Michel Guillaume : Éveiller le désir de liberté


15 Aug 2012

(Revue La pensée soufie. No 52. 1976)

(Extrait de l’éditorial. Le titre est de 3e Millénaire)

Dans « The Sufi, a quarterly magazine » Vol. III, No 3 de Janvier 1919, on trouve les quatre pièces ci-dessous traduites, qui sont d’Inayat Khan

L’Homme et l’Homme Noble

(The Man and the Gentleman)

 Tandis que l’homme se moque et se gausse d’autrui

L’homme noble reste impassible, sérieux et muet.

Tandis que l’homme se plaint des fautes d’autrui

L’homme noble comprend et jauge l’homme en son esprit

Tandis que l’homme met la faiblesse d’autrui à découvert

L’homme noble la couvre avec le voile de sa générosité

Tandis qu’il est égal à l’homme de causer de l’ennui à un autre,

L’homme noble prend soin de ne faire de mal personne.

Tandis que l’homme prend tous les agréments pour lui

L’homme noble pense d’abord à son voisin.

Tandis que l’homme, ayant fait quelque grande chose, s’en vante avec orgueil,

L’homme noble la voile sous le manteau de sa modestie.

Tandis que l’homme prend offense de la moindre cause,

L’homme noble demeure poli en toute occasion dans la vie.

 

L’Homme et l’Homme Sage

(The Man and the Wise Man)

Tandis que l’homme recule à cause de ses folies dans la vie,

L’homme sale s’éveille un peu plus à chacune de ses chutes

Tandis que l’homme exprime étourdiment son opinion,

L’homme sage pense d’abord à l’effet qu’elle aura sur autrui.

Tandis que l’homme juge autrui d’après sa propre conception morale,

L’homme sage regarde aussi du point de vue d’autrui.

Tandis que l’homme se réjouit de son élévation et se lamente de sa chute,

L’homme sage prend l’une et l’autre comme les conséquences naturelles de la vie.

Tandis que l’homme blâme son voisin de lui avoir fait du mal,

L’homme sage se met au travail pour le réparer.

Tandis que l’homme gémit sur les malheurs de son passé,

L’homme sage essaye d’améliorer les conditions de sa vie présente et future.

Tandis que l’homme amasse une fortune qu’il doit abandonner un jour,

L’homme sage amasse un trésor qui lui durera pour toujours.

 L’Homme et l’homme Saint

(The Man and the Holy Man)

 Tandis que l’homme s’inquiète et se fait du souci pour demain,

L’homme saint met sa confiance en la Providence.

Tandis que l’homme est troublé et se laisse aller à la confusion dans l’infortune,

L’homme saint est calme et résigné à la volonté de Dieu.

Tandis que l’homme succombe aux tentations du mal,

L’homme saint reste ferme dans son chemin.

Tandis que l’homme est chagrin et amer envers autrui,

L’homme saint est tolérant et pardonne tous les hommes.

Tandis que l’homme considère l’un comme supérieur et l’autre comme inférieur,

L’homme saint reconnaît et respecte l’esprit divin en tous.

Tandis que l’homme s’accorde à lui-même le crédit du bien qu’il a fait,

L’homme saint attribue tout bien à Dieu,

Tandis que l’homme est à la poursuite des joies passagères de la vie

L’homme saint s’efforce en vue de la bénédiction éternelle.

 L’Homme et le Surhomme

(The Man and the Superman)

 Tandis que l’homme raisonne les éventualités de la vie,

Le surhomme touche la cause de chaque cause.

Tandis que l’homme regarde l’extérieur des choses,

Le surhomme connait le secret de leur nature.

Tandis que l’homme voit la forme et les traits de son voisin,

Le surhomme pénétré l’âme de l’homme.

Tandis que l’homme dépend seulement des sources extérieures,

Le surhomme travaille avec le pouvoir de sa volonté.

