Louis Pauwels : Etat de conscience et la possession de soi


18 Dec 2010

(Revue Question De. No 21. Novembre-Décembre 1977)

L’écrivain anarchiste Fénéon fut arrêté ; on le soupçonnait d’être dans un complot.

« Vous aviez sur vous un revolver ! dit le juge. C’est donc que vous étiez prêt à tuer !

J’avais aussi sur moi de quoi commettre un viol, monsieur le Juge. Ai-je violé quelqu’un ? »

Nous avons aussi tous sur nous de quoi nous faire une âme. De quoi forcer notre nature. De quoi introduire de la graine d’âme dans notre existence. Mais qui s’en sert ? Nous sommes tous innocents, c’est évident. Innocents du viol de notre nature. Avec pourtant, sur nous, de quoi la violer. C’est l’innocence des non-vivants.

A la question des questions : Les hommes sont-ils essentiellement égaux ou non ? il est légitime de répondre : Tous les hommes meurent, peu vivent.

La vérité probable est que, sauf exception, les hommes ne sont pas des êtres accomplis. Nous sommes seulement des ébauches d’homme. Et rien, dans l’existence ordinaire, « normale », ne peut nous faire passer de l’état d’ébauche à l’état de réalisation. A la rigueur, nous pouvons aller de l’ébauche rugueuse à l’ébauche polie. Mais c’est tout.

Et que fait la mort ? Elle renvoie tout ça à la fonte.

La vérité probable est que la nature ne crée les hommes que jusqu’à un certain point. Puis elle les abandonne. Et même, tout se passe ensuite comme si le travail de la nature était de nous empêcher de connaître notre état d’ébauche ; de nous inciter à nous satisfaire de cet état. Somme toute : d’endormir nos soupçons. Voilà le sens caché de la parole banale : « La vie est une épreuve. » C’est l’épreuve du sommeil profond.

Éveille-toi, dormeur, éveille-toi !

Toutes les traditions spirituelles disent la même chose : qu’il faudrait avoir la puce à l’oreille et se réveiller. « Éveille-toi, dormeur, éveille-toi ! » Il faut aller contre cette nature lâcheuse qui ne nous a qu’ébauchés. Contre cette nature endormeuse qui nous rend contents de si peu. « Veiller est tout. » Il faut, avec une volonté de démiurge, essayer de changer d’état. Alors se dévoile le sens de la parole sibylline selon laquelle « être, c’est être différent ».

D’abord, table rase de la psychologie. La psychologie n’a rien à faire ici. C’est une science qui a trait à l’ébauche. Tenant l’ébauche pour seul objet de considération, elle ne peut fournir de réponse à la question suivante : Où est votre point fixe ?

Vous aurez beau chercher, vous ne trouverez pas votre point fixe dans votre vous-même. Votre vous-même n’a pas de point fixe. C’est une mouvance, un essaim dans le vent.

A la rigueur, à y bien regarder, vous finissez par répondre que votre point fixe est votre désir de changer. Encore n’est ce pas un désir stable.

Voilà une question qui vous met le nez dans votre peu de réalité.

Une foule de « je » agitée de mouvements divers

Certes, vous voulez changer. Qui veut changer, en vous ?

Pour changer réellement, il faut qu’il y ait en vous quelque être fixe qui désire fixement changer. Engageriez-vous votre nom là-dessus ? Ce ne serait pas honnête. Votre nom, admettez-le, est composé de mille petits je. Tous ne sont pas d’accord. Parfois, c’est l’un qui veut changer, parfois l’autre. Certains sont groupés en syndicat des satisfaits-comme-ça. Certains sont sans opinion. D’autres font des défilés enthousiastes. D’autres, des sociétés de renâclants. Somme toute, une foule de je agitée de mouvements divers. Mais pas de Je majuscule, responsable et décideur. Tout vous-même n’existe pas comme tel. Ou seulement comme chose, magma. Ou comme concept admis ; il est généralement admis que vous existez.

