Robert Linssen : Evolution de la mobilité (Musique, danse et spiritualité)


03 Nov 2008

Publié sous le nom de Ram Linssen
(Revue Spiritualité, Numéro 15, 15 février 1946)

Existe-t-il un rapport entre la danse – cet art du mouvement par excellence –  et la spiritualité ?

Certes, oui, si l’on considère cette dernière comme un mouvement spécifique de l’âme. Et ne l’est-elle pas en réalité ?

L’une des caractéristiques essentielles de la révolution spirituelle qui s’accomplit, n’est-elle pas de faire jaillir, telle une vague immense, la notion dynamique d’un mouvement universel, notion qui semble irrésistiblement déferler dans les conceptions les plus variées, dans les secteurs les plus divers de la pensée humaine ?

Les progrès récents de la science ont mis en relief l’existence d’un mouvement perpétuel œuvrant éternellement au cœur des êtres et des choses, en dépit de tout ce que leur aspect extérieur offre de figé et d’immobile.

Le prince Louis de Broglie, membre de l’Institut, n’hésite pas à déclarer que la physique « a pour ainsi dire dématérialisé la matière, en lui enlevant son aspect substantiel, en la réduisant à n’être qu’une forme de l’énergie ». (L’avenir de la science – Plon 1941.)

Les philosophes de l’Inde et de la Grèce antiques avaient déjà, par leur intuition pénétrante, intensément pressenti l’existence du mouvement intérieur des choses.

En ce sens, les découvertes actuelles de la science, ne constituent que la confirmation éclatante du bien fondé d’une intuition perçue par les mystiques depuis les temps les plus reculés.

L’importance fondamentale de cette notion a été mise en lumière de façon magistrale par le professeur Edouard Leroy, membre de l’Institut, dans son cours au Collège de France.

« Où que se portent nos regards, rencontrent-ils jamais des corps immobiles ? Le repos n’est toujours que relatif et apparent. »

« Jusqu’à quel point l’être matériel se mobilise-t-il ainsi devant nous ? » La réponse de l’expérience est significative : à mesure qu’elle croit en précision et en finesse, elle ne trouve plus d’immobilité, ni de constance, mais une trépidation perpétuelle. Plus de termes définis : un devenir incessant apparaît.

« Impossible de contester ce fait. Tous les objets observables se meuvent et les éléments qui composent chaque objet se révèlent dès que l’analyse peut y mordre, comme un prodigieux entrecroisement de flux et d’ondes, un incalculable édifice d’étages vibratoires, si bien qu’à la rigueur du terme, nous ne saisissons dans l’Univers que des mouvements posées sur des mouvements. » (Exigence idéaliste. – Edit. Boivin.)

L’ensemble des êtres et des choses qui forment l’Univers apparaît dès lors comme une multitude de formes variées, apparemment statiques, au sein desquelles œuvre une seule et même vie.

Depuis les profondeurs du monde atomique jusqu’aux lointaines galaxies, le monde phénoménal est littéralement suspendu à la mouvance extraordinaire d’un indéfinissable « quelque chose ».

Il est cet éclair insaisissable, cette « fusée » éternellement fuyante dont l’ensemble des débris éteints forme l’Univers matériel.

Quels sont dans ces conditions, les rapports existant entre l’homme (centre relativement statique) et cette vie profondément dynamique jaillissant perpétuellement au plus intime de son être.

L’évolution ne serait-elle pas en définitive l’expression de la tendance qu’auraient les choses et les êtres, à retrouver la fluidité, la mobilité, la spontanéité de l’essence profondément mouvante dont ils ont surgi et à laquelle sont suspendues leurs existences même ? Ne consiste-t-elle pas en un affranchissement progressif des contraintes du milieu ambiant ?

La Nature, ne procéderait-elle pas, par un travail lent et méthodique, à la recherche d’expressions de plus en plus souples, de plus en plus mobiles par l’entremise de structures de plus en plus complexes ?

Ne chercherait-elle pas, en dernière analyse, la création d’instruments d’expression de plus en plus adéquats à la manifestation, à l’extériorisation du mouvement profond ?

M. Bergson nous montre dans « l’Evolution Créatrice » comment l’histoire de l’évolution laisse entrevoir une ascension lente et progressive de l’intelligence, qui s’est constituée « le long d’une ligne qui monte à travers la série des vertébrés jusqu’à l’homme ».

Cette intelligence apparaît comme procédant à une adaptation de plus en plus précise, de plus en plus souple, de la conscience des êtres vivants à leurs conditions d’existence.

Du minéral jusqu’à l’homme, en passant par l’amibe, il y a progression incontestable de la mobilité.

