Jacques Masui : Expérience libératrice et connaissance de soi


16 Sep 2015

(Extrait de l’ouvrage collectif d’hommage : Roger Godel – De l’humanisme à l’humain, Éd. Les Belles Lettres, 1963)

jacques masuiJacques Masui (1909-1975) était éditeur. De 1963 à 1970, il a dirigé la Revue Hermès chez Fata Morgana. Il était animateur des « Cahiers du Sud » et fondateur de la collection « Documents spirituels » chez Fayard.

C’est par Mircea Eliade que j’ai connu le docteur Godel. Notre première rencontre remonte à 1950 alors qu’il préparait ses Essais sur l’Expérience Libératrice.

Je me rappelle avoir été immédiatement frappé par l’ac­cent de conviction profonde qui émanait des propos de ce médecin hellénisant. On sait, en effet, que dès son plus jeune âge, Socrate exerça sur lui une attraction irrésistible, plus tard doublée par celle de la science ou, plus exactement, par les disciplines que la science impose à ceux qui se donnent à elle. Chez l’un comme chez l’autre, ce qu’il cherchait c’était avant tout une méthode, une démarche efficace, pour appréhender le réel. En praticien, les idées platoniciennes ne l’intéressaient guère, mais bien davantage la maïeutique. Comment utiliser les facultés mentales et, particu­lièrement, au moyen de quelle épistémologie pénétrer l’étoffe des choses, atteindre le concret absolu ?

En vieil étudiant des techniques de réalisation spirituelle, sur­tout asiatiques, il m’intéressait beaucoup de connaître les opinions d’un médecin attaché non seulement à la science et au patrimoine grec, mais désireux aussi de pénétrer les arcanes de l’esprit par de nouveaux biais. Je ne me doutais pas, avant de le connaître, qu’il était déjà passé par l’Inde où il avait eu la chance insigne d’approcher le Maharshi ainsi que de pouvoir s’entretenir avec le maître de Trivandrum, Srî Krishna Menon.

Le choc produit par ces personnalités avait dû être violent et avoir en quelque sorte complété une formation à laquelle il ne manquait plus qu’une démonstration vivante, en acte, immé­diatement accessible.

Dès notre premier entretien, dans cet appartement du Palais Royal, où j’habitais alors, le docteur Godel devait longuement me parler de ces deux « délivrés vivants », du second surtout, auquel il demeura fidèle jusqu’à la mort — (Krishna Menon était disparu peu de temps avant le docteur) — ne lui avait-il pas confirmé l’efficacité de la démarche socratique ? Ne retrouvait-il pas en lui la même sagesse agissante, ce même taon insidieux s’efforçant de nous éveiller à notre nature véritable ?

Nos entretiens me furent très profitables et lorsque les Essais parurent, je les saluais comme de nouvelles portes s’ouvrant vers des profondeurs de l’intériorité jusqu’alors trop négligées. Dans ces Essais, il n’ouvre pas seulement des portes permettant de plonger dans l’intériorité de l’être et d’atteindre son centre idéal, il diffuse également un nouvel état d’esprit, une nouvelle disposi­tion mentale chez le chercheur formé à la science et à la raison. Avec une absence complète de parti-pris, il s’efforce d’approcher la nature intime de l’homme grâce aux expériences fondamentales qui permettent d’y accéder. Il les passe en revue avec un regard très lucide et le souci de ne jamais céder à la tentation du néophyte qui rejette toutes les voies hormis, celle qui lui paraît être l’exclusive vérité.

D’autre part, le docteur Godel ne s’est pas laissé captiver par les sirènes orientales, il n’a pas non plus été repoussé par tout ce que l’Orient offre d’insolite ou de répugnant pour l’Européen. Sans jamais se départir de l’attitude du savant devant le matériel à étudier, il a su dégager des contingences et des préjugés communs à toutes les races ce qu’il y a d’essentiel dans l’expérience spiri­tuelle du sage hindou et qui n’appartient ni à une tradition ni à une religion. Il s’est avancé au cœur du problème, dépassant tou­tes les formes qu’elles peuvent revêtir. Il s’est attaqué au phéno­mène lui-même et, à cet égard, on peut considérer ses Essais comme une « Introduction à une phénoménologie de l’esprit » ou de l’homme à l’état pur.

Le docteur Godel a eu des prédécesseurs dans la voie où il s’était engagé ; mais assez peu nombreux avant lui, me semble-t-il, sont ceux qui avaient placé l’étude de l’expérience mystique (car, au fond, c’est d’elle dont il s’agit), sur le plan scientifique. Elle ne constitue plus pour lui un épiphénomène ou une manifesta­tion aberrante relevant de la pathologie ou de l’étude des reli­gions, mais au contraire, une catégorie propre à l’homme en gé­néral et le but ultime de son existence.

