Daniel Verney : Esquisse pour une théorie de la relativité ontologique


23 Jul 2012

(Revue 3e Millénaire. No8 ancienne série. Mai-Juin 1983)

Pour sortir de la logique

binaire du vrai et du faux et

concevoir enfin l’être sous

des aspects multiples et

qualitativement différents.

Daniel Verney est polytechnicien, il travaille depuis longtemps sur des modèles mathématiques en physique (notamment en hydrodynamique). Il s’intéresse aussi à la modélisation des systèmes complexes (homme et environnement). Son objectif : tenter de mettre au point une théorie de la description du réel. C’est cette esquisse que nous publions ici. Daniel Verney a déjà énoncé quelques-unes de ses idées dans un livre, paru en 1974 chez Fayard sous le titre : Fondements et Avenir de l’astrologie, qui était essentiellement une approche théorique des relations du psychisme humain et de l’univers astronomique. Version PDF

LE XVIIe siècle vit en quelques décennies se cristalliser un mode de vision et de conception du monde qui non seulement accompagna la naissance de ce que nous appelons maintenant la mécanique classique mais permit l’essor de la science moderne dans sa conquête intellectuelle et technique d’une réalité extérieure à l’homme ; les temps forts de cette mutation furent : l’Astronomia nova de Johannes Kepler (parue en 1609), le cartésien Discours de la méthode (1637) et — point d’orgue aussi bien que point de départ — les Philosophiae Naturalis Principia Mathematica d’Isaac Newton (1687). Dans l’une de ses magnifiques Etudes newtoniennes (Gallimard, 1968) le philosophe Alexandre Koyré résume ces transformations par deux faits majeurs qui sont : d’une part la disparition, en tant que source de concepts et d’explications, de la notion de Cosmos (au sens originel d’univers ordonné par le divin) et d’autre part la géométrisation de l’espace, c’est-à-dire l’instauration pour le repérage et la description des phénomènes d’un cadre homogène et abstrait, l’espace d’Euclide (auquel le XXe siècle adjoindra les espaces encore plus abstraits des théories relativistes et quantiques). Koyré précise (la phrase mérite d’être citée intégralement) :

« La disparition… du cosmos signifie que le monde de la science, le monde vrai, n’est plus regardé ou conçu comme un tout fini et hiérarchiquement ordonné, donc qualitativement et ontologiquement différencié, mais comme un Univers ouvert, indéfini, unifié non par sa structure immanente mais seulement par l’identité de ses lois et de ses éléments fondamentaux ; un Univers dans lequel, en contraste avec la conception traditionnelle qui sépare et oppose les deux mondes du devenir et de l’être, c’est-à-dire de la Terre et des Cieux, tous ses composants apparaissent situés au même niveau ontologique (souligné par moi D.V.) : un Univers dans lequel la physica coelestis et la physica terrestris sont identifiées et réunies, dans lequel l’astronomie et la physique deviennent interdépendantes et unies par suite de leur commune soumission à la géométrie. »

On sait que Kepler, qui fut peut-être le premier à introduire la mathématique comme norme de la connaissance du monde, justifiait les lois des mouvements planétaires (qu’il avait énoncées) par des considérations sur l’harmonie musicale des sphères célestes et les qualités différentes données par Dieu aux orbites, c’est-à-dire en somme par référence à une divine astrologie. Moins de trente ans après, Descartes, animé par l’ambition proclamée de construire la science nouvelle et totale du monde, pose les principes d’un modèle dans lequel les phénomènes s’enchaîneraient rationnellement, mécaniquement, décrivant un monde que certes Dieu n’a pas abandonné (puisque, par exemple, il veille à y maintenir constante la quantité totale de repos et de mouvement qu’il y a mise à la création), mais dont il se serait retiré si l’on ose dire sur la pointe des pieds, comme l’horloger s’écarte du mécanisme qu’il vient de fabriquer. Mais Descartes, à la fois emporté par cet élan d’unification rationnelle dont le Discours de la méthode est le premier manifeste et empêtré (du moins le voyons-nous ainsi…) par sa conception d’un espace plein et continu ainsi que par d’autres notions clés de sa métaphysique, manqua complètement la création de la nouvelle physique, bien qu’il eut, parmi divers traits de génie, inventé la géométrie analytique et énoncé le principe d’inertie… et construisit à la place un système du monde d’une cohérence et d’une complétude extraordinaires mais sans doute trop éloigné à la fois de l’expérimentation et du monde des mathématiques. Le fait que la « physique » cartésienne se soit trouvée au début du XVIIIe siècle irrésistiblement balayée par la « vraie » physique, celle de Newton et de ses successeurs, ne devrait pourtant pas nous dissuader d’aller voir du côté des tourbillons de Descartes s’il ne s’y trouve pas quelques germes encore vivants… mais ceci est une autre histoire.

