Marie-Madeleine Davy : Guides et méthodes de la vie intérieure chrétienne


30 Jun 2010

(Revue Question De. No 9. 4e trimestre 1975)

L’art de la vie intérieure

Tout art s’apprend, tout métier s’enseigne. Il existe un art de vivre comme un art d’aimer, et donc un art de la vie intérieure. Il a ses guides. Parmi eux le plus précieux se trouve à l’intérieur de soi-même. Peu importe le nom qui lui est conféré. On peut, avec Augustin, l’appeler le « Maître intérieur ». Mais il doit être découvert. Les autres maîtres n’auront pas d’autres fonctions que de favoriser cette rencontre du soi avec le Soi suprême, l’élément le plus vivant de l’être.

Cet art est subtil. Il va de la connaissance de soi à l’illumination en passant par l’ascèse, la concentration, la méditation et la prière. Il comporte l’apprentissage de la pauvreté intérieure, du parfait renoncement. Il débouche sur le vide. Dans le fond du fond de la dimension intérieure se trouve un lieu secret que l’on nomme communément le vide. C’est un lieu que la majorité des hommes ne visitent pas. On peut naître, vivre longtemps et mourir en l’ignorant. On peut croire le toucher, mais il recule à mesure qu’on s’en approche, car il est toujours à conquérir, sauf pour les parfaits dont il devient le lieu essentiel. Il est le moyeu de la roue qui permet à celle-ci de se mouvoir. Ce vide se nomme ainsi, car on ne saurait lui donner un nom.

« Le royaume est au-dedans de vous »

« Cherchez premièrement le royaume de Dieu. » A cette phrase de saint Matthieu (6, 33) fait suite celle de saint Luc (17, 21) : « Le royaume de Dieu est au-dedans de vous. » Ainsi le chrétien est averti qu’il doit chercher tout d’abord le royaume et que celui-ci se trouve en lui. Ces deux textes englobent la vie chrétienne. C’est à partir d’eux que l’aventure chrétienne commence et se déploie.

Répondant à cette invitation, l’homme de bonne volonté s’interroge : où situer ce dedans ? Comment l’atteindre ? Quelle est la voie la plus courte pour découvrir ce royaume ? Qu’il se répande en questions multiples et oiseuses, le voici perdu. L’important est de se mettre à l’œuvre et de chercher. Tout d’abord le chercheur découvre son amplitude, il la sent confusément sans pouvoir arriver à la circonscrire. Une telle vision est juste, car l’intériorité est privée de limites. Qu’il cède au vertige né de la conscience de cette vastité, il va tourner en rond autour de lui-même sans pouvoir parvenir à pénétrer à l’intérieur de son immensité. « La beauté de la fille du roi est au-dedans », lui enseigne le psalmiste (Ps., 45, 14). Le royaume est beauté, et le chercheur, en devenant amoureux de cette beauté qu’il ignore encore, mais qui se situe en lui, va prendre le chemin de l’amour. C’est la voie la plus courte, et son amour pourra se muer peu à peu en connaissance.

Mais tout d’abord l’homme éprouve son ignorance, elle est tragique et le désespère : il constate qu’il ne se connaît pas. Il ne possède en effet aucune expérience de sa propre réalité. Avant d’entreprendre son voyage au-dedans, il lui importe de savoir qui il est.

La connaissance de soi

La connaissance de soi est comparable à une ouverture, au sens musical du terme : c’est pourquoi elle précède toute autre connaissance.

Selon Platon (Apol., 1, 28), « il ne mène pas la vie d’un homme celui qui ne s’interroge pas sur lui même ». Le christianisme, héritier en ses premiers siècles de la philosophie grecque, donne une extrême importance à la connaissance de soi. C’est pourquoi on verra en particulier les Pères grecs recommander la réflexion sur soi-même, sur son origine et son destin. D’où le terme de « socratisme chrétien » proposé par Etienne Gilson.

