Sri Aurobindo : Extraits de lettres


13 Mar 2014

(Revue Question De. No 49. Septembre-Octobre 1982)

 Pour la plupart, ces textes datent de la période 1932-1942 et proviennent de réponses à des lettres de disciples et de commentaires divers à la suite de lectures, questions…

Traduites par Madame Panier, ces lettres reflètent l’esprit de ce grand yogi dont l’œuvre pose cette immense question : pourquoi le passé serait-il la limite de l’expérience spirituelle ?

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Rien de permanent ne peut être fait sans la vraie Force supramentale. Mais sa descente aurait pour résultat que dans la vie humaine, l’intuition deviendrait une force plus grande et plus développée qu’elle ne l’est maintenant, et que les autres pouvoirs intermédiaires entre le mental et le supramental deviendraient aussi plus habituels et étendraient leur action de façon organisée.

Comment savez-vous que notre yoga n’aura aucun effet sur les gens ordinaires ? Il accroîtra inévitablement leurs possibilités et même si tous ne peuvent pas atteindre les plus hauts sommets, l’effet en sera un grand changement pour la terre.

L’humanité tout entière ne peut être changée d’un seul coup. Ce qu’il faut, c’est faire descendre la Conscience supérieure dans la conscience terrestre et l’y établir en tant que force permanente réalisée. Tout comme le mental et la vie sont établis et incarnés dans la Matière, ainsi faut-il établir et incarner la Force supramentale.

Il ne serait pas possible de changer tout cela en un moment – nous avons toujours dit que l’humanité tout entière ne changera pas dès l’instant où aura lieu la Descente. Mais ce qui peut être fait, c’est établir le principe supérieur dans la conscience terrestre de telle sorte qu’elle demeure et continue à se renforcer et à s’étendre dans la vie terrestre. C’est ainsi qu’un nouveau principe d’évolution doit nécessairement travailler.

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Je ne partage pas l’opinion selon laquelle le monde est une illusion, mithyâ. Le Brahman est ici, tout comme dans l’Absolu supracosmique. Ce qu’il faut surmonter, c’est l’Ignorance qui nous rend aveugles et nous empêche de réaliser Brahman dans le monde comme au-delà, et la vraie nature de l’existence.

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Les métaphores illusionnistes tombent toutes quand vous les poussez à fond – elles sont elles-mêmes une illusion. Nous ne sommes pas le corps, mais le corps est pourtant quelque chose de nous-mêmes. Avec la réalisation, l’identification erronée cesse – dans certaines expériences l’existence du corps n’est pas ressentie du tout. Dans la pleine réalisation le corps est en nous et non nous en lui, c’est une formation instrumentale de notre être plus vaste – notre conscience le déborde, mais aussi le pénètre – il peut être dissous sans que nous cessions d’être le moi. C’est à peu près tout.

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Je n’ai pas dit que tout est mensonge sauf la Vérité supramentale. J’ai dit qu’il n’y a pas de Vérité complète en dessous de la Vérité supramentale. Dans le surmental la Vérité du supramental, qui est totale et harmonieuse, se fragmente en parties, de nombreuses vérités s’affrontent, et chacune est poussée à s’accomplir, à fabriquer un monde à elle ou encore à prédominer ou à s’approprier sa part dans des mondes faits d’une combinaison de Vérités et de forces de Vérités diverses et séparées. Plus bas dans l’échelle, la fragmentation devient de plus en plus prononcée, jusqu’à permettre une erreur positive, un mensonge, une ignorance, et finalement une inconscience comme celle de la Matière. Ce monde-ci est donc sorti de l’Inconscience et a élaboré le Mental qui est un instrument de l’Ignorance s’efforçant d’atteindre la Vérité à travers toutes sortes de limitations, de conflits, de confusions et d’erreurs. Retourner au surmental, si on peut le faire complètement, ce qui n’est pas facile pour des êtres physiques, revient à se tenir aux frontières de la Vérité supramentale avec l’espoir d’y entrer.

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Oui, tout cela est la conscience terrestre – minéral = matière, végétal = création physico-vitale, animal = création vitale, homme = création mentale. Dans la conscience terrestre ainsi limitée au mental, au vital et à la matière, doit venir la création supramentale. Nécessairement, cela ne peut pas affecter en premier lieu un grand nombre d’individus – mais même s’il ne s’agit d’abord que d’un petit nombre, il ne s’ensuit pas que cela n’aura aucun effet sur le reste ou ne changera pas tout l’équilibre de la nature terrestre.

