Pascal Ruga : Existe-t-il une Technique d'approche du réel ?


14 Jun 2008

(Causerie-introduction pour la réunion des « amis du Zen »le 29 janvier 1956.)
(Revue Etre Libre. Numéros 122-124, Janvier-Mars 1956)

Chers compagnons, si nous éprouvons le désir de nous réunir, il est indéniable que c’est afin de nous entraider et de promouvoir ainsi le sens de nos recherches et de nos réalisations; mais si l’on nous demandait de définir un but commun, peut-être répondrions-nous paradoxalement que nous n’en avons aucun ! Nous n’avons aucun but, parce que nous savons bien que nous ne ferions alors que projeter dans l’avenir une idée dont le désir secret (malgré notre apparente bonne foi), est de s’évader de ce qui est maintenant. Néanmoins, si notre interlocuteur insistait sur la possibilité de définir un but déjà en formation dans le présent, nous ne pourrions que lui répondre : aucun but n’est valable par le fait que dès que nous tentons de l’énoncer nous l’emprisonnons dans un concept. Que ferions-nous d’un prisonnier, alors que la vie réalisée est liberté pure ? Et pourtant, nous sommes presque tous des conceptualistes, surtout en occident, où l’intellect s’est taillé la part du lion, occasionnant ainsi une grave et profonde séparation dans la texture unitive de notre âme. Voilà pourquoi nous désirons que nos réunions ne donnent pas dans l’écueil d’un groupe à parlotte où l’esprit de confrontation et de débat risquerait de l’emporter. Notre ami Chappuis me disait dernièrement que : « nous devons être des miroirs les uns pour les autres, et rien de plus. » Et c’est vrai ! S’il y a une chose à laquelle nous sommes sensibles, c’est effectivement à cette autorévélation qui peut naître en chacun de nous de la somme réunie de nos expériences les plus diverses. Aussi, il est très important que nous nous exprimions tous, même si quelques-uns d’entre nous doivent le faire avec difficulté, nous aurons à cœur de nous comprendre et de nous aimer. Nous aimerions qu’à chacune de nos réunions, l’introduction de nos divers entretiens fût donnée par un ami différent. Nous devons éviter qu’il ne se forme parmi nous ce que l’on appelle communément des chefs de file. Un maitre Zen a dit : « Une différence d’un dixième de pouce, et le ciel et la terre se trouvent séparés. » Contrairement à ce que l’on pourrait croire, cela n’implique aucun nivellement, chacun est ici accepté selon sa texture personnelle, selon ce qui lui est propre, sans aucune distinction provenant d’une quelconque hiérarchie.

Il y a dans tout groupement, un côté agglomérant presque fatal auquel l’individu s’identifie souvent, soit pour satisfaire son moi avide d’un accroissement de puissance et ainsi se dresse contre un esprit réel de groupe; soit pour s’en remettre à d’autres du soin de résoudre ses propres problèmes, ce qui est une démission de la personne au profit d’une paresseuse routine plus ou moins grégaire et asservissante. Nous avons déjà tant souffert, et surtout ces dernières décades des ismes politiques, religieux ou culturels, que ce mot même de groupe en a acquis une certaine péjorativité. Aussi nous ne songeons pas à former un groupe dont la raison d’être serait la fixation à un idéal ou à n’importe quel autre ordre d’idée. Aucun prosélytisme ne nous anime, car nous savons que le processus de libération ne s’active en chacun de nous que si nous savons le découvrir et le supporter seul. Ce que l’on appelle l’esprit de groupe ne peut que fausser l’optique de celui qui s’y adonne, voilà pourquoi nous ne saurions nous soumettre à une exclusive ni ne nous laisser prendre au piège des oppositions.