Se connaître, c’est découvrir en soi l’image divine au sens du texte de la Genèse : « Dieu créa l’homme à son image et à sa ressemblance. » Cette image est comparée à un germe divin, infiniment petit et fragile. Cette semence est équivalente à un grain de sénevé, de riz, de moutarde. Sa fonction est de croître et de donner son fruit, tel un grain de blé jeté dans un sillon et qui doit grandir et porter un épi.

La vie intérieure a pour fonction d’éveiller cette semence à la façon d’une femelle couvant son œuf. Toute créature est « femme », la semence est divine, il convient de la réchauffer pour la faire éclore : telle sera l’œuvre de la vie intérieure. L’important est de ne jamais perdre contact avec la source de son être, de la faire jaillir telle une eau vive afin de s’en abreuver. Cette semence divine est appelée « royaume », « perle », « trésor ». Elle se trouve dans le fond du fond de l’être : c’est pourquoi un forage est nécessaire.

La démarche intérieure

L’intériorité se découvre comme une Terre promise, il convient d’aller au-devant d’elle. D’ailleurs, elle-même se rapproche et se dirige vers celui qui la cherche, en s’offrant à son regard. Dans l’itinéraire intérieur, il n’est point de repère. Croire en découvrir serait illusoire. Il n’existe aucune prise ni sensible, ni mentale, ni volontaire. Nada, dit Jean de La Croix, c’est-à-dire : rien. La vie intérieure est plus un déblaiement qu’une acquisition. La source est obstruée, il convient de la désencombrer.

Le voyage intérieur, un voyage de solitaire

Dans un tel cheminement, on avance en pleine mer : une mer sans rivages que l’œil puisse distinguer. Pas de traces derrière soi, pas de chemin tracé devant. Aucun port tranquille pour se réfugier ; pas d’ancre pour se fixer ; les amarres sont rompues. On peut éprouver la peur du naufrage. Il faut la surmonter, car toute inquiétude rend captif. Seules la liberté, l’indépendance, la confiance dans la grâce provoquent la transparence : l’opacité fond et l’eau devient peu à peu translucide. La description des sentiers parcourus par autrui encourage. On se trouve avoir des compagnons de voyage, et peu importe l’époque à laquelle ils ont vécu. Toutefois, être retenus par eux et par leur expérience empêcherait de suivre son propre chemin. Le voyage intérieur est celui d’un navigateur solitaire. Celui-ci s’est exercé avant de commencer son périple aventureux ; il possède dans son bateau des traités de navigation. Mais il lui faut faire face à des situations imprévues et parer aux dangers par un simple bon sens et une claire intuition.

Divers chemins, un seul but

Il en est ainsi pour celui qui entreprend le voyage du dedans. Il peut consulter des spécialistes, se munir de livres relatant des démarches analogues à la sienne ; mais il devra effectuer seul sa propre recherche intérieure ; cette solitude peut lui peser tel un fardeau. En réalité, elle est la rançon de sa liberté et de sa fidélité à sa vocation personnelle. Dans la découverte de la vie intérieure, il se présente autant de voies différentes que d’individus. Toutefois les chemins divers conduisent vers un but identique. L’homme est une pâte compacte, il lui faut un levain. Faute de découvrir en lui ce levain, il a tendance à le chercher au-dehors. C’est là une erreur pernicieuse qui lui fait perdre du temps, des énergies et le distrait de l’essentiel. Revenir à soi-même, c’est-à-dire vivre au-dedans, demeurer avec soi, tel est le secret communiqué par les hommes de lumière.

Dans la vie intérieure, l’homme n’est jamais abandonné. Physiquement, il peut succomber à la fatigue, la faim, la solitude, rencontrer des passants qui le regardent sans pour autant l’assister. Au-dedans, il suffit qu’il clame sa misère, son dénuement, qu’il demande de l’aide, qu’il prie : les secours aussitôt lui sont envoyés. Le bénéficiaire ignore d’où ils proviennent, mais ils sont là et le sauvent non des épreuves, mais des pièges et périls. C’est pourquoi l’homme extérieur peut thésauriser par prudence humaine, l’homme intérieur reçoit quotidiennement sa ration de lumière, et c’est là son « pain de chaque jour ».

