Dominique Casterman : Être soi


14 Apr 2016

(extrait du livre inédit Au-delà du monde visible par Dominique Casterman. 1996)

La conscience que nous avons de nous-même n’est pas quelque chose de figé définitivement mais plutôt une succession de moments de conscience, lesquels manifestent l’aspect dynamique du processus de relation entre le moi et le monde extérieur. La croyance en une individualité permanente, toujours identique à elle-même, résulte d’un processus d’identification psychologique figeant la conscience dans une personnalité artificielle repliée sur elle-même.

Être soi ressemble à un processus de déploiement, relativement spontané, de notre intériorité affective et intellectuelle en fonction des circonstances présentes. Une éducation bienveillante où l’enfant se sent en sécurité est extrêmement favorable à l’épanouissement, à l’expression du potentiel créateur inné en chacun de nous.

Dans son livre Vers une psychologie de l’être, A. H. Maslow dit : « En général, c’est seulement lorsqu’un enfant se sent en sécurité qu’il ose faire ce qu’il faut pour grandir. Son besoin de sécurité doit être gratifié. On ne doit pas précipiter son évolution, parce que les besoins de sécurité non gratifiés vont resurgir et demander à être satisfaits (…) Le seul principe holistique qui fasse le lien entre toutes les motivations humaines est la tendance qui fait émerger un besoin nouveau et plus élevé quand les besoins inférieurs ont été suffisamment gratifiés. L’enfant qui a la chance de grandir normalement et d’être satisfait par les plaisirs dont il a profité suffisamment, va manifester le désir de rechercher des plaisirs plus complexes lorsqu’ils lui deviennent accessibles sans peur ni danger (…) C’est seulement dans le cas où il rencontre une frustration, un manque, une désapprobation, une moquerie, à un stade donné, qu’il se fixe ou régresse et nous sommes affrontés au monde des dynamismes pathologiques et des compromis névrotiques… »

Le processus névrotique évoqué par Maslow ne doit pas être diabolisé. C’est une perturbation mentale répandue dans nos sociétés et qui consiste, pour l’essentiel, à vivre avec deux ‘‘moi’’ en lutte l’un contre l’autre. Nous parlons du moi vrai, notre nature authentique et spontanée, avec ses désirs, ses joies, ses peines, ses idées, etc., et le moi artificiel ayant rompu la relation avec son intériorité dynamique qui est la base des relations vivantes avec les autres et le monde. Le moi inventé, ou artificiel, ou irréel a pour fonction de devancer le déroulement spontané du ressenti initial au profit d’une image de soi qui découle d’un conditionnement social inadapté.

Carl Rogers dans Le développement de la personne, ouvrage emblématique, déclare : « Je constate que beaucoup d’individus se sont conformés en essayant de plaire à autrui, mais qu’une fois libre, ils changent (…) Certains individus ont été si profondément imprégnés par leurs parents de l’idée ‘‘je devrais être gentil’’ ou ‘‘il faut que je sois gentil’’ que seul le plus pénible des combats intérieurs peut les en écarter. »

L’inconscient profond est l’essence de la spontanéité créatrice en relation avec la substance des circonstances, dont la finalité est d’entretenir un équilibre dynamique avec les conditions limitées de l’existence. La dualité complémentaire essence/substance entretient la création phénoménale de tout existant et, bien entendu, de notre existence en particulier. Il est favorable de réduire, autant que possible, notre part d’ombre, c’est-à-dire ce qui se passe à notre insu dans notre inconscient. Il est utile au développement harmonieux du moi de comprendre comment l’inconscient réagit face au déni de son existence. Celui-ci est provoqué par l’activité asservissante de ce que nous avons nommé le moi artificiel.

Dans son livre L’homme aux prises avec l’inconscient, Élie G. Humbert dit : « L’ombre, c’est ce qui remonte des refoulements, des interdits, des scotomes et met en question la valeur du conscient. C’est l’envers des choix, la contrepartie de toute réalisation, qui vient submerger ou ronger l’affirmation. L’ombre est le refoulé en nous… »

Voir clairement l’ombre en nous débarrasse le moi de l’état de possession à l’égard des contenus de l’inconscient que, jusqu’alors, la conscience conditionnée rejetait par la force du jugement et des peurs qui l’accompagnent.

Il peut être utile d’identifier les pensées qui causent problème et ressentir ce qui nous affecte en pratiquant ce que l’on pourrait peut-être nommer une forme de ‘‘méditation active’’ consistant, pour l’essentiel, à sentir nos réactions internes sans les penser. Il ne s’agit donc pas ici d’une analyse introspective, mais d’une attention vigilante à l’égard des pensées qui nous arrivent et des sensations qui, simultanément, les accompagnent.

Identifier les pensées, c’est-à-dire les observer telles qu’elles viennent, sans juger, voir simplement leur signification actuelle, et ressentir les émotions qui les accompagnent peut conduire à un dépassement du problème global. Cette ‘‘méthode’’ provoque une cassure dans le processus cyclique des états émotifs et des ressassements du mental (R. Linssen évoque le ‘‘caquetage du mental’’), les deux s’amplifiant mutuellement. On assiste alors à un apaisement de la confusion intellectuelle et émotionnelle qui est généralement à la source des états dépressifs chroniques, et aussi à un renforcement de l’attention et de la vigilance dans l’instant. Cette vigilance, d’abord provoquée volontairement, se réalise de plus en plus spontanément quelles que soient les circonstances, et nous rapproche de l’expérience de l’être essentiel.

Jung, dans le livre L’âme et la vie (textes réunis par Jolande Jacobi) dit : « Les problèmes les plus importants sont au fond tous insolubles ; et ils doivent l’être, car ils expriment la polarité nécessaire, immanente à tout système autorégulateur. Ils ne peuvent jamais être résolus, mais uniquement dépassés. Toutefois, le fait de pouvoir dépasser les problèmes personnels de l’individu s’est révélé correspondre à une hausse de niveau du conscient. Un intérêt plus élevé et plus vaste est apparu à l’horizon, grâce à quoi le problème insoluble a perdu de son urgence. Il n’a pas été résolu logiquement en soi-même mais il a pâli en face d’une orientation de vie nouvelle et plus puissante. Il n’a été ni refoulé, ni rendu inconscient, mais s’est montré simplement dans une autre lumière, et, ainsi, il est également devenu autre. »

Le ressenti global, incluant le corps et l’esprit, procède de la connexion des différents niveaux de conscience par rapport à une circonstance donnée ; les aspects émotionnel et intellectuel, les sensations, les sentiments, tout est pris en compte. Comment envisager les choses autrement si l’objectif est d’être conséquent avec soi-même dans un rapport d’harmonie avec les autres et le monde ?