Une des premières choses dont il faut bien nous convaincre, c’est que le réel ne se poursuit pas. Nous n’avons aucun pouvoir de le révéler en nous à l’aide de techniques plus ou moins progressives. Nous devons nous attacher à comprendre qu’il n’est donné à personne d’appréhender le réel comme étant une entité que l’on conquiert de haute lutte. On ne peut dualiser la nature propre des choses pour en atteindre l’unité. On ne peut être en même temps en deçà et au-delà de ce que nous sommes. Il n’y a de réalité que celle qui nous habite maintenant, qui, si conditionnée soit-elle par le grand jeu de l’existence, n’en est pas moins représentative de notre totalité, que celle-ci soit révélée ou non à notre conscience. Certaines pratiques que notre ami Robert Linssen qualifie très justement comme une « érotisation de la pensée », présentent l’accès au réel un peu comme la conquête d’une friandise. Il n’y a pas de friandise à atteindre ! Tout est en nous déjà, mais quelque chose en nous veut l’ignorer, parce que nous aimons notre esclavage, nous aimons nos passions et nos désirs sans lesquels la vie nous semble vide et morne. C’est une croyance comme une autre à laquelle nous nous identifions. Nous créons toutes nos résistances parce que nous ne voulons pas voir la fin de notre esclavage. Le doute que nous avons de notre possible intégration au réel est secrètement voulu par notre moi. Tant que nous croyons que l’intégration au réel ne nous habite pas, nous sommes portés par cette croyance à nous forger des techniques d’accès au réel qui ne seront souvent que le paravent de notre mauvaise conscience. Bien entendu, dans ce sens, toutes les techniques sont illusoires et elles ne peuvent encore que renforcer les phantasmes dualistes qui nous tiennent contractés sur notre moi comme en un mauvais rêve. Certes, peu d’entre nous peuvent se targuer d’éviter cette dualité à laquelle nous semblons inexorablement reliés. Nous sommes tous plus ou moins ballotés par un dualisme d’où s’engendrent de multiples ambivalences; mais nous devons comprendre la distance qu’il y a entre consacrer cette dualité comme absolue et simplement voir que nous en subissons la loi. Nous en subissons la loi parce que nous avons la certitude que notre moi est une entité indépendante, notion que la science ne reconnaît plus aujourd’hui. Chacun de nous, consciemment ou inconsciemment, cherche à manifester sa prédominance sur les choses. Et pourtant, la grande expérience libératrice ne peut dissiper les nébuleuses constructions de notre moi que dès l’instant, où pour employer une expression d’Hubert Benoit dans sa « Doctrine Suprême » nous ne reconnaissons plus le moi en tant que distinct.

Voyons le problème sous un autre angle. Comment éviterons-nous de nous cristalliser autour d’une idée, l’idée du moi, puisque nous savons que la vérité est vivante et qu’elle ne saurait s’arrêter à aucune cristallisation ? Certes, quoi que nous fassions, il importe d’être lucide envers nous-mêmes, d’éclairer chaque instant de notre vie. L’acte d’intégration au réel n’est pas autre chose qu’un acte de totale lucidité que nous ne devons pas confondre avec une idée, avec une simple projection de l’intellect. Par cet acte, nous dissipons cette part d’erreur et d’illusion que nous acceptions familièrement comme étant notre réalité de tous les jours. Nous nous ouvrons au réel en découvrant notre réalité profonde, celle des poètes, celle qui est création constante. Nous étions exilés dans un cauchemar, et voici que la source de vie est retrouvée. Mais la plupart des hommes dorment, ou ne sont éveillés qu’à moitié, et nous souffrons de ce demi-éveil. C’est alors qu’il sied de nous demander s’il n’existe pas certains moyens autres que cette lucidité dont nous parlions, en un mot, des disciplines, qui activeraient notre processus de libération ? Et nous arrivons au point crucial de notre recherche. Avant d’aller plus loin, écoutons ce que nous dit un maitre Zen renommé : Houang Po. « Aussi longtemps que vous vous occuperez de « moyen », vous dépendrez toujours de faux instruments. Quand réussirez-vous ? N’avez-vous pas entendu répéter « abandonnez toutes choses comme si rien ne vous appartenait, vous gaspillez vos forces à faire le fanfaron. » Et bien, nous voilà bien arrangés !… Puisque nous sommes en veine de citations, tournons-nous vers un autre maitre Zen, le célèbre Hui-Neng : « Mais dès le commencement il n’y a pas dans notre propre nature, une seule chose qui puisse être atteinte. Si l’on conçoit ici la moindre chose capable d’être atteinte, bonheur et malheur sont présents aussitôt, et ce n’est là rien d’autre que se préoccuper et s’abandonner aux rêveries. » Et c’est vrai, déjà, nous cherchions les moyens pour devenir sage. Penser qu’il existe un moyen d’activer notre processus d’intégration c’est donner corps à ce processus, c’est le situer, c’est encore activer la prolifération du moi, c’est de nouveau se faire prendre au piège des apparences. Ah ! comme cela nous semble difficile de vivre libéré de soi, de vivre comme « Le lys des champs »; et pourtant le Zen nous dit que la réalisation n’implique aucune complexion, que le « Satori » est d’une vertigineuse simplicité, qu’il n’y aurait qu’à « lâcher prise », lâcher prise sur tout. Cette détente libératrice que nous pressentons intuitivement en chacun de nous est au-delà de toutes valeurs oppositionnelles, au-delà de l’ombre et la lumière. C’est quelque chose d’ineffable, d’impensable, qu’un seul nom prononcé ici ne pourrait qu’inévitablement corrompre.
Comment défaire le réseau de nos agitations ? Nous souffrons et plutôt que de voir les causes réelles de notre souffrance, nous préférons détourner la tête et, en même temps, nous espérons écarter notre souffrance par des demi-mesures, par des palliatifs qui ne pourront que nous enchaîner encore un peu plus dans une sorte de fausse sécurité avant l’explosion d’une crise plus violente que la précédente. Nous ne laissons pas s’épuiser la souffrance, afin de mieux la reconnaître, et de faire ainsi qu’elle se dissolve d’elle-même; nous préférons la bloquer dans son mouvement, croyant ainsi la suspendre, alors que nous ne faisons que la refouler dans les abîmes de notre moi. Que faut-il pour reconnaître notre souffrance ? Il nous faut : lucidité, force et patience. Ce sont là les trois gardiens de notre potentialité d’éveil.