On peut se demander comment l’homme se met en route vers son intériorité. Cette recherche répond à une nostalgie de beauté, d’achèvement, d’immortalité, et aussi à un amour dont il éprouve la réalité dès qu’il se recueille dans son espace illimité, privé de toute frontière, plus vaste que l’univers. Le chercheur, qui, semblable à un nouveau Christophe Colomb, s’aventure dans la vie intérieure, visite un continent dont il ne pourra jamais faire le tour. Les découvertes se succèdent, et il va d’étonnement en étonnement, d’émerveillement en émerveillement. Certes, il rencontre des obstacles, des épreuves qui sont autant d’examens de passage qu’il faut nécessairement réussir ou recommencer. Dans la vie intérieure, le voyageur ne saute pas de saison, de même que la nature est fidèle à un rythme saisonnier. Pour marcher vite, il lui faut abandonner ses bagages, se délester, parvenir à une totale nudité, se rendre libre afin de favoriser son entreprise. D’où la nécessité de l’ascèse.

L’ascèse : prélude à toute vie intérieure

Toute démarche concernant la vie intérieure commence et se poursuit par l’ascèse. Sans ascèse, l’homme intérieur est condamné à l’inauthenticité. Elle n’est pas un but, mais un moyen. Se contenter d’une ascèse extérieure concernant seulement le corps est insuffisant. A quoi bon se priver d’aliments si le cœur ne jeûne pas, si les pensées multiples dans leur mobilité dissipent l’esprit ? L’ascèse tend à trancher les racines du narcissisme, ou mieux à les déraciner et cela perpétuellement car telle l’hydre à sept têtes dès que l’une est coupée, une autre repousse. Les « moi » sont nombreux : quand l’un d’eux semble mort, un autre surgit. Pour l’homme moderne, l’ascèse exige aussi une constante remise en question. Il ne s’agit pas de nourrir des doutes et des inquiétudes, mais de poser des points d’interrogation qui ne trouvent leur réponse que dans l’approfondissement. L’ascèse est un perpétuel dégagement nécessitant une discipline dans la manière de vivre, de se nourrir, de dormir et aussi de se récréer, de travailler, de lire, de penser et de se comporter à l’égard d’autrui. L’ascèse de l’intellect permet de ne pas confondre l’essentiel avec l’accessoire, de ne pas se répandre en verbiage sur ce qui échappe non seulement à la raison, mais à l’intelligence. Ainsi l’ascèse continue a comme résultat une parfaite maîtrise.

Pour le chrétien, elle s’accompagne d’une prière constante. Celle-ci est au-dedans une perpétuelle liturgie. Elle fait usage de mots; à son sommet, elle devient silencieuse. Elle est disposition à recevoir la « grâce » sans laquelle aucun pas dans la vie intérieure ne pourrait s’effectuer. La prière n’est pas seulement appel, elle est aussi louange, gratitude, confiance et abandon. La prière s’adresse à une Présence qu’on nomme communément Dieu.

L’éducation du corps

Le corps s’éduque. Ici la compréhension est requise plus que la violence envisagée comme telle. Au départ, l’effort peut s’éprouver dans sa dureté. Dans la mesure où la spontanéité devient un état, la conduite se poursuit sans tension. Pour l’homme intérieur, l’éducation du corps ne cesse de se poursuivre. L’abandonner du fait de sa pesanteur et de ses exigences serait s’exposer à le trouver un jour ou l’autre comme un obstacle. En l’isolant et en le méprisant, l’homme se divise et, en se morcelant, il se perd. Les exercices de relaxation et de respiration, la présence attentive à ses organes pour les encourager dans leur bon fonctionnement en assure la vitalité. Faire confiance au corps est une bonne attitude sans s’attacher démesurément à lui. Il est « de passage », il faut le bien traiter sans devenir pour autant son esclave. On ne change pas de corps comme on change de monture. La corde d’un arc doit être tendue pour vibrer, mais sans conscience d’une tension qui serait épuisante.

