Elisabeth Meichelbeck : Genèse d’un outil de la création


17 Jul 2011

(Revue 3e Millénaire. No 5 ancienne série. Novembre-Décembre 1982)

Travailler à l’évolution de l’être et être à son service; méditer; étudier la Kabbale, l’ésotérisme et la symbolique; réfléchir sur la société, le travail; rêver d’un contexte social tout différent dans lequel l’être humain aura retourné sa souveraineté, voici quelques-unes des activités d’Elisabeth Meichelbeck. Souvent nous avons été frappé par l’originalité et la modernité de ses réflexions. Il fallait bien qu’une alchimie très particulière se développe en elle et lui donne si souvent des éclairs d’inspirations. Nous lui avons demandé de nous raconter le plus simplement possible comme lui viennent ses idées et ce qu’elle vit dans ces moments si particuliers. Dans son texte, point de belles phrases, mais un bouillonnement de sensations, d’images, de symboles et au bout une notion nouvelle, une organisation de la pensée qui débouche toujours sur une vision neuve et originale des crises de notre temps. Toujours aussi cette vision élabore une méthode pour solutionner les problèmes.

DEBUT septembre 1975, je rentre d’un séminaire de créativité. 48 heures d’entraînement à laisser libre cours à l’expression de l’émotivité, de l’imaginaire, au rééquilibrage des 5 sens.

Durant les deux nuits du séminaire, nous avons peu dormi. Bien dans ma peau, mais physiquement fatiguée, je m’endors. Très vite, dans le sommeil, je prends conscience d’une valse de symboles qui essayent de se mettre en ordre :

symboles de l’alchimie,

symboles de l’astrologie, essentiellement les planètes et leurs correspondances avec les dieux de l’Olympe,

symboles de la Qâbala, les lettres hébraïques et leurs correspondances numériques, symboles mathématiques et physiques.

Instinctivement, je reste dans cet état, entre veille et sommeil, spectateur plus qu’acteur de ce remue-ménage symbolique. Il se passe quelque chose en moi. Un processus analogue à celui qui mélange les boules du loto le soir du tirage.

Par bonheur, mon habitude de me saisir du déroulement des opérations ne s’enclenche pas. Je suis fatiguée et laisse faire. J’aime les symboles. Il y a longtemps que je soupçonne que ces différentes approches symboliques ont une subtile correspondance entre eux.

24 ans de recherches méticuleuses, au cours desquelles j’ai glané des bribes de connaissance dans des tonnes de gangues, charriées par ceux qui se réclament des traditions ésotériques, sont à l’origine de cette sarabande. Ces symboles, je les ai tracés des centaines de fois, soigneusement, chacun dans son propre système.

Ici les systèmes éclatent, les symboles reprennent leur autonomie, comme si dans leurs mouvements dans l’espace, ils allaient butiner dans ma mémoire. Ils s’enrichissent, s’enflent, se densifient au fur et à mesure qu’ils se chargent de sens.

Le corps, la prima materia, Hadès, le dieu des enfers, le corps du Christ, Heith, l’énergie de la matière dense ; Pluton, dont la symbolique de l’axe Pluton-Neptune indique qu’il puise l’énergie dans la Terre, le chiffre 8.

L’âme, la lumière de l’âme, l’amour, la déesse de l’amour, Vénus, source de lumière, Soleil, Apollon, rayonnement, vie, individuation, lé Noun, le 5, le dieu des Juifs, deux vies, deux vies qui s’interfécondent.

La lune reflète la lumière du Soleil, la lune dans le Tarot du Moyen Age, lunaire, lunatique. La lumière dans la nuit — la nuit du corps — Le Soleil, la lumière du jour. Lune reflet, images, imaginaire, le Soleil source réelle, authenticité. Le Soleil, Râ, dieu des Egyptiens, le Pharaon, incarnation de Râ.

Saturne, Chronos, le temps, la concentration. Zeus, Jupiter force d’expansion. La Science, vision expansionniste de l’univers. L’espace. L’aviation. Le vol d’Icare. Uranus. Ouranos père de Chronos. Solve. Coagula. Aleph. Beith. Bereschit, etc.

Opposition. Conflit. Contradiction. Complémentarité. Antagonisme, dualité binaire. Linéarité. Tiers exclu. Co-existence. Co-présence. Sujet. Verbe. Complément. Différence de niveau de subtilité. Point d’intégration. L’unité s’exprimant par ses deux contraires. Le visible, le manifesté mesurable, fixe, figé, le système sensoriel, mouvant, les méthodes : mise en mouvement du fixe.