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Rien ne s’oppose à ce que la vie végétale, animale et humaine évolue dans la Vérité plutôt que dans l’Ignorance – si la connaissance apparaît sur le plan terrestre.

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Il vaut mieux ne pas entrer dans de stériles discussions intellectuelles. Le mental intellectuel ne peut même pas concevoir ce qu’est le supramental ; à quoi bon, par conséquent, l’autoriser à discuter ce qu’il ne connaît pas ? Ce n’est pas par le raisonnement mais par l’expérience constante, la croissance de la conscience et son élargissement dans la Lumière que l’on peut atteindre ces niveaux supérieurs de conscience au-dessus de l’intellect, d’où le regard peut commencer à s’élever vers la Gnose divine. Ces niveaux ne sont pas encore le supramental, mais ils peuvent recevoir un peu de sa connaissance.

Les rishi védiques n’ont jamais atteint le supramental pour la terre et n’ont peut-être même jamais tenté de le faire. Ils ont essayé de s’élever individuellement jusqu’au plan supramental, mais ils ne l’ont pas amené ici pour en faire un élément permanent de la conscience terrestre. Les Oupanishad suggèrent même dans certains versets qu’il est impossible de passer les portes du Soleil (symbole du supramental) en conservant un corps terrestre. C’est en raison de cet échec que l’effort spirituel de l’Inde a trouvé son sommet dans le Mâyâvâda. Notre yoga est un double mouvement de montée et de descente ; on s’élève à des niveaux de conscience de plus en plus hauts, mais en même temps on fait descendre leurs pouvoirs non seulement dans le mental et la vie, mais à la fin jusque dans le corps. Et le plus élevé de ces niveaux, son but, est le supramental. Ce n’est que lorsqu’il pourra être amené ici-bas que la transformation divine sera possible dans la conscience terrestre.

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Vivre dans la vraie conscience, c’est vivre dans une conscience dans laquelle on est spirituellement en union avec le Divin d’une manière ou d’une autre. Mais il ne s’ensuit pas qu’en vivant ainsi on aura la vérité complète, exacte et infaillible sur toutes les actions, toutes les choses et toutes les personnes.

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 Le Divin peut être réalisé sur n’importe quel plan, selon la capacité de ce plan, puisque le Divin est partout. Les yogi et les saints réalisent le Divin sur le plan du mental spiritualisé ; cela ne signifie pas qu’ils deviennent supra-mentaux.

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Je suppose que chacun organise ou essaie d’organiser sa propre vie parmi la masse de possibilités que les forces lui présentent. Le Moi (le moi physique) et la famille sont la construction qu’ils font pour la plupart – gagner de l’argent, créer une famille et l’entretenir, travailler dans la carrière que l’on choisit, dans les affaires, les professions libérales, etc. ou y obtenir une situation. Une minorité y ajoute habituellement la patrie et l’humanité. Quelques-uns s’adonnent à un idéal et le poursuivent en en faisant la raison majeure de leur vie. Seuls les hommes très religieux essaient de faire de Dieu le centre de leur vie – cela aussi plutôt imparfaitement, sauf quelques-uns. Aucune de ces choses n’apporte de sécurité ou de certitude, même la dernière qui n’en apporte que si elle est poursuivie d’une manière absolue dont très peu sont capables. La vie de l’Ignorance est un jeu de forces à travers lequel l’homme cherche sa voie et tout dépend de sa croissance à travers l’expérience jusqu’au moment où il peut en sortir pour entrer dans autre chose. Cet autre chose est en fait une nouvelle conscience – une nouvelle conscience au-delà de la vie terrestre ou une nouvelle conscience dans la vie terrestre.