L’homme semble se réduire au corps pour la majorité des individus, et l’activité du sexe n’est plus seulement plaisir, mais valeur marchande exposée dans le théâtre et le cinéma. La vie intérieure respecte le corps ; toutefois elle a eu durant longtemps tendance à le mépriser. Celui-ci se venge actuellement d’avoir été le mal aimé en devenant maintenant le seul aimé. L’ascèse donne au corps sa place tout en lui apprenant à se tenir au service de la vie de l’esprit.

Une agonie douloureuse : celle du « moi »

Par un échauffement progressif produit par l’ascèse, la prière, la méditation, le calme du corps, de l’intellect et du cœur, l’ego commence à fondre, puis s’écoule. Le sujet n’est plus préoccupé de lui-même ; le voici privé de projets et de désirs. Il traverse ainsi « la nuit » décrite par Jean de La Croix. Rien ne l’attire et tout lui semble insipide. La nécessité d’assister à l’agonie de son moi peut sembler douloureuse ; toutefois les auteurs spirituels recommandent de ne pas vaciller durant cette mort. Cette agonie et cette mort conduisent à la pauvreté, au détachement et surtout à l’abandon de la volonté propre. Quand l’homme abandonne son moi, ou plutôt ses « moi », la joie surgit.

Un maître spirituel est nécessaire

L’homme qui entreprend une démarche intérieure a-t-il besoin d’un guide ? Jadis, chez les Pères du Désert et aussi dans les écoles initiatiques orientales, le disciple vivait près de son maître. L’existence en commun apparaît préférable pour que l’enseignement soit justement adapté à la capacité de celui qui le reçoit. Voir vivre, observer le comportement de l’élève brise les illusions qu’on pourrait entretenir à son égard. Le disciple se connaît mal et ce qu’il exprime est rarement adéquat ; il se trompe sur lui-même par manque de discernement et aussi de loyauté. Seul un sujet déjà formé est capable de révéler l’essentiel à celui qui le conduit. En raison des réactions plus ou moins prévisibles du sujet, le maître spirituel risquerait de perturber son disciple et même de le troubler profondément en le guidant sans le voir de temps à autre. Certes, un bon maître peut à distance suivre son élève, mais de tels cas sont peu fréquents, car rares sont les vrais maîtres et rares les bons disciples.

A notre époque, du moins en Occident, la race des directeurs spirituels se raréfie tandis que les pseudo-maîtres se multiplient. Mieux vaut être seul que guidé par quelqu’un qui conduit dans des impasses ou stérilise la vocation intérieure. Toutefois, au départ et durant le parcours, il serait préférable d’être initié à la vie intérieure, sinon il y a risque de prendre de faux chemins, de vivre dans l’illusion et dans un manque total de lucidité. La rencontre avec un être de lumière est parfois la chiquenaude nécessaire pour provoquer le voyage de l’intériorité. Quand un disciple a réellement pénétré dans sa dimension de profondeur, même en son absence le maître spirituel lui demeure présent.

Le choix des lectures

A défaut de maître, le disciple aura recours aux auteurs experts dans la démarche intérieure. Le danger, ici, est de s’éparpiller et de lire inutilement. Il suffirait de se tenir fermement à un seul guide sans butiner au hasard. Si, par exemple, un chercheur prenait les ouvrages d’Eckhart pour l’aider dans sa vie intérieure, il pourrait aisément consacrer plusieurs années de sa vie à la méditation de ses ouvrages, mais il ne serait pas fermé pour autant à la lecture des Pères de l’Église, en particulier des Cappadociens (Basile, Grégoire de Nysse et Grégoire de Nazianze), des Pères du Désert, des auteurs chartreux, cisterciens du Moyen Age et aussi de l’école rhénane. Il est préférable de lire directement les textes ou à travers des traductions plutôt que de recourir à leurs commentateurs. La vie intérieure ne date pas, peu importe si les auteurs sont anciens et s’expriment dans le style de leur époque. D’ailleurs le véritable langage spirituel n’est jamais entamé par le temps.