Ce fut en effet Newton qui réussit à faire la synthèse des prodigieux efforts déployés par les « géants » qui l’avaient précédé (et par de nombreux « philosophes de la nature » maintenant oubliés) en créant les concepts d’espace, de temps et de mouvement de la mécanique classique, en unifiant dans la notion d’« attraction universelle » des phénomènes apparemment aussi dissemblables que le mouvement des planètes dans le système solaire et la chute des corps à la surface de la terre (ça tourne égale ça tombe) et en inventant — en même temps que Leibniz mais indépendamment de celui-ci — les outils mathématiques qui permettraient le déploiement opérationnel de la nouvelle science. Certes, comme le souligne Koyré, la pensée de Newton est imprégnée de métaphysique (comme l’est sans doute celle des grands découvreurs) et certaines des notions qu’il a créées, du fait même qu’elles réalisent une synthèse (ou un compromis) entre métaphysique, mathématiques et résultats expérimentaux, sont chargées d’irrationalité et même de contradictions (ce dont Newton et certains de ses contemporains furent parfois conscients) : ainsi en est-il par exemple de cette étrange notion d’« attraction à distance », à la fois magique et scientifique, qui fut abondamment discutée par les milieux pensants de l’Europe au début du XVIIIe siècle, et qui constitue pourtant l’une des notions les plus efficaces de la science classique.

Ce fait — dont on retrouve des équivalents dans les sciences contemporaines — montre que le développement scientifique (au sens de la science moderne apparue au XVIIe siècle) ne s’est nullement opéré par élimination des notions métaphysiques mais par un glissement réussi (et progressif) de celles-ci qui quittent l’avant-scène éclairée de la théorie du monde pour aller peupler le fond du théâtre et les coulisses obscures d’un extra-monde considéré comme irrationnel, où elles continuent bien entendu à vivre et à évoluer et d’où elles ne manqueront pas de faire retour lorsque les temps d’une mutation seront accomplis. Newton réalisa l’étape décisive de ce glissement en réussissant à définir des concepts d’espace, de temps et de mouvement dépourvus — ou épurés — de toute valeur qualitative, et de ce point de vue il fit un « progrès » décisif par rapport à Descartes ; de plus il inaugura une méthodologie opérationnelle que l’on peut appeler « atomistique » car elle consiste à analyser et à décomposer toute réalité que l’on étudie en ses éléments ou composants « atomiques » pour en construire ensuite le modèle par « sommation » (méthodologie tout à fait cartésienne mais que Descartes n’avait pu appliquer à sa physique du fait de sa conception d’un espace continu, non vide, sans particules). Méthodologie tout à fait cohérente avec le calcul des « fluxions » inventé par Newton lui-même et avec son pendant plus perfectionné créé par Leibniz, le calcul différentiel et intégral.

Ces aspects scientifiques et techniques bien connus des épistémologues convergent dans une caractéristique plus profonde et d’une portée considérable, qu’Alexandre Koyré est l’un des rares à avoir mis en lumière : la force de la synthèse newtonienne réside fondamentalement dans l’hypothèse implicite qui la sous-tend et la soutient, et selon laquelle, pour reprendre les termes cités plus haut, tous les composants de l’Univers apparaissent situés au même niveau ontologique, tous les objets dont s’occupe la connaissance scientifique appartiennent à la même qualité d’être. Ce monisme ontologique a été pendant deux siècles le moteur de l’essor scientifique et continue à soutenir manifestement la dynamique de conquête technologique du monde ; il reste de nos jours implicitement accepté comme support des images ou modèles que l’on se fait en général de l’activité scientifique.

Ce monisme ontologique est-il cependant en accord avec les développements survenus dans la science depuis le début du XXe siècle, essentiellement : les théories relativistes et la mécanique quantique ? Est-il même compatible avec les avancées les plus récentes de cette dernière ? Peut-il supporter les pressions qui s’exercent de l’extérieur des sciences de la nature pour faire reconnaître la spécificité des réalités psychiques ?

N’est-il pas de fait déjà caduc, et par quoi peut-on le remplacer ? Telles sont les questions qui se posent à tous ceux qui se sentent concernés par la mutation déjà en cours et bientôt inévitable des modes de la connaissance.

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Alexandre Koyré (1892-1964) : philosophe français d’origine russe, spécialiste de la philosophie des sciences, auteur de nombreux ouvrages, notamment Études galiléennes (1939) et Etudes newtoniennes (1964 dans l’édition américaine, 1968 en France).

Gotthard Gunther (1900-1984) : philosophe et logicien américain d’origine allemande ; d’abord linguiste (sanscrit et chinois) et spécialiste des religions, s’est intéressé à la logique de Hegel, à la science-fiction et à la cybernétique. S’est consacré à la tâche de construire une nouvelle logique reliée à la cybernétique mais allant beaucoup plus loin puisque visant à rendre compte des aspects subjectifs et psychiques de la réalité.

Alfred E. van Vogt (1912-2000) : génial auteur de science-fiction américain  (nombreux ouvrages traduits en français, notamment dans la collection J’ai lu).

Alfred Korzybski (1879-1950) : ingénieur, mathématicien et philosophe américain d’origine polonaise, inventeur d’une théorie générale du « sens », la « sémantique générale », qui, à mon sens, a malheureusement été banalisée par ses successeurs et disciples.

Noétique : expression de la philosophie de Edmund Husserl désignant de façon générale ce qui est en rapport avec l’esprit et la connaissance (en grec voûs), par opposition à hylétique qui désigne ce qui est en rapport avec le vécu concret et la perception du monde matériel.