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Yoga intégral et autres Sentiers : Je n’ai pas lu les œuvres de R et je n’ai connaissance ni de sa personnalité, ni de ce que peut être le niveau de son expérience. Les paroles que vous citez peuvent être l’expression d’une foi simple ou d’une expérience panthéiste ; évidemment, si l’auteur les utilise en vue ou dans l’intention d’établir la thèse que le Divin est partout et est tout et que par conséquent tout est bien, étant divin, elles sont très insuffisantes. Mais en tant qu’expérience, il est très courant d’avoir ce sentiment ou cette réalisation dans la sâdhanâ védântique – en fait, sans elle il n’y aurait pas de sâdhanâ védântique. Je l’ai eu moi-même à différents niveaux de conscience et sous de nombreuses formes, et j’ai rencontré quantité de gens qui l’ont eu de manière très authentique – non comme une théorie ou une perception intellectuelle, mais comme une réalité spirituelle trop concrète pour qu’ils puissent la nier, quels que soient les paradoxes qu’elle peut entraîner pour l’intelligence ordinaire.

Évidemment cela ne signifie pas que tout ici est bien ou que dans l’échelle des valeurs un bordel est aussi bon qu’un ashram, mais cela signifie bien que tout est partie d’une manifestation unique et qu’au plus profond du cœur de la catin, comme au plus profond du cœur du sage ou du saint, réside le Divin. En outre, selon son expérience, une Force unique est à l’œuvre dans le monde, dans le bien comme dans le mal – une Force cosmique ; elle est à l’œuvre autant dans le succès (ou l’échec) de l’ashram que dans le succès (ou l’échec) du bordel. Les choses sont faites dans ce monde au moyen de la force, bien qu’il en soit fait usage selon la nature de l’utilisateur ; l’un l’utilise à des œuvres de Lumière, l’autre à des œuvres d’Obscurité, un autre encore à un mélange. Je ne pense pas qu’aucun védântin (sauf peut-être quelques modernes) soutiendrait que tout ici est bien – l’idée védântique orthodoxe est que tout ici est un inextricable mélange de bien et de mal, un jeu de l’Ignorance et par conséquent un jeu des dualités. Les missionnaires chrétiens, je suppose, soutiennent que tout ce que fait Dieu est moralement bon ; aussi sont-ils choqués que les prêtres taoïstes aident le travail du bordel par leurs rites. Mais les prêtres chrétiens n’ont-ils pas invoqué l’aide de Dieu pour que des hommes soient anéantis dans la bataille et certains n’ont-ils pas chanté des Te Deum pour des victoires remportées en massacrant des hommes et en affamant des femmes et des enfants ? Le taoïste qui ne croit qu’au Tao impersonnel est plus cohérent ; la théorie du védântin, qui croit que le Suprême est au-delà du bien et du mal, mais que la Force cosmique placée ici par le Suprême travaille à travers les dualités, donc à travers le bien comme le mal, la joie comme la souffrance, tient compte au moins du double fait de l’expérience du Suprême qui est Toute Lumière, Toute Félicité et Toute Beauté, et d’un monde où se mêlent lumière et ombre, joie et souffrance, beauté et laideur. Les dualités, dit-il, proviennent d’une Ignorance séparatrice et aussi longtemps que vous acceptez cette ignorance séparatrice, vous ne pouvez pas vous débarrasser des dualités, mais il est possible de s’en retirer par l’expérience et d’avoir la réalisation du Divin en tout et du Divin partout ; alors vous commencez à réaliser la Lumière, la Félicité et la Beauté derrière tout, et c’est la seule chose à faire. Vous commencez aussi à réaliser la Force unique et vous pouvez vous en servir ou la laisser se servir de vous pour que croisse la lumière en vous et dans les autres – non plus pour la satisfaction de l’ego et pour les œuvres de l’ignorance et de l’obscurité.

Je ne sais pas quelle réponse R donnerait au dilemme de la cruauté des choses. On pourrait répondre que le Divin au-dedans est ressenti à travers l’être psychique ; et que la nature de l’être psychique est faite de Lumière, d’Harmonie et d’Amour divins, mais qu’il est recouvert par l’ego mental et vital séparateur d’où la lutte, la haine, la cruauté découlent naturellement. Il est par conséquent naturel de ressentir dans la bonté la main du Divin, alors que la cruauté est ressentie comme un déguisement ou une perversion dans la nature, bien que cela n’empêche pas l’homme qui a la réalisation de sentir le Divin derrière le déguisement et de l’y rencontrer. J’ai même connu des cas où la perception du Divin en tous, accompagnée d’une intense expérience d’amour universel et d’une vaste expérience d’harmonie intérieure, avait l’effet extraordinaire de rendre tout l’entourage bon et coopératif, même les plus rudes, les plus durs et les plus cruels. Peut-être une expérience semblable est-elle à la base de l’affirmation de R sur la bonté. Quant à l’œuvre du Divin, l’expérience de la réalisation du védântin est que derrière le mélange confus de bien et de mal quelque chose travaille, qu’il réalise comme étant le Divin, et dans sa propre vie il peut regarder en arrière et voir ce que chaque pas, heureux ou malheureux, signifiait pour son progrès, et comment cela l’a mené vers la croissance de l’esprit. Naturellement la plénitude s’affirme à mesure que la réalisation progresse ; auparavant il devait avancer guidé par la foi, et il lui est souvent arrivé de sentir sa foi faiblir, de se laisser aller pour un temps au chagrin, au doute et au désespoir.