Le meilleur enseignement : la Bible

Pour un chrétien, le meilleur enseignement se trouve dans la Bible. C’est par l’Ancien et le Nouveau Testament que le sujet est conduit dans son intériorité. La lecture assidue de la Genèse, des Psaumes, des Prophètes, de la Sagesse, de l’Ecclésiaste et des Proverbes sera particulièrement retenue avec tous les livres du Nouveau Testament. Il ne s’agit pas seulement de lire, mais d’approfondir, de « ruminer », et la Parole divine deviendra agissante dans l’âme, le cœur et l’esprit.

Dans les écoles monastiques (bénédictines, cartusiennes [chartreuses], cisterciennes), le primat est toujours donné à la Bible tant par l’office que par la lectio divina. Aujourd’hui, les bénédictins et les cisterciens ouvrent volontiers leurs abbayes aux personnes du dehors, favorisant ainsi des retraites silencieuses. Certains pourront y trouver des asiles de paix et de ressourcements. Toutefois, vivre dans le monde ou résider à vie dans une communauté religieuse présente des objectifs très différents. Même dans les cloîtres, les véritables contemplatifs sont exceptionnels, les moines manquant aussi de formateurs. Par ailleurs, il ne serait pas juste que des personnes du dehors viennent perturber la vie de silence d’hommes ou de femmes qui ont choisi le cloître pour mieux s’adonner à « l’unique nécessaire » : la rencontre et l’union avec la Déité. Une charge d’âme peut aussi entraîner des transferts et maintenir dirigé et directeur dans un psychologisme de mauvais aloi, car non libérateur. Et cela d’autant plus que les monastères — mis à part les chartreux fermés à toute extériorité — se trouvent eux-mêmes en recherche depuis le dernier concile et sont de ce fait en pleine période de mutation. Il existe toutefois des fondations nouvelles d’esprit contemplatif et cependant ouvertes et accueillantes, permettant ainsi à ceux qui le désirent d’apprendre à prier et à pénétrer dans leur dimension de profondeur.

Le plus important : le silence intérieur

Le plus important dans l’ordre de la vie intérieure est que le chercheur de son intériorité se tienne à l’écoute au-dedans de lui-même et prenne, dans la mesure où il le peut, des moments de silence, de recueillement et de retrait. Suivant l’intensité de son écoute, il sera conduit, guidé, formé, à condition de se tenir en perpétuel état de veille, avec une vigilance d’autant plus intense qu’il n’y aura personne au-dehors pour l’observer, le reprendre et l’encourager.

Actuellement, le chrétien s’adonne volontiers au yoga et au zen. Ce sont là des méthodes précieuses capables de favoriser sa démarche intérieure à condition toutefois qu’il ne délaisse pas pour autant son option chrétienne, si toutefois il lui convient de s’y maintenir. La majorité des chrétiens ignorent la véritable tradition chrétienne et pensent volontiers qu’il n’existe pas de méthodes à l’intérieur du christianisme pour aborder et approfondir la vie intérieure. Cependant il est une voie observée, surtout dans les monastères orthodoxes, qui aujourd’hui a fait son entrée dans la majorité des couvents chrétiens ; elle est pratiquée non seulement par les moines mais par ceux qui vivent hors des cloîtres : il s’agit de l’hésychasme.