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Le philosophe et logicien Gotthard Gunther (cf. bibliographie in fine) a mis en évidence les liens qui unissent nécessairement l’ontologie à la logique. L’ontologie peut être vue sous deux aspects : un aspect conceptuel et explicité par les philosophes, constitué par l’ensemble des réflexions, réponses et concepts tournant autour de la question de la nature de l’Être et de l’existence, et un aspect plus diffus, généralement plutôt préconceptuel, qui est formé par la « vision du monde » adoptée de façon généralement implicite dans les diverses conduites humaines et notamment dans la démarche de « connaissance » au sens large. Quand tout va bien, c’est-à-dire quand la démarche de connaissance intellectuelle est dans sa phase de conquête et de croissance, les scientifiques ne s’occupent guère de l’ontologie implicitement admise et laissent l’ontologie explicite aux jeux des philosophes. Quand des problèmes se posent concernant la nature du réel et des êtres étudiés par la connaissance intellectuelle dans le cadre des hypothèses couramment admises ou à la lumière de théories nouvelles ou de résultats expérimentaux dérangeants, certains scientifiques   en général peu nombreux commencent à s’interroger sur l’ontologie qui est la leur (encore qu’ils emploient rarement le mot) : c’est ce qui se passe actuellement, par exemple, à propos de la mécanique quantique et des phénomènes curieux qu’elle paraît impliquer, comme on peut le constater dans les ouvrages de Bernard d’Espagnat (cf. bibliographie).

Gotthard Günther fait remonter l’ontologie moniste bien avant la « révolution » scientifique du XVIIe siècle, aux choix décisifs que fit Aristote lorsqu’il voulut formuler les règles de tout discours valable et valide concernant « le monde » : ce choix consiste à admettre qu’il existe d’une part un monde « objectif » de la Nature et d’autre part un domaine de la Pensée qui sont deux aspects complémentaires d’une même réalité métaphysique fondamentale qui garantit l’adéquation des lois de la Pensée aux lois de la Nature. Le monisme ontologique que nous repérons, à la suite de Koyré, dans le développement de la science moderne depuis le XVIIe siècle apparaît, dans cette optique, comme le fruit mûri longuement de l’ontologie aristotélicienne.

Ce n’est pas le lieu de développer ici les facteurs de cette maturation (qui l’ont à la fois favorisée et réalisée dans le long terme) : il faut cependant signaler que la tradition « occidentale » résulte en grande partie de la convergence du courant grec avec le courant hébraïque, lequel apporte non seulement le monothéisme mais aussi la notion métaphysique de la Loi (qui ne se réduit certainement pas à la notion intellectuelle de « loi de la nature »). D’autre part cette convergence se réalise dans le christianisme qui apporte un élément essentiellement nouveau : l’incarnation de l’amour divin dans l’homme individuel, et jette les bases de ce qui pourrait être une ontologie ternaire (corps, âme, esprit par exemple) ; le courant dominant de la philosophie et de la science médiévales, réunissant Aristote et le christianisme, réussit la réduction de l’ontologie chrétienne initialement trinitaire à une ontologie dualiste, encore très visible dans Kepler et même dans Descartes.

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Monisme : Système philosophique selon lequel il n’y a qu’une seule sorte de réalité. Pour Spinoza, Dieu s’identifie dans la nature, ce qui exclut tout dualisme ou pluralisme.

Ontologie : (Du grec ontos, être et logos, science). Théorie philosophique de la connaissance de ce qui est, de l’être en soi. L’ontologie se confond avec la métaphysique.

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De ce dernier à Newton, les savants-philosophes du XVIIe siècle réussirent l’étape suivante, qui permit, comme on l’a vu, l’essor de la science moderne : la réduction de l’ontologie dualiste à une ontologie moniste. Pour celle-ci il n’y a qu’une seule nature, qu’un seul type d’être, qui répondent à des critères d’« objectivité » et de « réalité » universels, tout ce qui ne satisfait pas ces critères étant rejeté dans un extra-monde.

Cet extra-monde est, selon les époques et les instants, celui de la métaphysique, de la religion, des fantasmes, de l’imaginaire, de l’irrationnel, etc.

Bien entendu, l’ontologie moniste confond les domaines de l’âme et de l’esprit dans un seul extra-monde car elle a besoin d’une coupure radicale et d’une seule. Ce faisant elle renforce les pouvoirs de la raison en tant qu’outil d’appréhension et de conquête d’un monde extérieur à l’homme. En même temps elle se prive des moyens de créer une véritable science du psychisme qui pourrait être reliée aux sciences de la nature, puisqu’elle ne dispose ni de l’ontologie ni de la logique à plusieurs valeurs qui seraient nécessaires pour cela (de ce point de vue les différentes théories psychanalytiques apparaissent à la fois comme réalisant le retour de l’ontologie refoulée et comme manifestant l’impossibilité d’intégrer cette ontologie dans le paradigme scientifique moniste).

Il n’est donc pas étonnant — bien que le fait ne soit pas généralement reconnu ­— que l’ontologie moniste soit intrinsèquement liée à la logique binaire du oui/non, du vrai/faux, et au tertium non datur (le tiers exclu) de la logique dite aristotélicienne. Dans cette combinaison de l’ontologie et de la logique, toute réalité répond au statut binaire du positif et du négatif, et de plus, toute réalité qui ne satisfait pas au critère de la vérité est rejetée dans l’extra-monde, elle n’a tout simplement pas de réalité : Gotthard Günther a développé ce point de vue de façon extrêmement pénétrante dans ses divers travaux et notamment dans Cybernetic ontology and transjuctional operations (1962, cf. bibliographie).