Tandis que l’homme ne peut administrer correctement ses propres affaires,

Le surhomme maitrise les affaires du monde.

Tandis que l’homme reçoit la récompense et la punition de ses actes,

Le surhomme s’élève au dessus du ciel et de l’enfer.

Tandis que l’homme devient le sujet et l’esclave de la mortalité,

Le surhomme vit pour toujours, inconquis par la mort.

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 Il m’a semblé que cet éloge de l’Homme Noble, de l’Homme Sage, du Saint et du Surhomme (ou en d’autres termes de l’Homme libéré) pouvait fournir une base utile à notre réflexion d’hommes et de femmes d’aujourd’hui. Car nous voilà plongés dans une société qui tend de plus en plus à considérer ses citoyens comme de simples unités productives utilisées pour une seule fin augmenter ce qu’on appelle le niveau de vie. Il est vrai que l’on a récemment choisi un terme plus flatteur: la qualité de la vie, et qu’on lui a même consacré, en France, un ministère. Mais au bout du compte et sans forcer nullement sur les termes, cela revient au même puisque cela ne vise qu’à flatter le sens du confort de nos petites personnes et nullement à cultiver nos qualités proprement humaines. La vraie civilisation n’est pas là.

Quant à certaines théories politiques en vogue, si elles veulent promouvoir, à travers le changement des institutions et l’endoctrinement des masses, une humanité plus fraternelle, c’est-à-dire plus solidaire, elles n’ont pas la notion infiniment nécessaire du voyage possible de l’humain vers le divin et de la limitation vers la perfection par quoi la destinée humaine acquiert sa juste envergure et la seule perspective qui soit pleinement satisfaisante pour un esprit qui pense. C’est pourquoi, quel que soit le succès apparent auquel elles semblent vouées, il leur manquera toujours l’essentiel pour construire une civilisation; à moins qu’elles ne finissent — d’une manière ou d’une autre — par l’acquérir. Ou, sans en demander tant, qu’elles finissent au moins par l’admettre. Hélas, elles en paraissent encore très loin.

C’est devenu presque une banalité de dire que nous sommes en train de changer d’ère ; un truisme de constater que les morales traditionnelles, basées sur la Loi révélée et l’autorité de la Religion chancellent sur leurs bases, maintenant que la religion n’est plus considérée comme une autorité et que « Dieu est mort », comme l’a écrit Nietzsche. Mort sinon en réalité du moins quand on Le considère comme une certaine conception, comme ce Potentat sourcilleux et plein d’arbitraire dont les hommes doivent craindre et respecter, en courbant l’échine, les oukases plus ou moins incompréhensibles, l’humanité, l’esprit de l’humanité, a changé. On ne peut plus lui dire: ceci est bon, cela est mauvais parce que c’est écrit dans les Livres de la Religion. Ni: c’est ainsi parce que Dieu le veut ainsi et vous n’avez qu’à vous taire et à obéir. L’humanité veut voir et comprendre par elle-même. C’est pourquoi sa confiance la porte davantage vers des philosophies scientifiques dont les explications lui paraissent (illusoirement d’ailleurs) à la fois reposer sur des bases plus solides et mettre ces philosophies à sa portée. Malheureusement ces philosophies ont jusqu’à présent joué un rôle plus dissolvant que constructif. Si l’on songe par exemple à l’influence qu’ont eue et qu’ont encore les théories d’origine psychanalytique sur le grand public (C’est-à-dire ce que le grand public en a compris et retenu), on ne peut nier qu’elles aient joué un rôle de ferment destructeur vis-à-vis de l’honnête moralité léguée par nos parents. Moralité qu’on peut peut-être trouver puérile en même temps qu’honnête, mais qui avait bien des côtés positifs; qui a aidé bien des personnalités à se construire, qui a guidé bien des êtres dans leur vie et qui les a encore aidés dans les moments arides et solitaires qui précédent la mort. Moralité puérile et honnête enfin qui n’avait pas seulement pour objet, comme on le proclame aujourd’hui un peu trop fort et un peu trop vite, de maintenir un ordre social que l’esprit du jour conteste.

