Reynold Welvaert : Extrait d'une lettre adressée à Krishnamurti 


02 Aug 2008

(Revue Etre Libre. Numéros 98-99-100, Octobre 1953 – Janvier 1954)

Lors de notre dernière entrevue, j’ai posé la question « Comment réaliser cette intégration de nous-mêmes, dans laquelle nos émotions, nos pensées se coordonnent spontanément ; ce qui procure en nous cette unité fondamentale dans laquelle il y a la paix? ». — Nous sommes tellement savants de philosophie, de lecture, d’expérience, nous avons des réponses toutes prêtes à de nombreuses questions comme des recettes et nous sommes incapables de faire taire cet imitateur savant qui est en nous, la plaque du phonographe tourne toujours et nous sommes pris dans le circuit qui va du connu au connu de la mémoire répétitive. Cependant nous connaissons cela et par moments nous luttons contre ce processus de mémoire, ainsi nous cherchons à jeter par dessus bord cette partie de nous-mêmes qui nous gêne, alors une confusion s’établit en nous, une destruction s’opère par manque de compréhension, un sentiment de frustration s’établit en nous car il y a un rejet d’une partie de notre être.

Comment sortir de cette cruelle dualité ? Comment découvrir cette unité?

Notre dialogue s’établit à peu près en ces termes : « Que cherchez-vous? » ma réponse « Cette intégration ». « Connaissez-vous cette intégration? » ma réponse « Non ». — Votre réponse : « Comment pouvez-vous rechercher quelque chose que vous ne connaissez pas ?… Pouvez-vous rechercher à connaître Dieu, l’Amour, la Vérité, l’Inconnu?… Cela est impossible, vous comprenez cela?… Alors si toutes les voies habituelles sont sans issues, que faire ?… Si vous comprenez que votre mental ne peut ni juger, ni comparer, ni s’analyser, etc… que faire?… Lorsque je veux vous comprendre, comment dois-je procéder? Je vous vois avec votre mental bien compliqué, je vois votre costume. Je dois le sentir et tout cela sans juger, comparer, etc. et alors je puis découvrir… Lorsque vous voyez un beau coucher de soleil, quel est votre état d’être?… Plein de quiétude, dans un état de perception sans qualification de beau ou de laid, cela vient après lorsque l’état de perception a cessé.

C’est dans cet état d’immobilité du mental que l’Inconnu peut pénétrer en nous, qu’il y a communication, que l’amour entre en action.

Il existe une immense différence entre un mental pacifié par une satisfaction personnelle, par un effort épuisant, par une recherche d’un résultat ou d’une réponse particulière et le silence produit au milieu d’une prise de conscience, d’une attention, d’une concentration spontanée. Cela est une quiétude d’une conscience alertée par l’urgence de la compréhension du moment. C’est un état en dehors du rêve où nous nous sentons comme engagés totalement, cela n’est ni un état exclusivement émotionnel, ni un état exclusivement intellectuel, ni déterminable, ni abstrait. C’est l’état où nous nous sentons libres et cependant plus proches de chacun de nous. Très sérieux sans être engagés par un conditionnement quelconque. Il n’y a pas d’habitude de technique dans la quiétude, mais un état de révolution toujours renouvelée, un désir de vie compris et consommé dans l’élan vital. Cette quiétude est un état de perception non figée, ni cristallisée, ni dogmatique et ni étriquée, mais d’une acuité telle que le mental, les sensations et toute l’activité du moi se trouvent en paix. Tout le tumulte de nos pensées, de nos sensations s’arrête par l’aiguillon de l’Inconnu. Une intégration extraordinaire de nos différents niveaux de conscience se produit par l’acuité du moment. Une certaine vue d’ensemble se produit d’une manière tout à fait insoupçonnée par l’effondrement des cloisons entre nos désirs et nos pensées contradictoires. Ainsi un grand silence extrêmement alerté s’installe en nous par cette perception de l’Inconnu. Une simplicité extraordinaire se dégage de tout cela, déconcertante pour notre mental perdu dans sa complexité. Les faits, les objets, la vie se perçoivent dans une simplicité tout nue sans les voiles que nos illusions avaient jetées.

Pour sauver quelqu’un qui est sur le point de se noyer il faut le secouer avec vigueur pour qu’il comprenne et sorte de son état de crainte. Comme un noyé le moi s’accroche à de fausses valeurs, par des chocs imprévus la vie nous éveille à la réalité.

Ainsi, la « chirurgie » psychologique que j’ai ressentie lors de notre entrevue s’applique bien plus à la partie inexplorée de notre être qu’à la conscience ordinaire. Un état d’être libre de toutes identifications dans la parole, dans la pensée, dans les sentiments s’établit en nous, d’une telle souplesse, d’une telle élasticité dans l’expression, que chaque instant, en parole ou en silence, est un instant d’une vulnérabilité extraordinaire, oui d’une vulnérabilité extraordinaire, car à ces moments nos automatismes se sont tus.

Au delà de nos peines nous comprenons soudainement avec clarté, les profondeurs inexplorées de l’être.

Au premier instant troublé nous voulons ruser par la rapidité de l’activité de notre mémoire et de nos connaissances, ainsi voiler le contact possible, échapper à cette mise en face de la réalité. Aux travers des peines accrues, nous nous sentons incapables de saisir le drame de notre condition, la misère dans laquelle nous cherchons à nous complaire. Dans ce drame, dans ce déchirement auquel nous assistons comme témoins plus troublés qu’à l’ordinaire, il y a une paix extraordinaire que l’on pressent dans les profondeurs. Tout ce trouble de surface n’est que cette connaissance figée qui se refuse à mourir, dont les refrains continuels nous empêchent de considérer la réalité.

Par cette acuité du moment, toutes les considérations habituelles de nos jugements, de nos comparaisons, de nos critiques se meurent. Nous nous rendons pleinement compte que nous sommes en prison, nous sentons les chaînes pesantes de nos conditionnements, forgées au travers des automatismes et des identifications innombrables à des sensations, à des pensées fruits de notre avidité, fruits du créateur de nos illusions. Notre moi fait des soubresauts désespérés en pressentant sa mort prochaine. Nous buvons le calice de l’amertume jusqu’au bout, oui nous faisons le tour de notre prison pour sentir, comprendre jusqu’au bout la souffrance, l’illusion, la séparativité.

Alors le voile s’arrache comme par un enchantement. Nous nous comprenons jusqu’au plus profond de l’être, nous nous sentons un pendant un instant. Le rideau se baisse, nous nous retrouvons dans notre condition première, notre conscience après cet apaisement s’interroge pour redécouvrir le comment faire, cependant elle se rend compte qu’elle en est incapable. Et alors il ne reste plus qu’une seule chose à faire, percevoir les diverses illusions que nous construisons continuellement et l’Inconnu viendra à nous.

Reynold WELVAERT.