Alain Epelboin : Essai d’ethnomédecine au Sénégal


24 Mar 2012

(Revue CoÉvolution. No14. Automne 1983)

En Afrique, la médecine des guérisseurs n’est qu’un élément parmi d’autres. Il existe une médecine quotidienne, familiale, qui est détenue par des individus ordinaires, par le paysan. Personne ne va venir le consulter, simplement il connaît quelques racines. Cette médecine familiale n’est absolument pas prise en considération dans les études faites, et pourtant elle est absolument essentielle.

Parti comme médecin en Afrique pour des travaux de génétique, Alain Epelboin s’est aperçu qu’il n’était pas le seul à soigner les gens et qu’il n’était qu’un maillon dans une chaîne diagnostique et thérapeutique extrêmement complexe. Depuis 1976, il mène une recherche en ethnomédecine chez les Peul Bandé du Sénégal, pour tenter de comprendre leur système de pensée médicale.

—    G.B. —

Au départ, notre rôle, dans le cadre de la recherche en génétique des populations chez les Peul Bandé, dirigée par André Langaney et Gilles Pison, était d’effectuer des soins médicaux et des prélèvements sanguins. Nous nous heurtions au discours de nos interlocuteurs qui affirmaient notamment que cette spoliation sanguine, négligeable à nos yeux, considérable aux leurs, allait les priver de leur force et porter atteinte à leur santé.

Lors des séances de soins qui s’ensuivaient, nous éprouvions un sentiment de malaise quant à l’utilité de nos soins. Nous nous retrouvions face à des malades qui réclamaient des médicaments pour des maladies que nous jugions peu graves, tandis que des enfants fiévreux ne nous étaient pas présentés.

Lorsque les patients nous décrivaient longuement leurs symptômes et leurs maladies, nos traducteurs les réduisaient à quelques phrases, en employant des termes français sans rapport avec nos diagnostics.

Etonnés de cette non-communication entre le discours autochtone et le nôtre, nous entreprîmes une étude du système thérapeutique des Peul Bandé.

Il s’est agi au départ d’une démarche classique de médecins sur le terrain : nous commençâmes par relever les noms et les usages de quelque 150 plantes médicinales. Ce n’est que lors des séjours suivants que cette étude a débouché sur une problématique ethnologique, plus particulièrement ethnomédicale.

Faisant partie du domaine couvert par l’anthropologie médicale, l’ethnomédecine tend à restituer dans leur contexte social l’intégralité des discours, des savoirs populaires, des classifications vernaculaires sur le corps, la maladie, la santé, tout en ne perdant pas de vue la réalité des concepts physiologiques et physiopathologiques.

 La consultation chez le marabout, vue par Doudou Ba, notable à Ibel

Pour ce faire, il nous paraît essentiel de ne pas enregistrer seulement les propos des praticiens traditionnels suscités par les interrogations des ethnologues. Les discours spontanés des malades contant leur itinéraire diagnostique et thérapeutique, décrivant les caractères et les migrations des maladies dans leur corps, sont caractérisés par une logique relevant du système de pensée médicale vernaculaire. La prise en considération de ces discours populaires permet de dégager cette logique et des classifications vernaculaires pertinentes.

Les informations recueillies auprès des différentes catégories de thérapeutes en sont les compléments indispensables. Mais les théories de ces derniers ne régissent pas à elles seules les comportements quotidiens des individus confrontés au problème de la préservation de leur santé et de celle de leurs proches.

Un des éléments les plus pertinents apparu au cours de notre recherche est l’importance de la prise en considération des niveaux de savoir : savoir commun, savoir de thérapeutes spécialisés,  savoir savant de tradition orale, savoir savant de tradition écrite.

L’individu malade n’a pas forcément recours aux praticiens traditionnels. Dans un grand nombre de cas, la maladie, « forme élémentaire de l’événement » (M. Auge), est résolue par le patient lui-même ou son entourage immédiat à l’aide du remède indiqué.

Ce n’est que dans les cas où la maladie inquiète d’emblée ou se poursuit que l’on a recours à un thérapeute.

Si l’étiologie [1] de la maladie paraît simple, on se contente de se rendre, par exemple, auprès d’un noueur ou d’un scribe, d’un marabout ou d’un maître herboriste d’inspiration animiste, ou coranique.

Fili Keita, l’animateur de santé villageoise d’Ibel, en train de soigner le « sein amer » d’une femme peul. Dessin de Doudou Ba, notable à Ibel.