Et que dire de ces philosophies politiques qui prônent la violence et qui prétendent la justifier, sinon qu’elles contribuent à propager et aggraver, par un phénomène de mimétisme élémentaire et de contagion mentale, ce goût de la violence qui est un des stigmates les plus graves et les plus lamentables de notre époque?

Ainsi, sans vouloir aucunement faire du passéisme, ni gémir « qu’autrefois tout était beaucoup mieux », pouvons-nous lucidement constater l’effritement quotidien de ce code moral qui maintenait la cohésion de nos sociétés et offrait une aide individuelle à ceux qui étaient désireux de progresser vers le but élevé de la vie humaine. Et puisque ce code moral aussi bien que ce but s’effacent peu à peu de la vision collective, nous voici, nous qui pensons et qui nous efforçons, dans l’obligation de retrouver la source, la cause et le moteur de toute moralité. Source, cause et moteur qui est, si l’on regarde bien, dans le désir qu’a le cœur humain d’agir en conformité avec son idéal naturel. On demandera ce que j’entends par là. Je répondrai que toute action généreuse, toute expression de désintéressement spontané, d’intérêt sincère envers quelque personne que ce soit en appellera à cette personne, tout en apportant un bien-être intérieur évident et que la pratique fait voir, à son auteur. Quant à cette personne qui en sera la bénéficiaire, elle en sera d’abord étonné, intéressé, malgré elle peut-être, puis, peut-être malgré elle aussi, l’admirera, ne pourra empêcher son cœur d’en être remué, même si son esprit invente mille arguments pour s’en défendre. C’est parce que la bonté, la générosité, le désintéressement, l’intérêt sincère envers un autre et tous sentiments semblables sont la beauté du cœur humain et ont pour effet d’éveiller la vie du cœur; ce cœur qui chez la plupart d’ entre nous vit la plupart du temps dans son état de sommeil.

Lorsque le désir du cœur est de s’éveiller, s’éveille aussi le désir de vivre en conformité avec son idéal naturel c’est-à-dire de manifester les qualités dont on vient de parler et celles qui leur sont proches parentes. C’est alors que l’homme ordinaire commence à évoluer vers cet Homme Noble dont il est fait l’éloge.

Pour y parvenir (et cela ne concerne-t-il pas tous les lecteurs de ce journal ?), rien n’est plus fructueux ni plus utile que d’examiner parfois, à propos de telle ou telle circonstance, ce que nous faisons ou ce que nous avons fait et de nous demander : est-ce que j’ai agi, est ce que je suis en train d’agir en être humain ordinaire, ou bien ai-je essayé de faire un peu mieux, de m’avancer dans la direction de l’Homme Noble, de l’Homme Sage?

Les gens qui ont entendu parler du chemin spirituel et qui se sentent inclinés à en chercher l’entrée commencent, en général, par la chercher où elle n’est pas. Ils se forgent à son sujet toutes sortes d’idées plus ou moins sophistiquées, remplies d’ésotérisme et de mystère qui sont seulement les projections de leurs propres curiosités intellectuelles. Après bien des recherches vaines, quelques-uns au moins d’entr’eux finissent par comprendre que rien n’est plus simple ni plus naturel que d’entrer sur ce chemin. Il suffit d’ouvrir son propre cœur, de souffler sur les braises qui s’y trouvent, de s’efforcer de le faire vivre par la culture de la générosité, de l’amitié, en pensant aux autres et à leur bien-être physique et moral.

Voilà bien la manière la plus naturelle, la plus saine et la plus belle d’ouvrir cette porte. C’est la manière que notre Murshid nous a enseignée et que nous avons si peu comprise; c’est pourtant la manière des Soufis.