Je ne sais pas si, dans ce que j’ai écrit, quelque chose pourrait éclairer cette difficulté. Vous y trouveriez surtout l’exposé de l’expérience védântique, car c’est à travers elle que j’ai passé et bien que je sois maintenant passé à quelque chose qui est au-delà, elle me paraît être la préparation la plus complète et la plus radicale pour ce qui vient au-delà, bien que je ne dise pas qu’il est indispensable de passer par elle. Mais quelle que soit la solution, il me semble que le védântin a raison d’insister sur le fait que l’on doit, pour y parvenir, admettre les deux faits : la prédominance ici du mal et de la souffrance, et l’expérience de ce qui en est libéré – et ce n’est que par l’expérience progressive que l’on peut trouver la solution – que ce soit par la réconciliation, par une descente conquérante ou par une évasion. Si nous nous basons sur l’axiome que la prédominance de la souffrance et du mal à l’heure présente et dans la dure réalité extérieure des choses réfute par elle-même tout ce que les sages et les mystiques ont expérimenté de l’autre côté, du Divin réalisable, alors aucune solution ne semble possible.

Non, je ne voulais certainement pas dire que le védântin qui voit derrière les apparences du monde une œuvre plus grande vit dans un monde différent de notre monde matériel – si j’avais voulu dire cela, tout ce que j’ai écrit aurait été dépourvu de portée ou de sens. Je voulais parler d’un védântin qui vit dans ce monde avec toute sa souffrance, son ignorance, sa laideur, son mal, et qui en a eu sa pleine mesure : trahison et abandon des amis, échec dans les entreprises extérieures et les désirs de la vie, attaques et persécutions, maladies accumulées, difficultés constantes, luttes, faux pas dans son yoga. Il ne vit pas dans un monde différent, mais il a une manière, différente de faire face aux épreuves, aux coups et aux dangers. Il les admet comme la nature de ce monde et le résultat de la conscience d’ego dans laquelle il vit. Il essaie par conséquent de croître dans une autre conscience où il sent ce qui est derrière les apparences extérieures, et à mesure qu’il croît dans cette conscience plus large, il commence à sentir de plus en plus un travail derrière qui l’aide à croître dans l’esprit et le mène vers la maîtrise et la libération de l’ego et de l’ignorance, et il voit que tout a été utilisé à cette fin. Jusqu’à ce qu’il atteigne cette conscience avec sa connaissance plus large des choses, il doit marcher soutenu par la foi et sa foi peut par moments lui manquer, mais elle revient et le porte à travers toutes les difficultés. Tout le monde n’est pas obligé d’accepter cette foi et cette conscience, mais il y a derrière cela, pour la vie spirituelle, quelque chose de grand et de vrai.