D’énormes dettes contractées par des moi de passage

Confronté naguère à ces interrogations majeures, je vis en moi quantité de moi s’ignorant l’un l’autre, souvent hostiles les uns aux autres. Comme dans un sac de billes qu’on remue, certains apparaissaient en groupe à la surface, puis s’enfouissaient, laissant à d’autres la surface. D’où venait ce brassage ? Je ne le savais pas. Je supputais des mécanismes intérieurs, des influences externes. Les diverses positions des billes dans le sac se trouvaient sous une myriade de dépendances : associations d’idées fortuites, rencontres, temps qu’il fait, état des nerfs, travail des cellules, lectures, boisson, nourriture, etc. Ce n’était pas brillant. « Connais-toi toi-même » était une injonction désespérante. Qui connaît quoi ? Je me sens bien quelques moi plus moi que les autres ; c’était grâce à eux que j’estimais être Pauwels. Mais me représentaient-ils véritablement ? Ils étaient les produits privilégiés de diverses composantes de la destinée : hérédité, éducation, habitudes, hasards. Ce Pauwels un peu plus Pauwels que les autres, ce n’était certes pas encore un Pauwels significatif et directeur. Et enfin, je voyais que chacun des moi, arrivant à la surface par un jeu obscur de réactions et d’interrelations, s’arrogeait le droit de manifester au nom du tout.

Par exemple, le moi colérique engageait toute ma personne. S’il s’en prenait violemment à la femme que j’aimais, il compromettait un amour auquel d’autres moi étaient attachés avec tendresse, mais il colérait au nom de l’ensemble, en dépit des moi innocents.

Autre exemple : un autre moi tout aussi abusif, montant du sac, décidait que Pauwels ne fumerait jamais plus. Il formait cette promesse solennelle, par peur de la maladie, ou pour l’intégrité des facultés intellectuelles, ou simplement pour jouer les matamores. Mais il replongeait bientôt dans les profondeurs du sac, et dix autres moi, qu’il n’avait nullement consultés, apparaissaient au jour dans leur ignorance, leur innocence, avec leur besoin de fumer et des raisons très valables. J’étais dans l’embarras et la mauvaise conscience, devant payer de remords, cigarette aux lèvres, le chèque tiré sans provision par le moi non fumeur.

Ces deux exemples légers sont l’esquisse de la constante tragédie du non-être. C’est la tragédie de tous les hommes, que n’importe quel moi, en lui, signe des traites, et que ce soit ensuite l’individu tout entier (comme s’il existait !) qui doive faire face. Des vies se passent ainsi à acquitter d’énormes dettes contractées par des moi de passage.

Où est mon moi permanent et unique ?

Cette vision désolante m’apprenait que l’homme ne peut pas faire. En vérité, il ne fait pas : « cela se fait » en lui de manière impersonnelle. Pauvres de nous ! Nous prenons pour notre personne « ce qui se passe » dans le sac de billes secoué par l’existence. Est-ce que je pense, parle, agis ? Est-ce que j’aime, déteste, choisis, désire, décide ? La triste réalité est que « ça se passe », tout comme il pleut, il vente, il neige. Tout est de l’ordre de la météo. La météo constate le temps qu’il fait. A la rigueur, elle peut prévoir à court terme, mais en se trompant souvent. Je crois faire. C’est une faculté que je ne détiens pas. Je crois être Pauwels : encore une faculté qui m’échappe. Où est mon moi permanent et unique ?

Voilà ce qu’un regard froid découvre. Mais il est dans la nature de l’ébauche d’avoir le regard tiède. Et, bien vite, la tiédeur me donnait à penser qu’il s’agissait là de vérités banales, ressassées, négligeables. Cependant, le bref souvenir du regard froid me disait : Ce sont des vérités terribles, inédites, décapantes, perçantes. Elles finiront par t’apprendre que tu ne possèdes ni volonté immuable ni conscience objective.

Les modalités du passage à l’état de conscience

Dans le langage de l’ébauche, « conscience » signifie : activité mentale, produit de l’intelligence. Parfois, le mot désigne une position morale : Monsieur Untel est une haute (ou belle) conscience. La conscience peut être bonne ou mauvaise. Enfin, elle se rapporte à des moments du psychisme, c’est-à-dire aux diverses positions des billes dans le sac. On fait parfois appel à un spécialiste, nommé psychologue, pour qu’il fouille dans le sac et arrange autrement le contenu.