Citons à nouveau Koyré qui, à la fin de l’étude intitulée Sens et Portée de la synthèse newtonienne désigne fort lucidement la conséquence majeure de l’ontologie moniste :

« … la science moderne… unit et unifia l’Univers… Mais elle le fit en substituant à notre monde de qualités et de perceptions sensibles, monde dans lequel nous vivons, aimons et mourons, un autre monde : le monde de la quantité, de la géométrie réifiée, monde dans lequel, bien qu’il y ait de la place pour toute chose, il n’y en a pas pour l’homme. Ainsi le monde de la science — le monde réel — s’éloigna et se sépara entièrement du monde de la vie, que la science a été incapable d’expliquer — même par une explication dissolvante qui en ferait une apparence « subjective ».

« En vérité, ces deux mondes sont tous les jours — et de plus en plus — unis par la praxis.  Mais pour la theoria ils sont séparés par un abîme.

« … C’est en cela que consiste la tragédie de l’esprit moderne qui « résout l’énigme de l’univers », mais seulement pour la remplacer par une autre : « l’énigme de lui-même. »

Mais la tragédie n’est peut-être pas aussi définitivement nouée que le pensait Alexandre Koyré : la coupure ne paraît en effet irrémédiable que si l’on accepte le postulat implicite du monisme ontologique.

Ne serait-il pas possible d’imaginer une forme de science acceptant de concevoir l’être sous des aspects multiples et qualitativement différents, une science fondée en somme sur une pluri-ontologie ? Cela n’est pas une mince affaire car l’ontologie moniste présente, on l’a vu, l’important avantage d’être parfaitement cohérente avec une logique bivalente, avec la logique du vrai-faux dont nous avons l’habitude parce que nous en avons été nourris dès notre naissance, parce qu’elle date en fait d’Aristote. Cela fait pourtant quelques décennies que des auteurs de science-fiction parlent de logique « non-aristotélicienne » (par exemple Van Vogt dans Le monde des non-A) et qu’Alfred Korzybski, l’inventeur de la « Sémantique Générale », a écrit Science and Sanity : an introduction to non-aristotelian systems and general semantics (première édition : 1933 !).

Les tentatives de Gunther et de Lupasco

Ces auteurs ont parfaitement montré que dans la vie, dans la pratique, la logique binaire est utilisée tant qu’on se situe (de gré ou de force) dans un certain cadre d’hypothèses existantes et/ou admises, alors que d’autres types de logiques sont appelées à la rescousse lorsqu’il s’agit de changer de cadre de référence, c’est-à-dire lorsqu’il s’agit de faire un choix, de prendre un risque, de créer, d’inventer, ou tout simplement d’obéir aux pulsions de l’inconscient : dans ces cas le choix oui/non est refusé, rejeté. Bien évidemment, le fonctionnement de ce processus de rejet reste pour le moment tout à fait obscur. Aucun de ces auteurs — même pas Korzybski malgré son érudition — n’ont pu définir les opérations d’une telle logique. Et pour cause diraient la plupart des spécialistes : une telle logique est tout simplement un mythe, une illusion. Il a été montré, par exemple, que les logiques modales ou plurivalentes peuvent se ramener à la logique bivalente classique, plus ou moins complexifiée par des perfectionnements techniques. Il en est de même de la théorie des « ensembles flous » (fuzzy sets) qui ne s’est pas révélée finalement plus performante qu’une bonne description probabiliste. Tout cela est vrai dans le cadre d’une ontologie moniste. Mais qu’en serait-il dans une ontologie « plurielle » ou « poly-contexturale » ?

C’est la question que s’est posé Gotthard Günther, le seul (du moins à ma connaissance) qui ait conjugué ensemble le problème philosophique de l’ontologie et le problème « technique » ou « scientifique » de la logique. Cet auteur a étudié les correspondances possibles entre différents types d’ontologies caractérisées par leur « valence », c’est-à-dire par le nombre de types d’être ou de réalité différentes qu’elles admettent, et des logiques caractérisées par des valeurs multiples. L’un des problèmes que cet auteur tente de modéliser est le suivant : comment représenter par les formules d’une logique la possibilité qu’a tout sujet de refuser une alternative binaire ? On peut imaginer que le refus est par exemple complètement « ouvert », c’est-à-dire indifférencié quant aux issues hors de l’alternative, ou bien partiellement ou encore totalement différencié quant à ces issues : selon l’ontologie de départ et le nombre de valeurs ou de « places » disponibles dans la logique utilisée, il sera possible de formaliser ou non ces diverses possibilités. D’autre part, G. Gunther ne pose pas seulement le problème de la logique en termes de valeurs, mais aussi en termes de types de formules ou « morphogrammes » pouvant permettre une formalisation éventuellement indépendante des symboles désignant les valeurs et de leur spécification. Il resterait à tester ces théories, ce qui ne semble pas avoir été encore fait. Il serait intéressant, d’autre part, de rapprocher les travaux de Gotthard Gunther et ceux de Stéphane Lupasco qui, de son côté, a posé une problématique assez voisine et proposé une approche qui est plus un système classificatoire qu’une méthodologie opérationnelle pouvant déboucher sur une formalisation. Ces deux auteurs ont eu le mérite de se demander comment construire une science tenant compte des caractéristiques spécifiques du psychisme. Lupasco, cherchant à relier une telle science à la macro et à la microphysique, reste à mon sens fortement marqué par l’ontologie moniste, bien que son « système » invite manifestement à s’en affranchir. Gunther fait, quant à lui, une ouverture décisive et peut-être géniale en présentant la possibilité de construire des ontologies et des logiques refusant une coupure définitive du monde en deux et permettant une voie de passage progressive et repérable du subjectif à l’objectif.