L’hésychasme est une méthode d’intériorisation, conduisant à un perfectionnement aboutissant à la déification. L’hésychasme repose sur la pratique de l’hésychia [1]. Ce terme qui signifie repos, tranquillité, quiétude, n’appartient pas uniquement au langage religieux; on relève son emploi dans le grec profane. L’acquisition de ce calme et de cette tranquillité concerne le corps (jeûne, veille, travail) puis la psyché (l’âme) et enfin l’esprit par l’éveil de ses énergies latentes. L’importance est donnée aux pensées qui peuvent enténébrer le cœur et le troubler. L’hésychaste refuse les discours intérieurs, les interrogations inutiles, les faux problèmes qui dispersent l’activité de l’intellect. Plus encore, il récuse toutes les idées sur Dieu qui risquent de creuser une distance entre le sujet et la divinité en réduisant celle-ci à un objet extérieur, c’est-à-dire à une idole. Le repos auquel aboutit la pratique de l’hésychia n’est pas statique mais profondément dynamique. On peut l’envisager comme un rassemblement des diverses énergies, la conquête de la parfaite unité entre le corps, l’âme et l’esprit.

La prière ininterrompue

Établi dans son cœur considéré comme le centre de soi-même (suivant la tradition orientale), l’hésychaste s’adonne à la Prière de Jésus basée, sur la respiration. Il la répète inlassablement comme un mantra. C’est dans le lieu du cœur que se fixe la présence du Christ. Cette prière devenue perpétuelle est appelée la « Prière pure », elle convient au cœur devenu libre par libération des pensées errantes et pur en tant que miroir parfaitement clair.

La Prière de Jésus consiste en la répétition ininterrompue des mots « Seigneur Jésus-Christ, Fils de Dieu, ayez pitié de moi ».

Cette prière est au centre des textes rassemblés sous le titre de « Philocalie ».

Le fond secret de l’âme

Le voyage intérieur conduit à la découverte du fond de l’âme. « Il y a dans l’âme un fond secret d’où découlent la connaissance et l’amour ; ce quelque chose ne connaît pas et n’aime pas ; ce sont les puissances de l’âme qui connaissent et qui aiment [2] ». Or ce fond secret n’a ni passé ni futur. Dès que l’homme y pénètre, il se situe hors du temps et de l’espace. C’est ainsi que l’itinéraire de la vie intérieure aboutit à l’éternité, là où il n’y a rien à attendre et rien à ajouter, rien à gagner et rien à perdre. « Ce fond secret a compris sur quoi repose la béatitude [3]. »

Parvenir à ce fond, tel est l’enjeu de la vie intérieure et en quelque sorte son secret. On est ainsi fort éloigné des aspects dogmatiques et moraux dont on a parfois chargé le christianisme. La loi, celle par exemple présentée par les commandements, s’offre comme un cadre, donc une extériorité, et ne concerne pas la vie intérieure elle-même. Mais il est évident que celui qui s’achemine vers le fond de son être a maîtrisé ses passions et ses convoitises, ou, plus exactement, elles se sont détachées de lui. L’homme intériorisé sait qu’il n’a pas à abandonner, il est abandonné par les divertissements. Quand un enfant grandit, il quitte ses jeux, ou plutôt les jeux le quittent. Plus encore, le papillon oublie qu’il a été chenille, rampant tel un serpent. Il vole et c’est là son bonheur résultant de sa vocation de papillon. Ainsi quand l’homme touche son fond, il se métamorphose. C’est là le miracle produit par la vie intérieure.

Expérience – illumination – déification

Dans la mesure où l’expérience s’affine, elle se mue en expérience subtile. Au départ, l’homme est conscient de ce qu’il découvre. Tant qu’il possède cette conscience claire, sa découverte manque de profondeur. On peut seulement parler d’une approche, car la véritable découverte, la saisie, est transconsciente en sa pénétration. Le mystique n’a pas à savoir qu’il prie, et pas davantage qu’il connaît, de la même manière que le soleil resplendit, et qu’il réchauffe et éclaire. Ainsi l’amour est uniquement amour ; rien de plus et rien de moins.