Or, si vos soupçons se sont éveillés, vous commencez à deviner que la conscience n’est pas un attribut naturel de l’homme-ébauche. Que c’est un état différent. Que cet état est extrêmement difficile à obtenir. Et qu’il est complètement indépendant de l’activité intellectuelle, des sensations, des sentiments, des options morales. Vous commencez à deviner que l’état de conscience n’est pas un suc de votre personne (qui n’existe pas). C’est, au contraire, le résultat d’une rupture avec votre personne. Cette rupture la dévoile comme illusoire.

Qu’est-ce que la psychologie ? Certes, c’est l’étude de l’homme mental et affectif. Mais le propre d’une telle étude est de ne pas tenir compte du fait que l’homme a atteint ou non l’état de conscience. Quelle doit être, dès lors, votre principale étude ? Celle des modalités du passage à l’état de conscience d’où tout psychologisme est exclu.

Ici débute une expérience qui n’est pas à la portée de l’ébauche. Si cette expérience est inconcevable au sein de l’ébauche, il est donc nécessaire d’en sortir. Mais on ne réussit une évasion qu’avec des complicités à l’extérieur. Ces complicités sont les exercices enseignés par toutes les traditions spirituelles : prière, méditation, oraison et techniques du « réveil ». Parmi ces techniques, on m’enseigna celle-ci, dite « du rappel de soi ».

La technique du « rappel de soi »

Prenez une montre et regardez se déplacer l’aiguille des minutes en essayant de garder une nette et dense perception de vous-même. Vous êtes attentif au mouvement presque insaisissable de la grande aiguille et en même temps pleinement conscient d’être là, d’être tout entier là, regardant l’aiguille.

Cela paraît simplet, un peu ridicule. Mais, tout de suite, je m’aperçois que l’idée que je suis là se brouille, se disperse, tandis que l’aiguille s’affadit, se ramollit, comme la montre elle-même, devenue montre molle de Dali. Je m’avise, en outre, qu’on ne m’a pas enjoint de maintenir fixe une idée, mais une pleine perception. Non pas penser que je suis. Mais savoir que je suis. Etablir et garder la complète connaissance du fait que je suis. Je découvre, d’ailleurs, que « ça pense » en moi toute autre chose, que mille images, associations d’idées m’assaillent sans cesse. Parfois encore, c’est l’aiguille qui accapare toute mon attention. Et je me perds de vue. Parfois, des fétus de sensations, de la poussière mentale, des bribes de rêverie m’arrachent à l’aiguille et à moi-même. Parfois encore, je crois avoir stoppé mon cinéma intérieur permanent, mais je m’aperçois que je viens de plonger dans une sorte de sommeil peuplé. Parfois, enfin, en un éclair, je suis regardant cette aiguille, je suis totalement. Mais, au même instant, je m’en félicite, ma pensée applaudit et, aussitôt, l’intellect s’emparant de cette réussite l’efface.

Dépité, épuisé, mal à l’aise, j’arrête l’expérience. Il me semble que je viens d’être privé d’air jusqu’à suffocation. Et comme cela m’a paru long ! Or, justement, regardons la grande aiguille. Pas plus de deux ou trois minutes.

Je dois bien admettre que nous ne sommes presque jamais réellement conscient de nous-même. Et que nous n’avons presque jamais conscience de la difficulté d’être conscient.

Voir l’ampleur de la difficulté est un commencement

L’état de conscience ? Première définition : l’état de l’homme découvrant qu’il n’est presque jamais conscient et considérant les impossibilités.

A la lumière de cet exercice pour débutant, vous comprendrez maintenant que, par exemple, vous pouvez lire un livre, l’approuver, le discuter, en jouir ou vous en irriter, sans que rien de tout cela soit conscient. Cette lecture et ses retentissements ne sont que du rêve ajouté au rêve d’exister, un coulis dans le perpétuel écoulement du non-être. De même pour tout ce que nous pensons, éprouvons, faisons. Nous croyons penser, nous croyons éprouver, nous croyons faire, mais il s’agit seulement de l’activité aveugle de l’homme-machine.