Avant d’envisager ce que pourrait être une science nouvelle fondée sur une ontologie autre que l’ontologie moniste, il n’est pas inintéressant d’essayer de déceler dans l’évolution de la connaissance depuis la fin du XIXe siècle (et pas seulement de la connaissance dite « scientifique ») les germes d’une subversion ou d’un dépassement de cette ontologie, en même temps que les facteurs qui ont jusqu’à présent empêché cette mutation.

On peut remarquer par exemple que les dernières années du XIXe et les premières années du XXe siècle voient apparaître presque simultanément la psychanalyse freudienne et la théorie de la relativité d’Einstein. La première ouvre un domaine d’investigation fondamentalement nouveau qui est celui de l’âme humaine en tant qu’objet d’étude, sous la forme de ce monstre qu’est l’inconscient. Monstre en effet puisque l’inconscient, dans la visée de Freud, est objet d’étude en même temps que structure « déterminante » du sujet qui se livre (à tous les sens du terme) à cette étude. D’où le fait que dès le début la psychanalyse se heurte au problème du retour sur soi, de la « self-référence », qui est théoriquement insoluble dans le cadre d’une ontologie moniste (comme le montrera plus tard Gotthard Günther, en utilisant entre autres les travaux de Heinz Von Foerster sur les systèmes « self-organisants »), et qui, pratiquement, conduit à l’analyse interminable, c’est-à-dire à la récurrence infinie, interrompue seulement par un événement qui tranche, produit du désir ou de la mort. Il est curieux de constater que l’idéal de description scientifique de Freud reste fort mécaniste, en retard sur la « science-leader » de son époque (électromagnétisme) alors même que les caractéristiques qu’il énonce comme étant celles de l’inconscient, notamment le fait d’obéir à une logique différente de la logique binaire, exigeraient le recours à une ontologie nouvelle (ou très ancienne) réintégrant l’extra-monde où la science classique a refoulé l’« irrationnel ». Cette contradiction essentielle explique que la — ou les psychanalyse(s) — se soient développé(e)s comme des théories et des pratiques prétendant à la scientificité mais manifestement non reconnues comme telles par la science officielle ; elle explique aussi tout simplement l’impossibilité de refouler les psychanalyses dans l’extra-monde d’où elles sont issues et où elles plongent à la recherche de leurs « objets ».

Bien entendu cette contradiction a permis les interprétations les plus diverses de la pensée freudienne ainsi que la naissance et la persistance du paradigme jungien qui, affirmant l’autonomie de l’ontologie et de la logique de l’âme humaine, les relie à juste titre aux diverses traditions métaphysiques et spirituelles de l’humanité, mais renonce (sauf exceptions, voir par exemple Marie-Louise Von Franz, Nombre et Temps) à faire des ponts avec les sciences contemporaines de la nature. Il est de fait que les diverses psychanalyses se réclamant de Freud n’y réussissent pas mieux, et, s’intéressant à la forme des mythes plutôt qu’à leur substance, se coupent de toute tradition. Il y a là aussi une exception, et de taille, à savoir la pensée de Jacques Lacan qui, structurant le psychisme selon trois catégories fondamentales nommées (dans un vocabulaire particulier qui ne correspond pas à l’acception habituelle de ces termes) l’imaginaire, le réel et le symbolique, entrouvre la porte à une ontologie ternaire qui seule, vraisemblablement, permettra la création de la science nouvelle. Là aussi les contradictions et les ambiguïtés (voulues ou non) laissent se développer les interprétations les plus contradictoires entre elles, mais c’est là un phénomène typique de notre époque qui ne saurait décourager les chercheurs vraiment motivés… Il n’en reste pas moins que l’autonomie du symbolique (par rapport aux autres instances que sont l’imaginaire et le réel), maintes fois proclamée par Lacan, interdit toute interprétation de la pensée de cet auteur dans le cadre d’une ontologie moniste ou réductionniste.

Si l’on revoit les créations de Freud à la lumière des réflexions qui viennent d’être ébauchées, il est difficile de ne pas les considérer comme l’une des premières manifestations d’une véritable révolution de la connaissance, qui clôt une période d’environ deux mille à deux mille cinq cents ans (l’ère « aristotélicienne », pour la résumer très grossièrement) et en ouvre une autre encore impossible à définir au début de ce siècle mais que nous pourrons peut-être apercevoir au début de l’autre. Il faut aussi noter, comme point de repère et sans pousser autrement l’analogie, l’apparition à la fin du siècle dernier du bergsonisme et de sa conception du temps qui réagit contre le temps uniforme de la physique newtonienne, et affirme à sa façon l’autonomie de la psyché : bien entendu le temps bergsonien se rattacherait au courant de la pensée jungienne plutôt qu’à celui de Freud.