Le végétal est plus mobile que le minéral. L’animal l’est infiniment plus que le végétal. Quant à l’homme, ne réalise-t-il pas la plus grande mobilité de ce monde ? Encore faut-il ici faire la part du physique et du spirituel.

Pour suivre parfaitement l’ascension progressive de la mobilité à travers l’histoire de l’évolution, il ne faut pas perdre de vue, que cette dernière a déserté le, champs d’expression purement physique pour œuvrer en profondeur dans les sphères du psychisme.

Si nous voulons trouver encore vive, la différentielle d’évolution, nous dit le professeur Ed. Leroy ; nous devons porter nos regards dans le psychisme de l’homme.

Ainsi que l’exprime Marcelin Boule, depuis fort longtemps, les progrès de l’évolution sont bien plus physiologiques qu’anatomiques, bien plus psychiques que physiologiques.

Ne discutons donc pas de la mobilité physique de l’homme par rapport à ses ancêtres animaux, mais constatons que le plan psychologique est également l’objet d’une évolution introduisant dans la vie psychique de l’individu un dynamisme spirituel grandissant.

L’homme primaire est psychologiquement immobile. Il est rivé à ses instincts. Il est esclave de ses passions, et ses appétits égoïstes. Son attachement aveugle aux formes du monde extérieur — qui lui semble l’unique réalité — le conditionne totalement. L’âme mûre s’oriente au contraire vers le détachement.

Dès que le fini humain tend vers la découverte de l’infini divin le délice de celui-ci l’arrache à la magie des limitations engendrées par l’ignorance et l’égoïsme. L’homme parfaitement évolué devient de plus en plus libre. Il est spirituellement de plus en plus mobile.

L’homme ordinaire s’identifie à son corps, à son nom, à sa maison.

Il s’associe à une foule de possessions matérielles ou subtiles.

L’homme évolué se « dissocie » de son milieu. Le premier est rivé à des points privilégiés. Le second tend de plus en plus à s’en affranchir par une sorte de détachement affectueux, qui ne peut être confondu avec une mortelle indifférence.

Il y a dans cette marche évolutive une indiscutable progression vers plus de mobilité et de liberté. En un certain sens ces deux termes pourraient être synonymes.

* * *

Dans l’homme et par l’homme l’énergie des profondeurs est devenue consciente et s’exprime à la surface.

Qu’est-ce que la personnalité humaine sinon une ouverture consciente que s’est pratiquée l’énergie infinie œuvrant dans le cœur profond des choses ? Ouverture qui permet à l’énergie des profondeurs de s’extérioriser, de s’exprimer librement dans le temps et l’espace…

Ouverture qui, grâce au travail lent et méthodique des siècles est devenue le merveilleux édifice architectural que constitue l’homme.

Toutes les activités humaines ne sont-elles pas en dernière analyse, des tentatives d’expression, d’extériorisation plus ou moins complètes du mouvement ? N’y a-t-il pas dans l’évolution une marche croissante vers la Liberté, vers la mobilité ?

L’affirmation krishnamurtienne « Complete vulnerability is wisdom », nous le ferait supposer. (La sagesse réside dans la vulnérabilité complète au mouvement de la Vie.)

Les arts constituent dans leur ensemble une sorte de gamme progressive dans la plénitude d’expression du mouvement.

Depuis l’architecture que Goethe appelait « une musique figée » jusqu’à la danse, expression suprêmement humaine du mouvement, n’y a-t-il pas en effet toute une série de nuances riches et délicates, dans l’expression progressive du mouvement ?

Il est impossible de passer sous silence une des plus remarquables et subtiles de ces nuances : la musique.

Tandis que la sculpture, l’architecture et la peinture nous donnent des mouvements de la Vie, des témoignages figés, la musique et la danse, au contraire, revêtent un caractère essentiellement dynamique.

Ne puisent-elles pas le plus souvent leur richesse dans leur fluidité, dans leur dynamisme, dans la succession de leurs moments variés, ne sont-elles pas une harmonie en mouvement ?

La musique, puissante magicienne, ne parvient-elle pas en effet, à mettre en valeur les richesses, silencieuses et cachées, de moments calmes et solitaires, en les encadrant, soit d’accords majestueux ou de notes humbles et timides. Par ces silences, mis en relief au moyen de contrastes, la musique ne parvient-elle pas à faire jaillir, à projeter en nous, les richesses latentes de l’intériorité inexprimée des choses ?

Le propre de l’évolution spirituelle n’est-elle pas d’ailleurs de nous faire apprécier la souveraine richesse du Silence, ou le contemplateur mort à ses propres limites communie avec l’univers entier.