Entre l’inconscience du sommeil et le semblant de conscience de la veille, il y a, somme toute, bien peu de différence. Dans la journée, nous déployons seulement une attitude critique à l’égard de « ce qui se passe » en nous. Mais « ça se passe », comme « ça rêve » la nuit. Nous errons toujours sous le ciel nocturne et son semis de nébuleuses voyageuses que le jour masque mais n’abolit pas. Nous ne passons que du sommeil endormi au sommeil éveillé ; toujours le sommeil.

Peut-on s’éveiller tout à fait ? L’exercice de la montre indique que c’est très difficile. Mais voir l’ampleur de la difficulté est un commencement. La plus brève tentative de « rappel à soi » révèle l’inanité du moi, malaxeuse et engloutisseuse. Quels efforts contre nature faudra-t-il faire pour y échapper seulement de temps en temps !

Je comprenais encore ceci : de pareils efforts n’ont pas pour objet tel ou tel changement psychologique, telle amélioration morale. Ils ont pour objet de créer une certaine substance inédite. Ils ont pour objet d’engendrer de l’être.

Autre petit exercice :

Plusieurs fois dans la journée, à des heures établies, et pendant le plus long temps possible, ayez la sensation de votre bras droit (ou gauche, ou la jambe, peu importe).

Quand on leur donnait cet exercice, des gens se disaient : C’est pour développer mon attention. C’est bien utile. Miam, miam ! Si je pense fermement, intensément à mon bras droit, de temps en temps, ça va augmenter ma capacité de fixer des idées. J’en tirerai avantage dans mes études, mon commerce, au bureau, etc.

Ces gens-là étaient des imbéciles et des cochons. Ils se demandaient comment réussir dans l’existence. Il ne leur venait pas à l’esprit que l’essentiel est de réussir à exister.

Faire immerger un grand « Je » de la masse des petits « je »

Pour sentir, pour connaître mon bras droit, de l’épaule aux ongles, à six heures, tandis que je voyage dans le métro, que je lis un journal, quelles que soient mes préoccupations, mes joies ou mes peines du moment, il me faut obtenir une dissociation de ce que je nomme ma personne. C’est dans cette dissociation que réside l’exercice.

Il me faut résister à m’identifier totalement à ce que je lis, à des visages qui m’intéressent, aux corps qui me frôlent, à mes humeurs, à mes propres pensées. Je suis constamment happé par l’intérieur et l’extérieur. Dès que je cède, je perds mon bras.

Or, il ne s’agit pas de plier mon journal, de fermer les yeux, de m’imaginer dans une chambre silencieuse et obscure. Il convient de faire avec ce qui est. Par exemple, garder la sensation complète de mon bras, alors que la croupe de cette femme (je sens que le jeu l’excite, la salope !) se presse contre moi. Cela tend mon désir (on n’est pas de bois). Bon. Je ne repousse pas mon désir comme un curé honteux. Je m’efforce seulement de n’être pas que désir. Je tiens à distance ce désir. Chacun son travail. A mon zizi ces fesses. A moi mon bras droit. Alors mon désir s’établit dans sa nudité, son innocence, et sa franchise animale. Ce qui s’attache communément à une poussée de désir : des images, tout un changement de climat mental, a été refoulé, anéanti. J’ai sacrifié tout cela à mon bras, c’est-à-dire au « rappel à soi ». Somme toute, j’ai nettoyé ce désir de tout ce qui n’était pas le désir à l’état pur. Et de ce désir brut (la queue sans tête, quoi !) j’ai fait un outil de possession de moi-même.

Ainsi en va-t-il de l’article que je lis, des figures qui m’entourent, des conversations que j’entends, des affiches qui défilent, etc. Dans l’effort que j’accomplis pour conserver la sensation de mon bras droit, il y a le combat pour tenir à distance le monde extérieur et moi-même. A cette distance, je vois objectivement ce qui se passe dans ma machine et hors d’elle. Je rétablis le spectacle dans sa réalité objective. Ce spectacle à distance prend de la compacité et une certaine noblesse. C’est une noble matière à sacrifier pour l’être.