Lorsque l’on considérera plus tard la trace laissée par le doc­teur Godel on s’apercevra qu’il fit partie de cette petite équipe d’hommes de science de bonne volonté qui ne sont plus entière­ment satisfaits par leur discipline dont les méthodes d’investiga­tion leur paraissent étrangement étroites. Pour rendre compte des choses telles qu’elles sont, pour remonter à la source origi­nelle d’où les mondes intérieurs sont issus et, enfin, pour nous réaliser dans notre nature essentielle, il apparaît à ces chercheurs que l’on refuse trop souvent les solutions pratiques découvertes par la religion et par la philosophie.

Bien que fidèle à l’attitude critique et aux critères ration­nels, le docteur Godel entend se fixer dans le concret, ne jamais perdre de vue l’expérience. Démarche pragmatique ? peut-être (d’ailleurs, n’a-t-il pas fortement subi l’influence des savants an­glo-saxons ?), mais d’un pragmatisme nouveau qui veut tenir compte de toutes les données d’où qu’elles viennent et n’ériger aucun système. Encore une fois, dans la pensée grecque ce qui l’intéresse, c’est la méthode, c’est la praxis et non les systémati­sations. Seules, les pensées qui reflètent une réalité vécue, une force à l’œuvre, reconnue et apprivoisée, retiennent son attention. C’est ainsi que le Noûs lui apparaît non comme une hypothèse spéculative ainsi que le considère depuis longtemps l’école, mais une « réalité essentielle, fondamentale, agissant en nous et à travers nous autant que théorétique » [1]. Cette réalité trouvée chez les Grecs, qui la poursuivaient par la philosophie au sens pre­mier, il devait la découvrir toujours vivante et efficace chez les sages indiens, qu’il assimile au philosophos : « Ma surprise fut grande, écrit-il, quand nous fûmes arrivés en Inde, d’entendre parler un témoin vivant de l’expérience signa­lée depuis des millénaires. Son enseignement procédait de la mê­me source, conduisait à une évocation identique et témoignait également d’une intelligence étincelante. » [2].

À partir de ce moment, le docteur Godel n’a de cesse que de comparer les sources de la sagesse de l’Inde avec celle de l’Anti­quité. Il découvre alors avec émerveillement qu’elles sont identi­ques et qu’il s’agit toujours de la même science spirituelle. Ayant su lire Platon, il constate que certaines de ses déclarations par la bouche de Socrate, sont absolument semblables à celles d’un sage indien formé à l’école de Shankara. Après plus de deux mille ans, il entend résonner des paroles depuis longtemps devenues livres­ques et figées, en Occident. Il remonte le courant qui mène à la source existentielle de toute sagesse, il retrouve le sens profond du « gnothi seauton », du « connais-toi (toi-même) ».

En un mot, il se trouve plongé dans le climat d’une pensée encore créatrice, qui laisse affleurer sans cesse un spirituel vivant, en action, si l’on ose dire, avant que l’intelligence ne s’en empare pour des développements spéculatifs qui seront joie mais aussi pétrification, mort.

Aussi longtemps que le docteur Godel n’a pas découvert l’Inde, les enseignements de Socrate et sa maïeutique demeurent un sou­venir du passé, un merveilleux idéal impossible à faire revivre, pour pénétrer la nature intime de l’homme. D’ailleurs, comment les allier au langage scientifique contemporain « qui ne connaît point d’autre lumière que celle dont la physique moderne définit la structure » [3].

Après sa rencontre avec le Maharshi, admirable vestige de la sagesse védique, et après ses multiples entretiens avec Srî Krishna Menon, plus aucun doute ne subsiste : la connaissance de soi peut être menée expérimentalement, le Noûs peut être atteint et ressen­ti agissant en nous. Il est la lumière qui illumine le jivan-mukta (libéré vivant).

Le docteur Godel n’ignore pas les difficultés quasi insurmon­tables qui empêchent l’homme de science du type classique d’ac­cepter et même, de considérer comme valable une expérience purement subjective, mais, dit-il, « la réserve et le scepticisme de l’Occidental résultent de son héritage intellectuel. Sa discipline scientifique lui interdit de croire à l’existence de faits non des­criptibles, non mesurables, indémontrables ». Et il ajoute : « Quand l’intellect s’est durci dans la routine de ses conditionnements, il proteste avec la force de l’inertie contre toute invitation à accueil­lir une donnée étrangère à ses méthodes ».