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L’art, la poésie, la musique ne sont pas le yoga, ne sont pas plus en eux-mêmes des choses spirituelles que la philosophie ou la Science. Ici se dissimule une autre incapacité curieuse de l’intellect moderne – son impossibilité à établir la distinction entre le mental et l’esprit, sa promptitude à prendre les idéalismes mentaux, moraux et esthétiques pour de la spiritualité et leurs degrés inférieurs pour des valeurs spirituelles. La simple vérité est que les intuitions mentales du métaphysicien ou du poète sont pour la plupart loin d’atteindre le niveau d’une expérience spirituelle concrète ; ce sont des éclairs lointains, des reflets indistincts, non des rayons issus du centre de la Lumière. Il n’en est pas moins vrai que, vues des cimes, il n’y a pas beaucoup de différence entre les hautes éminences mentales et les modestes ascensions de cette existence extérieure. Toutes les énergies de la Lîlâ sont égales vues d’en haut, toutes sont des déguisements du Divin. Mais il faut ajouter que toutes peuvent devenir l’instrument d’un premier pas vers la réalisation du Divin. Un jugement philosophique sur l’Atman est une formule mentale et non une connaissance, ni une expérience ; pourtant, le Divin le prend parfois comme chenal d’accès ; curieusement, une barrière du mental s’effondre, une vision naît, un changement profond s’opère dans une partie intérieure, dans le fond de la nature pénètre quelque chose de calme, d’égal, d’ineffable. On se tient sur une crête de montagne et on entrevoit, on sent mentalement une ampleur qui pénètre tout, une Immensité ineffable dans la Nature ; alors tout à coup vient le contact, une révélation, un flot, le mental se perd dans le spirituel, on éprouve la première invasion de l’Infini. Ou vous êtes devant un temple de Kâlî près d’une rivière sacrée et que voyez-vous ? – une sculpture, une gracieuse pièce d’architecture, mais mystérieusement un moment plus tard, inattendue, s’impose à la place une Présence, un Pouvoir, un Visage qui regarde le vôtre, et votre regard intérieur a contemplé la Mère du Monde. Des contacts semblables peuvent venir par l’art, la musique, la poésie, à leur auteur ou à celui qui ressent le choc du mot, le sens caché d’une forme, le message d’un son qui porte plus de signification peut-être que le compositeur, consciemment, ne voulait y mettre. Toutes choses dans la Lîlâ peuvent devenir des fenêtres qui s’ouvrent sur la Réalité cachée. Pourtant, aussi longtemps que l’on se contente de regarder par les fenêtres, ce n’est qu’un premier gain ; un jour il faudra prendre le bâton du pèlerin et se mettre en route pour trouver la Réalité là où elle est toujours manifeste et présente. Il peut être encore moins satisfaisant spirituellement de demeurer dans les reflets indistincts, il devient impératif de chercher la Lumière qu’ils essaient de représenter. Mais puisque cette Réalité et cette Lumière sont en nous-même tout autant que dans quelque haute région au-dessus du plan mortel, nous pouvons, en les cherchant, utiliser bien des formes et des activités de la vie ; comme on offre une fleur, une prière, une action au Divin, on peut offrir une forme de beauté que l’on crée, une chanson, un poème, une image, une phrase de musique, et gagner par là un contact, une réponse ou une expérience. Et quand on est entré dans cette conscience divine ou qu’elle croît à l’intérieur, alors le yoga n’exclut pas qu’on s’exprime dans la vie à travers tout cela ; ces activités créatrices peuvent encore avoir leur place, bien qu’intrinsèquement cette place ne puisse être plus grande que celle d’autres activités qui peuvent être mises au service du Divin, et utilisées par lui. L’art, la poésie, la musique, dans leur fonctionnement ordinaire, créent des valeurs mentales et vitales, non des valeurs spirituelles ; mais elles peuvent être tournées vers un but plus élevé, et comme toutes les choses qui sont capables de relier notre conscience au Divin, elles sont transmuées, deviennent spirituelles et peuvent être admises comme faisant partie de la vie du yoga. Toutes choses prennent une valeur nouvelle non par elles-mêmes, mais par la conscience qui les utilise ; car il est une seule chose essentielle, nécessaire, indispensable, c’est de devenir conscient de la Réalité divine et d’y vivre, et de la vivre toujours.