Cet effort, en apparence dérisoire, a commencé de faire émerger un grand Je de la masse tourbillonnante des petits je. Une certaine substance s’est formée en moi : un grain d’être.

Pour être, il faut mourir à sa propre personne

Si chaque homme, absent de soi, absorbait un tout petit peu de lumière, le monde serait constamment dans une profonde obscurité. Il l’est peut-être. Les exercices spirituels ont sans doute pour but de faire des percées dans ce noir.

Dans ces humbles tentatives du « rappel à soi », je retrouvais tous les grands thèmes des enseignements traditionnels. Pour être, il faut mourir à sa propre personne. Je comprenais cela. Il faut refuser de s’identifier à sa propre personne illusoire.

Je retrouvais le thème du sacrifice. Dans le refus de s’identifier à une pulsion sexuelle (pour reprendre mon exemple), le désir rendu à sa nature brute, à son intégrité, devient un pur objet grâce à quoi l’état de présence-à-soi peut être obtenu. Cela vaut pour n’importe quelle chose, en nous et hors de nous. Tout nous est proposé, dans notre théâtre intérieur comme dans le théâtre du monde, comme matière à densifier, à purifier, en vue d’un sacrifice à l’être. Quand nous sacrifions, nous créons. Nous nous créons, et nous rétablissons dans sa nature objective la chose à quoi nous refusons de nous identifier pour nous créer.

Je notais ceci :

A l’homme qui tente de se rappeler à soi, il apparaît que lui-même, les êtres, le monde ne constituent qu’une énorme aspiration engloutissante, une vaste tentation d’absence. Cette vision vous semble contre nature ? Mais le naturel, est-ce autre chose que l’incessant jaillissement des invitations à s’absenter ?

Pour cet homme, le surnaturel, c’est l’existence. Toujours compromis, recommencé, son effort pour allumer et protéger sa présence-à-soi permet en même temps au monde d’exister. Par le combat qu’il mène, refusant d’être absorbé, il transforme ce vide aspirant en un plein contre quoi éprouver la permanence et la solidité du Je. De la sorte, établissant une confrontation, il fait naître un dialogue de réalités.

Comme Atlas, il soutient soi-même et le monde. La moindre négligence le prive de réalité et, du même coup, en prive le monde.

Il lui faut sans cesse se retirer dans son vouloir, car plus il active son vouloir, plus il est et, dès lors, plus il convoque le monde à l’existence.

L’amour ? deux présences se fortifiant l’une l’autre

Et l’amour ? me direz-vous. L’amour lui-même, en nous, doit être traité de la même façon. Ni engloutissement, ni dévoration. Résistance. Distance. Ne pas se perdre dans l’autre. Et ne pas perdre l’autre en nous y perdant. Se garder soi pour que l’autre soit. Non pas une seule absence. Mais deux présences s’éprouvant l’une l’autre, se fortifiant l’une l’autre. « L’amour (l’amour sensible, les émotions), dit Maître Eckhart, n’unifie point. Non, même l’amour n’unifie point. Il unit, c’est vrai, en acte. Mais il n’unit pas en essence. »

Que chacun remonte vers son essence. En s’appuyant sur l’amour, si amour il y a. Non en s’y dissolvant.

« C’est moi au fond de ton cœur, cette note unique, si pure, si touchante, dit, dans le Soulier de satin, Dona Musique à son amant. Oui, c’est toi, c’est à travers toi la voix de moi-même qui soupire à l’éveil.

– Toi », répond son amant.

Et Dona Musique :

Dis que tu y seras toujours attentif. Ne mets pas entre toi et moi quelque chose. N’empêche pas que j’existe. »

Résumons-nous.

La conscience, telle que notre nature d’ébauche la considère, n’est que l’illusion de la conscience.

Je crois avoir tout naturellement conscience de moi. Si je regarde cet arbre, ce que je nomme ma conscience pose cet arbre. Mais elle n’éprouve pas naturellement la nécessité de se poser elle-même.