Le corps de l’homme, le corps de l’Univers, ce qui se mesure, ce qui peut être mis en mouvement. Monde du quantitatif. Dieu le père, Dieu le fils et Dieu l’Esprit Saint, unique et triple et non double.

L’unité, le binaire, le ternaire. L’ennéade de Pythagore. La tridimensionnalité de l’unité. L’égrégore. Le corps, l’âme, l’esprit, etc.

48 heures durant, des chiffres et des nombres, des signes +, — pôles positif et négatif d’un accumulateur, entre eux l’arc, d’une autre nature, des symboles se combinent et se séparent, se recombinent dans une vision intérieure.

Toujours sur ce mode analogique, haché, voisin d’un délire, faute d’en percevoir le sens.

Le Sens, à la fois signification, orientation et direction. Ma fatigue physique me préserve de l’habitude de chercher à orienter, à diriger pour « faire du sens » (to make sense).

Je reste dans cet état entre veille et sommeil, les symboles s’entrechoquent, se combinent et se séparent, s’associent entre eux. Ils ont chacun leur logique propre, leur vie à eux, une logique en soi. Conscience de l’en-soi. Ils co-existent en chaque chose, les 27 de la Qâbala, les 91 + 1 de l’astrologie, les 3 et les 4 de tout ésotérisme, 3 + 4 = 7, 3 x 4 = 12, 3 = 9, 33 = 27, mais les 9 sont 10 ?

Ah oui, Hermès est le messager des dieux, nature différente, les 10 deviennent 9 + 1 messager. ADN messager ?

L’unité s’exprime par un binaire contradictoire

L’unité n’est pas ce qui s’exprime en 2 contraires, l’unité est l’ensemble des 3.

— 3 niveaux : les 2 contraires,

le point d’intégration qu’ils expriment,

et l’ensemble des 3.

— Deux personnes – 2 pôles.

— La relation entre elles – l’arc d’une nature plus subtile.

— L’ensemble de la relation-égrégore – la relation plus les deux personnes en interaction.

L’homme lui-même a un corps, outil de son incarnation, sa partie la plus visible, la plus dense, une âme, des sentiments, une échelle de valeurs, des stratégies, ce qui forme sa permanence, ce qui s’incarne, se dote d’un corps.

Dualité corps-âme, monde concret, monde sensible en éternel antagonisme quantité-qualité, objectif-subjectif, rationnel-irrationnel (le cœur a des raisons que la raison ignore).

Quel est le point d’intégration, l’homme étant le tout ? La tradition dit : l’Esprit.

Le corps est concret, mesurable, visible ; l’âme sensible, l’esprit conceptuel.

Mais il y a du sensible dans le corps ?

Sensible du corps, reflet du véritable sensible ?

La lune, reflet de la lumière du Soleil, sensible du corps.

Il y a de la pensée dans le sensible.

La pensée dans le sensible, du concret dans la pensée, du sensible dans le concret. Tout est en tout. (Hermès Trismégiste).

L’homme en soi est un microcosme fait à l’image et à la ressemblance de Dieu – Dieu – transcendance intemporel. L’homme médiateur entre le visible et la transcendance.

Lentement la veille gagne sur le sommeil. La sarabande se calme. Le corps reprend ses droits – faim, soif – Je fais couler un bain, je prépare du thé ; mon plateau a-t-il une âme ? Un esprit ? Qu’est-ce que l’esprit ? Comment tirer tout cela au clair ?

Je sens l’importance de ce qui vient de se passer. Je griffonne mes 3 bulles, les 3 bulles dans les 3 bulles, et je me mets au travail.

Tout ce vécu symbolique est chargé d’une très forte émotivité et s’est donc imprimé clairement dans ma mémoire. La logique de la co-existence de niveaux différents, interagissants, d’éléments distincts, à la fois dotés d’une logique interne, spécifique, et d’une relation avec d’autres éléments de même nature ou de natures différentes, me séduit.

Je vis d’abord que la non-différenciation de logiques différentes menait aux blocages « paradoxaux ». Que l’ensemble des éléments interagissants se comportait en « système ». Mais j’ignorais les mots « paradoxe », « théorie des systèmes ».

Je compris d’abord qu’il était possible de regarder le monde, l’homme et le Cosmos – Dieu – la Transcendance avec d’autres lunettes. Ce n’est que beaucoup plus tard que j’ai appelé cela « une autre représentation du réel ».

