle dépendra de la valeur morale, et en quelque sorte « ascensionnelle », constituée par la qua­lité des choix qui ont présidé à ses actions et qui permet à l’âme de mériter une incarnation dans des circonstances adaptées à l’élévation de sa conscience sur des niveaux de plus en plus élevés. À la longue, la conscience humaine acquiert une telle élévation qu’elle réalise la plénitude de ses possibilités et se fond dans l’Essence Divine de l’Univers.

Pour le pur monothéisme intransigeant des Advaïtistes, l’élite des penseurs Indiens, Atma dans le Jiva n’est pas plus individualisé que le Saint-Esprit n’est imparti en parcelle individuelle par le baptême chrétien. Les consciences gra­vitant autour du sentiment du Moi qui sert de principe d’agglomération des faits de conscience, sont dans l’immen­se majorité des cas, complètement abolies après la régurgi­tation post-mortem des souvenirs. Il ne reste plus de l’incar­nation que l’ensemble des dynamismes engendrés par les actions et qui s’incorpore au sillage karmique de l’ensemble du groupe humain auquel appartient l’individu. Ceci pro­voque, lorsque le temps est mûr, la formation d’un nouvel agent dont l’ensemble est aussi non seulement doué de la faculté de servir « d’exécuteur testamentaire » des dynamis­mes engendrés par la pression des faits passés, sorte de « vis à tergo », mais aussi de puiser dans une plus ou moins grande sensibilité à l’appel des démarches nécessaires à l’accom­plissement des fins dernières de l’univers, des inspirations qui le feront agir en plus ou moins grande harmonie avec ces fins.

L’action bonne est celle qui résulte de la victoire de l’appel de « ce qui doit être » sur les passions engendrées par l’atta­chement aux formes passées, à « ce qui a été ». Ce qui doit être, conformément à la thèse de Lalande « La dissolution opposée à l’évolution » ; c’est le développement de la conscience sur des plans de plus en plus vastes et éthérés dans le triomphe de l’universel sur l’égocentrisme, cette source de l’égoïsme. Le karma ainsi engendré, de plus en plus en harmonie avec les lois cosmiques, provoquera la naissance d’agents toujours plus ouverts à la perception exacte de ces lois, c’est-à-dire dotés de consciences plus hautes et moins égocentriques fonctionnant sur des plans de conscience de plus en plus proches de la limite entre le mon­de de la forme et le monde sans forme. Lorsque les incursions d’une conscience sur les plans de ce dernier auront été assez nombreuses et assez claires pour y créer un véritable véhicule de fonctionnement, ce sera la naissance d’un centre de conscience échappant à la destruction de toutes les constructions formelles au cours de la remémoration post­mortem. Ainsi naît l’âme immortelle ayant pris pied, comme le disait Plotin, sur le monde divin.

Elle devra cependant subir un certain nombre d’incarna­tions afin d’épuiser le Karma résultant des activités passées du sillage Karmique qui a engendré sa formation. Mais dès le moment où un foyer réellement spirituel, un reflet prove­nant du « Nous », de la « pure lumière rationnelle » des Sa­ges d’Israël, est installé « au gouvernail de l’âme » comme disait Platon, celle-ci œuvrant exclusivement dans le sens de l’Harmonie préétablie par le Créateur, n’engendre plus au­cune énergie particularisée dont les dynamismes différant du courant majestueux de la Volonté Divine, constituent le Karma au sens restreint, la note à payer pour les contraven­tions. L’individu doté d’une âme spirituelle est un djivan-­moukti, un « libéré vivant » ne portant plus d’ombre sur l’effulgence de la pure lumière de l’Esprit. Dans le Bouddhis­me, ces âmes transharmonisées sont des êtres arrivés au ni­veau d’Arhat. Ils ont une conscience qui, parvenue à la pur­gation complète de tout égoïsme, ne peut plus pécher et n’a plus que quelques incarnations à subir avant de devenir un Boddhi Satva, c’est-à-dire l’incarnation précédant l’élévation à l’illumination totale et la libération définitive d’un Bouddha de lumière et de compassion, sorti à jamais des cycles du devenir karmique.