Très rapidement, on a recours à une technique de divination pour reconnaître la cause de la maladie et un regardeur est consulté. Celui-ci détermine l’étiologie de la maladie : maladie « Allah », maladie « malfaisants », maladie « Djinn »…

Il prescrit l’offrande compensatoire qui, selon le cas, détourne l’agression maléfique ou exprime la soumission du malade à la volonté divine. Parfois, il confectionne lui-même un médicament, remède destiné à annihiler l’agression surnaturelle, ou renvoie le patient à un thérapeute spécialisé dans la cure de cette maladie précise. Le thérapeute peut préparer également le remède symptomatique : mais son efficacité est liée à la levée de l’étiologie.

Bien souvent, c’est le patient qui prépare lui-même le remède symptomatique sur les conseils de son entourage ou qui se rend auprès d’un autre thérapeute spécialisé.

La société Peul Bandé est islamisée, mais conserve des pratiques animistes fort présentes, notamment lors des fêtes de circoncision et lors des recherches diagnostiques et thérapeutiques.

Il existe une opposition très nette entre les thérapeutiques d’inspiration islamique et celles d’inspiration animiste. Il est interdit, en théorie, au musulman de recourir aux soins du thérapeute herboriste d’inspiration animiste. Celui-ci, en effet, non seulement prononce, lors de la préparation de ses remèdes, des paroles « païennes », mais aussi emploie des « arbres noirs ».

Je ne pense pas que les problèmes de santé publique en Afrique Noire puissent se résoudre en mettant en sachet quelques herbes ou quelques racines… Mais l’étude des plantes médicinales peut permettre éventuellement à nos interlocuteurs africains de compléter la pharmacie villageoise et de se sentir valorisés, ce qui instituera de meilleurs rapports entre eux et les médecins occidentaux.Il est important de connaître le système de pensée des gens, leur mentalité, pour intervenir. Il ne faut pas se contenter d’étudier leur système pour ce qu’il vaut. Par exemple, il est nécessaire de prendre un petit peu de temps pour voir comment les gens envisagent une question aussi prosaïque, aussi bête, que la défécation, avant de proposer des programmes de construction de latrines qui ne soient pas de simples gadgets.

Alain Epelboin

Les végétaux sont en effet classés en « noirs » et « blancs ». N’importe qui peut user des plantes blanches sans danger, dans les préparations médicinales. Par contre, les végétaux « noirs » sont censés être habités par des esprits de la brousse… et doivent être manipulés avec précaution par des connaisseurs de remèdes. Ils ne devraient donc pas, théoriquement, être employés par des musulmans, car ils sont dotés de pouvoirs relevant des puissances infernales.

Etudier les représentations populaires de la maladie et de la santé ne se limite pas à constituer un glossaire de noms de maladies, de thérapeutiques, de remèdes. Ceux-ci doivent être replacés dans le contexte de la dynamique sociale de la population considérée. « … Aussi ce qui se déroule autour du malade et de la maladie est-il particulièrement éloquent, disant mieux que tout autre discours les réalités d’une société. Là se mettent à nu des faits souvent masqués, là surgissent des croyances latentes, des choix ailleurs inexprimés. En auscultant, non pas le malade, mais le groupe de relations qui se nouent autour de lui, c’est la société entière qu’on ausculte…  » [2].

Confrontés au malheur, l’individu et la société secrètent des mécanismes de défense qui permettent d’empêcher que la maladie, désordre individuel perturbant l’ordre social et devenu donc désordre social, ne remette en jeu, indéfiniment, l’équilibre de la société et n’empêche la survie de la communauté.

L’étude des itinéraires diagnostiques et thérapeutiques des individus permet de suivre pas à pas la résolution du malheur. Elle rend compte du fonctionnement de cette société : mise à l’épreuve des relations familiales lors de l’agression en sorcellerie, utilisation des réseaux d’alliance matrimoniale dans les recherches de soins, rôle des différentes catégories sociales : nobles, captifs, forgerons, dans la spécialisation thérapeutique, opposition et coexistence des pratiques islamiques et anté-islamiques, rapports entre environnement et société lors des rituels de chasse et de maladies provoquées par des êtres de la brousse, rôle des quêtes thérapeutiques dans les rapports interethniques.

Il faut souligner le rôle de « traducteurs culturels » que jouent les thérapeutes de ces sociétés. La cure d’une maladie conduit les patients à fréquenter les thérapeutes des ethnies voisines de religion souvent fort distincte : « … les guérisseurs construisent un système d’équivalence entre les cultures, entre les religions opérant comme de véritables traducteurs culturels qui indiquent finalement à chacun un même message… que ses croyances sont une façon particulière d’entre en rapport avec une même réalité » [3].

Lorsqu’un Peul Bandé musulman en arrive, devant les décès successifs de ses enfants, à « rentrer sous la protection » de Fader, le célèbre maître arbre consacré c’est bien de cela qu’il s’agit. De même, lorsqu’us Malinké vient consulter un maître coraniste.