Dans l’expérience subtile de la vie intérieure, l’état d’inconnaissance l’emporte sur la conscience de la connaissance. La pure connaissance est d’ordre extatique, car indifférenciée ; elle ne saurait se produire au niveau des sens extérieurs et intérieurs. C’est au-delà que se produit l’illumination. Celle-ci surgit soudain inopinément. Ainsi l’illumination dépasse un état personnel. Certes, le sujet éprouve une expérience qui lui est propre, mais il ne la retient pas comme un « avoir », car il n’éprouve plus le moindre désir de possession. L’illumination devient un état non soumis à des alternatives, car dans sa plénitude elle dépasse le sujet qui la reçoit ou, plus exactement, le sujet ne tente pas de la retenir comme un bien propre. Cette illumination se répand dans le cosmos d’une façon diffuse ; elle est éclairement, amour rempli de tendresse. Tous ceux qui sont affamés d’intériorité peuvent ainsi recevoir une manne anonyme qu’ils découvrent indépendamment du lieu où ils se trouvent. Le temps et l’espace ne sauraient intervenir. L’homme illuminé se tient dans un vide supramental qui lui permet d’assister en spectateur au déroulement de sa propre existence. Privé de désirs et de projets, il se situe au-delà de la souffrance, des dispersions et des écartèlements ; la mort est elle-même dépassée, avec toutes les angoisses qui l’accompagnent.

L’homme transfiguré est devenu silencieux

Il arrive un instant où tous les états successifs sont derrière soi : il n’existe plus que la transfiguration. L’unité est béatitude indicible, mais elle est aussi parfaite simplicité et non distinction, car elle s’exprime dans une parfaite liberté. Ainsi l’homme transfiguré n’est visible, c’est-à-dire reconnaissable, que par ceux qui accomplissent une démarche identique.

Quand l’homme est illuminé et transfiguré, il ne se présente plus pour lui de routes, de problèmes ou de questions et même d’images allégoriques ou symboliques ; il a recours à elles uniquement pour s’exprimer. Tout est devenu en lui silencieux. Déifié, il déifie, car il jette dans le cosmos des semences de métamorphoses. Ainsi, par sa vie intérieure, l’homme mort et ressuscité prolonge l’œuvre du Christ dans l’univers. Il n’a même plus à parler de Dieu, car il est devenu un vivant témoin de la vie divine. On nomme un absent ; une présence n’a pas besoin d’être évoquée : elle est là.

L’influence sur le monde extérieur

Les « événements se déroulent dans la réalité de l’esprit avant de se manifester dans la réalité extérieure de l’histoire. Tout ce qui arrive dans le monde […] a une source intérieure spirituelle ». Ce propos de Nicolas Berdiaev est significatif. Il précise l’importance de la vie intérieure et de son impact sur le monde. La pollution qui exerce ses ravages dans l’air, dans l’eau et sur la terre est le résultat d’une pollution à l’intérieur même de l’homme. Une telle pollution signifie son agonie.

Rien ne sera perdu tant qu’il y aura des hommes devenus vivants grâce à la plénitude de leur vie intérieure. Ils en font don à l’univers et le sauvent en le transfigurant.

Marie-Madeleine Davy

[1] Voir sur ce sujet, la Prière de Jésus, par un moine de l’Église d’Orient, dans Irénikon, t. XX (1947), no 3 ; Antoine Bloom, Technique et contemplation : contribution orthodoxe, dans Études carmélitaines, Paris, 1948 ; I. Hausherr, Solitude et vie contemplative d’après l’hésychasme, coll. spiritualité orientale, 3e éd. polycopiée de Bellefontaine, 1968 ; Pierre Adnes, Hesychasme dans Dictionnaire de Spiritualité, t. XLIV-XL, c. 381 sv. Cf. M.-M. Davy, l’Homme intérieure et ses métamorphoses, Paris, 1974, pp. 86-92.

[2] Maître Eckhart : Traités et Sermons, trad. M. de Gandillac (Paris, 1942, p. 256).

[3] Idem.