Des milliers d’informations stockées changeaient de sens, se transformaient, prenaient une nouvelle importance. Bien des hommes du passé ont parlé de ce point de vue. Les prophètes, les sages, bien des « génies » ont puisé dans cet autre regard des espaces de liberté qu’ils ont désespérément cherché à nous léguer.

Einstein me parut une figure essentielle, non pas pour ses apports aux connaissances en physique, mais pour la réaffirmation, la revitalisation du concept de « relativité ». Regarder nos acquis, nos sentiments, nos idées et nos idéaux dans une nouvelle relativité.

La découverte de ce nouveau jouet entraîna le désir de le mettre au point, de le tester. D’abord conceptuellement.

Que pouvait-on voir avec ces lunettes ? La grille complétée, mais mal assimilée, je l’ai trafiquée. Complètement conditionnée par une vision hiérarchique, je n’ai pas résisté à superposer les triangles, transformant ma vision même. Cette tricherie qui a duré plusieurs années m’a néanmoins servi à trouver les correspondances, à organiser les différents systèmes symboliques.

Lorsque les différents systèmes devinrent cohérents, le nom surgit.

Outil du développement de la Conscience, structure, Conscience se développant par l’expérience de la différenciation, un groupe d’amis, travaillant à le compléter, à l’expérimenter sur eux-mêmes, sur les objets qui les entouraient, sur les situations qu’ils vivaient, le nommèrent Structure de Conscience Différentielle.

Basée sur une importante activité symbolique, elle ne pouvait être valablement publiée telle quelle comme une nouvelle théorie. Tant de théories naissent, sont publiées et tombent dans l’oubli. Je résolus de l’appliquer avant d’en parler. Les quelques personnes les plus proches, happées par l’aventure d’une nouvelle vision, lui trouvèrent des applications multiples.

On me proposa une entreprise en déconfiture. Je décidais d’en faire un champ d’expérimentation de cette nouvelle approche du réel. Parallèlement, nous avons fondé l’Institut de recherche sur la Communication, plus tard, le Club Innovation Alsace. Il y a un peu plus d’un an, les Editions Cohérence. Après ces multiples exercices, la grille de décodage du réel nous parut exportable. Un texte fut rédigé à la suite d’un exposé oral dans un cours de formation à la Création et à l’Innovation.

Aujourd’hui de nouveaux projets sont à l’étude, le plus intégrateur étant la réalisation d’un Domaine de la Création, sur lequel seront rassemblées toutes les approches nouvelles de la mise en mouvement de connaissances et de moyens accumulés avec la finalité de les mettre au service du développement du pouvoir créateur de l’Homme et surtout du développement de son champ de conscience.

Le processus de création

Le groupe Centre de l’Institut de Recherche sur la Communication a formulé en 1982 cette vision de l’homme qu’il entend servir :

Les hommes sont habités par l’énergie créatrice. Ceux qui tentent de conserver cette énergie l’étouffent et s’étouffent.

Ceux qui la dépensent en s’éclatant l’épuisent et s’épuisent. Ceux qui, au contraire, l’investissent de manière cohérente, selon sa nature qui est de créer, la développent et se développent.

Seuls ces derniers accomplissent la finalité de la vie humaine : le développement de la Conscience de la Conscience.

Pour canaliser l’énergie créatrice, il est nécessaire d’utiliser une méthode permettant la mise en interaction de ses différentes manifestations.

Cette méthode consiste à distinguer pour unir les trois aspects de toute chose et de tout être :

— l’aspect matériel – corps, quantitatif ;

— l’aspect affectif – âme, qualitatif, vécu ;

— l’aspect spirituel – esprit, conceptuel, sens, signification.

C’est en se transformant de l’intérieur que l’homme put accomplir son destin. Les transformations extérieures ne sont que des résultats ou intermédiaires de sa transformation intérieure.

L’évolution de l’homme, comme celle de tous les êtres vivants va vers :

— plus de diversité : c’est-à-dire plus de singularité ;

— plus de complexité : c’est-à-dire plus d’aptitude à traiter des combinatoires de plus en plus complexes ;

— plus de subtilité : c’est-à-dire un affinement des réalisations, de la sensibilité et de la conscience.

C’est cette évolution qui mène à l’élargissement de la Conscience de la Conscience.

La création elle-même se déroule selon un processus cyclique en douze étapes :

— choix de l’idée germe

— choix du terrain et fécondation

— démultiplication à l’identique

— maturation

— apparition – prototype

— multiplication et récolte

— partage

— transformation

— transmission

— structuration

— conceptualisation

— diffusion (permettant le choix de nouvelles idées-germes).