Nous n’avons rien contre les techniques en elles-mêmes, tant qu’elles se limitent à des objets précis : diététique, santé du corps, métiers, les diverses expressions artistiques, etc., et ce ne serait que pure folie, de nier la nécessité de telles techniques; toutefois, dès qu’une technique s’arroge le pouvoir de nous faire accéder au réel, nous crions : casse-cou ! On n’accède pas au réel par un acte de volonté déterminé, tout acte de volonté sur soi, si élevé puisse-t-il paraître participe encore d’une accumulation égotiste. C’est une accentuation de la crispation du moi. Nous sommes loin du « lâcher prise » ! Il est évident qu’un homme tendu par les mille soucis quotidiens nous apparaîtra en butte à plus de difficultés pour se réaliser, qu’un homme partiellement détendu par certaines techniques. Cependant, prenons garde que nous ne fassions de cette constatation un critère absolu. Très souvent une maturation spirituelle est précédée par une douloureuse expérience. Avant que ne s’ouvre en nous cette vie nouvelle dont nous avons tous plus ou moins l’intuition, il n’est pas rare que nous n’ayons à faire face à une ultime provocation de la vie, nous y faisons face avec ce que le penseur indien Krishnamurti, appelle « le profond mécontentement ». Ce profond mécontentement prend parfois possession de nous, jusqu’à la nausée. Cette crise est l’expression d’un état de révolte, c’est la lutte entre deux éléments contradictoires qui se déchirent en nous.

Les techniques, telles qu’on les envisage habituellement, procèdent par séparation et ordination d’entités, alors que le réel (selon la connaissance toute intellectuelle que nous pouvons en avoir) transcende toute séparation au service d’un principe unitaire où l’idée même de séparation disparaît en tant qu’identification. Comment trouver l’union de deux valeurs si dissemblables ? Ne risquons-nous pas de nous trouver bloqués entre les deux déterminantes d’une dialectique qui sont condamnées à ne pouvoir jamais se rejoindre ? Il faut voir le problème être lucidement passif devant lui, laisser l’expérience s’imposer d’elle-même sans que nous la forcions à se manifester, car il ne faut pas que nous en devenions les prisonniers. En vertu de cette « Intelligence Indépendante » dont nous entretient Hubert Benoît dans sa « Doctrine Suprême », nous gardons nos distances avec n’importe quelle expérience, tout en lui laissant le champ libre. Provoquer volontairement une expérience ne peut que fortifier le moi, ce moi dont nous ne connaissons que trop la richesse de ses ruses, pour tout dire, de ses diableries !… Essayons de nous voir sans juger et sans condamner nos multiples actions et laissons nos expériences se manifester sans préméditation; ainsi, il nous sera donné de voir nos problèmes jusque dans leurs derniers retranchements où ils se dissoudront d’eux-mêmes. Nous reconnaîtrons alors qu’il n’y avait pas de problème, que nous n’avions créé que de faux-problèmes.