La solution d’Einstein

La première théorie de la relativité d’Einstein a souvent été présentée comme une subversion de la conception classique de l’espace et du temps alors qu’elle en est plutôt le couronnement et l’intégration. Relativiser, cela consiste à relier des notions qui étaient jusqu’alors séparées, c’est-à-dire à les rendre relatives l’une à l’autre : un tel processus a toujours été jusqu’à présent complété (et composé) par un autre qui tend à rendre absolu le cadre dans lequel sont formulées les nouvelles relations. Ainsi, les savants du XVIIe siècle ont uni et relativisé à leur manière les différentes notions de mouvement et de repos, d’une part en les dépouillant de toute coloration qualitative, en ne les considérant plus comme des propriétés intrinsèques des corps individuels, et d’autre part en les plongeant au sein d’un espace euclidien absolu et en les repérant à l’aide d’un temps également absolu ; mais ils ont en même temps rigoureusement séparé l’espace du temps, introduisant ainsi en quelque sorte au sein même de la nouvelle science le reflet de l’insondable coupure qu’ils venaient d’introduire entre le monde objectif et l’extra-monde : de ce point de vue la notion d’action à distance instantanée de la physique newtonienne, même si elle a été présentée par Newton lui-même comme une notion essentiellement mathématique plutôt que comme une réalité proprement physique a, de par son ambiguïté même, servi de ciment permettant de colmater provisoirement et efficacement la brèche entre les deux morceaux, absolu chacun de son côté, que sont l’espace euclidien et le temps newtonien uniforme. Il est clair que ce caractère ambigu n’a pas échappé à Newton ni à certains de ses contemporains. D’autre part, dès le début du XIXe, les développements de la thermodynamique, en introduisant dans la physique l’irréversibilité des phénomènes réels (irréversibilité en elle-même ignorée des équations de la mécanique), auraient pu amener à une contamination mutuelle de l’espace et du temps si l’on avait pu étudier les interactions thermodynamiques à l’échelle microscopique où seraient apparues des durées faibles et des vitesses très grandes. C’est ce qui s’est produit lorsque l’électricité et le magnétisme ont été unifiés au sein de la théorie électromagnétique. L’électrodynamique des corps en mouvement rendait tout à fait intenable, à la fois, la séparation entre l’espace et le temps et l’idée même d’interaction instantanée entre points de l’univers séparés dans l’espace. La solution apportée par Einstein a consisté à relativiser les longueurs et les temps, et à compenser cette relativisation par la création d’un espace-temps ou continuum absolu, mais absolu de façon mathématique, c’est-à-dire indépendant de tout espace concret et rendant inutile un milieu absolu au repos tel que l’« éther ».

Le paramètre qui représente ce double processus de relativisation et d’ « absolutisation » est la vitesse de la lumière considérée comme une constante indépassable. Par ce coup de génie, Einstein éloignait encore plus la science de la « physique » cartésienne et complétait en la couronnant l’œuvre accomplie par Newton : on peut dire qu’il magnifiait l’ontologie moniste en lui offrant enfin le référentiel absolu et abstrait qu’il lui fallait pour décrire tous les phénomènes en termes géométriques. Il est clair par ailleurs qu’Einstein avait en vue la simplicité maximum des lois de la nature, c’est-à-dire leur réduction à un nombre restreint de formules invariantes, c’est-à-dire valables dans tout l’univers. Einstein condense lui-même son point de vue dans sa Troisième conférence de mai 1921 où il introduit la théorie de la relativité générale.

« Si, du point de vue newtonien, il était tout à fait naturel d’énoncer les deux principes : « tempus est absolutum, spatium est absolutum », on est obligé de dire, quand on adopte le principe de la relativité restreinte, « continuum spatii et temporis est absolutum ». Ici, « absolutum » ne signifie pas seulement quelque chose de physiquement réel mais quelque chose « dont les propriétés physiques sont autonomes, capables de déterminations physiques et qui cependant n’est pas déterminé ».» Cette phrase méritait d’être citée intégralement car d’une part elle résume clairement le caractère fondamental de la relativité dite restreinte et d’autre part elle exprime quelque chose qui ressemble curieusement aux contradictions internes de la notion newtonienne d’« action à distance », ce qui semble montrer que tout processus d’unification conceptuelle se paie par l’introduction subreptice d’une « contradiction » plus ou moins cachée. Bien entendu Einstein ne voulait justement pas en rester à cette détermination qui n’en est pas une, et c’est pourquoi il a créé, continuant dans sa pulsion d’unification conceptuelle la théorie de la relativité générale, qui réalise cette fois une géométrisation totale de la représentation du monde. Dans une telle représentation il n’y a littéralement plus de jeu, ce qui porte à sa perfection le monisme ontologique. Mais, en fait, le développement de la physique en tant que microphysique sous la forme de la mécanique quantique devait, au contraire, introduire du jeu dans la représentation des phénomènes… La relativité générale d’Einstein est restée une construction magnifique quelque peu en marge des avancées scientifiques dues à la mécanique quantique, dont découle pratiquement toute la technologie actuelle (lasers, semi-conducteurs, technologie des ordinateurs, étude des réactions chimiques, etc.).