* * *

Alfred Coilling nous révèle les splendeurs et la profonde spiritualité de la musique dans son livre « Musique et Spiritualité ».

« Retrancher de la musique son caractère spirituel serait supprimer sa raison d’être, car ce serait la détacher de cette âme qui lui ménage une ouverture sur l’infini et lui permet d’en revenir toute chargée d’inexprimable, d’éblouissements et d’amour. »

« La musique va aussi loin que l’âme peut aller. Et si elle émane d’une âme assez forte pour entrer en contact avec Dieu, elle constitue cette révélation que Beethoven plaçait au-dessus de toute science et de toute philosophie. » (« Musique et Spiritualité », par A. Colling – Collection « Présences », Plon.)

N’existe-t-il pas pour la danse et la musique, une sorte d’apothéose dont elles ne sont que des reflets respectifs et cette apothéose ne se réalise-t-elle pas toutes les fois que surgit une fluidité, une souplesse, une agilité d’une telle ampleur, que leur parallélisme avec la Vie, les transfigure en termes de cette lumineuse réalité ?

Les meilleurs compositeurs ne sont-ils pas de simples mais parfaits médiums exprimant en mouvements harmoniques les délices d’une âme visitée par la grâce d’une ineffable et divine présence.

Je ne puis résister au désir de citer ici encore un merveilleux fragment d’Alfred Coilling, au sujet de la musique « âme sonore ».

« Expressive par essence, elle ne cesse d’appartenir à l’inexprimable. Moyen sans doute unique de communication entre les âmes, elle nous confirme dans le sentiment de notre absolue solitude. »

« Elle nous dépersonnalise, en exaltant à l’extrême tous les éléments de la personnalité. Soumise à des règles, à des lois extraordinairement précises, elle parvient seule, à suggérer l’indéfini, l’insondable, le mouvant, l’insaisissable. »

« Manifestation supérieure de la spiritualité elle ne requiert pas d’intelligence, mais elle ne l’exclut pas non plus. »

N’en est-il pas de même de la danse, et en général de toutes les expressions de la mobilité ?

La réalisation d’une danse parfaite n’inclut pas nécessairement l’intelligence au sens habituel de ce mot, mais elle ne l’exclut pas non plus. Nous dirons même qu’elle implique spontanément l’une des formes les plus élevées de l’intelligence : l’intuition.

Qu’est-ce que la danse idéale, sinon que l’expression la plus parfaite, la plus souple et la plus vivante des élans créateurs qui surgissent dans les profondeurs de l’âme de l’interprète.

La fréquence, l’ampleur de ces élans créateurs sont intimement liés à l’épanouissement de l’intuition.

Ne nous étonnons donc pas du caractère sacré de la danse chez les orientaux.

La danse n’est pour eux, que l’extériorisation dans le temps et l’espace d’un mouvement dansé dont les origines profondes sont essentiellement spirituelles.

Si tout l’art du poète consiste, comme le disait Vishvanatha, à devenir le parfait réceptacle de la « saveur », celui du parfait danseur consiste à appréhender dans leurs phases premières les élans d’un dynamisme empruntant sa richesse à l’essence profonde des choses.

Une double condition semble requise pour porter la danse vers les ultimes sommets d’harmonie et de mobilité : d’abord de la part de l’interprète, une disposition intérieure spécialement dépouillée de conscience de soi, un dynamisme intense, accumulant les richesses explosives de l’énergie à faire jaillir; ensuite, une souplesse, une sensibilité, une agilité cultivées, portées à leur plus haut épanouissement depuis l’âge le plus tendre : souplesse, sensibilité, agilité qui porteront fidèlement les empreintes mouvantes des phases successives de l’élan créateur.

Le parfait danseur ne peut être donc qu’un homme complet, parfaitement harmonisé.

L’homme complet est celui dont les qualités d’intelligence et d’amour ont atteint leur plein épanouissement dans une harmonie totale. Le caractère complet de cette dernière lui permet d’adhérer à chaque instant au Présent. Cette adhérence au Présent est la condition indispensable d’une efficience d’action maximum. La science nous fait envisager les êtres vivants comme des transformateurs d’énergie en mouvement. L’homme évolué, le Sage, et tous ceux qui méritent la qualification d’ « êtres spirituels » réalisent le maximum de rendement possible au cours de leurs transformations énergétiques.

Il est d’une urgente nécessité que chacun prenne d’abord pleinement possession de lui-même, regroupe et coordonne ses forces dans un sens radicalement différent des orientations passées. L’évolution de la science, la précipitation des événements nous montrent que les conceptions statiques de l’existence humaine et de Dieu sont révolues. L’art lui-même ne peut échapper à cette exigence d’un dynamisme nouveau.

Ram LINSSEN.