Sartre dit : « La conscience est positionnelle du monde, tout en étant en même temps non positionnelle de soi. » Tout le débat est là. Ce que dit Sartre est vrai de l’homme d’ébauche. Mais si je cesse de me contenter de l’homme ébauche ? La conscience dont parle Sartre (et avec lui presque toute la philosophie contemporaine) ne définit que l’état de l’homme qui se trouve en deçà de l’état de conscience. Il s’agit dune forme, non d’un contenu. Une conscience purement psychologique. Ce terme prend tout son sens si on l’oppose à la conception d’une conscience transcendantale, laquelle constitue le fond de la philosophie éternelle.

Pour la philosophie éternelle, la conscience à proprement parler est dans l’homme qui regarde l’arbre de la manière suivante :

Je me regarde regarder. Je me regarde regardant. Je me rappelle à moi-même dans l’acte de regarder. Dans cet acte difficile, l’objet de mon attention est moins cet arbre que la perception que j’en ai. Il s’agit d’établir une perception compacte et fixe, par rapport à un Je compact et fixe. La réelle conscience naît de ce double effort. En même temps, cet arbre passe d’une existence floue à une existence exacte. Je suis. L’arbre me livre son être. Le posant en me posant moi-même, je le connais. Nous naissons l’un à l’autre.

Ainsi, le monde tout entier nous dit, comme Dona Musique à son amant le vice-roi : « N’empêche pas que j’existe. » C’est dans une ascèse où ce que nous nommons abusivement « conscience » doit être sacrifié à l’état de conscience que nous exauçons la prière amoureuse du monde. Et que, l’exauçant, nous passons nous-mêmes de l’existence floue à l’existence exacte.

Si la lumière brille à l’extrémité de la possession de soi…

Nous regarder nous-même comme nous regardons cet arbre. Obliger la machinerie intime à se faire voir objectivement. Ses fonctions, ses rouages, ses différents moteurs, ses transmissions. Enfin quelqu’un en moi pose sur moi un regard froid, lucide, compétent, observe cette machinerie. En vue de la démonter et de la remonter de telle sorte qu’elle serve à produire de la conscience.

« Connais-toi toi-même » ne s’adresse pas à l’ébauche. Se livrer à l’introspection, dans l’état d’ébauche, est une descente aveugle sans fin. « Connais-toi toi-même » implique une transformation radicale. Ce n’est pas une proposition pour une meilleure pratique de l’existence ordinaire. C’est un commandement initiatique « Connais-toi toi-même » enjoint d’acquérir un centre de gravité permanent. Se voir suppose un point de vue.

Un jour, le désir que ce point de vue supérieur devienne permanent cessera d’être furtif. Ce désir nous occupera plus que toute autre chose. Il passera tous nos intérêts dans l’existence. Il relativisera nos ambitions, nos peurs, nos amours, nos idées, nos attachements. Nous comprendrons alors ce qu’est « l’ange gardien ».

Cet état de conscience, dont nous avons passagèrement conscience, que peut-il être quand il devient immuable ? Quels changements extraordinaires peuvent s’opérer dans l’homme ? De quelle alchimie l’homme peut-il être le siège ? A quel degré de co-naissance peut-il donc atteindre ? Nous ne le savons pas. Du moins savons-nous qu’il y a un chemin.

…Une égale lumière brille à l’extrémité de l’oubli de soi

Et maintenant, contredisons-nous.

Montherlant a déjà signalé pour considérable ce mot de Pascal : « A la fin de chaque vérité, il faut ajouter qu’on se souvient de la vérité opposée. »

Je viens de célébrer la lumière qui brille à l’extrémité de la possession de soi. Souvenons-nous qu’une égale lumière brille à l’extrémité de l’oubli de soi.

Une égale lumière dans le renoncement à être, dans l’effusion, dans l’émotion sensible, dans l’offrande de soi à l’amour éperdu.

La contradiction est la vie même. Pourquoi la vie spirituelle, qui est un comble de vie, y échapperait-elle ?

Le conquérant de soi et le donateur de soi : du même pas vers la lumière par des voies opposées ? C’est probable. Et, sans doute, les grandes âmes touchent-elles aux deux extrémités.

Citons encore Pascal : « On ne montre pas sa grandeur pour être à une extrémité, mais en touchant les deux à la fois. »

L. Pauwels