D’avance, il répond à l’enquêteur sceptique qui veut obtenir pour garanties des preuves objectives, matérielles : « Ses exigen­ces ne seront jamais satisfaites puisqu’il prétend soumettre à des critères objectifs une réalité vivante qui transcende l’objectivité et la matérialité ». Il pense qu’il faut introduire dans la recherche scientifique une dimension dont les positivistes rationalistes in­transigeants ont toujours voulu se passer : la dimension humaine. Chose étrange, elle n’a jamais été absente puisque l’on s’aperçoit de plus en plus qu’elle déjoue les précautions des observateurs. Car aussitôt que l’on en tient compte, non seulement les observa­tions se font plus justes, mais on voit se profiler l’homme à l’état naturel, dépourvu de tout conditionnement. C’est lui, d’après le docteur Godel, qui doit devenir le champ de nos futures investi­gations. Les Grecs, certains Grecs prédécesseurs d’Aristote, avaient ouvert une voie qui s’est rapidement perdue dans les sables de la spéculation (on sait où devait mener l’outil intellectuel…). Par contre, les sages de l’Asie, peu enclins à la spéculation pour elle-même, mirent au point des techniques pour circonvenir le soi : ce sont elles, affirme le docteur Godel, que nous devons examiner attentivement aujourd’hui, jaugeant minutieusement leurs résul­tats. Après les avoir étudiées avec le soin que l’on sait dans son maître-livre, il déclare avec force que « les sciences biologiques et la médecine devront poursuivre leurs travaux vers des dimen­sions ignorées jusqu’ici » [4].

Les Essais, entre autres choses, sont un appel à ses pairs, afin que, rejetant tous préjugés, ils modifient de fond en comble le regard qu’ils portent sur l’homme. Toutefois, vivant dans un mon­de aux dimensions limitées à ses moyens de connaissance, le sa­vant peut-il en sortir sans les transcender ? Vis-à-vis du réel il est comme placé devant une sphère dont il ne verrait jamais qu’une seule face, la moins éclairée : comment décrire l’autre ? Comment parler de l’impensable ? Il semble cependant que si on ne peut ni en parler ni encore moins le décrire, certains hommes possèdent le singulier pouvoir d’accéder à ces dimensions supra-rationnelles et de faire, en quelque sorte, le tour complet de la sphère, obtenant ainsi une vision du réel total. Ces hommes sont les « libérés-vivants » tel que fut le Maharshi. Pour le docteur Godel ils témoignent qu’il « peut être donné à l’homme d’accéder à une conscience du réel dans une absolue transcendance de la pensée ». Cette expérience, il la nomme libératrice (de nos « di­mensions » limitées qui nous retiennent du côté obscur de la sphère).

Dans les années qui suivirent la publication des Essais, le docteur Godel chercha moins à démonter les mystérieux méca­nismes qui permettent au délivré-vivant de s’identifier au réel, qu’à convaincre les chercheurs à s’engager dans la voie de l’expé­rience libératrice, seule capable de répondre aux antinomies de la science car, dit-il, « ce que les hommes de science recherchent aujourd’hui, c’est l’unité secrète, le substrat caché sous la diver­sité des figures… au niveau de ce substrat, l’objet et le sujet se résolvent l’un dans l’autre » (Ibidem., p. 73.).

En définitive, tout doit se résoudre dans une révision totale de la fameuse « théorie » de la connaissance, qui pour être valable doit être basée sur une expérience positive et non sur des données abstraites. Or, l’expérience positive du réel inté­rieur ne peut pas être exprimée ni démontrée par un observa­teur extérieur, muni de ses appareils d’enregistrement aux aguets : ils peuvent nous instruire sur les particularités et les réactions d’un organisme en voie de transformation profonde, mais ils sont incapables, à jamais, de nous communiquer l’état de coïncidence entre l’absolu et le relatif. Il n’y a pas de com­mune mesure entre cet ordre de connaissance et celui de la science. Comment pourrait-elle atteindre cette condition où l’être parvient à la sensation de lui-même à l’état pur, car il s’agit bien d’une sensibilité supérieure où l’on s’identifie brusquement avec la source de tous les pouvoirs de l’homme ? C’est dans la subjectivité suprême qu’éclate l’Objectivité totale, les choses étant enfin vues telles qu’elles sont. Rien ne peut en rendre compte exactement et personne ne peut en parler, si on ne l’a pas éprouvé soi-même : les signes indubitables de la « réalisation » ne manqueront pas, témoignages du passage de la Lumière.

Toute l’œuvre du docteur Godel a tendu à nous décrire les multiples chemins d’approche vers cette expérience fondamen­tale, à inciter les esprits positifs à la considérer avec autant de sérieux que la plus évidente épreuve de laboratoire. Puisse sa leçon être entendue afin que « l’homme sonde les régions béné­fiques de sa propre nature. Il lui manque de connaître l’éter­nel » [5].

Jacques Masui

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1 Cf. Le critère d’Évidence dans la recherche de la Connaissance de Soi, p. 9, Bruxelles, 1958.

2 Cf. La Sagesse selon les Traditions indienne et socratique, in Synthèses, Bruxelles, mars 1957, p. 17.

3 Op. cit., p. 18.

4 Cf. Essais sur l’Expérience Libératrice, Paris, 1952, p. 35.

5 Cf. Le critère d’Évidence, etc., p. 16.