André Niel : Esquisse pour une biologie de la révolution


11 Feb 2013

(Extrait de Krishnamurti et la Révolution 1953)

Du point de vue biologique, l’homme apparaît comme un animal essentiellement révolutionnaire.

Au lieu que toute autre espèce vit et se reproduit, en effet, toujours rigoureusement prisonnière des instincts qui lui sont propres, l’homme, lui, avance librement sur la route de la connaissance et du devenir de l’action. A connaissance nouvelle, activité nouvelle : c’est la pensée qui, en tant que faculté créatrice d’images-connaissances, lui permet de faire ainsi — par son pouvoir de modifier constamment ses manières d’agir et de réagir — figure de libéré, d’animal en rupture de ban de l’animalité entière.

Sans doute, jamais le courant de la pensée créatrice d’images ne se fût converti dans le progrès continu de la connaissance, si l’homme n’avait eu tout de suite à sa disposition une certaine connaissance objective fondamentale de la nature des choses. C’est l’instinct rationnel qui devait lui procurer cette connaissance : LA NATURE PHYSIQUE, DANS SON RAPPORT UNIVERSEL A L’ESPECE EST, DANS LE TEMPS COMME DANS L’ESPACE, UNE ET PERMANENTE [1]. Conscience d’abord obscure, qui finit par s’exprimer dans le postulat du DETERMINISME UNIVERSEL des phénomènes [2].

Or, sur ces fondements n’étaient pas destinés à s’élever les murs d’une prison nouvelle, analogue à celle de l’instinct primitif. On ne conçoit même plus aujourd’hui que la pensée-connaissance puisse s’arrêter jamais sur la route par laquelle notre espèce semble bien s’acheminer vers une maîtrise de plus en plus totale du système cosmique dont elle fait partie. Il devient même naturel de prévoir que soit finalement fissurée, grâce à l’intervention intelligente de l’homme, la prolongation indéfinie des conditions physiques indispensables à la conservation de la matière animée : la pensée-connaissance se révélant ici comme une faculté supérieure d’adaptation, probablement destinée à réaliser l’harmonisation définitive de la vie à l’existence [3].

De ce point de vue, l’apparition de l’homo sapiens présente évidemment l’aspect d’une révolution biologique d’importance capitale, puisqu’elle serait destinée à transformer une seule espèce dans un organe permanent d’évolution [4]. C’est alors qu’on pourrait dresser, semble-t-il, un tableau saisissant, par son ampleur, des possibilités offertes à la condition humaine.

Malheureusement, l’évolution n’est pas seulement le progrès matériel, elle est aussi, pour nous, l’Histoire. Or, celle-ci nous apparaît comme une succession de conflits et de bouleversements de plus en plus destructeurs. Est-ce qu’un tel état de choses ne contredit pas absolument l’idée d’une espèce devant un jour réaliser son adaptation définitive à l’existence ? Nous allons voir que, justement, une telle contradiction est le propre de l’actuelle condition humaine, une condition qui ne saurait être que provisoire. Si elle se prolongeait, l’existence même de l’espèce serait gravement menacée.

L’Histoire, dans son devenir, est avant tout l’évolution des rapports humains sociaux. Mais le ressort principal d’une telle évolution, c’est encore le progrès des connaissances, converti dans celui des techniques. Malheureusement, le principe qui sert de fondement aux rapports sociaux eux-mêmes n’a aucun rapport avec celui qui rend possible le progrès matériel. Il lui est même entièrement opposé. Alors qu’en effet l’homme pratique commence par affirmer le principe de l’UNITE DE LA NATURE PHENOMENALE, l’homme moral fonde tout de suite son activité sur le postulat de la DIVISION RADICALE DE L’ESPECE en humanités contradictoires. N’est-ce pas un tel postulat qui, en définitive, est à l’origine du conflit gigantesque qui oppose en permanence, et simultanément, toutes les Cités, toutes les Races, tous les Partis, toutes les Religions, tous les Intérêts et tous les individus de la terre ?

Ainsi l’activité de l’homme social s’inscrit-elle au départ dans un réseau de frontières rigoureusement préservatrices de types d’humanités intolérables les uns aux autres et acharnés à se nuire. Mais une telle activité appartenant, par ailleurs, par son côté pratique, au progrès universel de l’action, comment ne serait-ce pas une fatalité que ces frontières dussent être finalement renversées, puis franchies ? C’est ce qui a lieu, pour le profit alterné de chacune des masses organisées qu’elles retiennent prisonnières, mais pour le malheur toujours accru de la totalité de l’espèce.

De toute évidence, l’instinct rationnel est ici, en matière de rapports sociaux, resté muet. De l’unité de son être social, l’homme n’est averti par la voix d’aucune raison intérieure. C’est alors qu’il tombe dans l’illusion de la séparation-contradiction des individus et des groupes d’individus dont est formée l’espèce. Cependant l’existence biologique de celle-ci est finalement menacée.