Sous cet angle, il est intéressant d’étudier le statut de la médecine « cosmopolite » ; les Peul Band attribuent une très grande efficacité aux remèdes des infirmiers et des médecins qui la dispensent.

De même que pour les remèdes autochtones l’amertume d’un comprimé, le feu de l’alcool su une plaie, le caractère douloureux d’une injection sont autant d’éléments qui en démontrent la force. Un comprimé insipide, un désinfectant cutané incolore et indolore sont peu considérés.

Mais le champ d’action de cette médecine tubab est à leurs yeux, limité. Elle agit essentiellement sur la maladie « Allah » de façon symptomatique, comme le font d’ailleurs les traitements autochtones.

Par contre, en aucun cas elle ne peut prétendre agi sur la maladie des malfaisants, ou maladie des Djinns par exemple, puisque le temps essentiel du traitement est la cure de l’étiologie. Ce n’est qu’une fois celle-ci traitée de façon appropriée que la médecine cosmopolite peut agir avec efficacité, mais non à coup sûr.

Chaque maladie est un événement : il obéit aux règles communes, mais donne lieu, s’il se poursuit, une mise à l’épreuve des différents mécanismes établi par l’individu et le groupe social pour s’en protéger.

Des incohérences existent : en aucun cas, elles ne doivent être rejetées par l’ethnologie, sous prétexte qu’elles n’obéissent pas à la règle préétablie.

La force de l’événement est telle qu’elle provoque des échappements aux principes communément admis (nous ne parlons pas ici des règles ethnocentriques fausses, conçues par l’observateur étranger). Entre ce qui est fait et ce qui devrait être fait en théorie, existe très souvent une distance qui est la source du dynamisme du système de pensée médicale.

Chacun de ces échappements, pour peu qu’il se soi révélé efficace, tend à devenir courant, voire à se substituer aux modèles préexistants.

Ces systèmes de pensée médicale ne sont pas des modèles théoriques figés sur eux-mêmes, hors d’atteinte de toute influence.

Une dialectique permanente s’opère entre let savoirs communs et les savoirs spécialisés sans qu’il soit toujours possible de discerner lequel a précédé l’autre.

L’essai de cures relevant de logiques empruntées aux systèmes des ethnies voisines ou des médecines savantes, médecine cosmopolite, médecine arabe suscite des réajustements permanents.

 L’anatomie de l’homme, selon Doudou Ba, notable à Ibel. Représentations peul du corps humain et de ses humeurs.

Au cours de notre recherche, ce concept nous est apparu particulièrement pertinent : telle plante qui était employée très régulièrement en 1977 par tous, comme remède commun, ne l’est plus en 1982 parce que le seul arbre proche du village a disparu. Elle est alors essentiellement employée par des thérapeutes spécialisés, capables de se rendre au fond de la brousse pour s’en procurer. Tel individu qui, en 1978, déclarait que sa foi islamique lui interdisait formellement de recourir aux thérapeutes d’inspiration animiste, y a recours en 1980 du fait de la gravité de la maladie de sa mère et de l’inefficacité des traitements essayés.

Telle maladie d’enfant qui, en 1976, ne nous était jamais présentée parce que relevant d’une étiologie surnaturelle, nous est couramment confiée en 1982 en raison de l’efficacité de nos traitements.

Une fois conscience prise de ces phénomènes, on comprend qu’une enquête d’ethnomédecine soit une clef essentielle pour appréhender la dynamique d’un système de pensée médicale.

Ceci débouche sur deux types de réflexion :

— un premier axe théorique qui nous fait découvrir la richesse des mécanismes mis en place par l’homme et la société pour répondre aux différents événements qu’ils rencontrent ;

— un deuxième axe, trivial aux yeux de certains, mais indispensable à nos yeux, axe qui devrait permettre un ajustement des réponses aux demandes sociales. Dans ces pays de grandes endémies, où le tribut versé à la maladie est particulièrement lourd, entravant le développement, de telles approches devraient contribuer à la mise en place de structures de soins de santé primaires, de campagnes d’éducation sanitaire adaptées aux besoins et aux mentalités des populations concernées.

Il est grand temps de ne plus faire l’économie de l’approche ethnomédicale des systèmes de pensée médicale populaire.

Alain Epelboin : « Ma mission : observer ces hommes et femmes, pour décrypter, à travers leurs rites, la manière dont ils vivent la douleur ou la guérison. »


[1] Etiologie : étude des causes des maladies.

[2] Benoist (J.), Les carnets d’un guérisseur réunionais. Fondation pour la recherche et le développement dans l’Océan indien, Documents et recherches n° 7, 1981, 124 p.

[3] Benoist (J.), Rencontres de médecines aux Mascareignes, Bulletin d’Ethnomédecine, 7, nov. 1981, pp. 5-15.