On pourrait montrer (encore que ce ne soit pas simple) que les succès prodigieux de la mécanique quantique sont dus en grande partie à ce que cette discipline a adopté de fait une ontologie dualiste, mais en la traduisant dans le cadre de l’ontologie moniste en vigueur. Elle a ainsi poursuivi l’objectif d’unification conceptuelle et technique en acceptant comme un fait incontournable une dualité de nature entre le microscopique et le macroscopique, entre le corpusculaire et l’ondulatoire, entre la position et la vitesse, etc., et en recouvrant cette faille béante par un principe opératoire (en lui-même « incompréhensible ») affirmant la complémentarité entre ces aspects duels. Bien entendu il a fallu plus que cela pour que la mécanique quantique réussisse : il lui a fallu, surtout, développer un formalisme mathématique fort compliqué et complexe pour rendre compte justement de ces dualités et les relier. On voit ce dualisme à sa source en étudiant par exemple les Mathematical Foundations of Quantum Mechanics de John Von Neumann. Il n’est donc pas étonnant qu’Einstein ait toujours refusé de voir dans la mécanique quantique une représentation « complète » et satisfaisante du monde.

Dès les années 1927-30 Einstein avait d’ailleurs repéré certaines des implications des principes de base de la mécanique quantique et surtout du principe de complémentarité : ces implications apparaissent depuis quelques années dans la notion de non-séparabilité, contradictoire avec les hypothèses relativistes, notion selon laquelle il pourrait y avoir interaction « instantanée » entre deux régions de l’espace-temps. La « non-séparabilité » semble pourtant rigoureusement établie comme découlant des hypothèses de base de la mécanique quantique complétées par d’autres hypothèses relevant de la théorie des ensembles. D’autre part, les hypothèses de base de la mécanique quantique — et notamment le principe de complémentarité — sont admises par la quasi-totalité des physiciens dans le cadre d’une « interprétation » de la mécanique quantique que l’on justifie généralement en exhibant l’extraordinaire efficacité de cette science, dont les développements théoriques et les calculs ont toujours été confirmés par les résultats expérimentaux.

Les germes d’une science différente

Les choses ne sont évidemment pas simples et une certaine prudence s’impose dans une question où les subtilités théoriques se croisent avec les résultats expérimentaux, les uns et les autres prenant en fait leur sens dans le cadre non seulement d’une « interprétation » (qui ne serait après tout qu’une modélisation parmi d’autres, même si elle a été jusqu’à présent la plus efficace), mais surtout d’un ensemble d’hypothèses et axiomes qui ne sont pas tous explicités dans la plupart des discussions concernant notamment la non-séparabilité, hypothèses parmi lesquelles se situe en premier lieu le monisme ontologique, implicitement admis, et d’autre part les axiomes de la théorie des ensembles, qui ne sont peut-être pas tous consistants avec les principes et axiomes de la mécanique quantique. Que se passerait-il si l’on reprenait l’interprétation de la mécanique quantique dans le cadre d’une ontologie admettant deux (ou plus vraisemblablement trois) niveaux différents de réalité ?

La non-séparabilité pourrait alors apparaître comme impliquée par la mécanique quantique, grâce au caractère dualiste (ou ternaire) de l’ontologie associée à cette science, et réalisée en fait, de façon non déterministe (et peut-être probabilisable) par des processus mettant en jeu un niveau ontologique différent de celui où se situe l’observation proprement dite. Il n’y aurait pas alors de contradiction avec les théories relativistes, à condition évidemment d’admettre que celles-ci ne sont valables que dans le cadre d’un espace-temps qui représenterait les conditions mathématiques de la manifestation mono-ontologique et ces conditions seulement, et qui ne pourrait plus, de son côté, prétendre à représenter l’intégralité de la manifestation.

Parmi les avancées scientifiques de ce XXe siècle, qui constituent vraisemblablement les germes d’une science différente qui intégrera et dépassera l’actuelle, il en est une dont l’impact est encore à venir : il s’agit des théorèmes de Kurt Gödel sur l’incomplétude des théories logiques formalisées à partir de l’arithmétique (1930-32) : bien que ces résultats soient très souvent considérés comme purement techniques et comme ne concernant que la logique formelle, je suis parmi ceux qui les considèrent comme essentiels à la compréhension des mutations en cours. Bien entendu, ces théorèmes nécessitent une interprétation si l’on pense en dégager le sens métaphysique et épistémologique, interprétation qui ne saurait être que relative à notre actuel niveau de connaissances et de conscience. Ces théorèmes démontrent que toute théorie logique formalisée qui possède les deux propriétés suivantes, à savoir d’être consistante (c’est-à-dire que ses axiomes ne se contredisent pas entre eux) et de contenir d’autre part l’arithmétique élémentaire (la suite des nombres naturels), toute théorie présentant ces deux propriétés contient au moins une proposition indécidable, ou encore indémontrable dans le cadre de la théorie considérée. Ces théorèmes présentent un aspect de limitation qui revient à dire qu’aucune théorie logique formalisée ne peut prétendre couvrir à elle seule la totalité des formules et  des théorèmes. D’autre part les théorèmes de Gödel indiquent où se trouve l’ouverture — et la faille — de toute démarche conceptuelle : dans le choix et l’abandon des hypothèses et axiomes. C’est là que se situe le travail créatif de toute démarche conceptuelle et c’est là aussi qu’elle rencontre la vie et la mort. Une telle interprétation des théorèmes de Gödel amènerait donc à considérer comme dépourvue de sens et même de possibilité de réalisation toute tentative d’enfermer « le monde » dans une seule théorie conceptuelle consistante.