La pensée métaphysique européenne – même celle des penseurs qui essaient de prouver ou d’expliquer l’existence et la nature de Dieu ou de l’Absolu – ne va pas, dans sa méthode et son résultat, plus loin que l’intellect. Mais l’intellect est incapable de connaître la suprême Vérité ; il ne peut que vagabonder en cherchant la Vérité, en se saisissant non de la chose même mais de représentations fragmentaires, et en essayant de les assembler. Le mental ne peut parvenir à la Vérité : il ne peut que construire une figure qui essaie de la représenter, ou une combinaison de figures. Au terme de la pensée européenne, par conséquent, doit toujours se trouver l’agnosticisme, déclaré ou implicite. L’intellect, s’il va sincèrement jusqu’à sa propre fin, doit revenir en rapportant ceci : « Je ne puis pas savoir ; il y a, ou du moins il me semble qu’il peut y avoir ou même qu’il doit y avoir Quelque Chose au-delà, quelque ultime Réalité, mais je ne puis que spéculer sur sa vérité ; ou bien elle est inconnaissable, ou elle ne peut être connue de moi. » Ou, s’il a reçu sur le chemin quelque lumière de ce qui est au-delà de lui, il peut aussi dire : « Il y a peut-être une conscience au-delà du Mental, car il me semble que j’en saisis des lueurs et même que j’en reçois des suggestions. Si cela est en rapport avec l’Au-Delà, ou si c’est une conscience de l’Au-Delà et que vous pouvez trouver un moyen de l’atteindre, alors ce Quelque Chose pourra être connu, mais pas autrement. »

Toute recherche de la Vérité suprême par le seul moyen de l’intellect aboutit nécessairement soit à un agnosticisme de ce genre, soit à un système intellectuel ou à une formule construite mentalement. Il y a eu des centaines de ces systèmes et de ces formules et il peut y en avoir des centaines d’autres, mais aucun ne peut être définitif. Chacun a peut-être sa valeur pour le mental, et divers systèmes dont les conclusions sont contradictoires peuvent avoir un attrait égal pour des intelligences également puissantes et compétentes. Tout ce travail de spéculation a son utilité, par le fait qu’il exerce le mental humain et l’aide à conserver la notion de Quelque Chose au-delà et d’un Absolu vers lequel il doit se tourner. Mais la Raison intellectuelle ne peut que l’indiquer vaguement, le chercher à tâtons ou essayer de tracer des aspects partiels ou même contradictoires de sa manifestation ici ; elle ne peut y pénétrer ni le connaître. Tant que nous demeurons dans le domaine du seul intellect, une réflexion impartiale sur tout ce qui a été pensé et recherché, un jaillissement constant d’idées, de toutes les idées possibles, l’élaboration de telle ou telle croyance, opinion ou conclusion philosophique, est tout ce qui peut être fait. Cette sorte de recherche désintéressée de la vérité serait la seule attitude possible pour une intelligence vaste et plastique. Mais toute conclusion ainsi atteinte ne serait que spéculative ; elle ne pourrait avoir aucune valeur spirituelle ; elle ne donnerait pas l’expérience décisive ni la certitude spirituelle que recherche l’âme. Si l’intellect est notre instrument le plus élevé et qu’il n’y a pas d’autre moyen de parvenir à la Vérité supraphysique, alors notre ultime attitude doit être un sage et vaste agnosticisme. Les objets dans la manifestation peuvent être connus jusqu’à un certain point, mais le Suprême et tout ce qui existe au-delà du Mental doit demeurer à jamais inconnaissable.

S’il y a une conscience plus grande au-delà du Mental, et si cette conscience nous est accessible, alors seulement pouvons-nous connaître la Réalité ultime et y pénétrer. La spéculation intellectuelle, le raisonnement logique sur le point de savoir si cette conscience plus grande existe ou non ne peut nous mener très loin. Ce qu’il nous faut, c’est un moyen d’en avoir l’expérience, de l’atteindre, d’y pénétrer, de la vivre. Si nous pouvons le trouver, la spéculation et le raisonnement intellectuel doivent nécessairement reculer à une place très secondaire et même perdre leur raison d’exister. La philosophie, l’expression intellectuelle de la Vérité peuvent subsister, mais principalement comme des moyens d’exprimer cette découverte plus grande et ce qui, de son contenu, peut être exprimé en termes mentaux pour ceux qui vivent encore dans l’intelligence mentale.