Il est dans l’ordre des choses que l’état de lucidité ne précède pas, comme on pourrait le croire, la réalisation, mais il est la réalisation. Nous pouvons être touchés par quelques éclairs passagers de la connaissance, cependant, ce ne sera point une connaissance libérée de ses effets et se réalisant en une merveilleuse disponibilité, sans passé, sans avenir, immédiate et gratuite dans sa présence. Ces éclairs de connaissance qui, parfois, viennent illuminer notre moi jusqu’au bord de l’extase, nous devons bien reconnaître qu’ils viennent à nous plus que nous n’allons à eux. Krishnamurti dit : « La liberté est toujours au commencement, pas à la fin. » Voilà la voie que nous proposons tout en sachant que nul chemin particulier n’existe !… Prendre la voie, « le Tao » n’est pas un choix, c’est retrouver l’essence unitive du réel au-delà de tous les lieux et de tous les temps privilégiés. L’état d’intégration n’est pas un état réservé, et d’autant moins, n’étant réservé qu’à l’homme !… C’est un état présent à toutes choses, mais nous ne voulons pas le voir parce qu’en nous est née une volonté d’opposition que nous chérissons jusqu’au jour où nous reconnaissons qu’elle ne fait que nous maintenir dans une illusion que nous prenions pour le réel. Est-ce à dire que le jeu des oppositions soit nécessaire ? Cette question reste sans réponse par le fait que le réel ne se range dans aucune catégorie; il est ce qu’il est au-delà de toute justification. Peut-être que l’élément sensible de notre nature est relié au jeu singulier d’un univers qui joue à se perdre afin de connaître la joie de se retrouver ? Si notre vie nous apparaît comme étant un cauchemar, c’est que le jeu a redoublé d’ardeur et que nous sommes pris par lui. Si nous sommes lucides, il est possible de sourire intérieurement tout en assumant des taches ingrates ou même en subissant un destin tragique. C’est cela la paix intérieure : Retrouver la règle du jeu en évitant l’obstacle de nous croire le meneur ou l’un des meneurs du jeu, ou encore que nous soyons menés par un meneur plus ou moins suprême !… ce qui ne pourrait qu’être qu’une contradiction flagrante avec ce que nous nommons en gardant prudence et réserve : le fondement divin,

Rien ne mène le jeu; rien est ici presque un synonyme de réel. Dans l’Orient, c’est la notion de « vide » qui prévaut, et nous ne pourrons que constater l’unité de ces deux termes. De sentir cela donne un vertige où nous savons que tout est possible puisque rien n’est voulu !…

Nous efforcerions-nous vers quelque chose du moment que nous sommes rien ? Notre soi-disant humilité de créature ne serait-elle, en fin de compte, qu’une évasion de plus afin de n’avoir pas à lever le dernier voile d’un attachement à notre désir d’être ?… Surtout, ne nous arrêtons pas sur la somme d’efforts qu’il nous faut accomplir pour nous réaliser, car c’est plutôt le non-effort qui doit nous guider. Envisager une réalisation comme très difficile est encore je le crains une évasion de plus. Nous nous fixons sur la difficulté pour n’avoir pas à la dépasser. Au plus profond de nous-même, cachée dans les replis de notre moi, une paresse sourde et veule nous tient englué autour de notre cher ego. Et pourtant, disons-le encore une fois, ce n’est pas par une action volontaire que nous dénouerons le nœud de notre moi, mais sachons que celui-ci se dénouera de lui-même, comme un nuage disparaît dans le ciel bleu, comme un nuage dans le grand ciel de vérité où il était né. En somme, il était lui-même grand ciel de vérité, mais on ne sait pourquoi était née l’idée étrange de s’en séparer ? Et l’idée devint nuage et, par cette nouvelle genèse, la séparation fut consacrée; et la souffrance construisit son enfer et ses paradis imaginaires. Cependant, ce n’est pas du tout en fonction d’une volonté du grand ciel de vérité que s’est dissout le moi-nuage. La réintégration ne se situe dans aucun temps et aucun point de l’espace. Aussi, peu nous importe la chaîne des causes et des effets, « la chaîne des causes interdépendantes » comme disent les bouddhistes.

Le moi-nuage n’a jamais disparu puisqu’il n’a jamais existé !… Ce que nous appelons généralement exister, n’est presque toujours qu’un ersatz de l’existant. Oh ! paradoxe ! l’immersion dans le réel ne peut se faire sans que la pensée ne devienne paradoxale. Le paradoxe est un plaisir des dieux.

Le grand ciel de vérité joue… oui il joue à la création (une création dépersonnalisée) et un des attributs du jeu s’appelle le moi-nuage, et voici que moi-nuage publie ses origines (c’est toujours dans le jeu, si cruel puisse-t-il nous apparaître) se personnalise, s’enfle parfois démesurément jusqu’à en cacher le soleil. Il s’est si bien identifié à lui-même ce sacré petit moi-nuage qu’il s’entête à ne vivre plus que dans le reflet de son image !… un joli petit moi-nuage Narcisse !… et il ira naturellement ainsi jusqu’à ce qu’il crève de sa belle mort et tout redevient grand ciel de vérité où ce qui « est » ne se manifeste plus dans la distinction mais dans l’unité qui est amour. « C’est lorsque tu perdras ta vie que tu la gagneras », a dit le Christ, c’est là la vertu profonde de toute mort, elle est, pour employer une dernière fois une expression de Krishnamurti « une vulnérabilité au réel ».