Cela ne signifierait évidemment pas qu’il faut abandonner l’idéal d’une unité de la connaissance et de l’être, mais qu’il faut abandonner la prétention de l’orgueilleux mental humain à conceptualiser « le tout », et admettre que l’unité ne peut pas être atteinte par une démarche uniquement conceptuelle ; bien plus, qu’elle ne peut être éventuellement vécue qu’à travers l’acceptation et le dépassement des multiplicités. C’est d’ailleurs ce qu’enseignent toutes les traditions de l’humanité.

Dans une telle perspective, la mutation qui s’annonce dans la démarche de connaissance et qui peut-être va, elle aussi, « cristalliser » dans un avenir relativement proche — et qui ne saurais concerner seulement ce que nous appelons actuellement la « science » — une telle mutation pourrait être caractérisée par l’abandon du monisme ontologique, par la recherche de représentation du réel fondées sur des ontologies polyvalentes. ou comme le dit Gotthard Giinther « poly-contexturales », et par l’utilisation de logiques associées à ces ontologies. Bien entendu il ne s’agirait nullement de l’abandon de toute logique binaire du vrai-faux, cette logique restant irremplaçable et valide dans le cadre de toute ontologie moniste locale. Une telle démarche supposerait également :

— de chercher à ce que toute représentation du réel prenne en compte l’existence de « niveaux » ou de « contextures » qualitativement différents (par exemple trois niveaux réservant dans tout champ de la manifestation la présence de l’ « esprit » et de l’ « âme » à travers le jeu des « formes », ou encore, en d’autres termes, la possibilité d’avoir un aspect « hylétique » en relation avec un aspect « noétique » [1]  par des « processus », etc.) ;

— d’admettre que ces différents niveaux ou « contextures » ne relèvent pas nécessairement du même type de formalisme logico-mathématique ;

— d’admettre que les processus qui font passer d’un niveau à l’autre ne sont ni entièrement déterminables ou calculables (au sens de la théorie du calcul effectif) ni même nécessairement probabilisables, bien qu’évidemment la démarche conceptuelle ait pour but de mettre en évidence le maximum de processus calculables ou probabilisables.

En fait il ne s’agit de rien moins que de passer de la relativité physique à la relativité ontologique : si l’on admet qu’il existe des niveaux ontologiques différents, ce n’est certainement pas pour revenir à une classification des qualités sensibles irreliées entre elles, mais au contraire pour comprendre et explorer les relations qui peuvent exister entre ces divers niveaux (de telles relations sont par exemple : le désir, la création, la mort). Il s’agit donc de relativiser ces niveaux les uns par rapport aux autres, ce qui nécessitera certainement de mettre en jeu une démarche complémentaire tendant à retrouver une certaine forme de l’absolu, qui ne serait pas, cette fois, un absolu conceptuel.

La première étape de la construction d’une telle relativité ontologique consistera sans doute à élaborer une théorie des domaines de manifestation qui serait, par exemple, axée sur la mise en jeu de deux processus complémentaires que l’on pourrait appeler ascendant et descendant, incarnation et excarnation, naissance et mort, en donnant à ces mots des acceptions en partie nouvelles et en tout cas non absolues… Le développement d’une telle théorie dépasse évidemment le cadre du présent article, qui se veut seulement une esquisse, de même que l’étude des conséquences qui pourraient en résulter concernant notre mode de connaissance du monde en nous et de nous-même dans le monde.

BIBLIOGRAPHIE

Alexandre Koyré : Etudes newtoniennes, Bibliothèque des Idées, Gallimard, 1968.

Gotthard Gunther : Beitrâge zur Grundlegung einer operationsfcihigen Dialektik, 3 tomes, Felix Meiner Verlag, Hamburg, 1976 ; notamment : « Cybernetic ontology and transjunctional operations » (tome I) paru également dans Self-Organizing Systems, Ed. M.C. Yovits and S. Cameron, Pergamon Press London, 1960.

Marie-Louise Von Franz : Nombre et Temps, La Fontaine de Pierre, Paris, 1978, traduction d’Étienne Perrot, de Zahl und Zeit (Ernst Klett Verlag, Stuttgart, 1970) .

Albert Einstein : Sur l’électrodynamique des corps en mouvement, Gauthier-Villars, Paris, 1955 (traduction par M. Solovine du mémoire original de A. Einstein paru en 1905). Quatre conférences sur la théorie de la Relativité, Gauthier-Villars, Paris, 1976-80 (traduction par M. Solovine de conférences données par A. Einstein en 1920).

John Von Neumann : Mathematical foundations of quantum mechanics, Princeton University Press, 1955 (traduction de l’allemand en américain par Robert T. Beyer).

Richard P. Feynman : Lectures on physics : Quantum Mechanics, Addison-Wesley, Reading, Mass., USA, 1965.

Bernard d’Espagnat : A la recherche du réel, Gauthier-Villars, Paris, 1979.

Alfred Korzybski : Science and Sanity, an introduction to non-aristotelian systems and General Semantics, Institute of General Semantics, Lakeville, Conn, USA, 1933.

Stéphane Lupasco : Les trois matières, Julliard, Paris, 1960. Du rêve, de la mathématique et de la mort, Christian Bourgois, Paris, 1971.


[1] Ces deux termes sont utilisés par Husserl. Hylétique : ce qui a rapport à la matière. Noétique : ce qui a rapport à l’esprit, à la connaissance.