Vous verrez que cela répond à votre argument sur les penseurs occidentaux, Bradley et autres, qui sont arrivés par la pensée intellectuelle à l’idée d’un « Autre Chose au-delà de la Pensée » ou qui ont même, comme Bradley, essayé d’exprimer leurs conclusions à ce propos dans des termes qui rappellent certaines des expressions de l’Arya. L’idée en elle-même n’est pas nouvelle, elle est aussi ancienne que les Véda. Elle a été répétée sous d’autres formes dans le bouddhisme, le gnosticisme chrétien, le soufisme. À l’origine, elle n’a pas été découverte par la spéculation intellectuelle, mais par les mystiques qui observaient une discipline spirituelle intérieure. Quand, quelque part entre le septième et le cinquième siècle avant J.-C., les hommes commencèrent, en Orient comme en Occident, à intellectualiser la connaissance, cette Vérité survécut en Orient ; en Occident, où l’intellect commençait à être admis comme le seul ou le plus haut instrument de découverte de la Vérité, elle commença à s’estomper. Et pourtant là aussi elle a tenté constamment de revenir ; le néo-platonisme l’a ramenée, et maintenant elle apparaît : les néo-hégéliens et d’autres (p. ex. le Russe Ouspensky et un ou deux penseurs allemands, je crois) semblent chercher à l’atteindre. Il y a cependant une différence.

En Orient, et particulièrement en Inde, les penseurs métaphysiques ont essayé, comme en Occident, de déterminer par l’intellect la nature de la plus haute Vérité. Mais en premier lieu, ils ont donné à la pensée mentale, non pas la place suprême comme instrument de découverte de la Vérité, mais seulement un statut secondaire. La première place a toujours été donnée à l’intuition spirituelle, à l’illumination et à l’expérience spirituelle ; une conclusion intellectuelle qui contredit cette autorité suprême est tenue pour non valable. En second lieu, chaque philosophie s’est armée d’un moyen pratique d’atteindre l’état suprême de conscience, si bien que même lorsqu’on part de la pensée, le but est de parvenir à une conscience au-delà de la pensée mentale. Chaque philosophe fondateur (et aussi ceux qui perpétuent son travail ou son école) a été un penseur métaphysique doublé d’un yogi. Ceux qui n’étaient que des philosophes intellectuels étaient respectés pour leur érudition mais ne prenaient jamais rang de découvreurs de la vérité. Et les philosophies qui manquaient de moyens suffisamment puissants pour atteindre l’expérience spirituelle s’éteignaient et devenaient des choses du passé, parce qu’elles ne contenaient pas le dynamisme nécessaire à la découverte et à la réalisation spirituelles.

En Occident, c’est exactement le contraire qui s’est produit. La pensée, l’intellect, la raison logique vinrent à être considérées de plus en plus comme le moyen le plus élevé et même la fin l’a plus élevée ; en philosophie, la Pensée est l’alpha et l’omega. C’est par la réflexion intellectuelle et la spéculation que la vérité doit être découverte ; l’expérience spirituelle elle-même a été sommée de se soumettre aux épreuves de l’intellect, si elle voulait être tenue pour valable – à l’inverse de l’attitude indienne. Même ceux qui voient que la Pensée mentale doit être dépassée et qui admettent un « Autre Chose » supramental ne semblent pas échapper au sentiment que c’est par la Pensée mentale, se sublimant et se transmuant, que cette autre Vérité doit être atteinte et substituée à la limitation et à l’ignorance mentales. Et une fois de plus la pensée occidentale a cessé d’être dynamique ; elle a recherché une théorie des choses, non une réalisation. Elle était encore dynamique chez les anciens Grecs, mais à des fins morales et esthétiques plutôt que spirituelles. Plus tard, elle est devenue encore plus purement intellectuelle et académique ; elle est devenue une spéculation uniquement intellectuelle, sans aucun moyen pratique d’atteindre la Vérité par l’expérience spirituelle, par la découverte spirituelle, par une transformation spirituelle. Sans cette différence, il n’y aurait pas de raison que des chercheurs comme vous se tournent vers l’Orient pour y trouver un guide ; car dans le domaine purement intellectuel, les penseurs occidentaux sont aussi compétents que n’importe quel sage oriental. C’est la voie spirituelle, la route qui mène au-delà des niveaux de l’intellect, le passage de l’être extérieur au Moi le plus profond, que le mental de l’Europe a perdu en se surintellectualisant.