Bien longtemps avant que les sillages karmiques les plus hautement caractérisés et harmonisés provoquant les nais­sances d’hommes arrivant au couronnement final, complétant les âmes individuelles par la formation d’une âme spiri­tuelle, universelle et éternelle, les individus qu’ils ont engendrés ont pu atteindre à des intuitions de moins en moins fugaces et de plus en plus claires des sublimes réalités des mondes de l’esprit. En en prenant conscience, ils ont créé des valeurs esthétiques, morales et spirituelles qui, bien que n’étant pas assez nombreuses et assez universalisées pour constituer un véhicule immortel, de conscience particulière, n’en avaient pas moins une valeur intemporelle échappant à la destruction à laquelle sont vouées toutes les formes nettement enfermées dans des limites définies, c’est-à-dire ne s’élevant pas au-dessus du plan limite entre les mondes formel et sans forme. Après la dissolution des véhicules de conscience qui les ont engendré, ces valeurs spirituelles in­destructibles vont enrichir, dans ce qu’on a nommé le « subconscient racial » l’ensemble des valeurs spirituelles accessibles aux humains qui puisent dans ce réservoir les éléments de l’inspiration et de l’expression de leurs concepts les plus élevés et les plus généreux.

Nous touchons ici au terme de notre revue sommaire des trois formes de la pratique religieuse correspondant aux trois degrés de conception de la nature du Sacré pour employer le vocable d’Otto. Aux dieux personnels et localisés du Polythéisme, on n’adresse que des prières de rogation, des demandes de protection et d’aide pour l’obtention d’avan­tages personnels. Au Dieu personnel dont l’Être est élargi au Cosmos, les fidèles devenus conscients d’une gamme pro­digieuse de valeurs allant de l’homme à son Auteur parfait, adressent non seulement des demandes de bienfaits, mais aussi des actions de grâce et des hymnes célébrant la valeur et la bonté de Ses œuvres qui sont autant de dons magnifiques aux créatures. Devant l’Absolu dont la Transcendance abolit la valeur de toutes les valeurs qui impressionnent tant d’hommes sensibles aux splendeurs de la création, tout désir disparaît, même pour les biens les plus précieux et les plus chers dont on se dépouille volontiers pour s’établir sur le plan où la conscience complètement dégagée de tout parti­cularisme, est librement face à face avec la Source Sacrée de l’Être. C’est le plan sur lequel Jésus voulait amener ses dis­ciples lorsque, leur ayant ordonné de vendre leurs biens et de les distribuer aux pauvres, il leur enjoignait de plus de détruire les liens d’amour personnalisant qui les reliaient à leurs pères et mères.

Avant de passer à l’examen des lumières projetées par diverses sciences sur la façon dont se pose le problème de l’utilisation adéquate du passage sur la terre, retenons que toutes les grandes religions, Hindouisme, Bouddhisme, Ju­daïsme, Islam, Christianisme, offrent aux diverses catégories de développement mental des humains des formes de représentations sacrées et des échelles de valeurs et de morale à leur portée. Tandis que dans les cultes les plus humbles, on offre aux petits Dieux des offrandes matérielles pour en re­cevoir des avantages matériels et que dans les cultes des Dieux Essentiels personnifiés, on offre des prières de roga­tion et d’actions de grâce pour obtenir à la fois des faveurs terrestres et le salut personnel, devant l’Absolu transcendant il n’est plus question de demander quoi que ce soit, ni même de présenter des actions de grâce, qui, très justifiées vis-à-vis des démiurges ou autres intermédiaires entre l’Absolu et les relativités, deviennent littéralement sans objet devant la Source transcendante, c’est-à-dire extra-cosmique du Cosmos. Il n’est plus question que du dépouillement complet de toutes les entraves matérielles, sentimentales, mentales, de tout ce qui en nous, était entraîné par le déroulement du devenir, pour atteindre au centre immobile et transcendant de l’Être.