L’illusion de Division élève, en effet, des obstacles de plus en plus formidables — nos Cités modernes à la puissance toujours accrue — sur la route d’un devenir pour sa part tout aussi puissamment inéluctable, étant l’expression même du rôle biologique créateur de la pensée connaissance ! Ainsi en sommes-nous venus à vivre dans une atmosphère d’autoclave. Si la libération tarde trop, la croissance des forces prisonnières risque d’accumuler tant de pression explosive qu’elle pourrait alors devenir capable de rendre au néant toute l’existence !

Si l’homme veut donc conserver quelques chances d’accéder à un état biologiquement viable, garantissant peut-être par là à son espèce une destinée sans limites, il devra permettre à la vie d’accomplir en lui une dernière révolution, sociale par excellence, puisqu’elle aboutirait à la constitution d’une société universelle définitivement unifiée. Une telle révolution devrait résulter, logiquement, de la pure et simple substitution, par l’individu, du PRINCIPE D’UNITE DE L’HOMME au principe moral de division. Ce n’est qu’à partir du moment où prévaudra une telle affirmation que le devenir pratique et universel de l’action — accompagné des modifications sociales par lui rendues nécessaires — ne rencontrera plus, dans le sein de l’espèce, l’obstacle des tabous et des frontières de la contradiction de l’homme par l’homme. Alors le devenir humain de l’action se trouvera vraiment libéré, répondant cette fois au dessein de la nature de le voir finalement assumer la relève de l’évolution vivante tout entière. La révolution biologique dont l’apparition des premiers cerveaux humains jetait, il y a quelque 600.000 années, les premiers fondements, se sera alors totalement accomplie, grâce à l’apparition de la conscience unifiée, c’est-à-dire de l’être humain total : de l’homme individuo-spécifique, de l’homme absolument humain.

Au point où nous en sommes de l’évolution de notre histoire, il est impossible de prévoir si l’homo sapiens affirmera jamais d’une manière définitive son caractère fondamental « d’animal révolutionnaire ». Mais qu’en fin de compte soit ou non franchie cette dernière étape de l’avènement de l’homme que constituerait la révolution de l’humain absolu, il apparaît dès aujourd’hui que Krishnamurti aura été l’un de ses pionniers et de ses premiers visionnaires.

Octobre 1952


[1] « Si vous ne m’accordez pas la garantie que le plomb fondra demain comme aujourd’hui à 335o, vous ne pouvez me permettre aujourd’hui de construire le concept de plomb… », G. Bachelard (Essai sur la connaissance approchée, p. 127-128).

[2] « La science n’est que le déterminé et le déterminable. » CI. Bernard (Introduction à la Médecine expérimentale).

Certes, nous savons aujourd’hui que : « Si la physique classique prévoit avec tant de sécurité, c’est qu’elle considère un nombre immense d’éléments : ses lois ne sont que des lois statistiques. (P. Foulquié, La Dialectique, p. 80). Mais cela ne change rien quant à la valeur pratique universelle et permanente du Postulat du Déterminisme ! Si les découvertes de la microphysique nous ont amené à reconnaître l’existence d’une certaine indétermination dans les phénomènes, cette découverte vient simplement s’ajouter à la connaissance du déterminisme, mais ne contredit pas cette connaissance. Il y a ici un processus propre au progrès général de la science : «… enveloppement des anciennes pensées par les nouvelles. Les générations successives procèdent par emboîtements successifs. De la pensée non-newtonienne à la pensée newtonienne, il n’y a pas contradiction, il y a seulement contraction » G. Blanchard (Le nouvel esprit scientifique, p. 58).

[3] « L’homme de science peut s’exalter à l’idée qu’il participe plus que tout autre à cette évolution progressive du monde. Il sera tenté de s’écrier avec Jean Perrin : « Grâce aux êtres vivants de plus en plus différenciés où « s’organise sa substance, l’univers s’élève graduellement « à une pensée de plus en plus vaste, au point de devenir « une volonté qui dirige elle-même son histoire. » Louis de Broglie (Testament spirituel, paru au journal « Arts », numéro du 10 avril 1953).

[4] « Jusqu’à l’apparition de l’homme, la vie, déjà lancée à la conquête du monde par l’élan organisateur qui l’a caractérisée, avait augmenté ses moyens de perception et ses possibilités d’action par des voies anatomiques et physiologiques, grâce à une complication et un affinement progressifs des structures vivantes et de leurs organes. Avec l’intervention de l’intelligence humaine, c’est par d’autres moyens que la vie va chercher à étendre sa puissance. Chez l’homme, les organes des sens n’évoluent plus sensiblement, mais des instruments que la science lui permet de concevoir et de réaliser ont considérablement étendu le champ de ses perceptions… » Louis de Broglie (Id.).


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