Dans les extraits de Bradley et Joachim que vous m’avez envoyés, c’est encore l’intellect qui réfléchit à ce qui est au-delà de lui-même et parvient à une conclusion intellectuelle spéculative, raisonnée, sur ce sujet. Ces textes ne contiennent pas le dynamisme nécessaire au changement qu’ils tentent de décrire. Si ces écrivains exprimaient en termes mentaux une réalisation, même mentale, une expérience intuitive de cet « Autre Chose que la Pensée », alors quelqu’un qui serait prêt la sentirait à travers le voile du langage qu’ils emploient et se rapprocherait de la même expérience. Ou si, étant parvenus à la conclusion intellectuelle, ils étaient passés à la réalisation spirituelle, trouvant la voie ou empruntant une voie déjà découverte, alors en suivant leur pensée, on pourrait se préparer à la même transition. Mais il n’y a rien de tel dans toute cette pensée ardue. Elle reste dans le domaine de l’intellect et dans ce domaine elle est sans aucun doute admirable ; mais elle n’atteint pas le dynamisme nécessaire à l’expérience spirituelle.

Ce n’est pas en « réfléchissant » à la réalité totale, mais par un changement de conscience qu’on peut passer de l’ignorance à la Connaissance – la Connaissance par laquelle nous devenons ce que nous connaissons. Passer de la conscience extérieure à une conscience directe et intimement intérieure ; élargir la conscience hors des limites de l’ego et du corps ; l’élever par une volonté et une aspiration intérieures et une ouverture à la Lumière jusqu’à ce qu’elle passe, dans son ascension, au-delà du Mental ; amener une descente du Divin supramental par le don de soi et la soumission avec pour conséquence une transformation du mental, de la vie et du corps – telle est la voie intégrale vers la Vérité [1]. C’est ce que nous appelons ici la Vérité et c’est le but de notre yoga.

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Le yoga n’est pas une question d’idées, mais une question d’expérience spirituelle intérieure. Le simple fait d’être attiré par un ensemble quelconque d’idées religieuses ou spirituelles n’apporte aucune réalisation. Le yoga entraîne un changement de conscience ; une simple activité mentale n’amènera pas un changement de conscience, elle ne peut apporter qu’un changement mental. Et si votre mental est suffisamment mobile, il continuera à passer d’une chose à une autre jusqu’à la fin sans parvenir à aucune route sûre ni à aucun havre spirituel. Le mental peut penser, douter, questionner, accepter, retirer son acceptation, faire des formations et les défaire, prendre des décisions et les révoquer, en jugeant toujours à la surface et par des indications de surface, et par conséquent n’arrivant jamais à aucune expérience profonde et ferme de la Vérité, mais par lui-même il ne peut pas faire plus. Le mental n’a que trois manières de se changer en un chenal ou un instrument de la Vérité. Ou bien il devient silencieux dans le Moi et laisse place à une conscience plus large et plus grande ; ou il se fait passif à la Lumière intérieure et permet à cette Lumière de l’utiliser comme moyen d’expression ; ou encore, il se transforme lui-même de mental intellectuel superficiel et questionneur qu’il est en une intelligence intuitive, un mental de vision apte à percevoir directement la divine Vérité.

Si vous voulez faire quoi que ce soit dans le sentier du yoga, vous devez fixer une fois pour toutes la voie que vous entendez suivre. Il est inutile de vous tourner vers l’avenir et ensuite de toujours regarder vers le passé ; de cette manière vous n’arriverez nulle part. Si vous êtes lié à votre passé, retournez-y et suivez la voie que vous aviez choisie alors ; mais si vous choisissez plutôt cette voie-ci, vous devez vous donner entièrement à elle dans un seul but, et ne pas regarder en arrière à tout moment. Ce n’est qu’en sentant toutes choses comme une substance spirituelle unique que l’on peut arriver à l’unité — l’unité est dans la conscience spirituelle. Le point matériel n’est qu’un point parmi des millions de millions — ce n’est donc pas la base de l’unité. Mais dès que vous avez l’unité dans la conscience, vous pouvez sentir à travers elle l’unité de la substance mentale, de la force mentale, etc., l’unité de la substance (mobile) de la vie, et de la force de vie, l’unité de la substance et de l’énergie matérielle. Être — Conscience d’être — énergie de conscience — forme de conscience, toutes choses sont réellement cela.


[1] J’ai dit que l’idée du supramental existait déjà depuis les temps anciens — il y a eu, en Inde et ailleurs, des tentatives pour l’atteindre en s’y élevant ; mais ce qui manquait était la manière de l’intégrer à la vie et de le faire descendre pour que la nature entière soit transformée, jusqu’à la nature physique.